Lavis à l’encre : un pavillon de jardin aux balustrades laquées de rouge au bord d’un étang, un arbre en fleurs dont les pétales tombent sur l’eau, un saule pleureur et un pont en dos d’âne dans la brume.
Illustration engendrée par un modèle d’image pour Chine Informations ; ce n’est pas une peinture d’époque.

Le Rêve dans le pavillon rouge

Le Rêve du pavillon rouge, Histoire de la pierre

Cao Xueqin, 1791. Texte chinois du domaine public, d'après Wikisource.

Traduction française assistée par intelligence artificielle, établie pour Chine Informations à partir du texte chinois original, puis relue par la rédaction. La traduction française de cette œuvre n’a pas été recopiée d’une édition ancienne : elle a été établie à partir du texte chinois par un modèle de langue (OpenAI gpt-5.6-sol), chapitre par chapitre, puis relue. Il n’existe aucune traduction française libre de droits du « Rêve dans le pavillon rouge » — la première traduction intégrale date de 1981 et reste protégée. Le texte chinois, lui, est celui de l’édition de 1791, recopié sans retouche : il est affiché en regard, passage par passage, et permet de contrôler la traduction caractère par caractère. Le texte chinois est dans le domaine public ; la traduction française est protégée : © Chine Informations (chine.in), tous droits réservés.

Chapitre 47 Le Despote stupide, en faisant des avances, subit une rude correction ; le froid gentilhomme, craignant le malheur, fuit en pays étranger

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Le Despote stupide, en faisant des avances, subit une rude correction

le froid gentilhomme, craignant le malheur, fuit en pays étranger

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Lorsque Madame Wang apprit l’arrivée de Madame Xing, elle s’empressa de sortir à sa rencontre. Madame Xing ignorait encore que l’aïeule Jia avait été informée de l’affaire de Yuanyang et revenait justement aux nouvelles. Dès qu’elle eut franchi la porte de la cour, plusieurs vieilles servantes l’avertirent tout bas, et elle comprit alors ce qui s’était passé. Elle aurait voulu repartir, mais on savait déjà à l’intérieur qu’elle était là ; voyant en outre Madame Wang venue l’accueillir, elle dut entrer et commencer par présenter ses respects à l’aïeule Jia. Celle-ci ne prononça pas un mot, et Madame Xing elle-même se sentait honteuse et pleine de remords. Xifeng avait depuis longtemps prétexté une affaire pour s’esquiver. Yuanyang, elle aussi, était retournée dans sa chambre ruminer sa colère. La tante Xue, Madame Wang et les autres, craignant de mettre Madame Xing dans l’embarras, se retirèrent peu à peu. Madame Xing, quant à elle, n’osait pas encore sortir.

