Lavis à l’encre : un pavillon de jardin aux balustrades laquées de rouge au bord d’un étang, un arbre en fleurs dont les pétales tombent sur l’eau, un saule pleureur et un pont en dos d’âne dans la brume.
Illustration engendrée par un modèle d’image pour Chine Informations ; ce n’est pas une peinture d’époque.

Le Rêve dans le pavillon rouge

Le Rêve du pavillon rouge, Histoire de la pierre

Cao Xueqin, 1791. Texte chinois du domaine public, d'après Wikisource.

Traduction française assistée par intelligence artificielle, établie pour Chine Informations à partir du texte chinois original, puis relue par la rédaction. La traduction française de cette œuvre n’a pas été recopiée d’une édition ancienne : elle a été établie à partir du texte chinois par un modèle de langue (OpenAI gpt-5.6-sol), chapitre par chapitre, puis relue. Il n’existe aucune traduction française libre de droits du « Rêve dans le pavillon rouge » — la première traduction intégrale date de 1981 et reste protégée. Le texte chinois, lui, est celui de l’édition de 1791, recopié sans retouche : il est affiché en regard, passage par passage, et permet de contrôler la traduction caractère par caractère. Le texte chinois est dans le domaine public ; la traduction française est protégée : © Chine Informations (chine.in), tous droits réservés.

Chapitre 1 Zhen Shiyin, en songe, reconnaît le Jade magique ; Jia Yucun, dans la poussière du monde, garde au cœur une belle du gynécée

 

Zhen Shiyin, en songe, reconnaît le Jade magique

Jia Yucun, dans la poussière du monde, garde au cœur une belle du gynécée

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Voici le premier chapitre qui ouvre ce livre. L’auteur dit lui-même qu’après avoir traversé une suite de songes et d’illusions, il cacha les faits vrais et emprunta l’histoire du Jade magique pour raconter ce « Mémoire d’une pierre » : d’où le nom de Zhen Shiyin. Mais quels faits et quels personnages ce livre rapporte-t-il ? L’auteur dit encore : « Aujourd’hui, affairé dans la poussière du monde, je n’ai rien accompli. Songeant soudain aux jeunes femmes que j’ai connues jadis et les considérant une à une avec attention, je m’aperçois que, par leur conduite comme par leur jugement, elles me surpassaient toutes. Moi, homme fait et barbu, je ne vaux véritablement pas ces jupes et ces épingles. J’ai beau rougir de honte, le repentir ne sert plus à rien : me voici dans une impasse complète ! Aussi ai-je voulu relater en un recueil comment, après avoir bénéficié des faveurs du Ciel et de la vertu de mes ancêtres, après avoir porté brocart et soie fine et m’être rassasié de mets délicats, j’ai trahi les enseignements de mon père et de mes frères ainsi que les exhortations de mes maîtres et de mes amis, pour aboutir aujourd’hui, sans aucun talent, au naufrage d’une demi-vie. Je veux faire connaître au monde mes fautes, qui sont certes nombreuses ; mais le gynécée comptait aussi des personnes remarquables, et il ne faudrait surtout pas que, par indignité et pour dissimuler mes propres défauts, je les fasse disparaître avec moi. »

En ce jour, une fenêtre de branchages, des chevrons de chaume, un lit de corde et un fourneau de terre ne sauraient entraver son inspiration. Bien plus, le vent du matin, la lune du soir, les saules des degrés et les fleurs de la cour donnent à son pinceau une fraîcheur nouvelle. « Bien que je sois sans science ni lettres, qu’importe si j’emploie des propos feints et un langage villageois pour développer mon récit ? Je pourrai ainsi transmettre l’éclat des femmes du gynécée, dissiper un moment mon ennui et ouvrir les yeux de ceux qui me ressemblent. N’est-ce pas opportun ? » D’où le nom de Jia Yucun. Quant aux mots « songe » et « illusion », employés çà et là dans l’ouvrage, ils en expriment l’intention fondamentale et servent en même temps d’avertissement au lecteur.

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Lecteur, d’où crois-tu que ce livre tire son origine ? L’histoire paraît absurde quand on la raconte, mais elle révèle une profonde saveur à qui la médite attentivement.

Lorsque Nüwa fondit des pierres pour réparer le ciel, elle fabriqua, sur la falaise Sans-Fondement de la montagne des Grandes-Solitudes, trente-six mille cinq cent une pierres brutes, hautes de douze toises et larges de vingt-quatre. L’impératrice Nüwa n’en employa que trente-six mille cinq cents. Une seule resta inutilisée et fut abandonnée au pied du pic Qinggeng. Or, après avoir subi la fournaise, cette pierre avait acquis une nature spirituelle : elle pouvait aller et venir d’elle-même, grandir ou rapetisser à son gré. Voyant que toutes les autres avaient servi à réparer le ciel tandis qu’elle seule, faute de talent, n’avait pas été choisie, elle se prit de honte et de dépit et se lamenta nuit et jour.

