Le Rêve dans le pavillon rouge
Le Rêve du pavillon rouge, Histoire de la pierre
Cao Xueqin, 1791. Texte chinois du domaine public, d'après Wikisource.
Traduction française assistée par intelligence artificielle, établie pour Chine Informations à partir du texte chinois original, puis relue par la rédaction. La traduction française de cette œuvre n’a pas été recopiée d’une édition ancienne : elle a été établie à partir du texte chinois par un modèle de langue (OpenAI gpt-5.6-sol), chapitre par chapitre, puis relue. Il n’existe aucune traduction française libre de droits du « Rêve dans le pavillon rouge » — la première traduction intégrale date de 1981 et reste protégée. Le texte chinois, lui, est celui de l’édition de 1791, recopié sans retouche : il est affiché en regard, passage par passage, et permet de contrôler la traduction caractère par caractère. Le texte chinois est dans le domaine public ; la traduction française est protégée : © Chine Informations (chine.in), tous droits réservés.
Chapitre 1 Zhen Shiyin, en songe, reconnaît le Jade magique ; Jia Yucun, dans la poussière du monde, garde au cœur une belle du gynécée
甄士隱夢幻識通靈 賈雨村風塵懷閨秀
Zhen Shiyin, en songe, reconnaît le Jade magique
Jia Yucun, dans la poussière du monde, garde au cœur une belle du gynécée
此開卷第一囬也。作者自云:曾歴過一畨夢幻之後,故將真事隠去,而借「通靈」說此《石頭記》一書也,故曰「甄士隱」云云。但書中所記何事何人?自己又云:今風塵碌碌,一事無成,忽念及當日所有之子女,一一細考較去,覺其行止見識皆出我之上。我堂堂鬚眉,誠不若彼裙釵,我實愧則有餘,悔又無益,大無可如何之日也!當此日,欲將已往所頼天恩祖德,錦衣紈褲之時,飫甘饜肥之日,背父兄教育之恩,負師友規訓之德,以致今日一技無成,半生潦倒之罪,編述一集,以告天下,知我之負罪固多,然閨閣中歴歴有人,萬不可因我之不肖,自䕶己短,一并使其冺滅也。故當此蓬牖茅椽,繩床𭺜竈,未足妨我襟懷。况對着晨風夕月,堦柳庭花,更覺潤人筆墨。雖我不學無文,又何妨用假語村言,敷演出來,亦可使閨閣昭傳,復可破一時之悶,醒同人之目,不亦宜乎?故曰「賈雨村」云云。更於篇中間用「夢」「幻」等字,却是此書本㫖,兼寓提醒閱者之意。
Voici le premier chapitre qui ouvre ce livre. L’auteur dit lui-même qu’après avoir traversé une suite de songes et d’illusions, il cacha les faits vrais et emprunta l’histoire du Jade magique pour raconter ce « Mémoire d’une pierre » : d’où le nom de Zhen Shiyin. Mais quels faits et quels personnages ce livre rapporte-t-il ? L’auteur dit encore : « Aujourd’hui, affairé dans la poussière du monde, je n’ai rien accompli. Songeant soudain aux jeunes femmes que j’ai connues jadis et les considérant une à une avec attention, je m’aperçois que, par leur conduite comme par leur jugement, elles me surpassaient toutes. Moi, homme fait et barbu, je ne vaux véritablement pas ces jupes et ces épingles. J’ai beau rougir de honte, le repentir ne sert plus à rien : me voici dans une impasse complète ! Aussi ai-je voulu relater en un recueil comment, après avoir bénéficié des faveurs du Ciel et de la vertu de mes ancêtres, après avoir porté brocart et soie fine et m’être rassasié de mets délicats, j’ai trahi les enseignements de mon père et de mes frères ainsi que les exhortations de mes maîtres et de mes amis, pour aboutir aujourd’hui, sans aucun talent, au naufrage d’une demi-vie. Je veux faire connaître au monde mes fautes, qui sont certes nombreuses ; mais le gynécée comptait aussi des personnes remarquables, et il ne faudrait surtout pas que, par indignité et pour dissimuler mes propres défauts, je les fasse disparaître avec moi. »
En ce jour, une fenêtre de branchages, des chevrons de chaume, un lit de corde et un fourneau de terre ne sauraient entraver son inspiration. Bien plus, le vent du matin, la lune du soir, les saules des degrés et les fleurs de la cour donnent à son pinceau une fraîcheur nouvelle. « Bien que je sois sans science ni lettres, qu’importe si j’emploie des propos feints et un langage villageois pour développer mon récit ? Je pourrai ainsi transmettre l’éclat des femmes du gynécée, dissiper un moment mon ennui et ouvrir les yeux de ceux qui me ressemblent. N’est-ce pas opportun ? » D’où le nom de Jia Yucun. Quant aux mots « songe » et « illusion », employés çà et là dans l’ouvrage, ils en expriment l’intention fondamentale et servent en même temps d’avertissement au lecteur.
看官:你道此書從何而起?說来雖近荒唐,細玩深有趣味。𨚫說那女媧氏煉石補天之時,於大荒山無稽崖煉成高十二丈、見方二十四丈大的頑石三萬六千五百零一塊,那媧皇只用了三萬六千五百塊,单单剩下一塊未用,棄在靑埂𡶶下。誰知此石自經煆煉之後,靈性已通,自去自來,可大可小,因見衆石俱得補天,獨自己無才,不得入選,遂自怨自愧,日夜悲哀。
Lecteur, d’où crois-tu que ce livre tire son origine ? L’histoire paraît absurde quand on la raconte, mais elle révèle une profonde saveur à qui la médite attentivement.
Lorsque Nüwa fondit des pierres pour réparer le ciel, elle fabriqua, sur la falaise Sans-Fondement de la montagne des Grandes-Solitudes, trente-six mille cinq cent une pierres brutes, hautes de douze toises et larges de vingt-quatre. L’impératrice Nüwa n’en employa que trente-six mille cinq cents. Une seule resta inutilisée et fut abandonnée au pied du pic Qinggeng. Or, après avoir subi la fournaise, cette pierre avait acquis une nature spirituelle : elle pouvait aller et venir d’elle-même, grandir ou rapetisser à son gré. Voyant que toutes les autres avaient servi à réparer le ciel tandis qu’elle seule, faute de talent, n’avait pas été choisie, elle se prit de honte et de dépit et se lamenta nuit et jour.
一日,正當嗟悼之際,俄見一僧一道遠遠而来,生得骨格不凡,丰神逈異,来到這靑埂峯下,席地坐談。見着這塊鮮瑩明潔的石頭,且又縮成扇墜一般,甚屬可愛,那僧托於掌上,笑道:「形體倒也是個靈物了,只是没有實在的好處,須得再鐫上幾個字,使人人見了便知你是件竒物,然後擕你到那昌明隆盛之邦、詩禮簮纓之族、花柳繁華地、温柔富貴鄉那裡去走一遭。」石頭𦗟了大喜,因問:「不知可鐫何字?携到何方?望乞明示。」那僧笑道:「你且莫問,日後自然明白。」說𭺾,便袖了,同那道人飄然而去,竟不知投向何方。
Un jour qu’elle gémissait ainsi, elle aperçut au loin un bonze et un taoïste qui venaient en devisant. Leur ossature n’avait rien de commun et leur allure était singulière. Arrivés au pied du pic Qinggeng, ils s’assirent à même le sol pour converser. Ils remarquèrent cette pierre limpide et brillante, qui s’était réduite à la taille d’un pendentif d’éventail et paraissait fort gracieuse. Le bonze la posa sur sa paume et dit en riant : « Par sa forme, te voilà bien devenue un être spirituel ; mais tu ne possèdes encore aucun mérite véritable. Il faut graver sur toi quelques caractères, afin que chacun sache à première vue que tu es un objet merveilleux. Ensuite, je t’emmènerai faire un tour dans un pays florissant et prospère, au sein d’une famille vouée à la poésie, aux rites et aux dignités, en un lieu de fleurs et de saules, dans une patrie de douceur, de richesse et d’honneurs. »
La pierre, ravie, demanda : « Quels caractères graverez-vous sur moi ? Et dans quel endroit m’emporterez-vous ? Daignez me l’expliquer clairement. » Le bonze répondit en riant : « Ne pose pas encore de questions. Plus tard, tu comprendras de toi-même. » Cela dit, il la glissa dans sa manche et s’éloigna d’un pas aérien avec le taoïste. Nul ne sut dans quelle direction ils partirent.