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Quand l’aïeule Jia vit qu’il ne restait plus personne, elle dit enfin : « J’ai entendu dire que tu étais venue faire une demande en mariage au nom de ton seigneur. Tu pratiques vraiment bien les trois obéissances et les quatre vertus ! Seulement, cette sagesse conjugale va un peu trop loin. À présent, fils et petits-fils vous entourent de toutes parts, et tu crains encore qu’il ne fasse une colère ? J’entends dire que tu laisses toujours ton seigneur faire toutes les scènes que lui dicte son caractère. » Le visage écarlate, Madame Xing répondit : « J’ai essayé plusieurs fois de l’en dissuader, mais il n’a rien voulu entendre. Que pourrait-il y avoir que l’aïeule ignore ? Je n’avais vraiment pas le choix. » L’aïeule Jia reprit : « S’il te forçait à tuer quelqu’un, irais-tu donc le tuer ? Réfléchis un peu. Ta belle-sœur cadette est honnête de nature, mais maladive et toujours encombrée de glaires ; dans toute la maison, en haut comme en bas, de qui n’a-t-elle pas à se soucier ? Ta belle-fille l’aide, certes, mais chaque jour elle lâche le râteau pour empoigner le balai. J’ai maintenant réduit moi-même toutes sortes d’affaires ; pourtant, dès que ces deux-là négligent quelque chose, Yuanyang, qui est plus attentive, pense encore un peu à mes besoins : s’il faut quelque chose, elle le fait apporter ; s’il faut ajouter quelque fourniture, elle profite d’un moment libre pour leur en parler. Sans Yuanyang, entre la mère et la fille, au-dedans comme au-dehors, pour les grandes comme pour les petites choses, comment ne leur arriverait-il pas d’en négliger une ou deux ? Faudrait-il donc que je recommence à m’en préoccuper moi-même, à faire mes comptes tous les jours et à leur réclamer ceci ou cela ? Dans mon appartement, parmi toutes celles qui sont encore là ou qui sont parties, elle reste la seule qui soit déjà un peu âgée et qui connaisse quelque peu mon caractère et mes habitudes. En outre, elle a encore cette affinité qui l’attache à sa maîtresse : elle ne compte pas sur moi pour aller demander des vêtements à telle dame, ni sur telle maîtresse pour obtenir de l’argent. Aussi, depuis quelques années, quoi qu’elle dise au sujet des affaires de la maison, depuis ta jeune belle-sœur et ta belle-fille jusqu’au moindre membre de la domesticité, il n’est personne qui ne lui fasse confiance. Je ne suis donc pas seule à m’appuyer sur elle : ta jeune belle-sœur et ta belle-fille elles-mêmes s’en trouvent soulagées. Avec une telle personne auprès de moi, même si mes belles-filles ou les femmes de mes petits-fils oublient quelque chose, rien ne me manque et je n’ai pas lieu de me fâcher. Maintenant qu’elle s’en va, quelle personne allez-vous encore me trouver pour me servir ? Vous pourriez m’en amener une qui soit une véritable perle : si elle ne savait pas parler, elle ne me servirait à rien. J’allais justement envoyer quelqu’un parler à ton seigneur. S’il lui faut une femme, j’ai de l’argent ici : qu’il en achète une, dût-il y mettre dix ou vingt mille taëls ! Mais s’il veut précisément cette fille, ne peut-il me la laisser encore quelques années pour me servir ? Ce serait comme s’il me témoignait lui-même, jour et nuit, toute sa piété filiale. Tu arrives fort à propos : si tu vas le lui dire, ce sera encore mieux. » Après quoi elle ordonna : « Allez inviter la tante et les jeunes filles. Nous étions justement en train de bavarder gaiement ; pourquoi se sont-elles toutes dispersées ? »

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Une servante répondit aussitôt et partit les chercher. Toutes revinrent en hâte. Seule la tante Xue dit à la petite servante : « Je viens à peine de partir ; pourquoi faudrait-il que j’y retourne ? Dis seulement que je me suis endormie. » La servante répondit : « Ma bonne, ma chère tante ! Vénérable tante-aïeule ! Notre aïeule est en colère. Si vous n’y allez pas, il n’y aura aucun moyen de l’apaiser. Faites-le seulement par affection pour nous ! Si vous craignez de marcher, je vous porterai sur mon dos. » La tante Xue rit : « Petite diablesse, qu’est-ce qui t’effraie ? Elle nous grondera quelques phrases, et ce sera fini. » Tout en parlant, elle dut suivre la fillette. L’aïeule Jia l’invita aussitôt à s’asseoir et dit en riant : « Jouons donc aux tuiles. La tante manque aussi d’entraînement ; restons assises ensemble et ne laissons pas Xifeng nous embrouiller. » La tante Xue répondit en riant : « Justement ! Que l’aïeule garde un peu l’œil sur mon jeu. Jouons-nous seulement toutes les quatre, ou ajoutons-nous encore une ou deux personnes ? » Madame Wang dit en souriant : « Il n’en faut pourtant que quatre. » Xifeng intervint : « Ajoutons-en encore une, ce sera plus animé. » L’aïeule Jia dit : « Faites venir Yuanyang et qu’elle s’asseye à ma gauche. La tante a la vue trouble ; elle surveillera un peu nos deux jeux. » Xifeng partit d’un rire et dit à Tanchun : « Vous qui connaissez les livres et les caractères, comment se fait-il que vous n’appreniez pas à dire la bonne aventure ? » Tanchun répondit : « Voilà qui est étrange ! Au lieu de rassembler tes esprits pour gagner quelques pièces à l’aïeule, tu songes maintenant à faire dire ta bonne aventure ? » Xifeng dit : « Je veux justement calculer combien je dois perdre aujourd’hui. Et tu crois encore que je songe à gagner ? Regarde donc : la partie n’est pas commencée que des embuscades sont déjà dressées à droite et à gauche. » Ces mots firent rire l’aïeule Jia et la tante Xue.

