Le Rêve dans le pavillon rouge
Le Rêve du pavillon rouge, Histoire de la pierre
Cao Xueqin, 1791. Texte chinois du domaine public, d'après Wikisource.
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Chapitre 23 Les mots merveilleux du « Pavillon de l’Ouest » passent dans la plaisanterie ; les chants voluptueux du « Pavillon aux pivoines » éveillent un cœur en fleur
西廂記妙詞通戲語 牡丹亭艷曲警芳心
Les mots merveilleux du « Pavillon de l’Ouest » passent dans la plaisanterie
les chants voluptueux du « Pavillon aux pivoines » éveillent un cœur en fleur
話說賈元春自那日幸大觀園囘宫去後,便命將那日所有的題咏,命探春依次抄錄妥恊,自己編次,叙其優劣,又令在大觀園勒石,爲千古風流雅事。因此賈政命人各處選拔精工名匠,大觀園磨石鐫字,賈珍率領賈蓉、賈萍等監工。因賈薔又管理着文官等十二個女戯子並行頭等事,不得空閒,因此又將賈菖、賈菱喚來監工。一日湯蠟釘硃,動起手來。這也不在話下。
Or, après que Yuanchun eut visité le Jardin aux Grandes Vues et fut retournée au palais, elle ordonna à Tanchun de recopier soigneusement, dans l’ordre, tous les poèmes composés ce jour-là. Elle les classa elle-même, en exposa les mérites et les défauts, puis les fit graver sur des stèles dans le Jardin aux Grandes Vues, afin de perpétuer cet élégant épisode. Jia Zheng fit donc rechercher partout les artisans les plus habiles et les meilleurs graveurs ; on polit les pierres et l’on grava les inscriptions dans le jardin, sous la surveillance de Jia Zhen, assisté de Jia Rong, Jia Ping et quelques autres. Comme Jia Qiang avait déjà la charge de Wen Guan et des douze jeunes actrices, ainsi que de leurs costumes et accessoires, il ne disposait d’aucun loisir ; on appela donc encore Jia Chang et Jia Ling pour surveiller les travaux. Un jour, après avoir appliqué la cire et marqué les caractères au cinabre, on se mit à l’ouvrage. Mais n’en parlons pas davantage.
且說那個玉皇廟並達摩𤲅兩處,一班的十二個小沙彌並十二個小道士,如今挪出大觀園來,賈政正想發到各廟去分住。不想後街上住的賈芹之母周氏,正打筭到賈政這邊謀一個大小事件與兒子𬋩管,也好弄些銀錢使用,可巧𦗟見這邊有事,便坐車來求鳯姐。鳯姐因見他素日不大拿班做勢的,便依允了。想了幾句話,便囬王夫人說:「這些小和尙道士,萬不可打發到别處去,一時娘娘出來,就要應承的。倘或散了,若再用時,可又費事。依我的主意,不如將他們都送到家廟鐵鑑寺去,月間不過𣲖一個人拿幾兩銀子去買柴米就是了。說聲用,走去呌一聲就來,一㸃兒不費事。」王夫人聼了,便商之於賈政。賈政聼了笑道:「倒是提醒了我。就是這様。」卽時喚賈璉。
Il y avait par ailleurs, au temple de l’Empereur de Jade et à l’ermitage de Bodhidharma, douze jeunes novices bouddhistes et douze jeunes novices taoïstes, que l’on venait de faire sortir du Jardin aux Grandes Vues. Jia Zheng songeait à les répartir entre différents monastères. Or dame Zhou, mère de Jia Qin, qui habitait la rue de derrière, cherchait justement à obtenir de Jia Zheng quelque affaire, importante ou modeste, dont son fils pourrait prendre la direction et tirer un peu d’argent pour leurs dépenses. Ayant fort à propos entendu parler de cette question, elle prit une voiture et vint solliciter Xifeng. Comme celle-ci savait qu’à l’ordinaire dame Zhou ne se donnait pas de grands airs, elle accepta de l’aider. Après avoir préparé quelques arguments, elle alla dire à Madame Wang : « Il ne faut surtout pas envoyer ailleurs ces petits moines et ces petits taoïstes. Si jamais la Consort impériale revient, il faudra bien les avoir sous la main. S’ils sont dispersés et qu’on ait de nouveau besoin d’eux, ce sera encore toute une affaire. À mon avis, mieux vaudrait les envoyer tous au temple familial du Miroir de fer. Il suffirait, chaque mois, de charger quelqu’un d’y porter quelques taëls pour le bois et le riz. Dès qu’on aurait besoin d’eux, un homme irait les appeler et ils viendraient aussitôt, sans la moindre difficulté. » Madame Wang consulta Jia Zheng, qui répondit en riant : « Voilà qui me rappelle ce qu’il fallait faire. Procédons ainsi. » Il fit aussitôt appeler Jia Lian.
賈璉正同鳯姐吃飯,一聞呼喚,放下飯便走。鳯姐一把拉住,笑道:「你且站住,𦗟我說話,若是别的事,我不管。若是爲小和尙小道士們的那事,好歹依我這麽着。」如此這般,教了一套話。賈璉笑道:「我不知道,你有本事你說去。」鳯姐𦗟說,把頭一梗,把快子一放,腮上帶笑不笑的揪着賈璉道:「你當眞,還是頑話兒?」賈璉笑道:「西廊下五嫂子的兒子芸兒來求了我兩三遭,要件事管管,我應了,呌他等着。好容易出來這件事,你又奪了去。」鳯姐兒笑道:「你放心,園子東北角上,娘娘說了,還呌多多的種松柏樹,樓底下還呌種些花草,等這件事出來,我包𬋩呌芸兒管這工程。」賈璉道:「果然這様也倒罷了。只昨只是旺兒晚上,我不過是要攺個様兒,你就扭手扭脚的。」鳯姐𦗟了,「𠷣」的一聲笑了,向賈璉啐了一口,低下頭便吃飯。賈璉一徑笑着去了。
Jia Lian était en train de manger avec Xifeng. Dès qu’il entendit l’appel, il posa son bol et voulut partir ; mais Xifeng le retint d’une main et lui dit en riant : « Attends un peu et écoute-moi. Si c’est une autre affaire, je ne m’en mêle pas ; mais s’il s’agit des petits moines et des petits taoïstes, arrange-toi absolument pour suivre mon idée. » Elle lui dicta alors tout ce qu’il devait dire.