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Un jour qu’elle gémissait ainsi, elle aperçut au loin un bonze et un taoïste qui venaient en devisant. Leur ossature n’avait rien de commun et leur allure était singulière. Arrivés au pied du pic Qinggeng, ils s’assirent à même le sol pour converser. Ils remarquèrent cette pierre limpide et brillante, qui s’était réduite à la taille d’un pendentif d’éventail et paraissait fort gracieuse. Le bonze la posa sur sa paume et dit en riant : « Par sa forme, te voilà bien devenue un être spirituel ; mais tu ne possèdes encore aucun mérite véritable. Il faut graver sur toi quelques caractères, afin que chacun sache à première vue que tu es un objet merveilleux. Ensuite, je t’emmènerai faire un tour dans un pays florissant et prospère, au sein d’une famille vouée à la poésie, aux rites et aux dignités, en un lieu de fleurs et de saules, dans une patrie de douceur, de richesse et d’honneurs. »

La pierre, ravie, demanda : « Quels caractères graverez-vous sur moi ? Et dans quel endroit m’emporterez-vous ? Daignez me l’expliquer clairement. » Le bonze répondit en riant : « Ne pose pas encore de questions. Plus tard, tu comprendras de toi-même. » Cela dit, il la glissa dans sa manche et s’éloigna d’un pas aérien avec le taoïste. Nul ne sut dans quelle direction ils partirent.

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Bien des âges et bien des kalpas passèrent encore. Un jour, le taoïste Vide-de-Vide, qui cherchait la Voie et aspirait à l’immortalité, passa au pied du pic Qinggeng, sur la falaise Sans-Fondement de la montagne des Grandes-Solitudes. Il aperçut soudain une grande pierre couverte de caractères distincts et d’un récit minutieux. Il se mit à lire depuis le commencement : c’était la pierre brute qui, faute de talent, n’avait pu réparer le ciel, puis avait pris une forme illusoire pour entrer dans le monde. Le grand bonze Immensité et l’immortel Infinité l’avaient emportée dans la poussière rouge avant de la conduire sur l’autre rive. Elle racontait le lieu de sa déchéance et celui de sa réincarnation, ainsi que des affaires domestiques, les sentiments oisifs du gynécée, des poèmes, des chansons et des énigmes : rien n’y manquait. Seules la dynastie et les dates avaient été perdues et ne pouvaient être vérifiées. À la fin figurait encore cette stance :

Sans talent pour aller réparer le ciel azuré, j’ai vainement passé tant d’années dans la poussière rouge.

Voici les faits d’avant et d’après mon incarnation : qui voudra les consigner en une étrange chronique ?

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Après avoir lu, le taoïste Vide-de-Vide comprit que cette pierre avait une histoire. Il lui dit : « Frère Pierre, d’après ce que tu racontes toi-même, ton histoire présente quelque agrément ; c’est pourquoi tu l’as gravée ici, dans l’espoir qu’elle soit transmise au monde comme un récit merveilleux. Mais, à mon avis, elle a d’abord le défaut de n’offrir ni dynastie ni date vérifiables. Ensuite, elle ne contient aucun grand sage ni loyal ministre qui gouverne la cour, réforme les mœurs et accomplisse une œuvre bienfaisante. Il ne s’y trouve que quelques femmes singulières, tendres ou folles d’amour, douées de menus talents ou de modestes vertus. Même si je la recopiais, on ne pourrait la tenir pour un livre extraordinaire. »

La pierre lui répondit aussitôt : « Pourquoi mon maître s’attache-t-il si sottement à cela ? Les histoires non officielles de tous les temps ne font qu’emprunter les noms des Han ou des Tang. Mon récit, lui, se dispense de ces conventions et suit seulement la vérité propre des faits et des sentiments : il en est plus neuf et plus original. D’ailleurs, ces histoires calomnient parfois souverains et ministres, ou déshonorent les épouses et les filles d’autrui ; les crimes, les débauches et les atrocités y sont innombrables. Il existe aussi des ouvrages galants dont l’obscénité fétide corrompt très facilement les jeunes gens. Quant aux livres sur les lettrés de talent et les belles jeunes filles, ils n’ont à la bouche que Wenjun et remplissent leurs pages de Zijian : mille livres parlent d’une seule voix et mille personnages ont un seul visage, sans jamais éviter la licence. Leur auteur veut seulement placer deux poèmes d’amour et quelques rhapsodies galantes de sa façon ; il invente donc un homme et une femme, puis leur adjoint nécessairement un misérable qui sème le trouble, tel le bouffon d’une pièce de théâtre. Plus détestable encore, leur fatras de particules pédantes fait passer pour littérature ce qui défie la raison : tout y est invraisemblable et contradictoire.

« Rien ne vaut les quelques femmes que j’ai vues et entendues moi-même durant la moitié de ma vie. Je n’ose affirmer qu’elles surpassent les personnages des livres anciens, mais l’enchaînement de leurs aventures pourra du moins dissiper le chagrin et rompre l’ennui. Mes quelques mauvais poèmes pourront aussi faire éclater de rire au milieu d’un repas ou égayer le vin. Séparations et réunions, douleurs et joies, prospérité et déclin, rencontres et revers : tout suit la trace des faits, sans que j’aie osé y ajouter la moindre invention qui en altérât la vérité. Je souhaite seulement qu’après le vin, au réveil d’une sieste, ou lorsqu’ils voudront fuir les affaires et chasser leurs soucis, les gens prennent ce livre pour se distraire. Non seulement ils y trouveront autre chose que les vieux procédés et porteront sur le monde un regard neuf, mais ils économiseront aussi un peu de leur vie et de leurs forces, au lieu de poursuivre le vide et l’illusion. Qu’en pense mon maître ? »