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Yuanyang arriva bientôt et s’assit à gauche de l’aïeule Jia ; à côté d’elle prit place Xifeng. On étendit le feutre rouge, on mêla les tuiles, on annonça le premier joueur, et les cinq femmes prirent leur jeu. Après quelque temps, Yuanyang vit que celui de l’aïeule Jia était entièrement formé et qu’il ne lui manquait plus que la tuile des Deux Cercles. Elle fit donc secrètement signe à Xifeng. C’était justement à celle-ci de jouer ; elle hésita exprès un long moment, puis dit en riant : « Cette tuile à moi doit être retenue dans le jeu de ma tante. Si je ne la joue pas, je n’en recevrai vraiment aucune autre. » La tante Xue répondit : « Je n’ai aucune de tes tuiles. » Xifeng dit : « Je vérifierai tout à l’heure. » La tante Xue répondit : « Vérifie autant que tu voudras. Joue-la donc d’abord, que je voie ce que c’est. » Xifeng la posa devant elle. La tante Xue vit que c’était un Deux Cercles et dit en riant : « Pour ma part, je n’en ai nul besoin ; mais je crains que l’aïeule n’ait ainsi son jeu complet. » À ces mots, Xifeng s’écria précipitamment en riant : « Je me suis trompée de tuile ! » Mais l’aïeule Jia avait déjà jeté son jeu sur la table et riait : « Oserais-tu la reprendre ? Qui t’a donc obligée à te tromper ? » Xifeng répondit : « Voilà bien pourquoi je voulais faire calculer mon destin ! Puisque je l’ai jouée moi-même, je ne puis m’en prendre à personne. » L’aïeule Jia dit en riant : « Tu n’as qu’à te gifler toi-même et à t’interroger toi-même. » Puis elle ajouta à l’adresse de la tante Xue : « Ce n’est pas que je sois mesquine et que j’aime gagner de l’argent ; je cherche seulement un heureux présage. » La tante Xue répondit en souriant : « Nous ne pensons nullement cela. Qui pourrait être assez sot pour dire que l’aïeule aime l’argent ? »

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Xifeng était justement en train de compter ses sapèques. À ces mots, elle les remit aussitôt sur leur cordelette et dit à toutes en riant : « En voilà assez pour moi ! Ainsi, ce n’est pas pour gagner de l’argent, mais seulement pour gagner un heureux présage. C’est moi qui suis mesquine : à peine ai-je perdu que je compte déjà mes pièces. Rangez-les vite. » D’ordinaire, c’était Yuanyang qui rebattait les tuiles pour l’aïeule Jia ; mais celle-ci, occupée à plaisanter avec la tante Xue, ne la vit pas se mettre à l’ouvrage. Elle lui demanda : « Pourquoi te fâches-tu ? Tu ne veux même plus mêler les tuiles pour moi ? » Yuanyang les ramassa et répondit en souriant : « La maîtresse ne paie pas. » L’aïeule Jia dit : « Si elle ne paie pas, c’est qu’elle a passé le cap de la chance. » Puis elle ordonna à une petite servante : « Apporte-moi toute sa ligature de sapèques ! » La fillette alla vraiment la prendre et la posa à côté de l’aïeule Jia. Xifeng s’empressa de dire en riant : « Faites-m’en cadeau ! Je vous en donnerai exactement la même somme. » La tante Xue rit : « Décidément, Xifeng est bien mesquine ; ce n’est pourtant qu’un jeu. »

