Le Rêve dans le pavillon rouge
Le Rêve du pavillon rouge, Histoire de la pierre
Cao Xueqin, 1791. Texte chinois du domaine public, d'après Wikisource.
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Chapitre 91 Baochan, donnant libre cours à son désir, ourdit habilement un stratagème ; Baoyu, déployant un réseau de soupçons, divague sur le chan
縱淫心寳蟾工設計 布疑陣寳玉妄談禪
Baochan, donnant libre cours à son désir, ourdit habilement un stratagème
Baoyu, déployant un réseau de soupçons, divague sur le chan
話說薛蝌正在狐疑,忽聼𥦗外一笑,唬了一跳,心中想道:「不是寳蟾,定是金桂。只不理他們,看他們有什麽法兒。」聼了半日,𨚫又寂然無聲。自己也不敢吃那酒菓。掩上房門,剛要脫衣時,只聽見窻紙上㣲㣲一响。薛蝌此時被寳蟾鬼混了一陣,心中七上八下,竟不知是如何是可。聼見窻紙㣲响,細看時,又無動靜,自己反倒疑心起來。掩了懷,坐在燈前,呆呆的細想,又把那菓子拿了一塊,翻来覆去的細看。猛囬頭,看見窻上紙濕了一塊,走過來覷着眼看時,冷不防外面往裡一吹,把薛蝌唬了一大跳。𦘏得吱吱的笑聲,薛蝌連忙把燈吹滅了,屏息而卧。只聼外面一個人說道:「二爺爲什麽不喝酒吃菓子就睡了?」這句話仍是寳蟾的語音。薛蝌只不作聲粧𪾶。又隔有兩句話時,又聼得外面似有恨聲道:「天下那裡有這様没造化的人。」薛蝌聽了是寳蟾又似是金桂的語音。這纔知道他們原來是這一番意思,翻來覆去,直到五更後纔𪾶着了。
Or Xue Ke était en pleine perplexité quand il entendit soudain un rire derrière la fenêtre et sursauta de frayeur. « Si ce n’est pas Baochan, se dit-il, c’est forcément Jingui. Je n’ai qu’à ne pas m’occuper d’elles et voir ce qu’elles pourront inventer. » Il prêta longtemps l’oreille, mais tout était redevenu silencieux. Lui-même n’osait toucher ni au vin ni aux fruits. Il ferma la porte de sa chambre et allait se dévêtir lorsqu’il entendit un léger bruit contre le papier de la fenêtre. Après les manigances dont Baochan venait de l’étourdir, il avait le cœur sens dessus dessous et ne savait vraiment plus que faire. Au léger froissement du papier, il regarda attentivement, mais rien ne bougeait ; il se mit alors lui-même à soupçonner quelque chose. Il rabattit son vêtement sur sa poitrine, s’assit devant la lampe et réfléchit longuement, l’air hébété ; puis il prit un fruit et l’examina minutieusement en le tournant et le retournant. Soudain, il aperçut sur le papier de la fenêtre une tache humide. Il s’approcha et plissa les yeux pour mieux voir ; pris au dépourvu, il reçut de l’extérieur un souffle en plein visage et sursauta violemment. Il entendit un petit rire étouffé. Xue Ke se hâta d’éteindre la lampe, puis se coucha en retenant son souffle. Une personne dit dehors : « Pourquoi le second jeune maître se couche-t-il sans boire le vin ni manger les fruits ? » C’était encore la voix de Baochan. Xue Ke garda le silence et feignit de dormir. Un moment plus tard, il entendit encore dehors une voix dire avec dépit : « Comment peut-il exister sous le ciel un homme aussi dépourvu de bonne fortune ? » À l’oreille de Xue Ke, cette voix semblait tantôt celle de Baochan, tantôt celle de Jingui. Il comprit alors ce qu’elles avaient eu en tête depuis le début. Il se retourna sans cesse et ne s’endormit qu’après la cinquième veille.
剛到天明,早有人來扣門。薛蝌忙問是誰,外面也不答應。薛蝌只得起來,開了門看時,𨚫是寶蟾,攏着頭髮,掩着懷,穿一件片錦邉琵琶襟小𦂳身,上面繫一條松花綠半新的汗巾,下面並未穿裙,正露着石榴紅灑花夾褲,一雙新綉紅鞋。原來寳蟾尙未梳洗,恐怕人見,赶早來取傢伙。薛蝌見他這様打扮便走進来,心中又是一動,只得陪笑問道:「怎麽這様早就起来了?」寳蟾把臉紅著,並不答言,只管把菓子折在一個碟子裡,端著就走。薛蝌見他這般,知是昨晚的原故,心裡想道:「這也罷了。倒是他們惱了,索性死了心,也省得來纒。」於是把心放下,喚人𦥝水洗臉。自己打算在家裡靜坐兩天,一則養養心神,二則出去怕人找他。原來和薛蟠好的那些人因見薛家無人,只有薛蝌在那裡辦事,年紀又輕,便生許多覬覦之心。也有想挿在裡頭做跑腿的。也有得做狀子的,認得一二個書役的,要給他上下打㸃的;甚至有呌他在内趂錢的;也有造作謡言恐嚇的:種種不一。薛蝌見了這些人,遠遠躱避,又不敢面辞,恐怕激出意外之變,只好藏在家中,聼候轉詳。不提。
À peine le jour paraissait-il que quelqu’un vint frapper à la porte. Xue Ke demanda vivement qui c’était, mais on ne lui répondit pas. Il dut se lever et ouvrir. C’était Baochan : les cheveux simplement rassemblés, le vêtement rabattu sur la poitrine, elle portait un petit corsage ajusté à fermeture en pipa, bordé de brocart, et, nouée à la taille, une ceinture à demi usée d’un vert fleur de pin. Elle n’avait pas mis de jupe, si bien que l’on voyait son pantalon doublé rouge grenade, semé de fleurs, ainsi qu’une paire de souliers rouges nouvellement brodés. Baochan ne s’était pas encore coiffée ni lavée ; craignant d’être vue, elle était venue de bonne heure reprendre la vaisselle. En la voyant entrer ainsi vêtue, Xue Ke sentit de nouveau son cœur s’émouvoir. Il dut prendre un air souriant et lui demanda : « Comment se fait-il que vous soyez levée si tôt ? » Baochan rougit et ne répondit rien. Elle se contenta de remettre les fruits sur une assiette et partit en l’emportant. À cette attitude, Xue Ke comprit que c’était à cause de la veille et se dit : « Cela vaut encore mieux. Puisqu’elles sont vexées, elles renonceront tout à fait et m’épargneront leurs importunités. » L’esprit rassuré, il appela quelqu’un pour qu’on lui apporte de l’eau et se lava le visage.
