Lavis à l’encre : un pavillon de jardin aux balustrades laquées de rouge au bord d’un étang, un arbre en fleurs dont les pétales tombent sur l’eau, un saule pleureur et un pont en dos d’âne dans la brume.
Illustration engendrée par un modèle d’image pour Chine Informations ; ce n’est pas une peinture d’époque.

Le Rêve dans le pavillon rouge

Le Rêve du pavillon rouge, Histoire de la pierre

Cao Xueqin, 1791. Texte chinois du domaine public, d'après Wikisource.

Traduction française assistée par intelligence artificielle, établie pour Chine Informations à partir du texte chinois original, puis relue par la rédaction. La traduction française de cette œuvre n’a pas été recopiée d’une édition ancienne : elle a été établie à partir du texte chinois par un modèle de langue (OpenAI gpt-5.6-sol), chapitre par chapitre, puis relue. Il n’existe aucune traduction française libre de droits du « Rêve dans le pavillon rouge » — la première traduction intégrale date de 1981 et reste protégée. Le texte chinois, lui, est celui de l’édition de 1791, recopié sans retouche : il est affiché en regard, passage par passage, et permet de contrôler la traduction caractère par caractère. Le texte chinois est dans le domaine public ; la traduction française est protégée : © Chine Informations (chine.in), tous droits réservés.

Chapitre 91 Baochan, donnant libre cours à son désir, ourdit habilement un stratagème ; Baoyu, déployant un réseau de soupçons, divague sur le chan

 

Baochan, donnant libre cours à son désir, ourdit habilement un stratagème

Baoyu, déployant un réseau de soupçons, divague sur le chan

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Or Xue Ke était en pleine perplexité quand il entendit soudain un rire derrière la fenêtre et sursauta de frayeur. « Si ce n’est pas Baochan, se dit-il, c’est forcément Jingui. Je n’ai qu’à ne pas m’occuper d’elles et voir ce qu’elles pourront inventer. » Il prêta longtemps l’oreille, mais tout était redevenu silencieux. Lui-même n’osait toucher ni au vin ni aux fruits. Il ferma la porte de sa chambre et allait se dévêtir lorsqu’il entendit un léger bruit contre le papier de la fenêtre. Après les manigances dont Baochan venait de l’étourdir, il avait le cœur sens dessus dessous et ne savait vraiment plus que faire. Au léger froissement du papier, il regarda attentivement, mais rien ne bougeait ; il se mit alors lui-même à soupçonner quelque chose. Il rabattit son vêtement sur sa poitrine, s’assit devant la lampe et réfléchit longuement, l’air hébété ; puis il prit un fruit et l’examina minutieusement en le tournant et le retournant. Soudain, il aperçut sur le papier de la fenêtre une tache humide. Il s’approcha et plissa les yeux pour mieux voir ; pris au dépourvu, il reçut de l’extérieur un souffle en plein visage et sursauta violemment. Il entendit un petit rire étouffé. Xue Ke se hâta d’éteindre la lampe, puis se coucha en retenant son souffle. Une personne dit dehors : « Pourquoi le second jeune maître se couche-t-il sans boire le vin ni manger les fruits ? » C’était encore la voix de Baochan. Xue Ke garda le silence et feignit de dormir. Un moment plus tard, il entendit encore dehors une voix dire avec dépit : « Comment peut-il exister sous le ciel un homme aussi dépourvu de bonne fortune ? » À l’oreille de Xue Ke, cette voix semblait tantôt celle de Baochan, tantôt celle de Jingui. Il comprit alors ce qu’elles avaient eu en tête depuis le début. Il se retourna sans cesse et ne s’endormit qu’après la cinquième veille.