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À ces mots, Xifeng se leva, saisit la tante Xue par la main et, se retournant, lui montra du doigt un coffret de bois où l’aïeule Jia avait coutume de déposer son argent. Elle dit en riant : « Ma tante, tout bas ! Vous ne savez pas combien ce coffret m’a déjà pris au jeu ! Cette ligature-ci ne durera pas une demi-heure : l’argent qui se trouve là-dedans lui fait déjà signe de venir. Dès qu’il l’aura fait entrer, lui aussi, nous n’aurons plus besoin de jouer ; la Vieille Aïeule aura retrouvé son calme et elle me confiera quelque affaire sérieuse. » Elle n’avait pas fini que l’aïeule Jia et toutes les autres riaient sans pouvoir s’arrêter. À ce moment précis, Ping’er, craignant que l’argent ne suffît pas, apporta encore une ligature. Xifeng lui dit : « Inutile de la poser devant moi ; mets-la plutôt au même endroit, auprès de l’aïeule. Que le coffret l’appelle en même temps que l’autre : cela simplifiera les choses et lui évitera la peine de recommencer deux fois. » L’aïeule Jia rit si fort que les tuiles qu’elle tenait se répandirent sur toute la table. Poussant Yuanyang, elle cria : « Vite, va lui déchirer la bouche ! »

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Ping’er posa l’argent comme on le lui avait dit et rit elle aussi un moment avant de repartir. Près de la porte de la cour, elle rencontra Jia Lian, qui lui demanda : « Où est Madame ? Mon seigneur m’envoie la chercher. » Ping’er répondit précipitamment en souriant : « Elle se tient depuis une bonne partie de la journée auprès de l’aïeule et n’a pas encore bougé. Vous feriez mieux d’abandonner au plus vite. L’aïeule a été en colère pendant la moitié de la journée ; ce n’est que grâce aux plaisanteries dont la seconde maîtresse l’a régalée tout ce temps qu’elle va un peu mieux. » Jia Lian dit : « J’irai seulement demander les instructions de l’aïeule : veut-elle se rendre chez Lai Da le quatorze ? Il faut préparer les palanquins. J’en profiterai pour inviter Madame et pour égayer l’aïeule ; ne sera-ce pas très bien ? » Ping’er sourit : « À mon avis, vous feriez mieux de ne pas y aller. Dans toute la famille, Madame et Baoyu lui-même ont déjà reçu leur part de reproches ; et voilà que vous allez vous jeter à votre tour dans le piège. » Jia Lian répondit : « Puisque tout est déjà fini, va-t-elle vraiment recommencer ? De plus, cette affaire ne me concerne en rien. Ensuite, mon seigneur m’a ordonné lui-même d’aller chercher Madame. Si j’envoyais maintenant quelqu’un à ma place et qu’il l’apprenait, il est justement de mauvaise humeur : il profiterait de l’occasion pour passer sa colère sur moi. » Là-dessus, il se mit en route. Ping’er trouvant son raisonnement juste, elle le suivit.

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Arrivé dans la salle principale, Jia Lian ralentit le pas et passa la tête dans la pièce intérieure. Il vit Madame Xing debout à l’intérieur. Xifeng, qui avait la vue perçante, l’aperçut la première et lui fit signe de ne pas entrer ; elle adressa aussi un signe à Madame Xing. Celle-ci ne pouvait cependant partir immédiatement : elle versa donc un bol de thé et le posa devant l’aïeule Jia. Cette dernière se retourna soudain ; pris au dépourvu, Jia Lian ne put se cacher. Elle demanda : « Qui est dehors ? On aurait dit un garçon qui passait la tête. » Xifeng se leva aussitôt et dit : « Moi aussi, il m’a semblé apercevoir une silhouette. » Tout en parlant, elle sortit. Jia Lian entra précipitamment et dit avec un sourire flatteur : « Je venais demander si l’aïeule sortira le quatorze, afin de préparer les palanquins. » L’aïeule Jia répondit : « Puisque c’est pour cela, pourquoi n’es-tu pas entré ? Pourquoi jouer encore au fantôme et à l’esprit ? » Jia Lian répondit toujours en souriant : « Voyant l’aïeule jouer, je n’osais pas la déranger. Je voulais seulement demander à ma femme de sortir pour l’interroger. » L’aïeule Jia dit : « Est-ce donc si pressé ? Quand elle sera rentrée chez elle, ne pourras-tu lui poser toutes les questions que tu voudras ? Depuis quand es-tu si circonspect ? Je ne sais si tu es venu jouer les rapporteurs ou les espions ; à rôder ainsi comme un voleur, tu m’as fait sursauter. Quel ignoble rejeton ! Ta femme joue avec moi et il reste encore la moitié de la journée. Retourne chez toi discuter avec la femme de Zhao Er de la façon dont vous allez maltraiter ton épouse. » Toutes se mirent à rire. Yuanyang dit en souriant : « C’était la femme de Bao Er ; notre vénérable ancêtre y mêle encore la femme de Zhao Er. » L’aïeule Jia rit elle aussi : « Évidemment ! Comment me souviendrais-je de tous ces Bao et de tous ces Zhao ? Mais il me suffit d’évoquer ces choses pour me remettre en colère. Je suis entrée dans cette maison comme femme d’un arrière-petit-fils ; aujourd’hui, j’ai moi-même une arrière-petite-fille par alliance. Du commencement à la fin, cela fait cinquante-quatre ans. J’ai traversé bien des périls, vu bien des prodiges et toutes sortes d’étrangetés ; jamais encore je n’avais connu de pareilles histoires. Et elles se passent sans même quitter ma maison ! »