Jia Lian se mit à rire : « Je n’en sais rien. Puisque tu es si capable, va le dire toi-même. » À ces mots, Xifeng redressa la tête, posa ses baguettes et, avec un sourire qui n’en était pas tout à fait un, empoigna Jia Lian : « Tu parles sérieusement ou tu plaisantes ? » Jia Lian répondit en riant : « Yun’er, le fils de la cinquième belle-sœur de la galerie ouest, est déjà venu deux ou trois fois me demander une affaire à diriger. Je lui ai promis quelque chose et lui ai dit d’attendre. Voilà qu’une occasion se présente enfin, et tu viens encore me la prendre. »
Xifeng sourit : « Ne t’inquiète pas. Dans l’angle nord-est du jardin, la Consort impériale a demandé que l’on plante encore beaucoup de pins et de cyprès, ainsi que des fleurs et des plantes au pied du pavillon. Quand ces travaux commenceront, je te garantis que Yun’er en aura la direction. » Jia Lian répondit : « Si c’est bien ainsi, cela peut encore aller. Seulement, hier soir, je voulais simplement changer un peu de manière, et tu n’as fait que te tortiller et te dérober. » Xifeng éclata de rire, lui cracha légèrement au visage, puis baissa la tête et reprit son repas. Jia Lian s’en alla tout en riant.
走到前面,見了賈政,果然是爲小和尙的事,賈璉便依了鳯姐的主意,說道:「看來芹兒到大大的出息了,這件事,竟交與他去𬋩辦,橫𥪡照在裡頭的規例,每日呌芹兒支領就是了。」賈政原不大理論這些小事,聼賈璉如此說,便依𠃔了。賈璉囬至房中告訴鳯姐,鳯姐卽命人去告訴周氏,賈芹便來見賈璉夫妻,感謝不盡。鳳姐又做情先支三個月的費用,呌他寫了領字,賈璉批票畵了押,登時發了對牌出去,銀庫上按數發出三個月的供給來,白花花三百兩。賈芹隨手拈了一塊與掌平的人,呌他們「吃了茶罷」。于是命小厮拿了囘家,與母親商議。登時僱個脚馿自己𮪍,又僱幾輛車子,至榮國府角門前,喚出二十四個人來,坐上車子,一徑往城外鐵鑑寺去了。當下無話。
Arrivé devant Jia Zheng, il constata qu’il s’agissait bien des jeunes moines. Suivant l’idée de Xifeng, Jia Lian déclara : « Qin’er est désormais assez grand pour se rendre utile. Confions-lui donc entièrement cette affaire. Il suffira de suivre les règles appliquées à l’intérieur de la maison et de lui faire retirer chaque jour ce qui est nécessaire. » Jia Zheng ne s’occupait guère de ces menues questions ; entendant parler Jia Lian de la sorte, il donna son accord.
Jia Lian revint dans son appartement et rapporta la décision à Xifeng. Celle-ci fit aussitôt prévenir dame Zhou. Jia Qin vint remercier sans fin les deux époux. Par faveur, Xifeng lui fit même avancer trois mois de dépenses. On lui fit écrire un reçu ; Jia Lian visa le mandat et y apposa son paraphe, puis fit immédiatement porter à l’extérieur la plaquette de concordance. La trésorerie versa la somme correspondant à trois mois d’entretien : trois cents taëls d’argent étincelant. Jia Qin en prit aussitôt un lingot qu’il donna à l’homme chargé de la pesée, en l’invitant à « prendre le thé ».
Il fit ensuite porter l’argent chez lui par de jeunes valets et se concerta avec sa mère. Sur-le-champ, il loua un âne de selle pour lui-même et plusieurs voitures, puis se rendit à la porte latérale du palais Rongguo. Il fit sortir les vingt-quatre novices, les installa dans les voitures et partit droit vers le temple du Miroir de fer, hors de la ville. Il n’y a rien d’autre à en dire.
如今且說賈元春在宫中編《大觀園題咏》之後,忽想起那園中的景致,自從幸過之後,賈政必定敬謹封鎖,不呌人進去,豈不孤負此園?况家中現有幾個能詩會賦的姊妹們,何不命他們進去居住,也不使佳人落魄,花柳無顔。却又想寶玉自㓜在姊妹叢中長大,不比别的兄弟,若不命他進去,又怕冷落了他,恐賈母王夫人心上不喜,須得也命他進去居住方妥。命太監夏忠到榮府下一道諭:「命寶釵等在園中居住,不可封錮,命寳玉也隨進去讀書。」
Après avoir compilé au palais les « Poèmes inscrits du Jardin aux Grandes Vues », Yuanchun se souvint soudain des paysages du jardin. Depuis sa visite, songea-t-elle, Jia Zheng devait certainement le tenir respectueusement verrouillé et n’y laisser entrer personne : n’était-ce pas laisser perdre un tel jardin ? Puisqu’il se trouvait dans la famille plusieurs jeunes filles capables de composer poèmes et pièces en prose rimée, pourquoi ne pas leur ordonner d’aller y vivre ? Ainsi, les belles ne seraient pas délaissées, ni les fleurs et les saules privés de tout éclat.