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À peine le jour paraissait-il que quelqu’un vint frapper à la porte. Xue Ke demanda vivement qui c’était, mais on ne lui répondit pas. Il dut se lever et ouvrir. C’était Baochan : les cheveux simplement rassemblés, le vêtement rabattu sur la poitrine, elle portait un petit corsage ajusté à fermeture en pipa, bordé de brocart, et, nouée à la taille, une ceinture à demi usée d’un vert fleur de pin. Elle n’avait pas mis de jupe, si bien que l’on voyait son pantalon doublé rouge grenade, semé de fleurs, ainsi qu’une paire de souliers rouges nouvellement brodés. Baochan ne s’était pas encore coiffée ni lavée ; craignant d’être vue, elle était venue de bonne heure reprendre la vaisselle. En la voyant entrer ainsi vêtue, Xue Ke sentit de nouveau son cœur s’émouvoir. Il dut prendre un air souriant et lui demanda : « Comment se fait-il que vous soyez levée si tôt ? » Baochan rougit et ne répondit rien. Elle se contenta de remettre les fruits sur une assiette et partit en l’emportant. À cette attitude, Xue Ke comprit que c’était à cause de la veille et se dit : « Cela vaut encore mieux. Puisqu’elles sont vexées, elles renonceront tout à fait et m’épargneront leurs importunités. » L’esprit rassuré, il appela quelqu’un pour qu’on lui apporte de l’eau et se lava le visage.

Il comptait rester tranquillement chez lui pendant deux jours : d’une part pour se remettre l’esprit, d’autre part parce qu’il craignait, s’il sortait, que certaines gens ne vinssent le trouver. En effet, ceux qui avaient fréquenté Xue Pan, voyant que la famille Xue n’avait plus personne et que seul Xue Ke, encore fort jeune, s’occupait de l’affaire, nourrissaient toutes sortes de convoitises. Les uns voulaient s’introduire chez eux comme hommes de course ; d’autres savaient rédiger des requêtes et connaissaient un ou deux commis du greffe, et proposaient de graisser des pattes à tous les échelons ; certains allaient jusqu’à lui suggérer de tirer eux-mêmes profit de l’affaire ; d’autres enfin forgeaient des rumeurs pour l’intimider. Il y en avait de toutes sortes. Xue Ke les fuyait de loin, sans pourtant oser les éconduire en face, de peur de provoquer quelque incident imprévu. Il ne pouvait que se cacher chez lui en attendant la décision sur le nouveau rapport. N’en parlons plus.

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Revenons à Jingui. La veille au soir, elle avait envoyé Baochan porter du vin et des fruits afin de sonder Xue Ke. À son retour, Baochan lui avait raconté en détail comment il s’était comporté. Voyant que l’affaire tournait assez mal, Jingui craignait d’avoir fait tout ce tapage pour rien et d’en être méprisée par Baochan. Elle aurait voulu éluder la chose en quelques mots et changer de propos ; mais il lui en coûtait aussi de renoncer à un tel homme. Ne sachant quel parti prendre, elle restait assise, interdite.

Or Baochan savait elle aussi que Xue Pan aurait bien du mal à rentrer chez lui et cherchait justement une issue pour elle-même. Elle n’osait rien laisser paraître, de peur que Jingui ne la tînt sous sa coupe. Mais, voyant que celle-ci avait fait le premier pas, elle ne demandait qu’à profiter du vent pour pousser son bateau : une fois Xue Ke entre ses mains, Jingui ne pourrait manquer de céder. Voilà pourquoi elle avait attisé les choses par ses paroles. Elle avait cru Xue Ke non dépourvu de sentiment, mais comme il ne répondait guère à ses avances, elle n’avait pas osé agir trop brusquement. Puis, lorsqu’elle l’avait vu souffler sa lampe et se coucher, son dépit avait été grand. Elle était revenue tout raconter à Jingui pour voir si celle-ci trouverait un moyen avant de décider de la suite. Mais Jingui, assise là sans mot dire, paraissait à court d’expédients ; Baochan dut donc l’aider à tout ranger, puis se coucher.