Après l’avoir entendue, le taoïste Vide-de-Vide réfléchit longuement, puis relut entièrement le « Mémoire d’une pierre ». Il vit que son propos essentiel se bornait à parler des sentiments, qu’il consignait fidèlement les faits et ne souffrait d’aucune obscénité nuisible à son époque. Il le recopia donc du début à la fin afin de transmettre au monde ce récit merveilleux. Dès lors, ayant contemplé les formes à partir du vide, fait naître le sentiment des formes, transmis le sentiment par les formes et compris le vide à partir des formes, le taoïste Vide-de-Vide prit le nom de Moine amoureux et rebaptisa le « Mémoire d’une pierre » : « Registre du moine amoureux ». Kong Meixi, du pays oriental de Lu, lui donna le titre de « Précieux Miroir des vents et de la lune ». Plus tard, Cao Xueqin le lut et le relut durant dix ans dans son cabinet du Deuil-des-Rouges, le remania cinq fois, dressa sa table des matières, le divisa en chapitres et lui donna encore le titre de « Les Douze Beautés de Jinling », en y joignant un quatrain. Telle est l’origine du « Mémoire d’une pierre ». Le poème dit :

滿

Des propos absurdes à pleines pages, une poignée de larmes amères !

Tous disent que l’auteur est fou ; mais qui donc en comprend la saveur ?

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L’origine du « Mémoire d’une pierre » étant désormais éclaircie, nous ignorons encore quels personnages et quels événements sont consignés sur la pierre. Lecteur, écoute donc.

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Voici ce qui est écrit sur la pierre. En ce temps-là, le sol s’était affaissé au sud-est. Dans cette région se trouvait la ville de Gusu, dont la porte Changmen comptait parmi les lieux les plus riches, les plus élégants et les plus raffinés de la poussière rouge. Hors de cette porte s’étendait la rue des Dix-Lis ; dans cette rue se trouvait la ruelle Renqing, et dans celle-ci un vieux temple. Comme l’endroit était exigu, tout le monde l’appelait le temple de la Calebasse.

À côté du temple demeurait un ancien fonctionnaire du pays, nommé Zhen Fei, de nom social Shiyin. Son épouse légitime, née Feng, était vertueuse, douce et profondément instruite des rites et de la justice. Sans être extrêmement riche, sa famille passait dans la région pour une maison notable. Zhen Shiyin était d’un naturel paisible et ne songeait nullement aux honneurs ni à la renommée. Il ne prenait plaisir qu’à contempler les fleurs, planter des bambous, boire du vin et composer des poèmes : c’était véritablement un homme de la race des immortels. Une seule chose lui manquait : passé la cinquantaine, il n’avait aucun fils, mais seulement une fille, âgée de trois ans, dont le nom d’enfance était Yinglian.

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Par une longue journée d’été, Shiyin était assis sans occupation dans son cabinet. Sa main se fatigua ; il posa son livre, s’accouda à la table et s’assoupit. Dans la brume du sommeil, il se retrouva en un lieu qu’il ne reconnut pas. Il vit soudain venir un bonze et un taoïste qui marchaient en conversant. Le taoïste demandait : « Où comptes-tu porter cet objet ? » Le bonze répondit en riant : « Sois sans inquiétude. Une affaire galante doit précisément trouver son dénouement. Tous les ennemis prédestinés de l’amour ne sont pas encore descendus s’incarner dans le monde. Profitons de l’occasion pour glisser cet objet parmi eux et lui faire traverser quelques expériences. »

Le taoïste dit : « Ainsi donc, des ennemis prédestinés de l’amour vont de nouveau subir une épreuve et traverser le monde. Mais où l’affaire commencera-t-elle et où aboutira-t-elle ? » Le bonze répondit : « L’histoire est plaisante. Sur la rive de la rivière des Esprits, en Occident, près de la Pierre des Trois Vies, poussait une Herbe de la perle cramoisie. Comme l’impératrice Nüwa n’avait pas employé notre pierre, celle-ci jouissait de toute liberté et voyageait partout. Un jour, elle se rendit chez la fée Jinghuan. Sachant qu’elle avait une origine singulière, la fée la garda dans son palais des Nuées-Vermeilles et la nomma page Shenying. Le page se promenait souvent sur la rive de la rivière des Esprits. Trouvant cette herbe immortelle charmante, il l’arrosa chaque jour de douce rosée, ce qui permit à l’Herbe de la perle cramoisie de prolonger son existence.

« Plus tard, ayant reçu les essences du Ciel et de la Terre et s’étant nourrie de rosée, elle se dégagea de sa nature végétale, prit forme humaine et parvint tout juste à se transformer en femme. Elle errait tout le jour au-delà du Ciel des Regrets de la séparation ; lorsqu’elle avait faim, elle mangeait les Fruits du Secret des sentiments, et lorsqu’elle avait soif, elle buvait l’Eau qui abreuve le chagrin. N’ayant pas encore rendu le bienfait de l’irrigation reçue, elle gardait au fond de ses entrailles un sentiment inextricable qui ne pouvait se dissiper. Elle disait souvent : “J’ai reçu de lui le bienfait de la pluie et de la rosée, mais je ne possède pas d’eau semblable à lui rendre. S’il descend dans le monde pour devenir humain, je l’y accompagnerai et lui rendrai toutes les larmes de ma vie : peut-être cela suffira-t-il à m’acquitter envers lui.” Cette seule affaire a entraîné quantité d’ennemis prédestinés de l’amour, qui veulent tous descendre parmi les mortels et nouer des liens illusoires. L’Herbe de la perle cramoisie est du nombre.