Elle songea encore que Baoyu, élevé depuis l’enfance au milieu de ses sœurs et cousines, ne ressemblait pas aux autres garçons de la famille. Si elle ne lui permettait pas d’entrer dans le jardin, elle craignait qu’il ne se sentît négligé et que l’aïeule Jia et Madame Wang n’en fussent contrariées. Il convenait donc de lui ordonner d’y habiter lui aussi. Elle chargea l’eunuque Xia Zhong de porter au palais Rong cet édit : « Que Baochai et les autres jeunes filles habitent dans le jardin, lequel ne devra pas rester fermé ; que Baoyu y entre également pour étudier. »
賈政、王夫人接了諭命,夏忠去後,便囘明賈母,遣人進去各處𭣣拾打掃,安設簾幔床帳。别人聼了,還猶自可,惟寶玉喜之不勝。正和賈母盤筭,要這個,要那個,忽見丫鬟來說:「老爺呌寳玉。」寶玉呆了半晌,登時掃了興,臉上轉了色,便拉着賈母,扭的扭股兒糖似的,死也不敢去。賈母只得安慰他道:「好寳貝,你只管去,有我呢,他不敢委曲了你。况你做了這篇好文章,想是娘娘呌你進園去住,他吩咐你幾句話,不過是怕你在裡頭淘氣。他說什麽,你只好生答應着就是了。」一面安慰,一面喚了兩個老嬷嬷來,吩咐:「好生帶了寶玉去,别呌他老子唬着他。」老嬷嬤答應了。
Après avoir reçu l’ordre, Jia Zheng et Madame Wang attendirent le départ de Xia Zhong, puis en informèrent l’aïeule Jia. Ils envoyèrent des gens ranger et nettoyer chaque résidence, et y installer rideaux, tentures, lits et moustiquaires. Les autres accueillirent la nouvelle avec un plaisir modéré ; seul Baoyu fut transporté de joie. Il était en train de dresser avec l’aïeule Jia la liste de tout ce qu’il voulait emporter, lorsqu’une servante vint annoncer : « Monsieur appelle Baoyu. »
Baoyu demeura figé un long moment. Toute sa joie s’évanouit aussitôt et son visage changea de couleur. Il s’agrippa à l’aïeule Jia et se tortilla contre elle comme un sucre d’orge, refusant absolument de partir. L’aïeule dut le rassurer : « Mon bon trésor, vas-y sans crainte. Je suis là : il n’osera pas te traiter injustement. D’ailleurs, puisque tu as composé ce bel écrit, la Consort impériale veut sans doute que tu habites dans le jardin, et ton père souhaite seulement te donner quelques recommandations, de peur que tu n’y fasses des sottises. Quoi qu’il dise, réponds-lui bien sagement, voilà tout. »
Tout en le consolant, elle appela deux vieilles gouvernantes et leur ordonna : « Conduisez soigneusement Baoyu, et ne laissez pas son père l’effrayer. » Elles acquiescèrent.
寶玉只得前去,一歩挪不了三寸,蹭到這邊來。可巧賈政在王夫人房中商議事情,金釧兒、彩雲、彩鳯、繡鸞、繡鳯等衆丫鬟都廊簷下站着呢,一見寶玉來,都抿着嘴兒笑他。金釧一把拉着寶玉,悄悄的說道:「我這嘴上是纔擦的香漬的胭𮌖,你這㑹子可吃不吃了?」彩雲一把推開金釧,笑道:「人家心裡正不自在,你還要奚落他。趂這㑹子喜歡,快進去罷。」寶玉只得挨門進去。原來賈政和王夫人都在裏間呢。趙姨娘打起簾子,寶玉挨身而入,只見賈政和王夫人對坐在炕上說話,地下一溜椅子,𨒖春、探春、惜春、賈𤨔四人都坐在那裡。一見他進來,惟有探春、惜春和賈環站了起來。
Baoyu dut se mettre en route. À chaque pas, il n’avançait pas de trois pouces, et c’est en traînant les pieds qu’il parvint jusque-là. Jia Zheng se trouvait justement dans l’appartement de Madame Wang, où il discutait d’une affaire. Jinchuan, Caiyun, Caifeng, Xiuluan, Xiufeng et les autres servantes se tenaient sous la galerie. En voyant arriver Baoyu, elles se cachèrent la bouche pour rire.
Jinchuan l’attrapa et lui souffla : « Je viens tout juste de mettre sur mes lèvres un rouge parfumé. Cette fois, veux-tu encore en goûter ? » Caiyun écarta Jinchuan d’une poussée et dit en riant : « Il est déjà bien assez malheureux ; faut-il encore te moquer de lui ? Profite plutôt de sa bonne humeur et entre vite. » Baoyu dut franchir la porte en se glissant.
Jia Zheng et Madame Wang se trouvaient dans la pièce intérieure. La concubine Zhao souleva le rideau et Baoyu se faufila à l’intérieur. Jia Zheng et Madame Wang étaient assis face à face sur le kang et conversaient. Une rangée de sièges avait été disposée en contrebas ; Yingchun, Tanchun, Xichun et Jia Huan y étaient assis. À son entrée, seuls Tanchun, Xichun et Jia Huan se levèrent.