Elle ne put fermer l’œil de la nuit. Après s’être longtemps retournée, elle imagina un plan : le lendemain, elle irait reprendre la vaisselle dès la première heure, après avoir revêtu une ou deux pièces propres à séduire ; elle ne se coifferait ni ne se laverait, ce qui ferait mieux ressortir encore ses charmes. Elle observerait alors l’expression de Xue Ke, tout en feignant elle-même d’être irritée et en refusant obstinément de lui parler. S’il regrettait sa conduite, il ramènerait naturellement son bateau vers la rive, et elle ne manquerait pas de mettre la première la main sur lui. Pourtant, une fois devant Xue Ke, elle le trouva exactement comme la veille, sans aucune intention dépravée. Elle dut prendre sa feinte au sérieux et rapporter l’assiette ; mais elle laissa exprès la cruche à vin, afin de se ménager un prétexte pour revenir.

Jingui lui demanda : « Quelqu’un t’a-t-il vue quand tu es allée reprendre les affaires ? — Non. — Et le second jeune maître ne t’a rien demandé ? — Rien non plus. » Jingui, qui n’avait pas davantage dormi de la nuit, ne trouvait toujours aucun moyen. Elle se dit alors : « Si je mène cette affaire, je pourrai la cacher aux autres, mais comment la cacher à Baochan ? Mieux vaut partager cette faveur avec elle : elle ne pourra que me servir de toutes ses forces. Comme je ne puis aller moi-même le trouver, il faudra bien qu’elle me serve d’intermédiaire ; autant chercher avec elle un plan sûr. » Elle demanda donc en souriant : « Au fond, quel genre d’homme te paraît être le second jeune maître ? — Il a plutôt l’air d’un sot. » Jingui se mit à rire : « Comment te permets-tu de parler ainsi des maîtres ? » Baochan rit elle aussi : « Puisqu’il déçoit les bonnes intentions de madame, j’ai bien le droit de le dire. — Et comment est-ce qu’il déçoit mes bonnes intentions ? Explique-moi donc cela. — Madame lui donne de bonnes choses à manger, et il n’y touche même pas. N’est-ce pas décevoir les bonnes intentions de madame ? » Tout en parlant, elle lança à Jingui un regard en coulisse et sourit.

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Jingui dit : « Ne va pas te faire des idées. Si je lui ai envoyé quelque chose, c’est que, pour l’affaire de son frère aîné, il ne ménage pas sa peine, et je voulais lui témoigner mon respect. Je t’ai interrogée parce que je craignais les commérages. Quant à ce que tu me racontes, je ne comprends pas ce que cela veut dire. » Baochan sourit : « Que madame ne se méprenne pas. Je suis à son service : pourrais-je avoir deux cœurs ? Seulement, il faut garder l’affaire secrète. Si elle venait à s’ébruiter, ce ne serait plus un jeu. » Jingui sentit son visage s’empourprer et dit : « Petite garce, tu ne vaux rien ! C’est toi qui as jeté ton dévolu sur lui et tu veux te servir de moi comme prétexte, n’est-ce pas ? — Madame peut bien le croire, mais moi, c’est pour elle que je me tourmente. Si le second jeune maître lui plaît vraiment, j’ai une idée. Réfléchissez : quelle souris ne vole pas d’huile ? Il a seulement peur que l’affaire ne reste pas secrète et qu’un scandale ne nous couvre tous de honte. À mon avis, madame ne doit pas se hâter. Chaque fois qu’il manquera de quelque chose ou que l’on aura négligé un de ses besoins, occupez-vous-en pour lui. C’est votre beau-frère cadet et il n’a pas encore pris femme : même si vous avez pour lui quelques attentions de plus afin de gagner son affection, personne ne pourra rien y trouver à redire. Après quelques jours, reconnaissant de vos bontés, il viendra naturellement vous remercier. Madame préparera alors quelques bonnes choses dans notre chambre, et je l’aiderai à l’enivrer. Croyez-vous qu’il puisse encore nous échapper ? S’il refuse, nous ferons tout bonnement un esclandre et dirons que c’est lui qui a voulu déshonorer madame. La peur le forcera à se plier à nos volontés. Et s’il refuse encore, c’est qu’il n’est pas un homme ; du moins n’aurons-nous pas perdu la face pour rien. Qu’en pense madame ? »

À ces paroles, les pommettes de Jingui s’étaient depuis longtemps colorées. Elle l’injuria en riant : « Petite dévergondée ! À t’entendre, on dirait que tu as déjà séduit bien des hommes. Pas étonnant que ton maître ne pût se passer de toi lorsqu’il était à la maison ! » Baochan fit la moue et répondit en riant : « Voilà qui est fort ! Je me fais entremetteuse pour madame, et c’est à nous qu’elle vient tenir de pareils propos ! » Dès lors, Jingui ne songea plus qu’à gagner Xue Ke et cessa de semer le désordre. La maison retrouva ainsi un peu de tranquillité.