« Aujourd’hui, la pierre est revenue à son lieu d’origine. Pourquoi ne pas la porter de nouveau devant la fée Jinghuan, afin qu’elle l’inscrive sur ses registres et l’envoie dans le monde avec ces démons amoureux, pour liquider toute l’affaire ? » Le taoïste répondit : « Voilà qui est vraiment plaisant. Jamais encore je n’avais entendu parler de “rendre des larmes”. Puisque l’occasion s’offre à nous, pourquoi ne descendrions-nous pas aussi dans le monde pour délivrer quelques êtres ? Ce serait une œuvre méritoire. » Le bonze dit : « C’est précisément mon idée. Accompagne-moi d’abord au palais de la fée Jinghuan afin que je lui remette clairement cet objet stupide. Quand tous ces esprits chargés de dettes amoureuses seront descendus dans le monde, nous les suivrons. La moitié s’y trouve déjà, mais ils ne sont pas encore tous réunis. » Le taoïste répondit : « Puisqu’il en est ainsi, je te suis. »

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Zhen Shiyin avait parfaitement entendu leur conversation. Incapable de se retenir, il s’avança, les salua et dit en souriant : « Mes deux maîtres immortels, recevez mon salut. » Le bonze et le taoïste lui rendirent aussitôt ses politesses. Shiyin poursuivit : « Je viens d’entendre mes maîtres parler de causes et de conséquences telles que le monde en connaît rarement. Mais votre disciple est obtus et n’a pu tout pénétrer. Si vous daigniez éclairer mon ignorance et m’exposer l’affaire en détail, je vous écouterais de toutes mes oreilles. Peut-être en recevrais-je quelque avertissement qui m’épargnerait la souffrance de sombrer. »

Les deux immortels répondirent en riant : « C’est un secret céleste qui ne saurait être révélé d’avance. Le moment venu, garde-toi seulement de nous oublier tous deux, et tu pourras échapper à la fosse de feu. » Shiyin n’osa plus les interroger. Il demanda néanmoins en souriant : « Si le secret céleste ne peut être dévoilé, pourriez-vous du moins me dire ce qu’est l’“objet stupide” dont vous parliez ? Me serait-il permis de le voir ? » Le bonze répondit : « Pour cet objet, tu es justement destiné à le rencontrer une fois. » Il le sortit et le tendit à Shiyin.

Shiyin vit une pierre de jade limpide et magnifique, portant des caractères nettement gravés : « Précieux Jade magique ». Quelques lignes en petits caractères figuraient encore au revers. Il allait les examiner lorsque le bonze déclara : « Nous voici arrivés au pays des illusions. » Il lui arracha le jade des mains et franchit avec le taoïste un grand portique de pierre. Quatre grands caractères y proclamaient : « Pays illusoire du Grand Vide ». De chaque côté figurait un distique parallèle :

Quand le faux passe pour vrai, le vrai devient faux ; là où le néant devient l’être, l’être retourne au néant.

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Shiyin voulut les suivre. À peine avait-il levé le pied qu’un coup de tonnerre éclata, comme si les montagnes s’effondraient et la terre s’ouvrait. Il poussa un grand cri et, rouvrant les yeux, ne vit plus que le soleil brûlant et les larges feuilles des bananiers. Déjà, il avait oublié la moitié de son rêve.

La nourrice arriva alors, portant Yinglian dans ses bras. Shiyin trouva sa fille plus rose et plus délicate encore que naguère, vive et charmante. Il la prit dans ses bras, joua un moment avec elle, puis l’emmena devant la maison voir l’animation du cortège de fête. Comme il allait rentrer, il vit venir le bonze et le taoïste. Le bonze avait le crâne galeux et les pieds nus ; le taoïste était boiteux et sa chevelure en désordre. Tous deux approchaient en gesticulant, riant et parlant comme des fous.

Arrivé devant sa porte, le bonze aperçut Yinglian dans les bras de Shiyin et se mit à sangloter. Puis il lui dit : « Bienfaiteur, pourquoi tiens-tu dans tes bras cette créature qui a reçu la vie sans recevoir la fortune et qui causera le malheur de son père et de sa mère ? » Shiyin prit ces paroles pour les divagations d’un fou et n’y prêta aucune attention. Le bonze insista : « Abandonne-la-moi ! Abandonne-la-moi ! » Impatienté, Shiyin se détourna pour rentrer avec sa fille. Le bonze le montra alors du doigt, éclata de rire et récita ces quatre vers :

便

Tu l’élèves dans la tendresse et les délices : je ris de ta folie ; la fleur de mâcre contemple en vain la neige qui fond.

Prends garde au lendemain de la fête des Lanternes : fumée dissipée, feu éteint, tout alors disparaîtra.

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Shiyin avait distinctement entendu ces paroles et demeurait indécis, tenté d’interroger le bonze sur son origine. Mais il entendit le taoïste dire : « Il est inutile que nous poursuivions ensemble. Séparons-nous ici et allons chacun à nos affaires. Après trois kalpas, je t’attendrai au mont Beimang ; une fois réunis, nous retournerons au Pays illusoire du Grand Vide pour faire rayer nos noms des registres. » Le bonze répondit : « À merveille ! À merveille ! » À ces mots, tous deux disparurent sans laisser la moindre trace.