賈政一舉目見寳玉站在跟前,神彩飄逸,秀色奪人。又看見賈環人物委瑣,舉止粗糙。忽又想起賈珠來,再看看王夫人只有這一個親生的兒子,素愛如珍,自己的鬍鬚將已蒼白,因這幾件上,把平日嫌惡寳玉之心,不覺减了八九分。半晌說道:「娘娘吩咐你說,日日在外遊嬉,漸次踈懶,如今呌禁𬋩你同姐妹們在園裡讀書,你可好生用心學習。再不守分安常,你可仔細!」寶玉連連答應了幾個「是」。王夫人便拉他在身邊坐下。他姊弟三人依舊坐下,王夫人摸索着寳玉的脖項說道:「前兒的丸藥都吃完了没有?」寶玉答應道:「還有一丸。」王夫人說:「明早再取十丸來,天天臨睡時候,呌襲人伏侍你吃了再睡。」寳玉道:「自從太太吩咐了,襲人天天臨𪾶打發我吃的。」賈政便問道:「誰呌『襲人』?」王夫人道:「是個丫頭。」賈政道:「丫頭不拘呌個什麽罷了,是誰起這様刁鑽的名字?」王夫人見賈政不自在了,便替寳玉掩飾道:「是老太太起的。」賈政道:「老太太如何曉得這様的話?一定是寶玉。」寳玉見瞞不過,只得起身囘道:「因素日讀詩,曾記古人有句詩云:『花氣襲人知晝暖。』因這丫頭姓花,便隨意起的。」王夫人忙向寳玉說道:「你囘去攺了罷。老爺也不用爲這小事生氣。」賈政道:「其寔也無妨碍,不用攺。只可見寳玉不務正,專在這些濃詞艷詩上做工夫。」說𭺾,㫁喝了一聲:「作孽的畜生,還不出去!」王夫人也忙道:「去罷,去罷!怕老太太等吃飯呢。」寳玉答應了,慢慢的退出去。向金釧兒笑着伸伸舌頭,帶着兩個老嬤嬤,一溜煙去了。
Jia Zheng leva les yeux et vit Baoyu debout devant lui, plein de grâce et d’aisance, d’une beauté qui éclipsait tout autour de lui. Puis il regarda Jia Huan, chétif d’apparence et grossier dans ses manières. Il se souvint soudain de Jia Zhu ; il considéra encore que Baoyu était l’unique fils de Madame Wang, qui l’avait toujours chéri comme un joyau, tandis que sa propre barbe commençait déjà à blanchir. À ces différentes pensées, l’aversion qu’il nourrissait d’ordinaire pour Baoyu diminua insensiblement de huit ou neuf dixièmes.
Au bout d’un long moment, il dit : « La Consort impériale a déclaré que tes jeux quotidiens au-dehors te rendaient peu à peu paresseux. Elle ordonne maintenant qu’on te garde dans le jardin pour y étudier avec tes sœurs. Applique-toi sérieusement. Et si tu refuses encore de te tenir à ta place et de vivre comme il convient, prends garde à toi ! » Baoyu répondit plusieurs fois : « Oui. » Madame Wang l’attira alors près d’elle et le fit asseoir ; les trois autres reprirent également leur place.
Tout en caressant la nuque de Baoyu, Madame Wang lui demanda : « As-tu fini les pilules de l’autre jour ? » Baoyu répondit : « Il m’en reste une. — Demain matin, fais-en chercher encore dix. Tous les soirs, avant de te coucher, demande à Xiren de t’en faire prendre une. — Depuis que Madame me l’a ordonné, Xiren m’en donne chaque soir avant mon coucher. »
Jia Zheng demanda alors : « Qui appelle-t-on Xiren ? — C’est une servante, répondit Madame Wang. — Une servante peut bien porter n’importe quel nom. Qui lui en a choisi un d’aussi recherché ? » Voyant Jia Zheng s’irriter, Madame Wang voulut protéger Baoyu : « C’est l’aïeule qui le lui a donné. — Comment l’aïeule connaîtrait-elle une expression pareille ? C’est certainement Baoyu. »
Comprenant qu’il ne pouvait le dissimuler, Baoyu se leva et répondit : « Comme je lisais autrefois des poèmes, je me suis souvenu de ce vers d’un ancien : “Le parfum des fleurs vous assaille : on sait que le jour est chaud.” Puisque cette servante porte le nom de famille Hua, “Fleur”, je lui ai donné ce nom sans plus y penser. » Madame Wang lui dit vivement : « Tu le changeras en rentrant. Monsieur n’a pas non plus à se fâcher pour une chose si insignifiante. »
Jia Zheng répondit : « À vrai dire, ce nom ne fait aucun mal ; inutile de le changer. Mais on voit bien que Baoyu néglige les études sérieuses et consacre tous ses efforts à ces poèmes galants aux expressions capiteuses. » Puis il cria brusquement : « Misérable bête, hors d’ici ! » Madame Wang s’empressa elle aussi de dire : « Va, va ! L’aïeule t’attend sans doute pour le repas. » Baoyu acquiesça et se retira lentement. Dehors, il tira la langue à Jinchuan en souriant, puis fila comme une flèche avec les deux vieilles gouvernantes.