Il comptait rester tranquillement chez lui pendant deux jours : d’une part pour se remettre l’esprit, d’autre part parce qu’il craignait, s’il sortait, que certaines gens ne vinssent le trouver. En effet, ceux qui avaient fréquenté Xue Pan, voyant que la famille Xue n’avait plus personne et que seul Xue Ke, encore fort jeune, s’occupait de l’affaire, nourrissaient toutes sortes de convoitises. Les uns voulaient s’introduire chez eux comme hommes de course ; d’autres savaient rédiger des requêtes et connaissaient un ou deux commis du greffe, et proposaient de graisser des pattes à tous les échelons ; certains allaient jusqu’à lui suggérer de tirer eux-mêmes profit de l’affaire ; d’autres enfin forgeaient des rumeurs pour l’intimider. Il y en avait de toutes sortes. Xue Ke les fuyait de loin, sans pourtant oser les éconduire en face, de peur de provoquer quelque incident imprévu. Il ne pouvait que se cacher chez lui en attendant la décision sur le nouveau rapport. N’en parlons plus.
且說金桂昨夜打發寳蟾送了些酒菓去探探薛蝌的消息,寶蟾囬来將薛蝌的光景一一的說了。金桂見事有些不大投機,便怕白閙一塲,反被寳蟾瞧不起,欲把兩三句話遮餙攺過口來,又可惜了這個人,心裡倒没了主意,是怔怔的坐著。那知寳蟾亦知薛蟠難以囘家,正欲尋個頭路,因怕金桂拿他,所以不敢透漏。今見金桂所爲先已開了端了,他便樂得借風使船,先弄薛蝌到手,不怕金桂不依,所以用言挑撥。見薛蝌似非無情,又不甚兠𭣄,一時也不敢造次。後来見薛蝌吹燈自睡,大覺掃興,囘來告訴金桂,看金桂有甚方法,再作道理。及見金桂怔怔的,似乎無技可施,他也只得陪金桂收拾睡了。夜裡那裡睡得着,翻来覆去,想出一個法子來:不如明兒一早起來,先去取了傢伙,却自己換上一兩件動人的衣服,也不梳洗,越顯出一番嬌媚來。只看薛蝌的神情,自己反倒粧出一番惱意,索性不理他。那薛蝌若有悔心,自然移船泊岸,不愁不先到手。及至見了薛蝌,仍是昨晚這般光景,並無邪僻之意,自己只得以假爲真,端了碟子囬來,𨚫故意留下酒壺,以爲再來搭轉之地。只見金桂問道:「你拿東西去有人碰見麽?」寶蟾道:「没有。」「二爺也没問你什麽?」寳蟾道:「也没有。」金桂因一夜不曾睡着,也想不出一個法子來,只得囬思道:「若作此事,别人可瞞,寳蟾如何能瞞?不如我分惠于他,他自然没有不盡心的。我又不能自去,少不得要他作脚,倒不如和他商量一個穩便主意。」因帶笑說道:「你看二爺到底是個怎麽様的人?」寳蟾道:「倒像個糊𡍼人。」金桂𦗟了笑道:「你如何說起爺們來了。」寳蟾也笑道:「他辜負奶奶的心,我就說得他。」金桂道:「他怎麼辜負我的心,你倒得說說。」寳蟾道:「奶奶給他好東西吃,他倒不吃,這不是辜負奶奶的心麽。」說着,𨚫把眼溜着金桂一笑。
Revenons à Jingui. La veille au soir, elle avait envoyé Baochan porter du vin et des fruits afin de sonder Xue Ke. À son retour, Baochan lui avait raconté en détail comment il s’était comporté. Voyant que l’affaire tournait assez mal, Jingui craignait d’avoir fait tout ce tapage pour rien et d’en être méprisée par Baochan. Elle aurait voulu éluder la chose en quelques mots et changer de propos ; mais il lui en coûtait aussi de renoncer à un tel homme. Ne sachant quel parti prendre, elle restait assise, interdite.
Or Baochan savait elle aussi que Xue Pan aurait bien du mal à rentrer chez lui et cherchait justement une issue pour elle-même. Elle n’osait rien laisser paraître, de peur que Jingui ne la tînt sous sa coupe. Mais, voyant que celle-ci avait fait le premier pas, elle ne demandait qu’à profiter du vent pour pousser son bateau : une fois Xue Ke entre ses mains, Jingui ne pourrait manquer de céder. Voilà pourquoi elle avait attisé les choses par ses paroles. Elle avait cru Xue Ke non dépourvu de sentiment, mais comme il ne répondait guère à ses avances, elle n’avait pas osé agir trop brusquement. Puis, lorsqu’elle l’avait vu souffler sa lampe et se coucher, son dépit avait été grand. Elle était revenue tout raconter à Jingui pour voir si celle-ci trouverait un moyen avant de décider de la suite. Mais Jingui, assise là sans mot dire, paraissait à court d’expédients ; Baochan dut donc l’aider à tout ranger, puis se coucher.