Shiyin se dit alors : « Ces deux hommes ont certainement une origine extraordinaire. J’aurais vraiment dû les interroger. À présent, il est trop tard pour le regretter. »

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Tandis que Shiyin restait plongé dans ses pensées, un lettré pauvre qui logeait au temple de la Calebasse voisin vint à lui. Son nom de famille était Jia, son prénom Hua, son nom social Shifei et son surnom Yucun. Originaire de Huzhou, Jia Yucun descendait d’une famille de lettrés et de fonctionnaires. Mais il était né au déclin de sa maison : les ressources accumulées par ses parents et ses ancêtres étaient épuisées, sa famille dispersée ou morte, et il demeurait seul au monde. Ne pouvant rien accomplir dans son pays natal, il avait pris la route de la capitale pour y chercher les honneurs et restaurer sa fortune. Arrivé là deux ans plus tôt, il avait été retenu par les difficultés et s’était provisoirement installé dans le temple, où il vivait en vendant ses écrits et sa calligraphie. C’est pourquoi Shiyin le fréquentait souvent.

En apercevant Shiyin, Yucun s’empressa de le saluer et demanda avec un sourire : « Monsieur, vous vous tenez à votre porte comme dans l’attente de quelqu’un. Y aurait-il quelque nouvelle dans les rues ? » Shiyin répondit en riant : « Nullement. Ma fille pleurait, et je l’ai seulement sortie pour la distraire. Je m’ennuyais fort ; vous arrivez à point, frère Jia. Entrez dans mon humble cabinet : nous nous aiderons l’un l’autre à passer cette longue journée. » Il fit reconduire sa fille à l’intérieur, puis mena Yucun dans son cabinet, où un jeune serviteur leur apporta du thé.

Ils n’avaient échangé que quelques paroles lorsqu’un domestique accourut annoncer : « Monsieur Yan vient vous rendre visite. » Shiyin se leva précipitamment et dit : « Pardonnez-moi de vous fausser compagnie. Restez assis un instant, mon frère ; je reviens aussitôt. » Yucun se leva aussi et répondit : « Allez sans souci, monsieur. Je suis ici un visiteur familier : peu importe que j’attende un moment. » Shiyin était déjà parti vers le salon de devant.

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Resté seul, Yucun feuilleta des recueils de poésie pour tromper son ennui. Soudain, il entendit une femme tousser derrière la fenêtre. Il se leva et regarda dehors. Une servante cueillait des fleurs. Son maintien n’avait rien de vulgaire et ses traits étaient fins. Sans être d’une beauté parfaite, elle avait quelque chose de séduisant ; Yucun ne put s’empêcher de la contempler, interdit.

Après avoir cueilli ses fleurs, la servante des Zhen allait repartir lorsqu’elle releva brusquement la tête et aperçut un homme derrière la fenêtre. Son bonnet était usé et ses vêtements vieux ; mais, malgré sa pauvreté, il avait la taille ronde, le dos puissant, le visage large, la bouche carrée, des sourcils en lames d’épée, des yeux étoilés, le nez droit et les joues fortes. Elle se détourna précipitamment pour l’éviter, tout en se disant : « Cet homme est si robuste, et pourtant si déguenillé ! Ce doit être le Jia Yucun dont notre maître parle souvent. Il voudrait l’aider, mais n’en a jamais trouvé l’occasion. Nous n’avons aucun autre parent ni ami aussi pauvre : ce ne peut être que lui. Je comprends pourquoi notre maître dit qu’il ne restera pas longtemps dans la gêne. » À cette pensée, elle ne put s’empêcher de se retourner encore une ou deux fois.

Voyant qu’elle se retournait, Yucun s’imagina qu’elle avait des sentiments pour lui. Transporté de joie, il se dit que cette femme était assurément une héroïne au regard pénétrant, une âme sœur rencontrée dans la poussière du monde. Bientôt, le jeune serviteur revint. Yucun apprit que Shiyin retenait son visiteur à dîner ; ne pouvant attendre davantage, il sortit par une porte latérale donnant sur le passage. Lorsque Shiyin eut reconduit son hôte et sut que Yucun était parti, il ne le fit pas rappeler.

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Le jour de la fête de la Mi-Automne, lorsque le repas familial fut terminé, Shiyin fit préparer une autre table dans son cabinet, puis se rendit au temple au clair de lune pour inviter Yucun.

Depuis le jour où il avait vu la servante des Zhen se retourner deux fois vers lui, Yucun la tenait pour une âme sœur et ne cessait de songer à elle. En cette nuit de la Mi-Automne, il éprouva sous la lune une mélancolie particulière et improvisa ce poème régulier :

Sans savoir le vœu de nos trois vies, j’ajoute sans cesse un nouveau souci ;

Dans l’ennui je fronce le front ; en s’éloignant, combien de fois s’est-elle retournée !

Je contemple mon ombre au vent : qui pourrait s’unir à moi sous la lune ?

Si l’éclat du crapaud céleste me favorise, qu’il se pose d’abord sur la tête de la belle.

Après avoir récité son poème, Yucun songea aux ambitions de toute sa vie et gémit de n’avoir pas encore rencontré son heure. Il se gratta la tête, poussa vers le ciel un long soupir et déclama encore ce vers parallèle :

Le jade dans son écrin cherche un juste prix ; l’épingle, dans sa boîte, attend l’heure de voler.