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Jia Lian n’osa souffler mot et se retira en hâte. Ping’er, restée sous la fenêtre, lui dit tout bas en riant : « Je vous avais prévenu, mais vous n’avez pas voulu m’écouter ; vous êtes tout de même tombé dans le filet. » Tandis qu’elle parlait, Madame Xing sortit à son tour. Jia Lian dit : « C’est mon seigneur qui a provoqué tout ce tapage, et maintenant tout retombe sur Madame et sur moi. » Madame Xing répondit : « Espèce de fils sans piété filiale ! D’autres iraient jusqu’à mourir pour leur père. On t’a seulement adressé quelques reproches, et déjà tu te plains du Ciel et de la Terre. Veille encore à bien te conduire : il est en colère depuis plusieurs jours ; prends garde qu’il ne te rosse. » Jia Lian dit : « Madame ferait mieux de se hâter. Il m’a envoyé vous chercher depuis longtemps. » Là-dessus, il reconduisit sa mère et l’accompagna de l’autre côté. Madame Xing rapporta brièvement quelques-unes des paroles qu’elle venait d’entendre. Jia She, ne sachant que faire et se sentant honteux, se déclara dès lors malade et n’osa plus se présenter devant l’aïeule Jia. Il se contenta d’envoyer chaque jour Madame Xing et Jia Lian lui présenter leurs respects. Il dépêcha des gens de tous côtés pour chercher et solliciter des entremetteurs ; finalement, il dépensa huit cents taëls d’argent pour acheter une jeune fille de dix-sept ans, nommée Yanhong, qu’il prit dans son appartement. Mais ceci n’appartient pas à notre récit.

Ici, la partie se poursuivit pendant une bonne partie de la journée et ne prit fin qu’après le dîner. Il ne se passa rien de notable durant le jour ou les deux jours suivants.

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En un clin d’œil arriva le matin du quatorze. La femme de Lai Da vint de nouveau présenter son invitation. L’aïeule Jia, de bonne humeur, emmena Madame Wang, la tante Xue, Baoyu et les jeunes filles passer une bonne partie de la journée dans le jardin de Lai Da. Bien que ce jardin ne pût se comparer au Jardin aux Grandes Vues, il était parfaitement ordonné, vaste et dégagé ; sources, rochers, bosquets, arbres, pavillons à étages, terrasses, kiosques et galeries y offraient plus d’un site charmant. Dans la grande salle extérieure étaient venus Xue Pan, Jia Zhen, Jia Lian, Jia Rong et plusieurs proches parents. La maison de Lai Da avait également convié quelques hauts fonctionnaires en exercice et plusieurs jeunes gens de grandes familles à leur tenir compagnie. Parmi eux se trouvait Liu Xianglian. Depuis leur précédente rencontre, Xue Pan ne cessait de penser à lui. Ayant en outre appris qu’il aimait particulièrement jouer la comédie en amateur, et qu’il interprétait toujours des rôles de jeunes hommes ou de jeunes femmes dans des scènes d’amour, il avait inévitablement compris de travers et l’avait pris pour un débauché. Il brûlait donc de se lier avec lui, mais regrettait de n’avoir personne pour les présenter. Le rencontrant par bonheur ce jour-là, il fut transporté de joie. Jia Zhen et les autres admiraient également sa réputation ; lorsque le vin leur eut couvert le visage, ils le prièrent d’interpréter deux scènes. Une fois descendu de scène, on déplaça les sièges pour l’installer avec eux, et chacun lui posa mille questions et l’entretint de tout et de rien.