又不知過了幾世幾刼,因有個空空道人訪道求仙,從這大荒山無稽崖靑埂𡶶下經過,忽見一塊大石,上面字跡分明,編述歴歴。空空道人乃從頭一看,原來是無才補天、幻形入世、被那茫茫大士𣺌𣺌真人携入紅塵、引登彼岸的一塊頑石,上面叙着墮落之鄉,投胎之處,以及家庭瑣事,閨閣閑情,詩詞謎語,倒𮟃全備。只是朝代年紀,失落無考。後面又有一偈云:
Bien des âges et bien des kalpas passèrent encore. Un jour, le taoïste Vide-de-Vide, qui cherchait la Voie et aspirait à l’immortalité, passa au pied du pic Qinggeng, sur la falaise Sans-Fondement de la montagne des Grandes-Solitudes. Il aperçut soudain une grande pierre couverte de caractères distincts et d’un récit minutieux. Il se mit à lire depuis le commencement : c’était la pierre brute qui, faute de talent, n’avait pu réparer le ciel, puis avait pris une forme illusoire pour entrer dans le monde. Le grand bonze Immensité et l’immortel Infinité l’avaient emportée dans la poussière rouge avant de la conduire sur l’autre rive. Elle racontait le lieu de sa déchéance et celui de sa réincarnation, ainsi que des affaires domestiques, les sentiments oisifs du gynécée, des poèmes, des chansons et des énigmes : rien n’y manquait. Seules la dynastie et les dates avaient été perdues et ne pouvaient être vérifiées. À la fin figurait encore cette stance :
無材可去補蒼天,枉入紅塵若許年。此係身前身後事,倩誰記去作竒傳?
Sans talent pour aller réparer le ciel azuré, j’ai vainement passé tant d’années dans la poussière rouge.
Voici les faits d’avant et d’après mon incarnation : qui voudra les consigner en une étrange chronique ?
空空道人看了一囬,曉得這石頭有些来厯,遂向石頭說道:「石兄,你這一叚故事,㨿你自己說來,有些趣味,故鐫寫在此,意欲聞世傳竒。㨿我看來,第一件,無朝代年紀可考。第二件,並無大賢大忠、理朝廷、治風俗的善政,其中只不過幾個異樣女子,或情或痴,或小才微善,我總然抄去,也算不得一種竒書。」石頭果然答道:「我師何必太痴!我想厯來野史的朝代,無非假借『漢』『唐』的名色,莫如我這石頭所記,不借此套,只按自己的事體情理,反倒新鮮别致。况且那野史中,或訕謗君相,或貶人妻女,姦淫𠒋惡,不可勝數。更有一種風月筆墨,其淫穢汚臭,最易壊人子弟。至於才子佳人等書,則又開口『文君』,滿篇『子建』,千部一腔,千人一面,且終不能不涉淫濫。在作者不過要寫出自己的兩首情詩艷賦來,故假揑出男女二人名姓,又必旁添一小人撥亂其間,如戱中小丑一般。更可厭者,『之乎者也』,非理卽文,大不近情,自相矛盾。竟不如我半世親見親聞的這幾個女子,雖不敢說强似前代書中所有之人,但觀其事跡原委,亦可消愁破悶。至于幾首歪詩,亦可以噴飯供酒。其間離合悲歡,興衰際遇,俱是按迹循踪,不敢稍加穿𨯳,至失其真。只願世人當那醉餘睡醒之時,或避事消愁之際,把此一玩,不但洗了舊套,換新眼目,𨚫也省了些壽命筋力,不比那謀虛逐妄。我師意爲何如?」空空道人聼如此說,思忖半晌,將這《石頭記》再檢閱一遍,因見上面大㫖不過談情,亦只寔錄其事,絶無傷時淫穢之病,方從頭至尾抄寫囬来,聞世傳竒。從此空空道人因空見色,由色生情,傳情入色,自色悟空,遂攺名情僧,攺《石頭記》爲《情僧錄》。東魯孔梅溪題曰《風月寳鑑》。後因曹雪芹於悼紅軒中,披閱十載,增刪五次,纂成目錄,分出章囬,又題曰《金陵十二釵》,並題一絶。卽此便是《石頭記》的緣起。詩云:
Après avoir lu, le taoïste Vide-de-Vide comprit que cette pierre avait une histoire. Il lui dit : « Frère Pierre, d’après ce que tu racontes toi-même, ton histoire présente quelque agrément ; c’est pourquoi tu l’as gravée ici, dans l’espoir qu’elle soit transmise au monde comme un récit merveilleux. Mais, à mon avis, elle a d’abord le défaut de n’offrir ni dynastie ni date vérifiables. Ensuite, elle ne contient aucun grand sage ni loyal ministre qui gouverne la cour, réforme les mœurs et accomplisse une œuvre bienfaisante. Il ne s’y trouve que quelques femmes singulières, tendres ou folles d’amour, douées de menus talents ou de modestes vertus. Même si je la recopiais, on ne pourrait la tenir pour un livre extraordinaire. »
La pierre lui répondit aussitôt : « Pourquoi mon maître s’attache-t-il si sottement à cela ? Les histoires non officielles de tous les temps ne font qu’emprunter les noms des Han ou des Tang. Mon récit, lui, se dispense de ces conventions et suit seulement la vérité propre des faits et des sentiments : il en est plus neuf et plus original. D’ailleurs, ces histoires calomnient parfois souverains et ministres, ou déshonorent les épouses et les filles d’autrui ; les crimes, les débauches et les atrocités y sont innombrables. Il existe aussi des ouvrages galants dont l’obscénité fétide corrompt très facilement les jeunes gens. Quant aux livres sur les lettrés de talent et les belles jeunes filles, ils n’ont à la bouche que Wenjun et remplissent leurs pages de Zijian : mille livres parlent d’une seule voix et mille personnages ont un seul visage, sans jamais éviter la licence. Leur auteur veut seulement placer deux poèmes d’amour et quelques rhapsodies galantes de sa façon ; il invente donc un homme et une femme, puis leur adjoint nécessairement un misérable qui sème le trouble, tel le bouffon d’une pièce de théâtre. Plus détestable encore, leur fatras de particules pédantes fait passer pour littérature ce qui défie la raison : tout y est invraisemblable et contradictoire.
« Rien ne vaut les quelques femmes que j’ai vues et entendues moi-même durant la moitié de ma vie. Je n’ose affirmer qu’elles surpassent les personnages des livres anciens, mais l’enchaînement de leurs aventures pourra du moins dissiper le chagrin et rompre l’ennui. Mes quelques mauvais poèmes pourront aussi faire éclater de rire au milieu d’un repas ou égayer le vin. Séparations et réunions, douleurs et joies, prospérité et déclin, rencontres et revers : tout suit la trace des faits, sans que j’aie osé y ajouter la moindre invention qui en altérât la vérité. Je souhaite seulement qu’après le vin, au réveil d’une sieste, ou lorsqu’ils voudront fuir les affaires et chasser leurs soucis, les gens prennent ce livre pour se distraire. Non seulement ils y trouveront autre chose que les vieux procédés et porteront sur le monde un regard neuf, mais ils économiseront aussi un peu de leur vie et de leurs forces, au lieu de poursuivre le vide et l’illusion. Qu’en pense mon maître ? »
Après l’avoir entendue, le taoïste Vide-de-Vide réfléchit longuement, puis relut entièrement le « Mémoire d’une pierre ». Il vit que son propos essentiel se bornait à parler des sentiments, qu’il consignait fidèlement les faits et ne souffrait d’aucune obscénité nuisible à son époque. Il le recopia donc du début à la fin afin de transmettre au monde ce récit merveilleux. Dès lors, ayant contemplé les formes à partir du vide, fait naître le sentiment des formes, transmis le sentiment par les formes et compris le vide à partir des formes, le taoïste Vide-de-Vide prit le nom de Moine amoureux et rebaptisa le « Mémoire d’une pierre » : « Registre du moine amoureux ». Kong Meixi, du pays oriental de Lu, lui donna le titre de « Précieux Miroir des vents et de la lune ». Plus tard, Cao Xueqin le lut et le relut durant dix ans dans son cabinet du Deuil-des-Rouges, le remania cinq fois, dressa sa table des matières, le divisa en chapitres et lui donna encore le titre de « Les Douze Beautés de Jinling », en y joignant un quatrain. Telle est l’origine du « Mémoire d’une pierre ». Le poème dit :
滿紙荒唐言,一把辛酸淚!都云作者痴,誰解其中味?