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Shiyin arrivait justement et l’entendit. Il dit en riant : « Frère Yucun, vous nourrissez véritablement des ambitions peu communes ! » Yucun répondit avec empressement : « Je n’oserais le prétendre. Je ne faisais que réciter par hasard un vers des anciens ; comment mériterais-je de tels éloges ? » Puis il demanda : « Qu’est-ce qui vous amène ici, monsieur ? »

Shiyin répondit : « Cette nuit est celle de la Mi-Automne, que l’usage nomme la fête de la réunion. Songeant que vous logez en voyageur dans la cellule d’un moine, j’ai pensé que vous ne pouviez manquer de vous sentir seul. J’ai donc préparé quelques coupes et viens vous inviter à boire dans mon humble cabinet. Je ne sais si vous accepterez cette modeste offrande. » Yucun ne fit aucune façon : « Puisque vous me témoignez tant de bienveillance, comment oserais-je repousser une invitation si généreuse ? » Il suivit donc Shiyin jusqu’à son cabinet.

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Le thé fut bientôt desservi et les coupes comme les plats déjà disposés. Inutile de préciser que le vin était excellent et les mets savoureux. Les deux hommes prirent place. Ils commencèrent par boire lentement, à petites gorgées ; peu à peu, la conversation s’anima, et bientôt les coupes volèrent de main en main.

Dans le voisinage, chaque maison résonnait de flûtes et chaque demeure de chants accompagnés par l’orgue à bouche. Au-dessus de leurs têtes, une lune éclatante répandait ses couleurs et concentrait sa lumière. Leur exaltation ne fit que croître : chaque coupe servie était aussitôt vidée. Déjà ivre aux sept ou huit dixièmes, Yucun ne put contenir son enthousiasme. Il confia ses aspirations à la lune dans ce quatrain improvisé :

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Quand revient la nuit du quinze, le disque enfin s’arrondit ; à pleines mains, sa pure clarté protège la balustrade de jade.

À peine son unique roue s’élève-t-elle dans le ciel que les dix mille familles du monde lèvent la tête vers elle.

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Shiyin s’écria : « Admirable ! J’ai toujours dit que vous ne resteriez pas longtemps au-dessous des autres. Vos vers révèlent déjà le présage de votre essor : sous peu, vos pas atteindront les hauteurs des nuages. Toutes mes félicitations ! » Il lui versa lui-même une grande coupe en manière de célébration.

Yucun la vida, puis soupira : « Ce n’est pas une fanfaronnade d’ivrogne. Pour ce qui est du savoir aujourd’hui à la mode, je pourrais sans doute me présenter et faire nombre parmi les candidats. Mais je n’ai rien pour payer mon bagage et mon voyage. La capitale est loin : vendre des calligraphies et composer des textes ne suffira pas à m’y conduire. »

Sans attendre la fin, Shiyin déclara : « Pourquoi ne l’avez-vous pas dit plus tôt ? J’en avais depuis longtemps l’intention ; mais comme vous ne m’en aviez jamais parlé lors de nos rencontres, je n’osais prendre cette liberté. Maintenant que je connais votre situation, je ne suis certes pas un homme de grand mérite, mais je sais encore distinguer le devoir de l’intérêt. Par bonheur, les grands concours auront lieu l’an prochain. Vous devez gagner promptement la capitale et remporter l’examen du printemps, afin de ne pas trahir votre savoir. Quant aux frais du voyage, ce n’est qu’un détail : je m’en chargerai. Ainsi n’aurai-je pas été indigne de l’estime excessive que vous m’accordez. »

Il ordonna aussitôt à un jeune serviteur d’aller préparer cinquante taëls d’argent et deux tenues d’hiver, puis ajouta : « Le dix-neuvième jour est faste. Vous pourrez prendre un bateau vers l’ouest. Une fois votre essor pris et votre vol assuré, nous nous reverrons l’hiver prochain : quel bonheur ce sera ! » Yucun accepta l’argent et les vêtements, se contenta de quelques mots de remerciement et n’en fit pas davantage de cas. Ils continuèrent à boire, rire et converser. La troisième veille avait commencé lorsqu’ils se séparèrent.

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Après avoir raccompagné Yucun, Shiyin retourna dans sa chambre et dormit jusqu’à ce que le soleil fût déjà haut. Se rappelant les événements de la veille, il voulut écrire deux lettres de recommandation que Yucun emporterait à la capitale, afin de pouvoir se présenter chez quelque famille de fonctionnaires et y trouver un abri.

Mais le domestique envoyé le chercher revint avec cette réponse : « Le moine dit que maître Jia est parti pour la capitale dès la cinquième veille. Il lui a laissé un message pour vous : un lettré ne s’occupe ni de jours fastes ni de jours néfastes ; il se règle seulement sur la raison et les circonstances. Il n’a donc pas eu le temps de prendre congé en personne. » Shiyin dut en rester là.

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En vérité, les jours passent vite dans une existence oisive. En un clin d’œil arriva la fête des Lanternes. Shiyin ordonna à son domestique Huo Qi d’emmener Yinglian voir les spectacles populaires et les lanternes fleuries. Au milieu de la nuit, Huo Qi eut besoin d’uriner. Il assit Yinglian sur le seuil d’une maison ; mais lorsqu’il revint la prendre après s’être soulagé, elle avait disparu. Affolé, il la chercha jusqu’à l’aube sans trouver la moindre trace. N’osant revenir devant son maître, Huo Qi s’enfuit dans une autre contrée.