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Ce jour-là, Baochan revint d’elle-même chercher la cruche à vin, avec un maintien parfaitement posé et une expression toute de droiture. En l’observant à la dérobée, Xue Ke éprouva au contraire des regrets. Peut-être s’était-il trompé sur leurs intentions, après tout. S’il en était ainsi, il avait répondu bien mal à tant de bonté ; et qui savait si, un jour, elle ne finirait pas par lui chercher querelle ? N’aurait-il pas lui-même attiré ces ennuis ? Deux jours passèrent dans une tranquillité remarquable. Lorsque Xue Ke rencontrait Baochan, elle baissait la tête et s’éloignait sans même lever les paupières ; lorsqu’il rencontrait Jingui, au contraire, elle accourait vers lui ardente comme une flambée. Devant une telle conduite, Xue Ke en venait à se sentir gêné. Mais laissons cela.

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Baochai et sa mère, de leur côté, remarquèrent que Jingui était restée tranquille plusieurs jours et se montrait soudain affectueuse envers tout le monde. Toute la maisonnée s’en émerveillait. La tante Xue en était ravie. Elle se disait que Xue Pan avait dû heurter quelque influence néfaste en épousant cette femme, et que c’était pour cela que tout avait si mal tourné pendant plusieurs années. À présent qu’une pareille affaire avait éclaté, il avait fallu toute la fortune de la famille et les efforts de la maison Jia pour faire enfin renaître quelque espoir. Si sa bru s’apaisait soudain, peut-être était-ce que la chance de son fils Pan commençait elle aussi à tourner. La tante Xue y voyait donc un heureux prodige.

Après le repas, elle se rendit ce jour-là chez Jingui, appuyée sur Tonggui. Arrivée dans la cour, elle entendit un homme parler avec Jingui. Comprenant aussitôt, Tonggui annonça : « Maîtresse aînée, l’aïeule arrive. » Elles étaient déjà devant la porte lorsqu’une silhouette se dissimula derrière le battant. Effrayée, la tante Xue recula. Jingui dit : « Madame, veuillez entrer vous asseoir. Ce n’est pas un étranger : c’est mon frère adoptif. Il vivait dans le village de notre clan et n’a pas l’habitude de voir du monde. Comme il n’avait encore jamais rencontré madame et qu’il vient seulement d’arriver aujourd’hui, il n’a pas encore pu lui présenter ses respects. — Puisque c’est monsieur l’oncle, répondit la tante Xue, il peut fort bien se montrer. » Jingui appela son frère. Il sortit, salua la tante Xue en joignant les mains et s’enquit de sa santé. Elle lui rendit ses politesses, s’assit et engagea la conversation : « Depuis quand monsieur l’oncle est-il arrivé dans la capitale ? » Xia San répondit : « Le mois dernier, ma mère n’avait personne pour tenir sa maison et m’a fait adopter dans sa famille. Je ne suis arrivé dans la capitale qu’avant-hier et je suis venu voir ma sœur aujourd’hui. » La tante Xue trouva cet homme d’assez bonne apparence. Après être restée assise un moment, elle se leva : « Restez donc, monsieur l’oncle. » Puis, se tournant vers Jingui : « Puisqu’il vient d’arriver pour la première fois, garde-le dîner chez nous avant qu’il ne reparte. » Jingui acquiesça et la tante Xue s’en alla.