Elle ne put fermer l’œil de la nuit. Après s’être longtemps retournée, elle imagina un plan : le lendemain, elle irait reprendre la vaisselle dès la première heure, après avoir revêtu une ou deux pièces propres à séduire ; elle ne se coifferait ni ne se laverait, ce qui ferait mieux ressortir encore ses charmes. Elle observerait alors l’expression de Xue Ke, tout en feignant elle-même d’être irritée et en refusant obstinément de lui parler. S’il regrettait sa conduite, il ramènerait naturellement son bateau vers la rive, et elle ne manquerait pas de mettre la première la main sur lui. Pourtant, une fois devant Xue Ke, elle le trouva exactement comme la veille, sans aucune intention dépravée. Elle dut prendre sa feinte au sérieux et rapporter l’assiette ; mais elle laissa exprès la cruche à vin, afin de se ménager un prétexte pour revenir.
Jingui lui demanda : « Quelqu’un t’a-t-il vue quand tu es allée reprendre les affaires ? — Non. — Et le second jeune maître ne t’a rien demandé ? — Rien non plus. » Jingui, qui n’avait pas davantage dormi de la nuit, ne trouvait toujours aucun moyen. Elle se dit alors : « Si je mène cette affaire, je pourrai la cacher aux autres, mais comment la cacher à Baochan ? Mieux vaut partager cette faveur avec elle : elle ne pourra que me servir de toutes ses forces. Comme je ne puis aller moi-même le trouver, il faudra bien qu’elle me serve d’intermédiaire ; autant chercher avec elle un plan sûr. » Elle demanda donc en souriant : « Au fond, quel genre d’homme te paraît être le second jeune maître ? — Il a plutôt l’air d’un sot. » Jingui se mit à rire : « Comment te permets-tu de parler ainsi des maîtres ? » Baochan rit elle aussi : « Puisqu’il déçoit les bonnes intentions de madame, j’ai bien le droit de le dire. — Et comment est-ce qu’il déçoit mes bonnes intentions ? Explique-moi donc cela. — Madame lui donne de bonnes choses à manger, et il n’y touche même pas. N’est-ce pas décevoir les bonnes intentions de madame ? » Tout en parlant, elle lança à Jingui un regard en coulisse et sourit.
金桂道:「你别胡想。我給他送東西,爲大爺的事不辭勞苦,我所以敬他。又怕人說瞎話,所以問你。你這些話向我說,我不懂是什麽意思。」寳蟾笑道:「奶奶别多心,我是跟奶奶的,還有兩個心麽。但是事情要宻些,倘或聲張起来,不是頑的。」金桂也覺得臉飛紅了,因說道:「你這個丫頭就不是個好貨!想來你心裡看上了,𨚫拿我作筏子,是不是呢?」寳蟾道:「只是奶奶那麽想罷咧,我到是替奶奶難受。奶奶要眞瞧二爺好,我倒有個主意。奶奶想,那個耗子不偷油呢,他也不過怕事情不宻,大家閙出亂子來不好看。依我想,奶奶且别性急,時常在他身上不周不備的去處張羅張羅。他是個小叔子,又没娶媳婦兒,奶奶就多盡㸃心兒和他貼個好兒,别人也說不出什麽來。過幾天他感奶奶的情,他自然要謝候奶奶。那時奶奶再偹㸃東西兒在偺們屋裡,我帮着奶奶灌醉了他,怕跑了他?他要不應,偺們索情閙起來,就說他調戱奶奶。他害怕,他自然得順着咱們的手兒。他再不應,他也不是人,偺們也不至白丢了臉面。奶奶想怎麽様?」金桂聼了這話,兩顴早已紅暈了,笑罵道:「小蹄子,你倒偷過多少漢子的是的,怪不得大爺在家時離不開你。」寳蟾把嘴一撇,笑說道:「罷喲,人家倒替奶奶拉縴,奶奶倒徃我們說這個話咧。」從此金桂一心籠絡薛蝌,倒無心混閙了。家中也少覺安靜。
Jingui dit : « Ne va pas te faire des idées. Si je lui ai envoyé quelque chose, c’est que, pour l’affaire de son frère aîné, il ne ménage pas sa peine, et je voulais lui témoigner mon respect. Je t’ai interrogée parce que je craignais les commérages. Quant à ce que tu me racontes, je ne comprends pas ce que cela veut dire. » Baochan sourit : « Que madame ne se méprenne pas. Je suis à son service : pourrais-je avoir deux cœurs ? Seulement, il faut garder l’affaire secrète. Si elle venait à s’ébruiter, ce ne serait plus un jeu. » Jingui sentit son visage s’empourprer et dit : « Petite garce, tu ne vaux rien ! C’est toi qui as jeté ton dévolu sur lui et tu veux te servir de moi comme prétexte, n’est-ce pas ? — Madame peut bien le croire, mais moi, c’est pour elle que je me tourmente. Si le second jeune maître lui plaît vraiment, j’ai une idée. Réfléchissez : quelle souris ne vole pas d’huile ? Il a seulement peur que l’affaire ne reste pas secrète et qu’un scandale ne nous couvre tous de honte. À mon avis, madame ne doit pas se hâter. Chaque fois qu’il manquera de quelque chose ou que l’on aura négligé un de ses besoins, occupez-vous-en pour lui. C’est votre beau-frère cadet et il n’a pas encore pris femme : même si vous avez pour lui quelques attentions de plus afin de gagner son affection, personne ne pourra rien y trouver à redire. Après quelques jours, reconnaissant de vos bontés, il viendra naturellement vous remercier. Madame préparera alors quelques bonnes choses dans notre chambre, et je l’aiderai à l’enivrer. Croyez-vous qu’il puisse encore nous échapper ? S’il refuse, nous ferons tout bonnement un esclandre et dirons que c’est lui qui a voulu déshonorer madame. La peur le forcera à se plier à nos volontés. Et s’il refuse encore, c’est qu’il n’est pas un homme ; du moins n’aurons-nous pas perdu la face pour rien. Qu’en pense madame ? »
À ces paroles, les pommettes de Jingui s’étaient depuis longtemps colorées. Elle l’injuria en riant : « Petite dévergondée ! À t’entendre, on dirait que tu as déjà séduit bien des hommes. Pas étonnant que ton maître ne pût se passer de toi lorsqu’il était à la maison ! » Baochan fit la moue et répondit en riant : « Voilà qui est fort ! Je me fais entremetteuse pour madame, et c’est à nous qu’elle vient tenir de pareils propos ! » Dès lors, Jingui ne songea plus qu’à gagner Xue Ke et cessa de semer le désordre. La maison retrouva ainsi un peu de tranquillité.