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Lorsque Shiyin et sa femme virent que leur fille ne rentrait pas de toute la nuit, ils comprirent qu’un malheur était arrivé. Ils envoyèrent encore plusieurs personnes à sa recherche, mais toutes revinrent sans le moindre renseignement. Le couple n’avait eu que cette fille en une demi-vie : quelle douleur de la perdre soudain ! Ils pleuraient nuit et jour, presque sans plus tenir à l’existence. Au bout d’un mois, Shiyin tomba malade ; sa femme, consumée par le chagrin, contracta elle aussi une affection. Chaque jour, on faisait venir des médecins et consulter des devins.

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Or, le quinzième jour du troisième mois, on faisait frire des offrandes dans le temple de la Calebasse. Par négligence, un moine laissa les flammes s’échapper de la marmite d’huile, et le papier d’une fenêtre prit feu. Dans cette région, les maisons avaient toutes des clôtures de bambou et des cloisons de bois ; sans doute le désastre était-il fixé par le destin. Le feu se propagea donc de proche en proche et embrasa toute la rue, qui devint pareille à la montagne des Flammes.

Soldats et habitants accoururent pour lutter contre l’incendie, mais celui-ci avait déjà pris une telle force qu’il était impossible de le maîtriser. Il brûla toute la nuit avant de s’éteindre, après avoir détruit on ne sait combien de maisons. Par malheur, celle des Zhen, juste à côté du temple, n’était plus qu’un amas de tuiles et de décombres. Shiyin, sa femme et quelques domestiques avaient seuls échappé aux flammes. Dans son désespoir, Shiyin ne pouvait que frapper du pied et pousser de longs soupirs.

Il décida avec sa femme d’aller habiter provisoirement sur leurs terres. Mais, depuis quelques années, inondations et sécheresses ruinaient les récoltes, les brigands pullulaient et les troupes gouvernementales menaient leurs campagnes de répression. La campagne elle-même n’offrait aucun refuge. Il dut donc vendre ses terres à perte et partit avec sa femme et deux servantes chercher asile chez son beau-père.

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Son beau-père, Feng Su, originaire de la préfecture de Daru, était cultivateur, mais vivait dans l’aisance. En voyant son gendre arriver dans un tel dénuement, il en éprouva quelque déplaisir. Shiyin avait heureusement conservé l’argent tiré de la vente de ses terres. Il le remit à Feng Su en le priant de lui acheter à sa convenance quelques champs et une maison, afin d’assurer leur subsistance future. Feng Su employa une partie de la somme et empocha l’autre, ne lui procurant que quelques terres maigres et une maison délabrée.

Shiyin était un lettré, sans expérience du commerce ni des travaux agricoles. Après s’être péniblement maintenu durant un an ou deux, il devint plus pauvre encore. Chaque fois qu’il le voyait, Feng Su lui débitait des banalités ; devant lui comme derrière son dos, il lui reprochait de ne pas savoir mener sa vie et de ne songer qu’à manger sans rien faire. Shiyin comprit qu’il avait mal choisi son refuge et ne put s’empêcher d’éprouver regret et amertume. Les frayeurs, la colère et les douleurs de l’année précédente avaient déjà miné sa santé. Désormais âgé, assailli à la fois par la pauvreté et la maladie, il montrait peu à peu tous les signes d’un homme proche de la mort.

Un jour, s’appuyant sur une canne, il se traîna jusque dans la rue pour se distraire. Il vit soudain venir un taoïste boiteux, extravagant et dépenaillé, chaussé de sandales de chanvre et vêtu d’un habit rapiécé comme le plumage d’une caille. Celui-ci chantonnait :

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Tous les hommes savent que l’immortalité est bonne, mais ils ne peuvent oublier honneurs et renommée !

Où sont les généraux et les ministres d’hier et d’aujourd’hui ? Un tertre abandonné, que les herbes ont recouvert.

Tous les hommes savent que l’immortalité est bonne, mais ils ne peuvent oublier l’or et l’argent !

Du matin au soir, ils regrettent de n’en avoir pas assez ; quand enfin ils en ont beaucoup, leurs yeux se ferment.

Tous les hommes savent que l’immortalité est bonne, mais ils ne peuvent oublier leur belle épouse !

Tant que tu vis, elle parle chaque jour de tendresse ; dès que tu meurs, elle en suit un autre.

Tous les hommes savent que l’immortalité est bonne, mais ils ne peuvent oublier enfants et petits-enfants !

Les parents aveuglés d’amour furent toujours nombreux ; mais qui a jamais vu des descendants vraiment pieux ?

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Shiyin s’avança vers lui et demanda : « Que marmonnes-tu donc ? Je n’entends que “bon” et “fini”. » Le taoïste répondit en riant : « Si tu as vraiment entendu ces deux mots, c’est que tu as compris. Sache que, parmi les dix mille choses du monde, ce qui est bon doit finir, et ce qui est fini devient bon. Ce qui ne finit pas n’est pas bon ; pour atteindre le bon, il faut en finir. Ma chanson s’appelle donc le “Chant du Bon et du Fini”. »

Shiyin possédait de naissance une intelligence spirituelle. À ces mots, il reçut aussitôt l’illumination et dit en souriant : « Un instant ! Veux-tu que je donne un commentaire de ton “Chant du Bon et du Fini” ? » Le taoïste répondit : « Je t’en prie, explique-le. » Shiyin déclara alors :