Une fois sa belle-mère partie, Jingui dit à Xia San : « Reste assis. Aujourd’hui, ta présence est officiellement reconnue : notre second jeune maître n’aura plus à te soumettre à ses questions. Je vais bientôt te charger de quelques achats, mais veille seulement à ce que personne ne te voie. — Laisse-moi faire, répondit Xia San. Quoi que tu veuilles, du moment que j’ai de l’argent, je saurai te le rapporter. — Ne te vante pas trop vite. Si tu te fais duper sur la marchandise, je n’en voudrai pas. » Tous deux rirent encore un moment. Jingui garda ensuite Xia San à dîner, lui expliqua ce qu’il devait acheter et lui renouvela ses recommandations avant de le laisser partir. Dès lors, Xia San ne cessa plus d’aller et venir. Il y avait bien à la porte un vieux domestique, mais, sachant qu’il s’agissait de monsieur l’oncle, il ne signalait pas chacune de ses visites. De là devaient naître d’innombrables troubles ; mais cela appartient à la suite de notre histoire. N’en parlons plus.

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Un jour, une lettre de Xue Pan arriva. La tante Xue l’ouvrit et demanda à Baochai de la lire. Elle disait :

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« Votre fils ne souffre pas trop dans la prison du district ; que ma mère se rassure. Mais hier, un clerc du district m’a dit que la préfecture avait déjà approuvé le rapport soumis, sans doute parce que nos démarches avaient porté. Qui aurait cru qu’après la transmission du dossier par la préfecture, l’intendance du circuit le renverrait avec des objections ? Heureusement, le monsieur chargé de la rédaction au district est un homme de bien : il a aussitôt préparé une réponse pour réfuter ces objections et l’a fait remonter. Mais l’intendance a adressé une réprimande au magistrat du district. Elle veut maintenant se saisir elle-même de l’affaire ; si je suis transféré là-haut, je subirai de nouvelles souffrances. C’est certainement que nous n’avons personne auprès de l’intendance. Dès qu’elle aura lu cette lettre, que ma mère charge au plus vite quelqu’un de solliciter monsieur l’intendant. Qu’elle dise aussi à mon frère de venir sans délai ; sinon, je serai transféré au siège du circuit. Il faudra beaucoup d’argent. Au plus vite ! Au plus vite ! »

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Après avoir entendu la lettre, la tante Xue pleura encore longuement, cela va sans dire. Xue Ke la consola tout en déclarant : « Il ne faut pas perdre de temps. » Ne sachant que faire, la tante Xue dut l’envoyer au district pour s’occuper de l’affaire. Elle ordonna que l’on préparât immédiatement ses bagages et que l’on changeât l’argent nécessaire. Le domestique Li Xiang se trouvait déjà sur place pour veiller aux démarches ; Xue Ke emmena en outre un commis sûr, et tous deux partirent pendant la nuit. Dans cette confusion, malgré les domestiques chargés des préparatifs, Baochai craignait toujours qu’un détail ne leur échappât et vint elle-même prêter main-forte. L’agitation ne cessa qu’à la quatrième veille.

Mais, après tout, elle était une jeune fille de famille riche, habituée à être choyée. L’anxiété qui lui serrait le cœur, jointe aux efforts qu’elle venait de fournir, lui donna de la fièvre le soir même. Le lendemain, elle ne pouvait plus rien avaler, pas même un bouillon. Ying’er alla prévenir la tante Xue. Celle-ci accourut et vit Baochai le visage écarlate et le corps brûlant comme s’il était livré aux flammes, incapable même de parler. La tante Xue perdit la tête et pleura à en mourir. Baoqin la soutenait en tâchant de la consoler. Qiuling, les larmes jaillissant comme une source, ne cessait d’appeler Baochai. Celle-ci ne pouvait parler ni remuer les mains ; ses yeux étaient secs et son nez obstrué. On fit venir un médecin et, grâce au traitement, elle reprit peu à peu connaissance. La tante Xue et les autres furent quelque peu rassurées.