當日寳蟾自去取了酒壺,仍是稳穩重重一臉的正氣。薛蝌偷眼看了,反倒後悔,疑心或者是自己錯想了他們,也未可知。果然如此,倒辜負了他這一番美意,保不住日後倒要和自己也閙起来,豈非自惹的呢。過了兩天,甚覺安靜。薛蝌遇見寳蟾,寳蟾便低頭走了,連眼皮兒也不抬;遇見金桂,金桂却一盆火兒的赶着。薛蝌見這般光景,及倒過意不去。這且不表。
Ce jour-là, Baochan revint d’elle-même chercher la cruche à vin, avec un maintien parfaitement posé et une expression toute de droiture. En l’observant à la dérobée, Xue Ke éprouva au contraire des regrets. Peut-être s’était-il trompé sur leurs intentions, après tout. S’il en était ainsi, il avait répondu bien mal à tant de bonté ; et qui savait si, un jour, elle ne finirait pas par lui chercher querelle ? N’aurait-il pas lui-même attiré ces ennuis ? Deux jours passèrent dans une tranquillité remarquable. Lorsque Xue Ke rencontrait Baochan, elle baissait la tête et s’éloignait sans même lever les paupières ; lorsqu’il rencontrait Jingui, au contraire, elle accourait vers lui ardente comme une flambée. Devant une telle conduite, Xue Ke en venait à se sentir gêné. Mais laissons cela.
且說寳釵母女覺得金桂幾天安靜,待人忽親熱起來,一家子都爲罕事。薛姨媽十分歡喜,想到必是薛蟠娶這媳婦時冲犯了什麽,纔敗壊了這幾年。目今閙出這様事來,虧得家裡有錢,賈府出力,方纔有了指望。媳婦兒忽然安靜起来,或者是蟠兒轉過運氣來了,也未可知,於是自己心裡倒以爲希有之竒。這日飯後扶了同貴過來,到金桂房裡瞧瞧。走到院中,只聽一個男人和金桂說話。同貴知機,便說道:「大奶奶,老太太過來了。」說着已到門口。只見一個人影兒在房門後一躱,薛姨媽一嚇,倒退了出来。金桂:「太太請裡頭坐。没有外人,他就是我的過繼兄弟,本住在屯裡,不慣見人,因没有見過太太。今兒纔来,還没去請太太的安。」薛姨媽道:「旣是舅爺,不妨見見。」金桂呌兄弟出來,見了薛姨媽,作了一個揖,問了好。薛姨媽也問了好,坐下叙起話来。薛姨媽道:「舅爺上京幾時了?」那夏三道:「前月我媽没有人管家,把我過継来的,前日纔進京,今日來瞧姐姐。」薛姨媽看那人不尷尬,于是略坐坐兒,便起身道:「舅爺坐着罷。」囬頭向金桂道:「舅爺頭上末下的來,留在偺們這裡吃了飯再去罷。」金桂答應着,薛姨媽自去了。金桂見婆婆去了,便向夏三道:「你坐着,今日可是過了明路的了,省得我們二爺查考你。我今日𮟃呌你買些東西,只别呌衆人看見。」夏三道:「這個交給我就完了。你要什麽,只要有錢,我就買得来。」金桂道:「且别說嘴,你買上了當,我可不收。」說着,二人又笑了一囬,然後金桂陪夏三吃了晚飯,又告訴他買的東西,又嘱咐一囬,夏三自去。從此夏三往來不絶。雖有個年老的門上人,知是舅爺,也不常囬,從此起出無限風波,這是後話。不表。
Baochai et sa mère, de leur côté, remarquèrent que Jingui était restée tranquille plusieurs jours et se montrait soudain affectueuse envers tout le monde. Toute la maisonnée s’en émerveillait. La tante Xue en était ravie. Elle se disait que Xue Pan avait dû heurter quelque influence néfaste en épousant cette femme, et que c’était pour cela que tout avait si mal tourné pendant plusieurs années. À présent qu’une pareille affaire avait éclaté, il avait fallu toute la fortune de la famille et les efforts de la maison Jia pour faire enfin renaître quelque espoir. Si sa bru s’apaisait soudain, peut-être était-ce que la chance de son fils Pan commençait elle aussi à tourner. La tante Xue y voyait donc un heureux prodige.
Après le repas, elle se rendit ce jour-là chez Jingui, appuyée sur Tonggui. Arrivée dans la cour, elle entendit un homme parler avec Jingui. Comprenant aussitôt, Tonggui annonça : « Maîtresse aînée, l’aïeule arrive. » Elles étaient déjà devant la porte lorsqu’une silhouette se dissimula derrière le battant. Effrayée, la tante Xue recula. Jingui dit : « Madame, veuillez entrer vous asseoir. Ce n’est pas un étranger : c’est mon frère adoptif. Il vivait dans le village de notre clan et n’a pas l’habitude de voir du monde. Comme il n’avait encore jamais rencontré madame et qu’il vient seulement d’arriver aujourd’hui, il n’a pas encore pu lui présenter ses respects. — Puisque c’est monsieur l’oncle, répondit la tante Xue, il peut fort bien se montrer. » Jingui appela son frère. Il sortit, salua la tante Xue en joignant les mains et s’enquit de sa santé. Elle lui rendit ses politesses, s’assit et engagea la conversation : « Depuis quand monsieur l’oncle est-il arrivé dans la capitale ? » Xia San répondit : « Le mois dernier, ma mère n’avait personne pour tenir sa maison et m’a fait adopter dans sa famille. Je ne suis arrivé dans la capitale qu’avant-hier et je suis venu voir ma sœur aujourd’hui. » La tante Xue trouva cet homme d’assez bonne apparence. Après être restée assise un moment, elle se leva : « Restez donc, monsieur l’oncle. » Puis, se tournant vers Jingui : « Puisqu’il vient d’arriver pour la première fois, garde-le dîner chez nous avant qu’il ne reparte. » Jingui acquiesça et la tante Xue s’en alla.