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Une chambre misérable, une salle vide : jadis, les tablettes de cour emplissaient le lit. Herbes flétries, peupliers desséchés : ce fut autrefois un lieu de chants et de danses. Les fils d’araignée couvrent les poutres sculptées ; à présent, la gaze verte voile la fenêtre de chaume. À quoi bon parler du rouge éclatant et de la poudre parfumée ? Comment les deux tempes sont-elles déjà devenues blanches ? Hier, on ensevelissait des os blancs sous un tertre de terre jaune ; ce soir, les canards mandarins reposent derrière les rideaux de soie rouge. Des coffres pleins d’or, des coffres pleins d’argent : en un clin d’œil, voici le mendiant insulté de tous. On déplore justement la brièveté de la vie d’autrui sans savoir que son propre convoi funèbre revient déjà. On éduque avec méthode un fils qui, plus tard, pourra fort bien devenir bandit. On choisit pour sa fille un riche parti : qui aurait prévu qu’elle échouerait dans le quartier des fleurs et de la fumée ? Parce qu’il trouvait trop petit son bonnet de fonctionnaire, l’homme finit la cangue et les chaînes sur les épaules. Hier, il souffrait du froid sous une veste trouée ; aujourd’hui, il trouve trop longue sa robe pourpre aux pythons. Dans un tumulte insensé, à peine as-tu fini de chanter que je monte à mon tour sur la scène ; et chacun prend une terre étrangère pour sa patrie. Quelle absurdité ! À la fin, tous n’ont fait que coudre l’habit nuptial d’un autre.

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Le taoïste fou et boiteux l’écouta, puis battit des mains en riant aux éclats : « Ton commentaire touche juste ! Il touche juste ! » Shiyin dit alors : « Partons ! » Il arracha la besace posée sur l’épaule du taoïste, se la mit sur le dos et, sans retourner chez lui, s’éloigna d’un pas aérien en compagnie du fou.

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Tout le voisinage fut en émoi, et chacun répandit l’histoire comme une grande nouvelle. Lorsque dame Feng l’apprit, elle pleura jusqu’à perdre connaissance. Elle dut se concerter avec son père et envoyer des gens chercher partout ; mais comment auraient-ils obtenu le moindre renseignement ? Sans autre recours, elle resta chez ses parents et vécut à leur charge.

Par bonheur, ses deux anciennes servantes étaient toujours auprès d’elle. Maîtresse et servantes faisaient jour et nuit des travaux d’aiguille afin de contribuer aux dépenses de Feng Su. Celui-ci avait beau se plaindre quotidiennement, il ne pouvait rien y changer.

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Un jour, la servante principale des Zhen achetait du fil devant la porte lorsqu’elle entendit dans la rue les cris qui ordonnaient de dégager le passage. Tout le monde disait : « Le nouveau magistrat prend ses fonctions ! » Cachée derrière la porte, elle regarda passer par paires les soldats, les geôliers et les hommes de main. Bientôt parut une grande chaise à porteurs, où siégeait un fonctionnaire coiffé d’un bonnet noir et vêtu d’une robe écarlate.

La servante resta interdite et se dit : « Ce magistrat a un visage bien familier. Il me semble l’avoir déjà vu quelque part. » Elle rentra dans la maison, puis chassa cette pensée de son esprit.

Le soir, comme on allait se coucher, une violente série de coups retentit soudain contre la porte. Plusieurs hommes criaient confusément : « Les agents du magistrat du district viennent convoquer quelqu’un pour l’interroger ! » À ces mots, Feng Su demeura pétrifié de frayeur, les yeux écarquillés et la bouche béante. Pour savoir quel malheur le menaçait, écoutez les explications du chapitre suivant.

Notes

甄士隱/賈雨村 — Zhen Shiyin fait entendre 真事隱, « les faits vrais sont cachés » ; Jia Yucun évoque 假語存, « les propos feints sont conservés ». Le patronyme 賈 est en outre homophone de 假, « faux ».

空空道人 — Le nom du taoïste et la formule « du vide aux formes, des formes au vide » jouent sur le vocabulaire bouddhique : 空 est la vacuité, 色 le monde des formes sensibles.

三生石 — La « Pierre des Trois Vies » renvoie aux existences antérieure, présente et future, et par extension aux liens prédestinés entre les êtres.

菱花空對雪澌澌 — 菱, la mâcre, annonce Yinglian, plus tard Xiangling ; 雪, « neige », est homophone de 薛, le nom de la famille Xue. Le vers forme ainsi un présage voilé.

玉在匱中求善價,釵於奩内待時飛 — Le premier hémistiche reprend une image des Entretiens de Confucius, celle d’un jade conservé en attendant un bon prix. 時飛, « l’heure de voler », reproduit exactement le nom social Shifei de Jia Yucun.

霍啟 — Le nom Huo Qi est homophone de 禍起, « le malheur commence » : la disparition de Yinglian ouvre effectivement la série des catastrophes.

好了歌 — 好 signifie « bon » ou « bien » et 了 « finir », mais 好了 peut aussi signifier « c’est fini » ou « tout va bien ». Le titre et l’explication de Shiyin reposent sur ce double sens.

Texte chinois de Cao Xueqin (1791), dans le domaine public. Source : https://zh.wikisource.org/wiki/紅樓夢(程甲本).

Traduction française assistée par intelligence artificielle et relue par la rédaction. © Chine Informations (chine.in), tous droits réservés — sa reproduction, même partielle, est soumise à autorisation.

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