La nouvelle avait bientôt alarmé les deux maisons Rong et Ning. Xifeng fut la première à envoyer des pilules aux dix parfums qui rappellent l’âme ; Madame Wang fit ensuite porter des pilules du Trésor suprême. L’aïeule Jia, Mesdames Xing et Wang, Madame You et les autres dépêchèrent toutes des servantes pour prendre de ses nouvelles, mais sans que personne permît à Baoyu d’en être informé. Après sept ou huit jours de traitement sans aucun résultat, Baochai finit par se souvenir elle-même des pilules de parfum froid. Elle en prit trois et guérit enfin. Baoyu l’apprit par la suite, mais, puisqu’elle était déjà rétablie, il n’alla pas lui rendre visite.

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Sur ces entrefaites, une nouvelle lettre de Xue Ke arriva. Après l’avoir lue, la tante Xue craignit que Baochai ne s’inquiétât et ne lui en dit rien. Elle alla elle-même solliciter Madame Wang et lui parla aussi un moment de la maladie de Baochai. Après son départ, Madame Wang s’adressa à son tour à Jia Zheng. Celui-ci dit : « Pour cette affaire, il est possible de trouver des appuis en haut lieu ; c’est aux échelons inférieurs que les démarches sont difficiles. Il faudra distribuer de l’argent comme il convient. » Madame Wang aborda alors le cas de Baochai : « Cette enfant a bien souffert, elle aussi. Puisqu’elle appartient désormais à notre famille, nous devrions la faire venir comme épouse au plus tôt, de peur qu’elle ne ruine sa santé. — C’est également mon avis, répondit Jia Zheng. Mais sa famille est en plein désarroi ; en outre, nous arrivons à la fin de l’hiver et l’année touche à son terme, si bien que chacun doit régler ses propres affaires domestiques. Cet hiver, nous fixerons d’abord les fiançailles ; au printemps, nous présenterons les présents rituels, puis, après l’anniversaire de l’aïeule, nous choisirons le jour du mariage. Tu peux déjà en informer la tante Xue. » Madame Wang acquiesça.

Le lendemain, Madame Wang rapporta à la tante Xue les paroles de Jia Zheng. Celle-ci, après réflexion, les trouva raisonnables. Après le repas, Madame Wang l’accompagna chez l’aïeule Jia, où chacune invita les autres à s’asseoir. L’aïeule demanda : « Ma chère parente vient-elle seulement d’arriver ? — Je suis arrivée hier, répondit la tante Xue. Mais comme il était tard, je n’ai pas pu venir présenter mes respects à l’aïeule. » Madame Wang répéta alors à l’aïeule Jia tout ce que Jia Zheng avait dit la veille. L’aïeule en fut ravie. Tandis qu’elles parlaient, Baoyu entra. Elle lui demanda : « As-tu mangé ? — Je reviens tout juste de l’école. Je vais manger avant d’y retourner, mais je suis d’abord venu voir l’aïeule. Et comme j’ai entendu dire que ma tante était ici, je suis aussi venu lui présenter mes respects. » Puis il demanda : « Grande sœur Bao est-elle tout à fait remise ? — Elle va bien », répondit en souriant la tante Xue.

En réalité, elles étaient justement en train de parler de cette affaire et, dès l’entrée de Baoyu, elles s’étaient toutes interrompues. Baoyu resta assis un moment et trouva la tante Xue moins affectueuse qu’autrefois. « Elle n’a peut-être guère le cœur à parler, se dit-il, mais ce n’est pas une raison pour que toutes se taisent. » Rempli de soupçons, il repartit seul pour l’école.

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Le soir, après son retour et après avoir salué tout le monde, il se rendit au pavillon des Bambous mouchetés. Quand il souleva le rideau pour entrer, Zijuan vint l’accueillir. Ne voyant personne dans la pièce intérieure, Baoyu demanda : « Où est votre demoiselle ? — Elle est allée aux appartements principaux. Ayant appris que la tante Xue était arrivée, elle est partie lui présenter ses respects. Le second jeune maître n’est-il pas allé là-haut ? — J’en reviens, mais je n’ai pas vu votre demoiselle. — Voilà qui est étrange. » Baoyu demanda : « Mais enfin, où est-elle allée ? — Je ne saurais le dire. » Baoyu allait ressortir quand, à peine la porte franchie, il vit Daiyu revenir à pas légers avec Xueyan. « Petite sœur est rentrée », dit-il en reculant pour la laisser passer.