剛至穿堂門前,只見襲人𠋣門而立,見寳玉平安囘來,堆下笑來,問道:「呌你做什麽?」寶玉告訴:「没有甚麽,不過怕我進園淘氣,吩咐吩咐。」一面說,一面囘至賈母跟前,囬明原委。只見林黛玉正在那裡,寳玉便問他:「你住在那一處好?」黛玉正盤算這事,忽見寳玉一問,便笑道:「我心裡想着瀟湘舘好,我愛那幾竿竹子,隱着一道曲欄,比别處幽静。」寳玉𦗟了,拍手笑道:「正合我的主意!我也要呌你那裡去住,我就住怡紅院。偺們兩個又近,又都淸幽。」
À peine avait-il atteint la porte du passage couvert qu’il aperçut Xiren appuyée contre le chambranle. Le voyant revenir sain et sauf, elle s’épanouit en sourires et lui demanda : « Pourquoi t’a-t-il appelé ? — Pour rien de particulier. Il avait seulement peur que je fasse des sottises une fois dans le jardin et voulait me donner quelques recommandations. »
Tout en parlant, il retourna auprès de l’aïeule Jia et lui raconta l’affaire depuis le début. Lin Daiyu se trouvait là ; Baoyu lui demanda : « Où aimerais-tu habiter ? » Daiyu y réfléchissait justement. Elle sourit à sa question : « Je crois que le pavillon des Bambous de la Xiao et de la Xiang me plairait. J’aime ses quelques tiges de bambou, derrière lesquelles serpente une balustrade. L’endroit est plus retiré que les autres. » Baoyu frappa des mains et s’écria en riant : « C’est exactement ce que je pensais ! Je voulais moi aussi que tu habites là. Moi, je prendrai la cour du Bonheur rouge. Nous serons tout près l’un de l’autre, et nos deux résidences seront paisibles et retirées. »
二人正計議,就有賈政遣人來囘賈母,說:「二月二十二日是好日子,哥兒姐兒們好搬進去的。這幾日内遣人進去分𣲖收拾。」薛寳釵住了𧄇蕪苑,林黛玉住了潚湘館,賈迎春住了綴錦樓,探春住了秋掩書齋,惜春住蓼風軒,李氏住了稻香村,寳玉住怡紅院。每一處添兩個老嬤嬷,四個丫頭。除各人奶娘親隨丫頭外,另有專𬋩𭣣拾打掃的。至二十二日,一齊進去,登時園内花招綉帶,柳拂香風,不似前番那等寂寞了。
Tandis qu’ils en discutaient, Jia Zheng envoya quelqu’un annoncer à l’aïeule Jia que le vingt-deuxième jour du deuxième mois était propice et que les jeunes gens pourraient alors emménager. Durant les quelques jours qui restaient, on devait envoyer du monde répartir les logements et tout préparer.
Xue Baochai s’établit dans l’enclos des Herbes odorantes ; Lin Daiyu, au pavillon des Bambous de la Xiao et de la Xiang ; Yingchun, au pavillon des Brocarts assemblés ; Tanchun, au cabinet d’étude de l’Automne voilé ; Xichun, au pavillon du Vent parmi les renouées ; dame Li, au hameau des Épis parfumés ; et Baoyu, à la cour du Bonheur rouge. On affecta à chaque résidence deux vieilles gouvernantes et quatre servantes. Outre les nourrices et les servantes personnelles de chacun, d’autres personnes furent spécialement chargées du rangement et du nettoyage.
Le vingt-deuxième jour, tous s’installèrent ensemble. Aussitôt, dans le jardin, les fleurs déployèrent leurs rubans brodés et les saules caressèrent le vent parfumé : il n’avait plus rien de la solitude d’autrefois.
閒言少叙。且說寶玉自進園來,心滿意足,再無别項可生貪求之心,每日只和姊妹丫鬟們一處,或讀書,或寫字,或弹琴下棋,作畫吟詩,以至描鸞剌鳯,闘草簮花,低吟悄唱,拆字猜枚,無所不至,倒也十分快意。他曾有幾首四時卽事詩,雖不𮅕好,𨚫是真情眞景。
Abrégeons ces propos secondaires. Depuis son entrée dans le jardin, Baoyu avait le cœur comblé et ne désirait plus rien au monde. Chaque jour, il restait avec ses sœurs, ses cousines et les servantes : tantôt ils lisaient, tantôt ils calligraphiaient ; ils jouaient du qin ou aux échecs, peignaient ou composaient des vers ; ils brodaient oiseaux luan et phénix, jouaient aux plantes, piquaient des fleurs dans leurs cheveux, fredonnaient à mi-voix, chantaient tout bas, décomposaient les caractères ou se livraient à des jeux de devinettes. Rien ne leur échappait, et Baoyu y trouvait un bonheur parfait. Il composa même plusieurs poèmes de circonstance sur les quatre saisons : sans être excellents, ils exprimaient des sentiments et des scènes véritables.
不說寶玉閒吟,且說這幾首詩,當時有一等勢利人,見是榮國府十二三歲的公子做的,抄錄出來,各處稱頌。再有等輕薄子弟,愛上那風流妖艷之句,也寫着扇頭壁上,不時吟哦賞讚。因此上竟有人來尋詩覔字,倩畵求題的。寳玉一發得意,每日家做這些外務。
Laissons Baoyu à ses compositions. À l’époque, certaines gens avides de faveur, voyant que ces poèmes étaient l’œuvre d’un garçon de douze ou treize ans du palais Rongguo, les recopièrent et en chantèrent partout les louanges. D’autres jeunes gens frivoles, séduits par leurs vers gracieux et capiteux, les inscrivirent sur leurs éventails ou sur les murs et ne cessaient de les réciter avec admiration. On finit même par venir lui demander des poèmes et des calligraphies, lui commander des peintures ou solliciter des inscriptions. Baoyu, plus fier que jamais, consacrait chaque jour son temps à ces occupations extérieures.
誰想靜中生動,忽一日不自在起來,這也不好,那也不好,出來進去,只是悶悶的。園中那些女孩子,正是混沌世界天眞爛熳之時,坐卧不避,嬉笑無心,那裡知寳玉此時的心事?那寶玉心内不自在,便懶在園内,只在外頭鬼混,𨚫又痴痴的。茗烟見他這様,因想與他開心,左思右想,皆是寶玉頑煩了的,只有這件寳玉不曾看見過。想𭺾,便走到書坊内,把那古今小說,並那飛燕、合德、武則天、楊貴𡚱的外傳,與那𫝊竒角本,買了許多來引寳玉。寳玉一看,如得珍寳。茗烟又囑咐道:「不可拿進園去,若呌人知道了,我就『吃不了兠着走』呢。」寳玉那裡肯不拿進去?踟蹰再四,单把那文理雅道些的,揀了幾套進去,放在床頂上,無人時方看。那粗俗過露的,都藏於外面書房内。
Mais voici que du calme naquit l’agitation. Un jour, Baoyu commença soudain à se sentir mal à l’aise : rien ne lui convenait plus. Il entrait, sortait, toujours sombre et ennuyé. Les jeunes filles du jardin se trouvaient encore dans l’âge d’une innocence entière, comme au sein d’un monde indifférencié : elles s’asseyaient ou s’allongeaient sans prendre de précautions, riaient et jouaient sans arrière-pensée. Comment auraient-elles compris ce qui occupait alors le cœur de Baoyu ?