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Liu Xianglian était le rejeton d’une ancienne famille. Il n’avait pas réussi dans ses études et avait perdu ses parents de bonne heure. D’un naturel indépendant et chevaleresque, il ne s’embarrassait pas de vétilles. Il adorait manier la lance et danser avec l’épée, jouer, boire, fréquenter les fleurs et les saules, souffler dans la flûte et pincer la cithare ; il n’était rien qu’il ne fît. Comme il était encore très jeune et d’une grande beauté, ceux qui ignoraient son rang le prenaient tous, à tort, pour un comédien. Lai Shangrong, fils de Lai Da, était depuis longtemps son ami ; c’était pourquoi il l’avait invité ce jour-là. Après avoir bu, les autres se tinrent encore convenablement, mais Xue Pan seul retomba dans son ancien travers. Liu Xianglian en fut bientôt contrarié et n’attendit qu’une occasion de s’esquiver pour en finir. Malheureusement, Lai Shangrong lui dit encore : « Tout à l’heure, le second maître Bao m’a fait une recommandation. Il t’a vu dès son arrivée, mais, comme il y avait trop de monde, il ne pouvait te parler. Il m’a chargé de te dire de ne pas partir à la fin du banquet, car il a encore quelque chose à te dire. Puisque tu tiens absolument à t’en aller, attends que je le fasse sortir. Vous vous verrez avant ton départ, et ensuite cela ne me regardera plus. » Puis il ordonna aux petits valets : « Allez à l’intérieur, trouvez une vieille servante et dites-lui discrètement de faire sortir le second maître Bao. » Le valet partit et, avant le temps de boire une tasse de thé, Baoyu apparut effectivement. Lai Shangrong lui dit en riant : « Mon bon petit oncle, je vous le confie ; je dois aller m’occuper des invités. » Là-dessus, il s’en alla.