Daiyu entra dans la pièce intérieure et invita Baoyu à venir s’y asseoir. Zijuan lui apporta un vêtement de dessus ; après l’avoir changé, Daiyu s’assit et demanda : « As-tu vu ma tante là-haut ? — Oui. — A-t-elle parlé de moi ? — Non seulement elle n’a pas parlé de toi, mais elle ne s’est même pas montrée envers moi aussi affectueuse qu’autrefois. Aujourd’hui, quand je lui ai demandé des nouvelles de la maladie de grande sœur Bao, elle s’est bornée à sourire sans me répondre. Serait-ce parce qu’elle m’en veut de ne pas être allé la voir ces deux derniers jours ? » Daiyu sourit : « Es-tu allé la voir, oui ou non ? — Les premiers jours, je ne savais rien. Et depuis que je le sais, je n’y suis pas allé non plus. — Eh bien, voilà. — L’aïeule ne m’a pas dit d’y aller, Madame Wang non plus, et Jia Zheng non plus : comment aurais-je osé ? Autrefois, quand la petite porte était ouverte, il ne m’aurait pas été difficile d’aller la voir dix fois par jour. Mais maintenant qu’elle est murée, il faudrait passer par l’entrée principale, et ce ne serait évidemment pas convenable. — Comment pourrait-elle en connaître la raison ? — Grande sœur Bao est pourtant celle qui sait le mieux se mettre à ma place. — Garde-toi de te tromper toi-même. S’il est question de grande sœur Bao, elle a encore moins de raisons de te comprendre. Ce n’est pas ta tante qui était malade, c’était elle. Lorsque nous étions tous dans le Jardin, nous composions des poèmes, admirions les fleurs et buvions ensemble : quelle intimité, quelle animation ! Maintenant que vous êtes séparés, sa famille a des malheurs, elle tombe malade à ce point, et toi, tu te conduis comme si de rien n’était. Comment ne serait-elle pas irritée ? — Veux-tu dire que grande sœur Bao ne voudra plus être mon amie ? — Je ne sais pas si elle le sera ou non ; je ne fais que raisonner selon ce qui est juste. »

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À ces mots, Baoyu resta longtemps immobile, les yeux écarquillés. Le voyant ainsi, Daiyu ne s’occupa plus de lui. Elle demanda que l’on ajoutât de l’encens, puis prit un livre et le lut quelque temps. Soudain, Baoyu fronça les sourcils, frappa du pied et s’écria : « À quoi bon mettre au monde un être tel que moi ? Si je n’existais pas entre le Ciel et la Terre, tout serait bien plus net ! » Daiyu dit : « Dès qu’il y a un moi, il y a autrui ; dès qu’il y a autrui, d’innombrables tourments surgissent : craintes, illusions renversées, rêves trompeurs, sans compter tous les liens et les entraves. Mais ce que je viens de te dire n’était que plaisanterie. Tu as seulement vu ma tante abattue : pourquoi en conclure aussitôt que grande sœur Bao t’en veut ? Ma tante est venue ici parce que le procès la tourmente et lui ôte toute tranquillité. Comment aurait-elle encore le loisir de te faire des politesses ? Tout cela vient des folles pensées que tu nourris en toi-même et qui t’égarent dans la voie des démons. »

Baoyu comprit soudain et sourit : « C’est vrai, parfaitement vrai. Ton intelligence spirituelle dépasse de très loin la mienne. Ce n’est pas étonnant que, lorsque je me suis fâché il y a deux ans, tu m’aies adressé quelques paroles chan auxquelles je n’ai vraiment rien su répondre. J’ai beau posséder un corps d’or haut de seize pieds, je dépends encore de la tige dont tu fus transformée. »