Des propos absurdes à pleines pages, une poignée de larmes amères !
Tous disent que l’auteur est fou ; mais qui donc en comprend la saveur ?
《石頭記》緣起旣明,正不知那石頭上面記着何人何事,看官請𦗟。
L’origine du « Mémoire d’une pierre » étant désormais éclaircie, nous ignorons encore quels personnages et quels événements sont consignés sur la pierre. Lecteur, écoute donc.
按那石上書云:當日地䧟東南,這東南有個姑蘇城,城中閶門,最是紅塵中一二等富貴風流之地。這閶門外有個十里街,街内有個仁清巷,巷内有個古廟,因地方窄狹,人皆呼作「葫蘆廟」。廟傍住着一家鄉宦,姓甄名費,字士隱,嫡妻封氏,性情賢淑,深明禮義。家中雖不甚富貴,然本地也推他爲望族了。因這甄士隱禀性恬淡,不以功名爲念,每日只以觀花種竹、酌酒吟詩爲樂,倒是神仙一流人物。只是一件不足,年過半百,𰯌下無兒,只有一女,乳名英蓮,年方三歲。
Voici ce qui est écrit sur la pierre. En ce temps-là, le sol s’était affaissé au sud-est. Dans cette région se trouvait la ville de Gusu, dont la porte Changmen comptait parmi les lieux les plus riches, les plus élégants et les plus raffinés de la poussière rouge. Hors de cette porte s’étendait la rue des Dix-Lis ; dans cette rue se trouvait la ruelle Renqing, et dans celle-ci un vieux temple. Comme l’endroit était exigu, tout le monde l’appelait le temple de la Calebasse.
À côté du temple demeurait un ancien fonctionnaire du pays, nommé Zhen Fei, de nom social Shiyin. Son épouse légitime, née Feng, était vertueuse, douce et profondément instruite des rites et de la justice. Sans être extrêmement riche, sa famille passait dans la région pour une maison notable. Zhen Shiyin était d’un naturel paisible et ne songeait nullement aux honneurs ni à la renommée. Il ne prenait plaisir qu’à contempler les fleurs, planter des bambous, boire du vin et composer des poèmes : c’était véritablement un homme de la race des immortels. Une seule chose lui manquait : passé la cinquantaine, il n’avait aucun fils, mais seulement une fille, âgée de trois ans, dont le nom d’enfance était Yinglian.
一日炎夏永晝,士隱於書房閒坐,手倦拋書,伏几盹𪾶,不覺朦朧中走至一處,不辨是何地方。忽見那廂來了一僧一道,且行且談,只聼道人問道:「你携了此物,意欲何往?」那僧笑道:「你放心,如今現有一叚風流公案,正該了結,這一干風流𡨚家尙未投胎入世,趂此機㑹,就將此物夾帶於中,使他去經歴經歴。」那道人道:「原來近日風流𡨚家又將造刼歴世,但不知起於何處?落于何方?」那僧道:「此事說來好笑。只因西方靈河岸上三生石畔有絳珠草一株,那時這個石頭因媧皇未用,𨚫也落得逍遙自在,各處去遊玩,一日來到警幻仙子處,那仙子知他有些來歴,因留他在赤霞宫居住,就名他爲赤霞宫神瑛侍者。他𨚫常在靈河岸上行走,看見這株仙草可愛,遂日以甘露灌漑,這絳珠草始得久延歲月。後來旣受天地精華,復得甘露滋飬,遂脫了草木之胎,得換人形,僅僅修成女體,終日遊於『離恨天』外,饑餐『秘情果』,渴飮『灌愁水』。只因尙未酬報灌漑之德,故甚至五内欝結着一叚纏綿不盡之意,常說『自己受了他雨露之惠,我並無此水可𮟃,他若下世爲人,我也同去走一遭,但把我一生所有的眼淚𮟃他,也還得過了。』因此一事,就勾出多少風流𡨚家都要下凢,造歴幻緣,那絳珠仙草也在其中。今日這石復還原處,你我何不將他仍帶到警幻仙子案前,給他掛了號,同這些情鬼下凡,一了此案。」那道人道:「果是好笑,從來不聞有『還淚』之說。趂此你我何不也下世度脫幾個,豈不是一塲功德?」那僧道:「正合吾意。你且同我到警幻仙子宮中,將這『蠢物』交割淸楚,待這一干風流孽鬼下世,你我再去。如今有一半落塵,然猶未全集。」道人道:「旣如此,便隨你去來。」
Par une longue journée d’été, Shiyin était assis sans occupation dans son cabinet. Sa main se fatigua ; il posa son livre, s’accouda à la table et s’assoupit. Dans la brume du sommeil, il se retrouva en un lieu qu’il ne reconnut pas. Il vit soudain venir un bonze et un taoïste qui marchaient en conversant. Le taoïste demandait : « Où comptes-tu porter cet objet ? » Le bonze répondit en riant : « Sois sans inquiétude. Une affaire galante doit précisément trouver son dénouement. Tous les ennemis prédestinés de l’amour ne sont pas encore descendus s’incarner dans le monde. Profitons de l’occasion pour glisser cet objet parmi eux et lui faire traverser quelques expériences. »
Le taoïste dit : « Ainsi donc, des ennemis prédestinés de l’amour vont de nouveau subir une épreuve et traverser le monde. Mais où l’affaire commencera-t-elle et où aboutira-t-elle ? » Le bonze répondit : « L’histoire est plaisante. Sur la rive de la rivière des Esprits, en Occident, près de la Pierre des Trois Vies, poussait une Herbe de la perle cramoisie. Comme l’impératrice Nüwa n’avait pas employé notre pierre, celle-ci jouissait de toute liberté et voyageait partout. Un jour, elle se rendit chez la fée Jinghuan. Sachant qu’elle avait une origine singulière, la fée la garda dans son palais des Nuées-Vermeilles et la nomma page Shenying. Le page se promenait souvent sur la rive de la rivière des Esprits. Trouvant cette herbe immortelle charmante, il l’arrosa chaque jour de douce rosée, ce qui permit à l’Herbe de la perle cramoisie de prolonger son existence.
« Plus tard, ayant reçu les essences du Ciel et de la Terre et s’étant nourrie de rosée, elle se dégagea de sa nature végétale, prit forme humaine et parvint tout juste à se transformer en femme. Elle errait tout le jour au-delà du Ciel des Regrets de la séparation ; lorsqu’elle avait faim, elle mangeait les Fruits du Secret des sentiments, et lorsqu’elle avait soif, elle buvait l’Eau qui abreuve le chagrin. N’ayant pas encore rendu le bienfait de l’irrigation reçue, elle gardait au fond de ses entrailles un sentiment inextricable qui ne pouvait se dissiper. Elle disait souvent : “J’ai reçu de lui le bienfait de la pluie et de la rosée, mais je ne possède pas d’eau semblable à lui rendre. S’il descend dans le monde pour devenir humain, je l’y accompagnerai et lui rendrai toutes les larmes de ma vie : peut-être cela suffira-t-il à m’acquitter envers lui.” Cette seule affaire a entraîné quantité d’ennemis prédestinés de l’amour, qui veulent tous descendre parmi les mortels et nouer des liens illusoires. L’Herbe de la perle cramoisie est du nombre.