Ne se sentant plus à son aise, il délaissa le jardin et passa son temps à vagabonder au-dehors, mais demeurait toujours comme hébété. Mingyan, le voyant ainsi, chercha un moyen de le distraire. Il eut beau se creuser la tête, Baoyu était déjà las de tous les divertissements qu’il imaginait ; il ne restait qu’une chose qu’il n’avait encore jamais vue. Mingyan se rendit donc dans une librairie et acheta quantité de récits anciens et modernes, de biographies non officielles de Feiyan, Hede, Wu Zetian et Yang Guifei, ainsi que des romans théâtraux et des livrets de pièces, afin d’éveiller l’intérêt de Baoyu.
Celui-ci les regarda comme s’il avait découvert un trésor. Mingyan lui recommanda encore : « Ne les emportez surtout pas dans le jardin. Si quelqu’un l’apprend, j’en subirai toutes les conséquences ! » Mais comment Baoyu aurait-il consenti à ne rien prendre ? Après de longues hésitations, il choisit quelques ouvrages seulement, ceux dont la langue et les idées étaient les plus élégantes, les emporta dans le jardin et les cacha au-dessus de son lit, pour les lire lorsqu’il était seul. Il laissa dans le cabinet extérieur tous ceux qui étaient trop vulgaires ou trop explicites.
那日正當三月中浣,早飯後,寳玉擕了一套《會眞記》,走到沁芳閘橋那邊桃花底下一塊石上坐着,展開《會眞記》,從頭細看。正看到「落紅成陣」,只見一陣風過,樹上桃花吹下一大斗來,落得滿身滿書滿地皆是花片。寶玉要抖將下來,恐怕脚歩踐踏了,只得兠了那花瓣,來至池邊,抖在池内。那花瓣浮在水面,飄飄蕩蕩,竟流出沁芳閘去了。
Ce jour-là, vers le milieu du troisième mois, après le déjeuner, Baoyu prit un exemplaire de l’« Histoire de la rencontre véritable » et se rendit près du pont de l’écluse Qinfang. Il s’assit sur une pierre, sous les pêchers, ouvrit le livre et se mit à le lire attentivement depuis le début. Il venait d’arriver aux mots « les fleurs rouges tombées se rangent en bataille » lorsqu’une rafale passa. Une énorme quantité de fleurs de pêcher fut arrachée aux branches : son corps, son livre et le sol furent entièrement couverts de pétales.
Baoyu voulut les secouer, mais craignit de les fouler ensuite aux pieds. Il dut donc recueillir les pétales dans le pan de son vêtement, les porter au bord de l’étang et les y verser. Ils flottèrent à la surface, dérivèrent doucement et finirent par franchir l’écluse Qinfang au fil de l’eau.
囘來只見地下還有許多花瓣,寳玉正踟蹰間,只𦗟背後有人說道:「你在這裡做什麽?」寳玉一囬頭,𨚫是林黛玉來了:肩上担着花鋤,花鋤上掛着紗囊,手内拿着花帚。寶玉笑道:「好,好,來把這個花掃起來,撂在那水裡去罷。我纔撂了好些在那裡呢。」林黛玉道:「撂在水裡不好,你看這裡的水干净,只一流出去,有人家的地方什麽没有?仍舊把花遭塌了。那畸角上我有一個花塚,如今把他掃了,裝在這絹袋裡,埋在那裡,日久隨土化了,豈不干凈。」
À son retour, Baoyu vit qu’il restait encore beaucoup de pétales sur le sol. Tandis qu’il hésitait, une voix s’éleva derrière lui : « Que fais-tu ici ? » Il se retourna : c’était Lin Daiyu. Elle portait sur l’épaule une houe à fleurs, à laquelle était suspendu un sac de gaze, et tenait à la main un balai à fleurs.
Baoyu s’écria en riant : « Bien, très bien ! Viens balayer ces fleurs et jetons-les à l’eau. J’en ai déjà versé beaucoup là-bas. » Lin Daiyu répondit : « Ce n’est pas bon de les jeter dans l’eau. Regarde : ici, l’eau est propre, mais une fois qu’elle s’écoule au-dehors et traverse des lieux habités, que ne rencontre-t-elle pas ? Les fleurs seront tout de même souillées. Dans ce coin écarté, j’ai préparé un tertre funéraire pour les fleurs. Nous pouvons les balayer, les mettre dans ce sac de soie et les enterrer là. Avec le temps, elles se fondront dans la terre : ne resteront-elles pas ainsi propres ? »
寳玉𦗟了,喜不自禁,笑道:「待我放下書,帮你來收拾。」黛玉道:「什麽書?」寳玉見問,慌的藏之不迭,便說道:「不過是《中庸》《大學》。」黛玉道:「你又在我跟前弄鬼。趂早兒給我瞧瞧,好多着呢。」寳玉道:「妹妹,若論你,我是不怕的。你看了,好歹别告訴别人。眞正這是好文章!你若看了,連飯也不想吃呢。」一面說,一面遞了過去。黛玉把花具放下,接書來瞧,從頭看去,越看越愛,不頓飯時,將十六齣俱已看完。但覺詞句警人,餘香滿口。雖香完了,𨚫只管出神,心内還黙黙記誦。
Transporté de joie, Baoyu répondit en riant : « Attends que je pose mon livre, et je t’aiderai à les ramasser. — Quel livre ? » demanda Daiyu. Pris de panique, Baoyu s’efforça vainement de le cacher et répondit : « Rien d’autre que le “Juste Milieu” et la “Grande Étude”. — Tu recommences à me jouer tes tours. Montre-le-moi tout de suite, sans quoi tu auras affaire à moi. »
Baoyu dit : « Petite sœur, avec toi, je n’ai rien à craindre. Mais si tu le lis, promets-moi surtout de n’en parler à personne. C’est vraiment un texte merveilleux ! Quand tu l’auras lu, tu ne penseras même plus à manger. » Tout en parlant, il le lui tendit. Daiyu posa ses outils, prit le livre et commença à lire depuis le début. Plus elle avançait, plus elle l’aimait. En moins de temps qu’il ne faut pour prendre un repas, elle avait achevé les seize actes. Elle trouvait les phrases saisissantes, et leur parfum lui emplissait encore la bouche. Même après avoir terminé, elle demeura plongée dans ses pensées et continua de les réciter silencieusement en elle-même.