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Baoyu emmena Liu Xianglian par la main dans le cabinet d’étude attenant à la salle et le fit asseoir. Il lui demanda : « Es-tu allé ces jours-ci sur la tombe de Qin Zhong ? » Xianglian répondit : « Comment n’y serais-je pas allé ? Avant-hier, nous étions plusieurs à faire voler des faucons à deux lis environ de sa tombe. Comme les pluies ont été fréquentes cet été, je craignais que le tertre n’ait pas tenu. J’ai quitté les autres sans les prévenir pour aller y jeter un coup d’œil et j’ai vu que la terre avait un peu bougé. En rentrant, j’ai aussitôt réuni quelques centaines de sapèques ; le surlendemain, de bon matin, j’ai engagé deux hommes et fait remettre la tombe en état. » Baoyu dit : « Je comprends maintenant. Le mois dernier, des gousses de lotus avaient poussé dans l’étang de notre Jardin aux Grandes Vues. J’en ai cueilli dix et j’ai envoyé Beiming les offrir sur sa tombe. À son retour, je lui ai demandé si la pluie l’avait endommagée. Il m’a répondu que non seulement elle ne l’avait pas abîmée, mais qu’elle paraissait même plus neuve que la fois précédente. Je me suis dit que quelques-uns de ses amis avaient dû la réparer. Je déteste seulement d’être enfermé chez moi chaque jour, incapable de décider de quoi que ce soit. Dès que je fais un mouvement, quelqu’un le sait : l’un m’arrête, l’autre me dissuade. Je sais parler, mais je ne puis agir. J’ai beau avoir de l’argent, je ne suis même pas libre de m’en servir. » Liu Xianglian répondit : « Tu n’as pas à te tourmenter pour cela. Je suis dehors, moi ; il suffit que tu gardes cette intention dans ton cœur. La fête du premier jour du dixième mois approche : j’ai déjà mis de côté les frais nécessaires pour aller sur sa tombe. Tu le sais, je suis pauvre comme Job et je n’ai aucune réserve chez moi. Quand quelques pièces me viennent, elles disparaissent aussitôt. Mieux vaut profiter de l’occasion pour mettre cette part de côté, afin de ne pas me retrouver les mains vides au dernier moment. » Baoyu dit : « C’était justement pour cela que je voulais envoyer Beiming te chercher. Mais tu es rarement chez toi : je sais que tu erres chaque jour comme une lentille d’eau, sans demeure fixe. » Liu Xianglian répondit : « Inutile de me chercher. Dans cette affaire, chacun ne fait que son devoir. Pour le moment, j’ai encore l’intention de partir et de courir le monde ; je reviendrai dans trois ou cinq ans. » À ces mots, Baoyu demanda vivement : « Pourquoi donc ? » Liu Xianglian eut un froid sourire : « Quant à ce que j’ai en tête, quand le moment sera venu, tu le sauras naturellement. Pour l’instant, je vais te faire mes adieux. » Baoyu dit : « Nous avons eu tant de peine à nous rencontrer ; pourquoi ne pas attendre ce soir pour partir avec tout le monde ? » Xianglian répondit : « Ton cousin, le fils de ta tante maternelle, est toujours tel qu’il était. Si je reste assis ici, il finira forcément par arriver quelque chose. Mieux vaut que je l’évite. » Baoyu réfléchit et dit : « Puisqu’il en est ainsi, tu fais bien de l’éviter. Seulement, si tu comptes vraiment partir au loin, tu dois absolument m’en avertir auparavant. Surtout, ne t’en va pas en secret. » En disant cela, il laissa couler ses larmes.

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Liu Xianglian répondit : « Naturellement, je viendrai prendre congé de toi. Garde-toi seulement d’en parler aux autres. » Là-dessus, il se leva pour partir, puis ajouta : « Rentre donc ; inutile de me raccompagner. » Tout en parlant, il quitta le cabinet d’étude. Il venait d’atteindre la grande porte lorsqu’il entendit Xue Pan crier à tue-tête : « Qui a laissé partir le petit Liu ? » À ces mots, des étincelles de colère jaillirent dans l’esprit de Liu Xianglian, qui brûla de l’abattre d’un seul coup de poing. Mais il songea qu’une rixe entre gens ivres ferait perdre la face à Lai Shangrong et se contint encore et encore. Dès que Xue Pan le vit sortir, il crut découvrir un trésor ; il s’avança en titubant, lui saisit le bras et dit en riant : « Mon frère ! Où donc es-tu allé ? » Xianglian répondit : « Je faisais un tour ; je vais revenir. » Xue Pan dit en riant : « Dès que tu pars, toute la fête perd son agrément. Reste un moment, je t’en prie ; fais-le seulement par affection pour moi. Quelle que soit ton affaire urgente, confie-la à ton grand frère et ne te presse pas. Avec un frère comme moi, il te sera facile de devenir fonctionnaire et de faire fortune. » Voyant à quel point il était méprisable, Xianglian éprouva à la fois haine et honte. Une idée lui vint aussitôt. Il entraîna Xue Pan dans un endroit écarté et lui demanda en souriant : « Est-ce sincèrement que tu m’aimes, ou feins-tu seulement de m’aimer ? » À ces mots, Xue Pan fut si ravi que son cœur le démangeait sans qu’il pût se gratter. L’œil oblique, il répondit en souriant : « Mon bon frère, pourquoi me poser pareille question ? Si je ne suis pas sincère, que je tombe mort sur-le-champ ! » Xianglian dit : « Dans ce cas, cet endroit ne convient pas. Restons encore assis un moment ; je partirai le premier, puis tu sortiras derrière moi et tu me suivras jusqu’à mon logement. Là, nous boirons toute la nuit. J’ai aussi chez moi deux garçons d’une beauté incomparable qui ne sont jamais sortis. Tu n’auras pas besoin d’emmener un seul domestique : sur place, tout le monde sera prêt à nous servir. » À ces mots, Xue Pan fut si heureux qu’il dégrisa de moitié. Il demanda : « Est-ce bien vrai ? » Xianglian sourit : « Comment donc ! On t’offre son cœur sincère, et voilà que tu n’y crois pas ! » Xue Pan répondit précipitamment en riant : « Je ne suis tout de même pas un imbécile ; comment pourrais-je ne pas te croire ? Mais puisque je ne connais pas l’endroit, si tu pars le premier, où te trouverai-je ? » Xianglian dit : « Mon logement est hors de la Porte du Nord. Pourras-tu te passer de ta maison et passer une nuit hors des murs ? » Xue Pan répondit : « Dès lors que je t’ai, que ferais-je encore de ma maison ? » Xianglian dit : « Alors, je t’attendrai sur le pont, hors de la Porte du Nord. Pour le moment, retournons boire au banquet. Quand tu m’auras vu partir, tu t’en iras à ton tour ; ainsi, ils n’y prendront pas garde. » Xue Pan accepta avec empressement.