« Aujourd’hui, la pierre est revenue à son lieu d’origine. Pourquoi ne pas la porter de nouveau devant la fée Jinghuan, afin qu’elle l’inscrive sur ses registres et l’envoie dans le monde avec ces démons amoureux, pour liquider toute l’affaire ? » Le taoïste répondit : « Voilà qui est vraiment plaisant. Jamais encore je n’avais entendu parler de “rendre des larmes”. Puisque l’occasion s’offre à nous, pourquoi ne descendrions-nous pas aussi dans le monde pour délivrer quelques êtres ? Ce serait une œuvre méritoire. » Le bonze dit : « C’est précisément mon idée. Accompagne-moi d’abord au palais de la fée Jinghuan afin que je lui remette clairement cet objet stupide. Quand tous ces esprits chargés de dettes amoureuses seront descendus dans le monde, nous les suivrons. La moitié s’y trouve déjà, mais ils ne sont pas encore tous réunis. » Le taoïste répondit : « Puisqu’il en est ainsi, je te suis. »
却說甄士隱俱𦗟得明白,遂不禁上前施禮,笑問道:「二位仙師請了。」那僧道也忙答禮相問,士隠因說道:「適聞仙師所談因果,實人世罕聞者。但弟子愚拙,不能洞悉明白,若𫎇大開痴頑,偹細一聞,弟子洗耳諦聼,稍能警省,亦可免沉淪之苦。」二仙笑道:「此乃元機,不可預洩者。到那時只不要忘了我二人,便可跳出火坑矣。」士隱聼了,不便再問,因笑道:「元機固不可洩,但適云『蠢物』,不知爲何?或可得見否?」那僧說:「若問此物,倒有一面之緣。」說着取出遞與士隱。士隱接了看時,原來是塊鮮明美玉,上面字蹟分明,鐫着「通靈寳玉」四字。後面還有幾行小字,正欲細看時,那僧便說「已到幻境」,便强從手中奪了去,與道人竟過一大石牌坊,上面大書四字,乃是「太虛幻境」,兩邉又有一副對聨道:
Zhen Shiyin avait parfaitement entendu leur conversation. Incapable de se retenir, il s’avança, les salua et dit en souriant : « Mes deux maîtres immortels, recevez mon salut. » Le bonze et le taoïste lui rendirent aussitôt ses politesses. Shiyin poursuivit : « Je viens d’entendre mes maîtres parler de causes et de conséquences telles que le monde en connaît rarement. Mais votre disciple est obtus et n’a pu tout pénétrer. Si vous daigniez éclairer mon ignorance et m’exposer l’affaire en détail, je vous écouterais de toutes mes oreilles. Peut-être en recevrais-je quelque avertissement qui m’épargnerait la souffrance de sombrer. »
Les deux immortels répondirent en riant : « C’est un secret céleste qui ne saurait être révélé d’avance. Le moment venu, garde-toi seulement de nous oublier tous deux, et tu pourras échapper à la fosse de feu. » Shiyin n’osa plus les interroger. Il demanda néanmoins en souriant : « Si le secret céleste ne peut être dévoilé, pourriez-vous du moins me dire ce qu’est l’“objet stupide” dont vous parliez ? Me serait-il permis de le voir ? » Le bonze répondit : « Pour cet objet, tu es justement destiné à le rencontrer une fois. » Il le sortit et le tendit à Shiyin.
Shiyin vit une pierre de jade limpide et magnifique, portant des caractères nettement gravés : « Précieux Jade magique ». Quelques lignes en petits caractères figuraient encore au revers. Il allait les examiner lorsque le bonze déclara : « Nous voici arrivés au pays des illusions. » Il lui arracha le jade des mains et franchit avec le taoïste un grand portique de pierre. Quatre grands caractères y proclamaient : « Pays illusoire du Grand Vide ». De chaque côté figurait un distique parallèle :
假作眞時眞亦假,無爲有處有還無。
Quand le faux passe pour vrai, le vrai devient faux ; là où le néant devient l’être, l’être retourne au néant.
士隱意欲也跟了過去,方舉歩時,忽聼一聲霹靂,若山崩地䧟,士隱大呌一聲,定睛看時,只見烈日炎炎,芭蕉冉冉,夢中之事,便忘了一半。又見奶母抱了英蓮走來。士隠見女兒越發生得粉裝玉琢,乖覺可喜,便伸手接來,抱在懷中,鬥他頑耍一囬,又帶至街前看那過會的熱閙。方欲進來時,只見從那邉來了一僧一道,那僧癩頭跣足,那道跛足篷頭,瘋瘋顛顛,揮霍談笑而至。及到了他門前,看見士隱抱着英蓮,那僧便大哭起來,又向士隱道:「施主,你把這有命無運、累及爹娘之物抱在懷内作甚?」士隱聼了知是瘋話,也不採他。那僧還說:「捨我罷,捨我罷!」士隱不耐煩,便抱女兒轉身欲進去,那僧乃指着他大笑,口内念了四句言詞,道是:
Shiyin voulut les suivre. À peine avait-il levé le pied qu’un coup de tonnerre éclata, comme si les montagnes s’effondraient et la terre s’ouvrait. Il poussa un grand cri et, rouvrant les yeux, ne vit plus que le soleil brûlant et les larges feuilles des bananiers. Déjà, il avait oublié la moitié de son rêve.
La nourrice arriva alors, portant Yinglian dans ses bras. Shiyin trouva sa fille plus rose et plus délicate encore que naguère, vive et charmante. Il la prit dans ses bras, joua un moment avec elle, puis l’emmena devant la maison voir l’animation du cortège de fête. Comme il allait rentrer, il vit venir le bonze et le taoïste. Le bonze avait le crâne galeux et les pieds nus ; le taoïste était boiteux et sa chevelure en désordre. Tous deux approchaient en gesticulant, riant et parlant comme des fous.
Arrivé devant sa porte, le bonze aperçut Yinglian dans les bras de Shiyin et se mit à sangloter. Puis il lui dit : « Bienfaiteur, pourquoi tiens-tu dans tes bras cette créature qui a reçu la vie sans recevoir la fortune et qui causera le malheur de son père et de sa mère ? » Shiyin prit ces paroles pour les divagations d’un fou et n’y prêta aucune attention. Le bonze insista : « Abandonne-la-moi ! Abandonne-la-moi ! » Impatienté, Shiyin se détourna pour rentrer avec sa fille. Le bonze le montra alors du doigt, éclata de rire et récita ces quatre vers :
慣養嬌生笑你痴,菱花空對雪澌澌。好防佳節元宵後,便是烟消火滅時。
Tu l’élèves dans la tendresse et les délices : je ris de ta folie ; la fleur de mâcre contemple en vain la neige qui fond.
Prends garde au lendemain de la fête des Lanternes : fumée dissipée, feu éteint, tout alors disparaîtra.
士隱𦗟得明白,心下猶豫,意欲問他來歴,只聽道人說道:「你我不必同行,就此分手,各幹營生去罷,三刼後我在北邙山等你,㑹齊了同徃太虛幻境銷號。」那僧道:「最妙,最妙!」說𭺾,二人一去再不見個踪影了。士隱心中此時自忖:這兩個人必有來歴,狠該問他一問,如今後悔却已晚了。
Shiyin avait distinctement entendu ces paroles et demeurait indécis, tenté d’interroger le bonze sur son origine. Mais il entendit le taoïste dire : « Il est inutile que nous poursuivions ensemble. Séparons-nous ici et allons chacun à nos affaires. Après trois kalpas, je t’attendrai au mont Beimang ; une fois réunis, nous retournerons au Pays illusoire du Grand Vide pour faire rayer nos noms des registres. » Le bonze répondit : « À merveille ! À merveille ! » À ces mots, tous deux disparurent sans laisser la moindre trace.