Une fois sa belle-mère partie, Jingui dit à Xia San : « Reste assis. Aujourd’hui, ta présence est officiellement reconnue : notre second jeune maître n’aura plus à te soumettre à ses questions. Je vais bientôt te charger de quelques achats, mais veille seulement à ce que personne ne te voie. — Laisse-moi faire, répondit Xia San. Quoi que tu veuilles, du moment que j’ai de l’argent, je saurai te le rapporter. — Ne te vante pas trop vite. Si tu te fais duper sur la marchandise, je n’en voudrai pas. » Tous deux rirent encore un moment. Jingui garda ensuite Xia San à dîner, lui expliqua ce qu’il devait acheter et lui renouvela ses recommandations avant de le laisser partir. Dès lors, Xia San ne cessa plus d’aller et venir. Il y avait bien à la porte un vieux domestique, mais, sachant qu’il s’agissait de monsieur l’oncle, il ne signalait pas chacune de ses visites. De là devaient naître d’innombrables troubles ; mais cela appartient à la suite de notre histoire. N’en parlons plus.
一日薛蟠有信𭔃囬,薛姨媽打開呌寳釵看時,上寫:
Un jour, une lettre de Xue Pan arriva. La tante Xue l’ouvrit et demanda à Baochai de la lire. Elle disait :
男在縣裡也不受苦,母親放心。但昨日縣裡書辦說,府裡已經准詳,想是我們的情到了。豈知府裡詳上去,道裡反駁下來。虧得縣裡主文相公好,卽刻做了囬文頂上去了。那道裡𨚫把知縣申𩛙。現在道裡要親提,若一上去,又要吃苦。必是道裡没有托到。母親見字,快快托人求道爺去。還呌兄弟快來,不然就要解道。銀子短不得。火速,火速。
« Votre fils ne souffre pas trop dans la prison du district ; que ma mère se rassure. Mais hier, un clerc du district m’a dit que la préfecture avait déjà approuvé le rapport soumis, sans doute parce que nos démarches avaient porté. Qui aurait cru qu’après la transmission du dossier par la préfecture, l’intendance du circuit le renverrait avec des objections ? Heureusement, le monsieur chargé de la rédaction au district est un homme de bien : il a aussitôt préparé une réponse pour réfuter ces objections et l’a fait remonter. Mais l’intendance a adressé une réprimande au magistrat du district. Elle veut maintenant se saisir elle-même de l’affaire ; si je suis transféré là-haut, je subirai de nouvelles souffrances. C’est certainement que nous n’avons personne auprès de l’intendance. Dès qu’elle aura lu cette lettre, que ma mère charge au plus vite quelqu’un de solliciter monsieur l’intendant. Qu’elle dise aussi à mon frère de venir sans délai ; sinon, je serai transféré au siège du circuit. Il faudra beaucoup d’argent. Au plus vite ! Au plus vite ! »
薛姨媽𦗟了,又哭了一塲,自不必說。薛蝌一面勸慰,一靣說道:「事不宜遲。」薛姨媽没法,只得呌薛蝌到縣照料,命人卽便收拾行李,兌了銀子,家人李祥本在那裡照應的,薛蝌又同了一個當中夥計連夜起程。那時手忙脚亂,雖有下人辦理,寶釵又恐他們思想不到,親來帮着,直閙至四更纔歇。到底富家女子嬌養慣的,心上又急,又苦勞了一㑹,晚上就發燒。到了明日,湯水都吃不下。鶯兒去囬了薛姨媽。薛姨媽急來看時,只見寳釵滿面通紅,身如燔灼,話都不說。薛姨媽慌了手脚,便哭得死去活來。寳琴扶着勸薛姨媽。秋菱也涙如泉湧,只管呌着。寳釵不能說話,手也不能搖動,眼乾鼻塞。呌人請醫調治,漸漸蘇醒囬來。薛姨媽等大家畧畧放心。早驚動榮寧兩府的人,先是鳯姐打發人送十香返魂丹來,隨後王夫人又送至寳丹来。賈母、邢王二夫人以及尤氏等都打發丫頭来問候,却都不呌寳玉知道。一連治了七八天,終不見效,還是他自己想起冷香丸,吃了三丸,纔得病好。後来寳玉也知道了,因病好了,没有瞧去。
Après avoir entendu la lettre, la tante Xue pleura encore longuement, cela va sans dire. Xue Ke la consola tout en déclarant : « Il ne faut pas perdre de temps. » Ne sachant que faire, la tante Xue dut l’envoyer au district pour s’occuper de l’affaire. Elle ordonna que l’on préparât immédiatement ses bagages et que l’on changeât l’argent nécessaire. Le domestique Li Xiang se trouvait déjà sur place pour veiller aux démarches ; Xue Ke emmena en outre un commis sûr, et tous deux partirent pendant la nuit. Dans cette confusion, malgré les domestiques chargés des préparatifs, Baochai craignait toujours qu’un détail ne leur échappât et vint elle-même prêter main-forte. L’agitation ne cessa qu’à la quatrième veille.
Mais, après tout, elle était une jeune fille de famille riche, habituée à être choyée. L’anxiété qui lui serrait le cœur, jointe aux efforts qu’elle venait de fournir, lui donna de la fièvre le soir même. Le lendemain, elle ne pouvait plus rien avaler, pas même un bouillon. Ying’er alla prévenir la tante Xue. Celle-ci accourut et vit Baochai le visage écarlate et le corps brûlant comme s’il était livré aux flammes, incapable même de parler. La tante Xue perdit la tête et pleura à en mourir. Baoqin la soutenait en tâchant de la consoler. Qiuling, les larmes jaillissant comme une source, ne cessait d’appeler Baochai. Celle-ci ne pouvait parler ni remuer les mains ; ses yeux étaient secs et son nez obstrué. On fit venir un médecin et, grâce au traitement, elle reprit peu à peu connaissance. La tante Xue et les autres furent quelque peu rassurées.