寶玉笑道:「妹妹,你說好不好?」林黛玉笑道:「果然有趣。」寳玉笑道:「我就是個『多愁多病的身』,你就是那『傾國傾城的貌』。」林黛玉𦗟了,不覺帶腮連耳通紅,登時𥪡起兩道似蹙非蹙的眉,瞪了兩隻似睁非睁的眼,桃腮帶怒,薄面含嗔,指着寳玉道:「你這該死的胡說!好好的,把這淫詞艷曲弄了來,說這些混賬話來欺負我。我告訴舅舅舅母去!」說到「欺負」二字,就把眼圈兒紅了,轉身就走。寳玉着了忙,向前攔住道:「好妹妹,千萬饒我這一遭,原是我說錯了。若有心欺負你,明兒我掉在池子裡,呌個癩頭黿吃了去,變個大忘八,等你明兒做了『一品夫人』病老歸西的時候,我往你坟上替你駝一軰子碑去。」說的林黛玉「撲𠷣」的一聲笑了,一面揉着眼,一面笑道:「一般唬的這個調兒,還只𬋩胡說。呸,原來也是個『銀様蠟鎗頭』。」寳玉𦗟了,笑道:「你說說,你這個呢?我也告訴去。」林黛玉笑道:「你說你㑹『過目成誦』,難道我就不能『一目十行』麽?」寳玉一面收書,一面笑道:「正經快把花埋了罷,别提那個了。」
Baoyu lui demanda en riant : « Petite sœur, trouves-tu cela bon ? — C’est vraiment délicieux », répondit Lin Daiyu en souriant. Baoyu reprit : « Moi, je suis “ce corps accablé de chagrins et de maladies”, et toi, tu es “cette beauté à renverser royaumes et cités”. »
À ces mots, Lin Daiyu rougit des joues jusqu’aux oreilles. Elle dressa aussitôt ses deux sourcils qui semblaient froncés sans l’être, ouvrit ses deux yeux qui semblaient ouverts sans l’être ; la colère empourpra ses joues de pêche et l’indignation anima son délicat visage. Pointant Baoyu du doigt, elle s’écria : « Maudit sois-tu pour ces sottises ! Tu apportes ici ces paroles obscènes et ces chants licencieux, puis tu t’en sers pour m’insulter avec tes propos infâmes ! Je vais tout raconter à mon oncle maternel et à ma tante ! » À peine eut-elle prononcé le mot « insulter » que ses yeux rougirent ; elle se détourna pour partir.
Baoyu, pris de panique, courut lui barrer le chemin : « Ma bonne petite sœur, pardonne-moi cette fois, je t’en supplie. C’est moi qui ai mal parlé. Si j’ai vraiment voulu t’insulter, que demain je tombe dans l’étang, qu’une vieille tortue galeuse me dévore et que je devienne une grosse tortue oublieuse des Huit Vertus ! Et lorsque, devenue plus tard Dame du premier rang, tu mourras de vieillesse, j’irai porter sur mon dos la stèle de ta tombe pour l’éternité ! »
Lin Daiyu éclata de rire. Tout en se frottant les yeux, elle dit : « Te voilà effrayé, mais tu continues encore à débiter des sottises. Fi donc ! Tu n’es toi aussi qu’“une pointe de lance en cire qui brille comme l’argent”. » Baoyu sourit : « Et ce que tu viens de dire, alors ? Je vais également le raconter. » Lin Daiyu répondit en riant : « Tu prétends pouvoir “réciter après une seule lecture” ; pourquoi ne pourrais-je pas, moi, “lire dix lignes d’un regard” ? » Tout en rangeant le livre, Baoyu dit : « Allons, enterrons vite les fleurs et ne parlons plus de cela. »
二人便𭣣拾落花。正纔掩埋妥恊,只見襲人走來,說道:「那裡没找到?摸在這裡來。那邊大老爺身上不好,姑娘們都過去請安,老太太呌打發你去呢,快囬去換衣服罷。」寳玉聼了,忙拿了書,别了黛玉,同襲人囬房換衣不提。
Tous deux ramassèrent donc les fleurs tombées. Ils venaient juste de finir de les ensevelir lorsque Xiren arriva : « Où ne vous ai-je pas cherché ! Et c’est ici que je vous retrouve. Le maître aîné ne se sent pas bien ; les demoiselles sont toutes allées prendre de ses nouvelles, et l’aïeule demande qu’on vous y envoie aussi. Retournez vite changer de vêtements. » Baoyu prit aussitôt son livre, fit ses adieux à Daiyu et repartit avec Xiren pour se changer. N’en parlons plus.