Shiyin se dit alors : « Ces deux hommes ont certainement une origine extraordinaire. J’aurais vraiment dû les interroger. À présent, il est trop tard pour le regretter. »
這士隱正痴想,忽見隔壁葫蘆廟内𭔃居的一個窮儒,姓賈名化、表字時飛、别號雨村的走了來。這賈雨村原係湖州人氏,也是詩書仕宦之族,因他生於末世,父母祖宗根基已盡,人口衰喪,只剩得他一身一口,在家鄉無益,因進京求取功名,再整基業。自前歲來此,又淹蹇住了,暫𭔃廟中安身,每日賣文作字爲生,故士隱常與他交接。當下雨村見了士隠,忙施禮陪笑道:「老先生𠋣門佇望,敢街市上有甚新聞麽?」士隱笑道:「非也,適因小女啼哭,引他出來作耍。正是無聊的狠,賈兄來得正好,請入小齋,彼此俱可消此永晝。」說着,便令人送女兒進去,自携了雨村,來至書房中,小童獻茶。方談得三五句話,忽家人飛報:「嚴老爺來拜。」士隱慌的忙起身謝罪道:「恕誆駕之罪,略坐,弟卽來奉陪。」雨村起身亦讓道:「老先生請便。晚生乃常造之客,稍候何妨。」說着士隱已出前廳去了。
Tandis que Shiyin restait plongé dans ses pensées, un lettré pauvre qui logeait au temple de la Calebasse voisin vint à lui. Son nom de famille était Jia, son prénom Hua, son nom social Shifei et son surnom Yucun. Originaire de Huzhou, Jia Yucun descendait d’une famille de lettrés et de fonctionnaires. Mais il était né au déclin de sa maison : les ressources accumulées par ses parents et ses ancêtres étaient épuisées, sa famille dispersée ou morte, et il demeurait seul au monde. Ne pouvant rien accomplir dans son pays natal, il avait pris la route de la capitale pour y chercher les honneurs et restaurer sa fortune. Arrivé là deux ans plus tôt, il avait été retenu par les difficultés et s’était provisoirement installé dans le temple, où il vivait en vendant ses écrits et sa calligraphie. C’est pourquoi Shiyin le fréquentait souvent.
En apercevant Shiyin, Yucun s’empressa de le saluer et demanda avec un sourire : « Monsieur, vous vous tenez à votre porte comme dans l’attente de quelqu’un. Y aurait-il quelque nouvelle dans les rues ? » Shiyin répondit en riant : « Nullement. Ma fille pleurait, et je l’ai seulement sortie pour la distraire. Je m’ennuyais fort ; vous arrivez à point, frère Jia. Entrez dans mon humble cabinet : nous nous aiderons l’un l’autre à passer cette longue journée. » Il fit reconduire sa fille à l’intérieur, puis mena Yucun dans son cabinet, où un jeune serviteur leur apporta du thé.
Ils n’avaient échangé que quelques paroles lorsqu’un domestique accourut annoncer : « Monsieur Yan vient vous rendre visite. » Shiyin se leva précipitamment et dit : « Pardonnez-moi de vous fausser compagnie. Restez assis un instant, mon frère ; je reviens aussitôt. » Yucun se leva aussi et répondit : « Allez sans souci, monsieur. Je suis ici un visiteur familier : peu importe que j’attende un moment. » Shiyin était déjà parti vers le salon de devant.
這裡雨村且翻弄詩籍解悶,忽𦘏得牕外有女子𠻳聲,雨村遂起身徃外一看,原來是一個丫鬟在那裡搯花,生得儀容不俗,眉目清秀,雖無十分姿色,𨚫也有動人之處,雨村不覺看得呆了。那甄家了鬟搯了花,方欲走時,猛抬頭見牕内有人,敝巾舊服,雖是貧窘,然生得腰圓背厚,面濶口方,更兼劍眉星眼,直鼻方腮。這丫鬟忙轉身𮞉避,心下自想:「這人生的這樣雄壯,𨚫又這樣襤褸,想他定是我家主人常說的什麽賈雨村了,每有意帮助周濟他,只是没甚機㑹。我家並無這樣貧窘親友,想一定就是此人了,怪道又說他必非久困之人。」如此想,不免又囬頭一兩次。雨村見他囬了頭,便以爲這女子心中有意於他,便狂喜不禁,自謂此女子必是個巨眼英豪,風塵中之知己。一時小童進來,雨村打聽得前面留飯,不可久待,遂從夾道中自便門出去了。士隱待客旣散,知雨村已去,便也不去再𨖟。
Resté seul, Yucun feuilleta des recueils de poésie pour tromper son ennui. Soudain, il entendit une femme tousser derrière la fenêtre. Il se leva et regarda dehors. Une servante cueillait des fleurs. Son maintien n’avait rien de vulgaire et ses traits étaient fins. Sans être d’une beauté parfaite, elle avait quelque chose de séduisant ; Yucun ne put s’empêcher de la contempler, interdit.
Après avoir cueilli ses fleurs, la servante des Zhen allait repartir lorsqu’elle releva brusquement la tête et aperçut un homme derrière la fenêtre. Son bonnet était usé et ses vêtements vieux ; mais, malgré sa pauvreté, il avait la taille ronde, le dos puissant, le visage large, la bouche carrée, des sourcils en lames d’épée, des yeux étoilés, le nez droit et les joues fortes. Elle se détourna précipitamment pour l’éviter, tout en se disant : « Cet homme est si robuste, et pourtant si déguenillé ! Ce doit être le Jia Yucun dont notre maître parle souvent. Il voudrait l’aider, mais n’en a jamais trouvé l’occasion. Nous n’avons aucun autre parent ni ami aussi pauvre : ce ne peut être que lui. Je comprends pourquoi notre maître dit qu’il ne restera pas longtemps dans la gêne. » À cette pensée, elle ne put s’empêcher de se retourner encore une ou deux fois.
Voyant qu’elle se retournait, Yucun s’imagina qu’elle avait des sentiments pour lui. Transporté de joie, il se dit que cette femme était assurément une héroïne au regard pénétrant, une âme sœur rencontrée dans la poussière du monde. Bientôt, le jeune serviteur revint. Yucun apprit que Shiyin retenait son visiteur à dîner ; ne pouvant attendre davantage, il sortit par une porte latérale donnant sur le passage. Lorsque Shiyin eut reconduit son hôte et sut que Yucun était parti, il ne le fit pas rappeler.
一日到了中秋佳節,士隱家宴已𭺾,又另具一席於書房,自己歩月至廟中來𨖟雨村。原來雨村自那日見了甄家之婢曾囬顧他兩次,自謂是個知己,便時刻放在心上,今又正值中秋,不免對月有懷,因而口占五言一律云:
Le jour de la fête de la Mi-Automne, lorsque le repas familial fut terminé, Shiyin fit préparer une autre table dans son cabinet, puis se rendit au temple au clair de lune pour inviter Yucun.
Depuis le jour où il avait vu la servante des Zhen se retourner deux fois vers lui, Yucun la tenait pour une âme sœur et ne cessait de songer à elle. En cette nuit de la Mi-Automne, il éprouva sous la lune une mélancolie particulière et improvisa ce poème régulier :
未卜三生願,頻添一叚愁。悶來時歛額,行去幾囬頭。自顧風前影,誰堪月下儔?蟾光如有意,先上玉人頭。
Sans savoir le vœu de nos trois vies, j’ajoute sans cesse un nouveau souci ;
Dans l’ennui je fronce le front ; en s’éloignant, combien de fois s’est-elle retournée !
Je contemple mon ombre au vent : qui pourrait s’unir à moi sous la lune ?
Si l’éclat du crapaud céleste me favorise, qu’il se pose d’abord sur la tête de la belle.