La nouvelle avait bientôt alarmé les deux maisons Rong et Ning. Xifeng fut la première à envoyer des pilules aux dix parfums qui rappellent l’âme ; Madame Wang fit ensuite porter des pilules du Trésor suprême. L’aïeule Jia, Mesdames Xing et Wang, Madame You et les autres dépêchèrent toutes des servantes pour prendre de ses nouvelles, mais sans que personne permît à Baoyu d’en être informé. Après sept ou huit jours de traitement sans aucun résultat, Baochai finit par se souvenir elle-même des pilules de parfum froid. Elle en prit trois et guérit enfin. Baoyu l’apprit par la suite, mais, puisqu’elle était déjà rétablie, il n’alla pas lui rendre visite.
那時薛蝌又有信囬来,薛姨媽看了,怕寳釵躭憂,也不呌他知道。自己來求王夫人,并述了一㑹子寳釵的病。薛姨媽去後,王夫人又求賈政。賈政道:「此事上頭可托,底下難托,必須打㸃纔好。」王夫人又提起寳釵的事来,因說道:「這孩子也苦了。旣是我家的人了,也該早些娶了過來纔是,别呌他蹧蹋壊了身子。」賈政道:「我也是這麽想。但是他家亂忙,况且如今到了冬底,已經年近歲逼,不無各自要料理些家務。今冬且放了定,明春再過禮,過了老太太的生日,就定日子娶。你把這番話先告訴薛姨太太。」王夫人答應了。到了明日,王夫人將賈政的話向薛姨媽述了。薛姨媽想着也是。到了飯後,王夫人陪着來到賈母房中,大家讓了坐。賈母道:「姨太太纔過來?」薛姨媽道:「還是昨兒過來的。因爲晚了,没得過來給老太太請安。」王夫人便把賈政昨夜所說的話向賈母述了一遍,賈母甚喜。說着,寳玉進來了。賈母便問道:「吃了飯了没有?」寳玉道:「纔打學房裡囬來,吃了要往學房裡去,先見見老太太。又𦗟見說姨媽來了,過來給姨媽請請安。」因問:「寳姐姐可大好了?」薛姨媽笑道:「好了。」原来方纔大家正說着,見寳玉進来,都煞住了。寶玉坐了坐,見薛姨媽情形不似從前親熱,「雖是此刻没有心情,也不犯大家都不言語。」滿腹猜疑,自徃學中去了。
Sur ces entrefaites, une nouvelle lettre de Xue Ke arriva. Après l’avoir lue, la tante Xue craignit que Baochai ne s’inquiétât et ne lui en dit rien. Elle alla elle-même solliciter Madame Wang et lui parla aussi un moment de la maladie de Baochai. Après son départ, Madame Wang s’adressa à son tour à Jia Zheng. Celui-ci dit : « Pour cette affaire, il est possible de trouver des appuis en haut lieu ; c’est aux échelons inférieurs que les démarches sont difficiles. Il faudra distribuer de l’argent comme il convient. » Madame Wang aborda alors le cas de Baochai : « Cette enfant a bien souffert, elle aussi. Puisqu’elle appartient désormais à notre famille, nous devrions la faire venir comme épouse au plus tôt, de peur qu’elle ne ruine sa santé. — C’est également mon avis, répondit Jia Zheng. Mais sa famille est en plein désarroi ; en outre, nous arrivons à la fin de l’hiver et l’année touche à son terme, si bien que chacun doit régler ses propres affaires domestiques. Cet hiver, nous fixerons d’abord les fiançailles ; au printemps, nous présenterons les présents rituels, puis, après l’anniversaire de l’aïeule, nous choisirons le jour du mariage. Tu peux déjà en informer la tante Xue. » Madame Wang acquiesça.
Le lendemain, Madame Wang rapporta à la tante Xue les paroles de Jia Zheng. Celle-ci, après réflexion, les trouva raisonnables. Après le repas, Madame Wang l’accompagna chez l’aïeule Jia, où chacune invita les autres à s’asseoir. L’aïeule demanda : « Ma chère parente vient-elle seulement d’arriver ? — Je suis arrivée hier, répondit la tante Xue. Mais comme il était tard, je n’ai pas pu venir présenter mes respects à l’aïeule. » Madame Wang répéta alors à l’aïeule Jia tout ce que Jia Zheng avait dit la veille. L’aïeule en fut ravie. Tandis qu’elles parlaient, Baoyu entra. Elle lui demanda : « As-tu mangé ? — Je reviens tout juste de l’école. Je vais manger avant d’y retourner, mais je suis d’abord venu voir l’aïeule. Et comme j’ai entendu dire que ma tante était ici, je suis aussi venu lui présenter mes respects. » Puis il demanda : « Grande sœur Bao est-elle tout à fait remise ? — Elle va bien », répondit en souriant la tante Xue.
En réalité, elles étaient justement en train de parler de cette affaire et, dès l’entrée de Baoyu, elles s’étaient toutes interrompues. Baoyu resta assis un moment et trouva la tante Xue moins affectueuse qu’autrefois. « Elle n’a peut-être guère le cœur à parler, se dit-il, mais ce n’est pas une raison pour que toutes se taisent. » Rempli de soupçons, il repartit seul pour l’école.