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Daiyu profita de l’occasion pour dire : « Je vais donc te poser une question. Comment y répondras-tu ? » Baoyu croisa les jambes, joignit les mains, ferma les yeux, arrondit les lèvres et dit : « Parle. — Si grande sœur Bao est bonne avec toi, que feras-tu ? Si elle ne l’est pas, que feras-tu ? Si elle était bonne avec toi naguère, mais ne l’est plus maintenant, que feras-tu ? Si elle l’est aujourd’hui, mais ne l’est plus ensuite, que feras-tu ? Si tu es bon avec elle, mais qu’elle refuse de l’être avec toi, que feras-tu ? Et si tu n’es pas bon avec elle, mais qu’elle t’impose ses bontés, que feras-tu ? » Baoyu resta un long moment interdit, puis éclata soudain de rire : « L’Eau-Faible aurait-elle trois mille étendues, je n’y puiserai qu’une seule gourde à boire. — Et si la gourde dérive sur l’eau, qu’adviendra-t-il ? — Ce n’est pas l’eau qui fait dériver la gourde : l’eau coule d’elle-même et la gourde dérive d’elle-même. — Et si l’eau s’immobilise et que la perle sombre, qu’adviendra-t-il ? — Mon cœur chan est déjà pareil au chaton pris dans la boue ; qu’on ne danse plus devant la brise printanière au chant des perdrix. — Le premier précepte de la porte du chan est de ne pas proférer de mensonges. — J’en prends les Trois Joyaux à témoin. » Daiyu baissa la tête sans rien dire.

On entendit alors, sous l’auvent, une corneille croasser à plusieurs reprises avant de s’envoler vers le sud-est. Baoyu dit : « Je me demande quel bonheur ou quel malheur cela annonce. — Les hommes connaissent bonheur et malheur, répondit Daiyu, mais leur sort n’est pas contenu dans le cri des oiseaux. » Qiuwen arriva soudain : « Le second jeune maître est prié de rentrer. Jia Zheng a envoyé quelqu’un demander dans le Jardin s’il était revenu de l’école. Grande sœur Xiren a seulement répondu qu’il était déjà rentré. Dépêchez-vous. » Baoyu, terrifié, se leva et partit précipitamment. Daiyu n’osa pas le retenir. Pour savoir ce dont il s’agissait, lisez la suite au prochain chapitre.

Notes

賈 : le patronyme Jia est homophone de 假, « faux » ; ce calembour place toute la famille Jia sous le signe des apparences trompeuses.

五更 : la cinquième et dernière veille de la nuit s’achève aux environs de l’aube.

府、道 : le dossier monte ici du district à la préfecture, puis à l’intendance du circuit ; chaque échelon peut approuver, renvoyer ou reprendre l’affaire.

秋菱 : Qiuling est le nouveau nom donné à Xiangling par Jingui ; il s’agit toujours de Yinglian, l’enfant enlevée au début du roman.

十香返魂丹、至寶丹 : remèdes aux noms hyperboliques, présentés comme capables de rappeler l’âme ou comme un « trésor suprême ».

恐怖、顛倒、夢想 : cette série reprend le vocabulaire du Sūtra du Cœur, où l’être délivré des méprises et des rêves trompeurs surmonte toute crainte.

弱水三千、瓢之漂水 : l’Eau-Faible est une eau mythique infranchissable ; n’en boire qu’une gourde signifie ne choisir qu’un seul amour. 瓢, « gourde », et 漂, « dériver », forment en chinois un jeu phonétique.

丈六金身、禪心已作沾泥絮 : le « corps d’or de seize pieds » est celui du Bouddha. Baoyu mêle ensuite deux réminiscences poétiques bouddhiques autour du cœur chan, du chaton collé à la boue et de la perdrix dans la brise printanière.

Texte chinois de Cao Xueqin (1791), dans le domaine public. Source : https://zh.wikisource.org/wiki/紅樓夢(程甲本).

Traduction française assistée par intelligence artificielle et relue par la rédaction. © Chine Informations (chine.in), tous droits réservés — sa reproduction, même partielle, est soumise à autorisation.

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