雨村吟罷,因又思及平生抱負,苦未逢時,乃又搔首對天長歎,復高吟一聨云:
Après avoir récité son poème, Yucun songea aux ambitions de toute sa vie et gémit de n’avoir pas encore rencontré son heure. Il se gratta la tête, poussa vers le ciel un long soupir et déclama encore ce vers parallèle :
玉在匱中求善價,釵於奩内待時飛。
Le jade dans son écrin cherche un juste prix ; l’épingle, dans sa boîte, attend l’heure de voler.
恰值士隱走來𦗟見,笑道:「雨村兄真抱負不凡也!」雨村忙笑道:「不敢,不過偶吟前人之句,何期過譽如此。」因問:「老先生何興至此?」士隱笑道:「今夜中秋,俗謂團圓之節,想尊兄旅𭔃僧房,不無寂寥之感,故特具小酌,邀兄到敝齋一飮,不知可納芹意否?」雨村聼了,並不推辭,便笑道:「旣𫎇謬愛,何敢拂此盛情。」說着,便同了士隱復過這邊書院中來。
Shiyin arrivait justement et l’entendit. Il dit en riant : « Frère Yucun, vous nourrissez véritablement des ambitions peu communes ! » Yucun répondit avec empressement : « Je n’oserais le prétendre. Je ne faisais que réciter par hasard un vers des anciens ; comment mériterais-je de tels éloges ? » Puis il demanda : « Qu’est-ce qui vous amène ici, monsieur ? »
Shiyin répondit : « Cette nuit est celle de la Mi-Automne, que l’usage nomme la fête de la réunion. Songeant que vous logez en voyageur dans la cellule d’un moine, j’ai pensé que vous ne pouviez manquer de vous sentir seul. J’ai donc préparé quelques coupes et viens vous inviter à boire dans mon humble cabinet. Je ne sais si vous accepterez cette modeste offrande. » Yucun ne fit aucune façon : « Puisque vous me témoignez tant de bienveillance, comment oserais-je repousser une invitation si généreuse ? » Il suivit donc Shiyin jusqu’à son cabinet.
須臾茶𭺾,早已設下盃盤,那美酒佳餚,自不必說。二人歸坐,先是𭭎斟慢飮,漸次談至興濃,不覺飛觥獻斚起來。當時街坊上家家簫管,戸戸笙歌,當頭一輪明月,飛彩凝輝,二人愈添豪興,酒到盃乾。雨村此時已有七八分酒意,狂興不禁,乃對月寓懷,口占一絶云:
Le thé fut bientôt desservi et les coupes comme les plats déjà disposés. Inutile de préciser que le vin était excellent et les mets savoureux. Les deux hommes prirent place. Ils commencèrent par boire lentement, à petites gorgées ; peu à peu, la conversation s’anima, et bientôt les coupes volèrent de main en main.
Dans le voisinage, chaque maison résonnait de flûtes et chaque demeure de chants accompagnés par l’orgue à bouche. Au-dessus de leurs têtes, une lune éclatante répandait ses couleurs et concentrait sa lumière. Leur exaltation ne fit que croître : chaque coupe servie était aussitôt vidée. Déjà ivre aux sept ou huit dixièmes, Yucun ne put contenir son enthousiasme. Il confia ses aspirations à la lune dans ce quatrain improvisé :
時逢三五便團圞,滿把淸光䕶玉欄。天上一輪纔捧出,人間萬姓仰頭看。
Quand revient la nuit du quinze, le disque enfin s’arrondit ; à pleines mains, sa pure clarté protège la balustrade de jade.
À peine son unique roue s’élève-t-elle dans le ciel que les dix mille familles du monde lèvent la tête vers elle.
士隱聼了大呌:「妙極!弟每謂兄必非久居人下者,今所吟之句,飛騰之兆已見,不日可接履於雲霄之上了。可賀,可賀!」乃親斟一斗爲賀。雨村飮乾,忽歎道:「非晚生酒後狂言,若論時尙之學,晚生也或可去充數挂名,只是如今行囊路費,一槩無措,神京路遠,非賴賣字撰文卽能到得。」士隱不待說完,便道:「兄何不早言,弟已久有此意,但每遇兄時,並未談及,故未敢唐突。今旣如此,弟雖不才,義利二字,却還識得。且喜明歲正當大比,兄宜作速入都,春闈一㨗,方不負兄之所學。其盤費餘事,弟自代爲處置,亦不枉兄之謬識矣。」當下卽命小童進去,速封五十兩白銀並兩套冬衣,又云:「十九日乃黃道之期,兄可卽買舟西上,待雄飛高舉,明冬再晤,豈非大快之事。」雨村收了銀衣,不過畧謝一語,並不介意,仍是吃酒談笑。那天已交三鼓,二人方散。
Shiyin s’écria : « Admirable ! J’ai toujours dit que vous ne resteriez pas longtemps au-dessous des autres. Vos vers révèlent déjà le présage de votre essor : sous peu, vos pas atteindront les hauteurs des nuages. Toutes mes félicitations ! » Il lui versa lui-même une grande coupe en manière de célébration.
Yucun la vida, puis soupira : « Ce n’est pas une fanfaronnade d’ivrogne. Pour ce qui est du savoir aujourd’hui à la mode, je pourrais sans doute me présenter et faire nombre parmi les candidats. Mais je n’ai rien pour payer mon bagage et mon voyage. La capitale est loin : vendre des calligraphies et composer des textes ne suffira pas à m’y conduire. »
Sans attendre la fin, Shiyin déclara : « Pourquoi ne l’avez-vous pas dit plus tôt ? J’en avais depuis longtemps l’intention ; mais comme vous ne m’en aviez jamais parlé lors de nos rencontres, je n’osais prendre cette liberté. Maintenant que je connais votre situation, je ne suis certes pas un homme de grand mérite, mais je sais encore distinguer le devoir de l’intérêt. Par bonheur, les grands concours auront lieu l’an prochain. Vous devez gagner promptement la capitale et remporter l’examen du printemps, afin de ne pas trahir votre savoir. Quant aux frais du voyage, ce n’est qu’un détail : je m’en chargerai. Ainsi n’aurai-je pas été indigne de l’estime excessive que vous m’accordez. »
Il ordonna aussitôt à un jeune serviteur d’aller préparer cinquante taëls d’argent et deux tenues d’hiver, puis ajouta : « Le dix-neuvième jour est faste. Vous pourrez prendre un bateau vers l’ouest. Une fois votre essor pris et votre vol assuré, nous nous reverrons l’hiver prochain : quel bonheur ce sera ! » Yucun accepta l’argent et les vêtements, se contenta de quelques mots de remerciement et n’en fit pas davantage de cas. Ils continuèrent à boire, rire et converser. La troisième veille avait commencé lorsqu’ils se séparèrent.
士隱送雨村去後,囬房一覺,直至紅日三竿方醒,因思昨夜之事,意欲寫薦書兩封與雨村帶至都中去,使雨村投謁個仕宦之家爲𭔃身之地,因使人過去請時,那家人囬來說:「和尚說,賈爺今日五鼓已進京去了,也曾留下話與和尚轉達老爺,說讀書人不在『黄道』『黒道』,總以事理爲要,不及面辭了。」士隱聼了,也只得罷了。
Après avoir raccompagné Yucun, Shiyin retourna dans sa chambre et dormit jusqu’à ce que le soleil fût déjà haut. Se rappelant les événements de la veille, il voulut écrire deux lettres de recommandation que Yucun emporterait à la capitale, afin de pouvoir se présenter chez quelque famille de fonctionnaires et y trouver un abri.
Mais le domestique envoyé le chercher revint avec cette réponse : « Le moine dit que maître Jia est parti pour la capitale dès la cinquième veille. Il lui a laissé un message pour vous : un lettré ne s’occupe ni de jours fastes ni de jours néfastes ; il se règle seulement sur la raison et les circonstances. Il n’a donc pas eu le temps de prendre congé en personne. » Shiyin dut en rester là.