晚間囬來,都見過了,便徃瀟湘舘來。掀簾進去,紫鵑接着,見裡間屋内無人,寳玉道:「姑娘那裡去?」紫鵑道:「上屋裡去了。知道薛姨媽太太過來,姑娘請安去了。二爺没有到上屋裡去麽?」寳玉道:「我去了來的,没有見你姑娘。」紫鵑道:「這也竒了。」寳玉問:「姑娘到底那裡去了?」紫鵑道:「不定。」寳玉徃外便走。剛出屋門,只見黛玉帶着雪雁,冉冉而来。寳玉道:「妹妹囬來了。」縮身退歩進来。黛玉進来,走入裡間屋内,便請寳玉裡頭坐。紫鵑拿了一件外罩換上,然後坐下,問道:「你上去看見姨媽没有?」寳玉道:「見過了。」黛玉道:「姨媽說起我没有?」寳玉道:「不但没有說起你,連見了我也不像先時親熱。今日我問起寳姐姐病来,他不過笑了一笑,並不答言。難道怪我這兩天没有去瞧他麽。」黛玉笑了一笑道:「你去瞧過没有?」寳玉道:「頭幾天不知道。這兩天知道了,也没有去。」黛玉道:「可不是。」寳玉道:「老太太不呌我去,太太也不呌我去,老爺又不呌我去,我如何敢去。若是像從前這扇小門走得通的時候,要我一天瞧他十𨌩也不難。如今把門堵了,要打前頭過去,自然不便了。」黛玉道:「他那裡知道這個原故。」寳玉道:「寳姐姐爲人是最體諒我的。」黛玉道:「你不要自己打錯了主意。若論寳姐姐,更不體諒,又不是姨媽病,是寳姐姐病。向來在園中,做詩賞花飮酒,何等熟閙,如今隔開了,你看見他家裡有事了,他病到那歩田地,你像没事人一般,他怎麽不惱呢。」寳玉道:「這様難道寳姐姐便不和我好了不成?」黛玉道:「他和你好不好我𨚫不知,我也不過是照理而論。」
Le soir, après son retour et après avoir salué tout le monde, il se rendit au pavillon des Bambous mouchetés. Quand il souleva le rideau pour entrer, Zijuan vint l’accueillir. Ne voyant personne dans la pièce intérieure, Baoyu demanda : « Où est votre demoiselle ? — Elle est allée aux appartements principaux. Ayant appris que la tante Xue était arrivée, elle est partie lui présenter ses respects. Le second jeune maître n’est-il pas allé là-haut ? — J’en reviens, mais je n’ai pas vu votre demoiselle. — Voilà qui est étrange. » Baoyu demanda : « Mais enfin, où est-elle allée ? — Je ne saurais le dire. » Baoyu allait ressortir quand, à peine la porte franchie, il vit Daiyu revenir à pas légers avec Xueyan. « Petite sœur est rentrée », dit-il en reculant pour la laisser passer.
Daiyu entra dans la pièce intérieure et invita Baoyu à venir s’y asseoir. Zijuan lui apporta un vêtement de dessus ; après l’avoir changé, Daiyu s’assit et demanda : « As-tu vu ma tante là-haut ? — Oui. — A-t-elle parlé de moi ? — Non seulement elle n’a pas parlé de toi, mais elle ne s’est même pas montrée envers moi aussi affectueuse qu’autrefois. Aujourd’hui, quand je lui ai demandé des nouvelles de la maladie de grande sœur Bao, elle s’est bornée à sourire sans me répondre. Serait-ce parce qu’elle m’en veut de ne pas être allé la voir ces deux derniers jours ? » Daiyu sourit : « Es-tu allé la voir, oui ou non ? — Les premiers jours, je ne savais rien. Et depuis que je le sais, je n’y suis pas allé non plus. — Eh bien, voilà. — L’aïeule ne m’a pas dit d’y aller, Madame Wang non plus, et Jia Zheng non plus : comment aurais-je osé ? Autrefois, quand la petite porte était ouverte, il ne m’aurait pas été difficile d’aller la voir dix fois par jour. Mais maintenant qu’elle est murée, il faudrait passer par l’entrée principale, et ce ne serait évidemment pas convenable. — Comment pourrait-elle en connaître la raison ? — Grande sœur Bao est pourtant celle qui sait le mieux se mettre à ma place. — Garde-toi de te tromper toi-même. S’il est question de grande sœur Bao, elle a encore moins de raisons de te comprendre. Ce n’est pas ta tante qui était malade, c’était elle. Lorsque nous étions tous dans le Jardin, nous composions des poèmes, admirions les fleurs et buvions ensemble : quelle intimité, quelle animation ! Maintenant que vous êtes séparés, sa famille a des malheurs, elle tombe malade à ce point, et toi, tu te conduis comme si de rien n’était. Comment ne serait-elle pas irritée ? — Veux-tu dire que grande sœur Bao ne voudra plus être mon amie ? — Je ne sais pas si elle le sera ou non ; je ne fais que raisonner selon ce qui est juste. »
寳玉𦗟了,瞪着眼呆了半晌。黛玉看見寳玉這様光景,也不採他,只是自己呌人添了香,又番出書來停看了一會。只見寳玉把眉一皺,把脚一跥道:「我想這個人生他做什麽!天地間没有了我,倒也乾凈!」黛玉道:「原是有了我,便有了人。有了人,便有無數的煩惱生出來,恐怖,顛倒,夢想,更有許多纒碍。纔剛我說的都是頑話。你不過是看見姨媽没精打彩,如何便疑到寳姐姐身上去?姨媽過來原爲他的官司事情心緒不寧,那裡𮟃来應酬你?都是你自己心上胡思亂想,鑚入魔道裡去了。」寳玉豁然開朗,笑道:「抿是,狠是。你的性靈比我竟强遠了,怨不得前年我生氣的時候,你和我說過幾句禪語,我寔在對不上來。我雖丈六金身,還藉你一莖所化。」
À ces mots, Baoyu resta longtemps immobile, les yeux écarquillés. Le voyant ainsi, Daiyu ne s’occupa plus de lui. Elle demanda que l’on ajoutât de l’encens, puis prit un livre et le lut quelque temps. Soudain, Baoyu fronça les sourcils, frappa du pied et s’écria : « À quoi bon mettre au monde un être tel que moi ? Si je n’existais pas entre le Ciel et la Terre, tout serait bien plus net ! » Daiyu dit : « Dès qu’il y a un moi, il y a autrui ; dès qu’il y a autrui, d’innombrables tourments surgissent : craintes, illusions renversées, rêves trompeurs, sans compter tous les liens et les entraves. Mais ce que je viens de te dire n’était que plaisanterie. Tu as seulement vu ma tante abattue : pourquoi en conclure aussitôt que grande sœur Bao t’en veut ? Ma tante est venue ici parce que le procès la tourmente et lui ôte toute tranquillité. Comment aurait-elle encore le loisir de te faire des politesses ? Tout cela vient des folles pensées que tu nourris en toi-même et qui t’égarent dans la voie des démons. »