這裡林黛玉見寳玉去了,聼見衆姐妹也不在房中,自己悶悶的。正欲囬房,剛走到梨香院墻角外,只𦗟見墻内笛韻悠揚,歌聲婉轉,林黛玉便知是那十二個女子演習戱文。雖未留心去𦗟,偶然兩句吹到耳内,明明白白一字不落道:「原來是姹紫嫣紅開遍,似這般,都付與㫁井頺垣。」林黛玉𦗟了,倒也十分感慨纏綿,便止歩側耳細𦗟,又唱道是:「良辰美景奈何天,賞心樂事誰家院?」𦗟了這兩句,不覺㸃頭自歎,心下自思:「原來戱上也有好文章,可惜世人只知看戱,未必能領畧其中的趣味。」想𭺾,又後悔不該胡想,躭悞了聼曲子。再𦗟時,恰唱到:「只爲你如花美眷,似水流年……」黛玉𦗟了這兩句,不覺心動神摇。又𦗟道「你在幽閨自怜」等句,越發如醉如痴,跕立不住,便一蹲身坐在一塊山子石上,細嚼「如花美眷,似水流年」八個字的滋味。忽又想起前日見古人詩中有「水流花謝兩無情」之句,再詞中又有「流水落花春去也,天上人間」之句,又兼方纔所見《西厢記》中「花落水流紅,閑愁萬種」之句,都一時想起來,凑聚在一處。仔細忖度,不覺心痛神馳,眼中落淚。正没個開交,忽覺背後有人擊他一下,及囘頭看時,原來是個女子,未知是誰,下囘分解。
Restée seule après le départ de Baoyu, Lin Daiyu savait que ses sœurs et cousines n’étaient pas non plus dans leurs chambres, et elle se sentit mélancolique. Elle allait regagner son appartement lorsqu’en passant près de l’angle extérieur du mur de la cour du Parfum des poiriers, elle entendit derrière le mur la longue mélodie d’une flûte et les inflexions gracieuses d’un chant. Elle comprit que les douze jeunes filles répétaient une pièce de théâtre.
Sans y prêter d’abord grande attention, elle entendit fortuitement deux vers portés jusqu’à elle, dont elle ne perdit pas un mot : « Voici donc partout l’éclat des pourpres et des rouges ; et tout cela, livré à des puits effondrés et des murs en ruine ! » Ces paroles firent naître en Lin Daiyu une profonde et tendre émotion. Elle s’arrêta et tendit l’oreille. On chanta encore : « Quel jour heureux, quel ravissant paysage ! Mais dans quel jardin sont les plaisirs qui réjouissent le cœur ? »
En entendant ces deux phrases, elle hocha involontairement la tête et soupira. Elle songea : « Ainsi, les pièces de théâtre contiennent elles aussi de beaux textes ! Quel dommage que les gens ne sachent que regarder le spectacle, sans nécessairement en goûter la véritable saveur. » Puis elle regretta de s’être laissée distraire par ces pensées, qui lui avaient fait perdre une partie du chant.
Lorsqu’elle écouta de nouveau, on chantait justement : « Pour toi, beauté pareille à une fleur, les années coulent comme l’eau… » Ces deux phrases émurent Daiyu jusqu’au plus profond d’elle-même. Puis elle entendit encore des mots tels que : « Dans ton gynécée retiré, tu t’apitoies sur toi-même. » Elle en devint plus enivrée et plus fascinée encore. Incapable de rester debout, elle se laissa tomber sur une pierre de rocaille et savoura longuement ces huit caractères : « beauté pareille à une fleur, les années coulent comme l’eau ».
Soudain lui revint un vers lu récemment chez un ancien : « L’eau s’écoule, les fleurs se fanent, toutes deux sans pitié. » Elle se rappela aussi cette phrase d’un poème chanté : « L’eau fuit, les fleurs tombent, le printemps s’en est allé : au ciel comme chez les hommes. » Puis s’y ajouta le vers qu’elle venait de lire dans le « Pavillon de l’Ouest » : « Les fleurs tombent, l’eau emporte leur rougeur : mille mélancolies oisives. » Toutes ces phrases surgirent ensemble dans sa mémoire et s’y mêlèrent.
À force de les méditer, elle sentit son cœur se serrer et son esprit s’égarer ; des larmes coulèrent de ses yeux. Elle ne savait comment se délivrer de cette émotion lorsqu’elle sentit soudain quelqu’un lui donner un coup dans le dos. Elle se retourna et vit une jeune fille. Mais qui était-ce ? On le saura au chapitre suivant.
Notes
賈/假 — Le patronyme Jia se prononce comme 假, « faux » ; ce calembour place toute la famille sous le signe de l’illusion.
中浣 — Le mois était divisé en trois périodes de dix jours ; 中浣 désigne ici la dizaine médiane du troisième mois lunaire.
《會眞記》 — « L’Histoire de la rencontre véritable » est ici le texte du « Pavillon de l’Ouest » ; les citations échangées par Baoyu et Daiyu proviennent de cette œuvre théâtrale attribuée à Wang Shifu.
襲人 — Le nom Xiren, « celle qui assaille », est tiré du vers 花氣襲人知晝暖. Comme la servante porte le patronyme 花, « Fleur », le nom peut aussi s’entendre comme « le parfum des fleurs assaille ».
忘八/王八 — Baoyu remplace plaisamment 王八, « tortue », mais aussi injure, par 忘八, « qui oublie les huit vertus ». Les grandes stèles funéraires reposaient souvent sur une tortue de pierre.
銀樣蠟鎗頭 — Littéralement « pointe de lance en cire d’apparence argentée » : une chose brillante mais sans solidité. Daiyu reprend elle aussi une expression du « Pavillon de l’Ouest ».
《牡丹亭》 — Les chants entendus par Daiyu viennent du « Pavillon aux pivoines » de Tang Xianzu, notamment de la scène de la promenade au jardin, où la beauté du printemps éveille le désir amoureux.
流水落花春去也 — Ce vers est emprunté à Li Yu, dernier souverain des Tang du Sud ; avec les autres images d’eau et de fleurs tombées, il associe le printemps qui s’enfuit à la fuite du temps et à la séparation.