真是閒處光隂易過,倐忽又是元宵佳節。士隱令家人霍啟抱了英蓮去看社火花燈,半夜中,霍啟因要小解,便將英蓮放在一家門檻上坐着,待他小解完了來抱時,那有英蓮的踪影?急得霍啟直𡬶了半夜,至天明不見,那霍啟也不敢囬來見主人,便逃徃他鄉去了。
En vérité, les jours passent vite dans une existence oisive. En un clin d’œil arriva la fête des Lanternes. Shiyin ordonna à son domestique Huo Qi d’emmener Yinglian voir les spectacles populaires et les lanternes fleuries. Au milieu de la nuit, Huo Qi eut besoin d’uriner. Il assit Yinglian sur le seuil d’une maison ; mais lorsqu’il revint la prendre après s’être soulagé, elle avait disparu. Affolé, il la chercha jusqu’à l’aube sans trouver la moindre trace. N’osant revenir devant son maître, Huo Qi s’enfuit dans une autre contrée.
那士隱夫婦見女兒一夜不歸,便知有些不好,再使幾人去找𡬶,囬來皆云影響全無。夫妻二人半世只生此女,一旦失去,何等煩惱,因此晝夜啼哭,幾乎不顧性命。看看一月,士隠已先得病,夫人封氏也因思女搆疾,日日請醫問卦。
Lorsque Shiyin et sa femme virent que leur fille ne rentrait pas de toute la nuit, ils comprirent qu’un malheur était arrivé. Ils envoyèrent encore plusieurs personnes à sa recherche, mais toutes revinrent sans le moindre renseignement. Le couple n’avait eu que cette fille en une demi-vie : quelle douleur de la perdre soudain ! Ils pleuraient nuit et jour, presque sans plus tenir à l’existence. Au bout d’un mois, Shiyin tomba malade ; sa femme, consumée par le chagrin, contracta elle aussi une affection. Chaque jour, on faisait venir des médecins et consulter des devins.
不想這日三月十五,葫蘆廟中炸供,那和尙不小心,油鍋火逸,便燒着𥦗紙,此方人家俱用竹籬木壁,也是刼數應當如此,於是接二連三,牽五掛四,將一條街燒得如「火熖山」一般。彼時雖有軍民来救,那火已成了𫝑了,如何救得下,直燒了一夜方息,也不知燒了多少人家。只可憐甄家在隔壁,早成了一堆𭺜礫場了,只有他夫婦並幾個家人的性命不曾傷了,急得士隱惟跌足長歎而已,與妻子商議且到田庄上去住。偏值近年水旱不收,盗賊𧊵起,官兵勦捕,田庄上又難以安身,只得將田地都折變了,携了妻子與兩個丫嬛,投他岳丈家去。
Or, le quinzième jour du troisième mois, on faisait frire des offrandes dans le temple de la Calebasse. Par négligence, un moine laissa les flammes s’échapper de la marmite d’huile, et le papier d’une fenêtre prit feu. Dans cette région, les maisons avaient toutes des clôtures de bambou et des cloisons de bois ; sans doute le désastre était-il fixé par le destin. Le feu se propagea donc de proche en proche et embrasa toute la rue, qui devint pareille à la montagne des Flammes.
Soldats et habitants accoururent pour lutter contre l’incendie, mais celui-ci avait déjà pris une telle force qu’il était impossible de le maîtriser. Il brûla toute la nuit avant de s’éteindre, après avoir détruit on ne sait combien de maisons. Par malheur, celle des Zhen, juste à côté du temple, n’était plus qu’un amas de tuiles et de décombres. Shiyin, sa femme et quelques domestiques avaient seuls échappé aux flammes. Dans son désespoir, Shiyin ne pouvait que frapper du pied et pousser de longs soupirs.
Il décida avec sa femme d’aller habiter provisoirement sur leurs terres. Mais, depuis quelques années, inondations et sécheresses ruinaient les récoltes, les brigands pullulaient et les troupes gouvernementales menaient leurs campagnes de répression. La campagne elle-même n’offrait aucun refuge. Il dut donc vendre ses terres à perte et partit avec sa femme et deux servantes chercher asile chez son beau-père.
他岳丈名喚封肅,本貫大如州人氏,雖是務農,家中𨚫還殷實,今見女壻這等狼狽而来,心中便有些不樂,幸而士隱還有折變田産的銀子在身邊,拿出来託他隨便置買些房地,以爲後日衣食之計。那封肅便半用半賺的,畧與他些薄田破屋。士隱乃讀書之人,不慣生理稼穡等事,勉强支持了一二年,越𤼵窮了。封肅見靣時,便說些現成話,且人前人後,又怨他不善過活,只一味好吃懶做。士隱知投人不著,心中未免悔恨,再兼上年驚唬,急忿怨痛已傷,暮年之人,貧病交攻,竟漸漸的露出那下世的光景来。可巧這日拄了拐扎挣到街前散散心時,忽見那邊来了一個跛足道人,瘋狂落拓,蔴鞋鶉衣,口内念着幾句言詞道:
Son beau-père, Feng Su, originaire de la préfecture de Daru, était cultivateur, mais vivait dans l’aisance. En voyant son gendre arriver dans un tel dénuement, il en éprouva quelque déplaisir. Shiyin avait heureusement conservé l’argent tiré de la vente de ses terres. Il le remit à Feng Su en le priant de lui acheter à sa convenance quelques champs et une maison, afin d’assurer leur subsistance future. Feng Su employa une partie de la somme et empocha l’autre, ne lui procurant que quelques terres maigres et une maison délabrée.
Shiyin était un lettré, sans expérience du commerce ni des travaux agricoles. Après s’être péniblement maintenu durant un an ou deux, il devint plus pauvre encore. Chaque fois qu’il le voyait, Feng Su lui débitait des banalités ; devant lui comme derrière son dos, il lui reprochait de ne pas savoir mener sa vie et de ne songer qu’à manger sans rien faire. Shiyin comprit qu’il avait mal choisi son refuge et ne put s’empêcher d’éprouver regret et amertume. Les frayeurs, la colère et les douleurs de l’année précédente avaient déjà miné sa santé. Désormais âgé, assailli à la fois par la pauvreté et la maladie, il montrait peu à peu tous les signes d’un homme proche de la mort.
Un jour, s’appuyant sur une canne, il se traîna jusque dans la rue pour se distraire. Il vit soudain venir un taoïste boiteux, extravagant et dépenaillé, chaussé de sandales de chanvre et vêtu d’un habit rapiécé comme le plumage d’une caille. Celui-ci chantonnait :
世人都𣉊神仙好,惟有功名忘不了!古今將相在何方?荒塚一堆草没了。世人都曉神仙好,只有金銀忘不了!終朝只恨聚無多,及到多時眼閉了。世人都曉神仙好,只有姣妻忘不了!君生日日說恩情,君死又隨人去了。世人都曉神仙好,只有兒孫忘不了!痴心父母古来多,孝順子孫誰見了?
Tous les hommes savent que l’immortalité est bonne, mais ils ne peuvent oublier honneurs et renommée !
Où sont les généraux et les ministres d’hier et d’aujourd’hui ? Un tertre abandonné, que les herbes ont recouvert.
Tous les hommes savent que l’immortalité est bonne, mais ils ne peuvent oublier l’or et l’argent !
Du matin au soir, ils regrettent de n’en avoir pas assez ; quand enfin ils en ont beaucoup, leurs yeux se ferment.
Tous les hommes savent que l’immortalité est bonne, mais ils ne peuvent oublier leur belle épouse !
Tant que tu vis, elle parle chaque jour de tendresse ; dès que tu meurs, elle en suit un autre.
Tous les hommes savent que l’immortalité est bonne, mais ils ne peuvent oublier enfants et petits-enfants !
Les parents aveuglés d’amour furent toujours nombreux ; mais qui a jamais vu des descendants vraiment pieux ?