Baoyu comprit soudain et sourit : « C’est vrai, parfaitement vrai. Ton intelligence spirituelle dépasse de très loin la mienne. Ce n’est pas étonnant que, lorsque je me suis fâché il y a deux ans, tu m’aies adressé quelques paroles chan auxquelles je n’ai vraiment rien su répondre. J’ai beau posséder un corps d’or haut de seize pieds, je dépends encore de la tige dont tu fus transformée. »
黛玉乗此杌會說道:「我便問你一句話,你如何囬答?」寳玉盤着腿,合着手,閉着眼,噓着嘴道:「講來。」黛玉道:「寶姐姐和你好你怎麽様?寳姐姐不和你好你怎麽様?寳姐姐前兒和你好,如今不和你好你怎麽様?今兒和你好,後來不和你好你怎麽様?你和他好他偏不和你好你怎麼様?你不和他好他偏要和你好你怎麽様?」寳玉呆了半晌,忽然大笑道:「任凴弱水三千,我只取一瓢飮。」黛玉道:「瓢之漂水奈何?」寶玉道:「非瓢漂水,水自流,瓢自漂耳。」黛玉道:「水止珠沉,奈何?」寳玉道:「禪心已作沾泥絮,莫向春風舞鷓鴣。」黛玉道:「禪門第一戒是不打誑語的。」寳玉道:「有如三寶。」黛玉低頭不語。只𦗟見簷外老鴰呱呱的呌了幾聲,便飛向東南上去,寶玉:「不知主何吉𠒋。」黛玉道:「人有吉凶事,不在鳥音中。」忽見秋紋走来說道:「請二爺囬去。老爺呌人到園裡來問過,說二爺打學裡囘來了没有。襲人姐姐只說已經來了。快去罷。」嚇得寳玉站起身来往外忙走,黛玉也不敢相留。未知何事,下囘分解。
Daiyu profita de l’occasion pour dire : « Je vais donc te poser une question. Comment y répondras-tu ? » Baoyu croisa les jambes, joignit les mains, ferma les yeux, arrondit les lèvres et dit : « Parle. — Si grande sœur Bao est bonne avec toi, que feras-tu ? Si elle ne l’est pas, que feras-tu ? Si elle était bonne avec toi naguère, mais ne l’est plus maintenant, que feras-tu ? Si elle l’est aujourd’hui, mais ne l’est plus ensuite, que feras-tu ? Si tu es bon avec elle, mais qu’elle refuse de l’être avec toi, que feras-tu ? Et si tu n’es pas bon avec elle, mais qu’elle t’impose ses bontés, que feras-tu ? » Baoyu resta un long moment interdit, puis éclata soudain de rire : « L’Eau-Faible aurait-elle trois mille étendues, je n’y puiserai qu’une seule gourde à boire. — Et si la gourde dérive sur l’eau, qu’adviendra-t-il ? — Ce n’est pas l’eau qui fait dériver la gourde : l’eau coule d’elle-même et la gourde dérive d’elle-même. — Et si l’eau s’immobilise et que la perle sombre, qu’adviendra-t-il ? — Mon cœur chan est déjà pareil au chaton pris dans la boue ; qu’on ne danse plus devant la brise printanière au chant des perdrix. — Le premier précepte de la porte du chan est de ne pas proférer de mensonges. — J’en prends les Trois Joyaux à témoin. » Daiyu baissa la tête sans rien dire.
On entendit alors, sous l’auvent, une corneille croasser à plusieurs reprises avant de s’envoler vers le sud-est. Baoyu dit : « Je me demande quel bonheur ou quel malheur cela annonce. — Les hommes connaissent bonheur et malheur, répondit Daiyu, mais leur sort n’est pas contenu dans le cri des oiseaux. » Qiuwen arriva soudain : « Le second jeune maître est prié de rentrer. Jia Zheng a envoyé quelqu’un demander dans le Jardin s’il était revenu de l’école. Grande sœur Xiren a seulement répondu qu’il était déjà rentré. Dépêchez-vous. » Baoyu, terrifié, se leva et partit précipitamment. Daiyu n’osa pas le retenir. Pour savoir ce dont il s’agissait, lisez la suite au prochain chapitre.
Notes
賈 : le patronyme Jia est homophone de 假, « faux » ; ce calembour place toute la famille Jia sous le signe des apparences trompeuses.
五更 : la cinquième et dernière veille de la nuit s’achève aux environs de l’aube.
府、道 : le dossier monte ici du district à la préfecture, puis à l’intendance du circuit ; chaque échelon peut approuver, renvoyer ou reprendre l’affaire.
秋菱 : Qiuling est le nouveau nom donné à Xiangling par Jingui ; il s’agit toujours de Yinglian, l’enfant enlevée au début du roman.
十香返魂丹、至寶丹 : remèdes aux noms hyperboliques, présentés comme capables de rappeler l’âme ou comme un « trésor suprême ».
恐怖、顛倒、夢想 : cette série reprend le vocabulaire du Sūtra du Cœur, où l’être délivré des méprises et des rêves trompeurs surmonte toute crainte.
弱水三千、瓢之漂水 : l’Eau-Faible est une eau mythique infranchissable ; n’en boire qu’une gourde signifie ne choisir qu’un seul amour. 瓢, « gourde », et 漂, « dériver », forment en chinois un jeu phonétique.
丈六金身、禪心已作沾泥絮 : le « corps d’or de seize pieds » est celui du Bouddha. Baoyu mêle ensuite deux réminiscences poétiques bouddhiques autour du cœur chan, du chaton collé à la boue et de la perdrix dans la brise printanière.