士隱聼了,便迎上来道:「你滿口說些甚麽?只𦗟見些『好了』『好了』。」那道人笑道:「你若果聼見『好了』二字,𮟃算你明白。可知世上萬般,好便是了,了便是好。若不了,便不好。若要好,須是了。我這歌兒便名《好了歌》。」士隱本是有夙慧的,一聞此言,心中早已徹悟,因笑道:「且住!待我將你這《好了歌》註解出來何如?」道人笑道:「你就請解。」士隱乃說道:
Shiyin s’avança vers lui et demanda : « Que marmonnes-tu donc ? Je n’entends que “bon” et “fini”. » Le taoïste répondit en riant : « Si tu as vraiment entendu ces deux mots, c’est que tu as compris. Sache que, parmi les dix mille choses du monde, ce qui est bon doit finir, et ce qui est fini devient bon. Ce qui ne finit pas n’est pas bon ; pour atteindre le bon, il faut en finir. Ma chanson s’appelle donc le “Chant du Bon et du Fini”. »
Shiyin possédait de naissance une intelligence spirituelle. À ces mots, il reçut aussitôt l’illumination et dit en souriant : « Un instant ! Veux-tu que je donne un commentaire de ton “Chant du Bon et du Fini” ? » Le taoïste répondit : « Je t’en prie, explique-le. » Shiyin déclara alors :
陋室空堂,當年笏滿床。衰草枯楊,曾爲歌舞塲。蛛絲兒結滿雕梁,緑紗今又在蓬𥦗上。說甚麽𮌖正濃、粉正香,如何兩鬂又成霜?昨日黃土隴頭埋白骨,今宵紅綃帳底卧鴛鴦。金滿箱,銀滿箱,轉眼乞丐人皆謗。正歎他人命不長,那知自己歸来喪?訓有方,保不定日後作强梁。擇膏梁,誰承望流落在烟花巷!因嫌紗㡌小,致使鎻枷扛。昨憐破襖寒,今嫌紫蟒長。亂烘烘你方唱罷我登塲,反認他鄉是故鄉。甚荒唐,到頭來都是爲他人作嫁衣裳。
Une chambre misérable, une salle vide : jadis, les tablettes de cour emplissaient le lit. Herbes flétries, peupliers desséchés : ce fut autrefois un lieu de chants et de danses. Les fils d’araignée couvrent les poutres sculptées ; à présent, la gaze verte voile la fenêtre de chaume. À quoi bon parler du rouge éclatant et de la poudre parfumée ? Comment les deux tempes sont-elles déjà devenues blanches ? Hier, on ensevelissait des os blancs sous un tertre de terre jaune ; ce soir, les canards mandarins reposent derrière les rideaux de soie rouge. Des coffres pleins d’or, des coffres pleins d’argent : en un clin d’œil, voici le mendiant insulté de tous. On déplore justement la brièveté de la vie d’autrui sans savoir que son propre convoi funèbre revient déjà. On éduque avec méthode un fils qui, plus tard, pourra fort bien devenir bandit. On choisit pour sa fille un riche parti : qui aurait prévu qu’elle échouerait dans le quartier des fleurs et de la fumée ? Parce qu’il trouvait trop petit son bonnet de fonctionnaire, l’homme finit la cangue et les chaînes sur les épaules. Hier, il souffrait du froid sous une veste trouée ; aujourd’hui, il trouve trop longue sa robe pourpre aux pythons. Dans un tumulte insensé, à peine as-tu fini de chanter que je monte à mon tour sur la scène ; et chacun prend une terre étrangère pour sa patrie. Quelle absurdité ! À la fin, tous n’ont fait que coudre l’habit nuptial d’un autre.
那瘋跛道人聼了,拍掌大笑道:「解得切!解得切!」士隱便說一聲「走罷!」,將道人肩上搭褳搶了過來背上,竟不囬家,同了瘋道人飄飄而去。
Le taoïste fou et boiteux l’écouta, puis battit des mains en riant aux éclats : « Ton commentaire touche juste ! Il touche juste ! » Shiyin dit alors : « Partons ! » Il arracha la besace posée sur l’épaule du taoïste, se la mit sur le dos et, sans retourner chez lui, s’éloigna d’un pas aérien en compagnie du fou.
當下哄動街坊,衆人當作一件新聞傳說。封氏聞知此信,哭個死去活來,只得與父親商議,遣人各處訪𡬶,那討音信?無奈何,只得依靠着他父母度日。幸而身邉還有兩個舊日的丫鬟伏侍,主僕三人,日夜做些針線,帮着父親用度。那封肅雖然每日抱怨,也無可奈何了。
Tout le voisinage fut en émoi, et chacun répandit l’histoire comme une grande nouvelle. Lorsque dame Feng l’apprit, elle pleura jusqu’à perdre connaissance. Elle dut se concerter avec son père et envoyer des gens chercher partout ; mais comment auraient-ils obtenu le moindre renseignement ? Sans autre recours, elle resta chez ses parents et vécut à leur charge.
Par bonheur, ses deux anciennes servantes étaient toujours auprès d’elle. Maîtresse et servantes faisaient jour et nuit des travaux d’aiguille afin de contribuer aux dépenses de Feng Su. Celui-ci avait beau se plaindre quotidiennement, il ne pouvait rien y changer.
這日那甄家的大丫鬟在門前買線,忽聼得街上喝道之聲,衆人都說:「新太爺到任了。」丫鬟隱在門内看時,只見軍牢快手,一對一對過去,俄而大轎内抬着一個烏㡌猩袍的官府過去。丫鬟倒發個怔,自思:「這官好面善,倒像在那裡見過的。」於是進入房中,也就丢過,不在心上。至晚間正待歇息之時,忽聽一片聲打的門响,許多人亂嚷,說:「本縣太爺的差人來傳人問話。」封肅聼了,唬得目瞪口呆。不知有何禍事,且𦗟下囬分解。
Un jour, la servante principale des Zhen achetait du fil devant la porte lorsqu’elle entendit dans la rue les cris qui ordonnaient de dégager le passage. Tout le monde disait : « Le nouveau magistrat prend ses fonctions ! » Cachée derrière la porte, elle regarda passer par paires les soldats, les geôliers et les hommes de main. Bientôt parut une grande chaise à porteurs, où siégeait un fonctionnaire coiffé d’un bonnet noir et vêtu d’une robe écarlate.
La servante resta interdite et se dit : « Ce magistrat a un visage bien familier. Il me semble l’avoir déjà vu quelque part. » Elle rentra dans la maison, puis chassa cette pensée de son esprit.
Le soir, comme on allait se coucher, une violente série de coups retentit soudain contre la porte. Plusieurs hommes criaient confusément : « Les agents du magistrat du district viennent convoquer quelqu’un pour l’interroger ! » À ces mots, Feng Su demeura pétrifié de frayeur, les yeux écarquillés et la bouche béante. Pour savoir quel malheur le menaçait, écoutez les explications du chapitre suivant.
Notes
甄士隱/賈雨村 — Zhen Shiyin fait entendre 真事隱, « les faits vrais sont cachés » ; Jia Yucun évoque 假語存, « les propos feints sont conservés ». Le patronyme 賈 est en outre homophone de 假, « faux ».
空空道人 — Le nom du taoïste et la formule « du vide aux formes, des formes au vide » jouent sur le vocabulaire bouddhique : 空 est la vacuité, 色 le monde des formes sensibles.
三生石 — La « Pierre des Trois Vies » renvoie aux existences antérieure, présente et future, et par extension aux liens prédestinés entre les êtres.
菱花空對雪澌澌 — 菱, la mâcre, annonce Yinglian, plus tard Xiangling ; 雪, « neige », est homophone de 薛, le nom de la famille Xue. Le vers forme ainsi un présage voilé.
玉在匱中求善價,釵於奩内待時飛 — Le premier hémistiche reprend une image des Entretiens de Confucius, celle d’un jade conservé en attendant un bon prix. 時飛, « l’heure de voler », reproduit exactement le nom social Shifei de Jia Yucun.
霍啟 — Le nom Huo Qi est homophone de 禍起, « le malheur commence » : la disparition de Yinglian ouvre effectivement la série des catastrophes.
好了歌 — 好 signifie « bon » ou « bien » et 了 « finir », mais 好了 peut aussi signifier « c’est fini » ou « tout va bien ». Le titre et l’explication de Shiyin reposent sur ce double sens.