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Tous deux retournèrent à table et burent encore un moment. Xue Pan ne tenait plus en place : il ne cessait de regarder Xianglian du coin de l’œil et se réjouissait de plus en plus à mesure qu’il imaginait ce qui l’attendait. Une cruche à gauche, une cruche à droite, sans attendre que personne l’y invitât, il but encore et encore, si bien qu’il fut bientôt ivre à huit ou neuf dixièmes. Xianglian se leva alors et sortit. Profitant d’un moment où personne ne le regardait, il franchit la porte et ordonna à son petit valet Xingnu : « Rentre d’abord à la maison ; je vais hors de la ville et je reviendrai bientôt. » Cela dit, il enfourcha son cheval, sortit droit par la Porte du Nord et attendit Xue Pan sur le pont. Au bout du temps d’un repas, il vit au loin Xue Pan arriver sur un grand cheval. La bouche ouverte, les yeux écarquillés, la tête tournant sans arrêt de droite et de gauche comme un tambour à boules, celui-ci regardait partout. Quand il passa devant le cheval de Xianglian, il ne songeait qu’à scruter le lointain et ne prêta aucune attention à ce qui se trouvait près de lui. Xianglian en riait autant qu’il s’en irritait. Il lança son cheval et le suivit. Voyant que les habitations se faisaient de plus en plus rares, Xue Pan fit faire demi-tour à sa monture. Il ne s’attendait nullement à apercevoir Xianglian derrière lui. Comme s’il venait de trouver un trésor merveilleux, il s’écria en souriant : « Je savais bien que tu ne manquerais jamais à ta parole. » Xianglian répondit en riant : « Avance vite. Si quelqu’un nous voit et nous suit, ce ne sera pas commode. » Là-dessus, il lança le premier son cheval en avant. Xue Pan le suivit de près.

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Quand Xianglian vit qu’il n’y avait presque plus d’habitations devant eux et qu’une longue roselière bordait un étang, il mit pied à terre, attacha son cheval à un arbre et dit à Xue Pan en souriant : « Descends. Commençons par prêter serment : si plus tard l’un de nous change de cœur et raconte cela à quelqu’un, que le serment retombe sur lui. » Xue Pan répondit en riant : « Voilà qui est raisonnable. » Il descendit en hâte, attacha lui aussi son cheval à un arbre, puis se mit à genoux et déclara : « Si, avec le temps, je change de cœur et raconte cela à quelqu’un, que le Ciel me frappe et que la Terre m’anéantisse… » Il n’avait pas achevé qu’un grand « clang ! » retentit : il lui sembla qu’un marteau de fer s’abattait dans son dos. Tout devint noir devant lui, mille étincelles d’or jaillirent sous ses yeux et, incapable de se maîtriser, il s’écroula. Xianglian s’avança pour l’examiner. Sachant que cet homme n’avait pas l’habitude des coups, il n’avait employé que trois dixièmes de sa force. Il lui appliqua quelques gifles et, en un instant, lui ouvrit sur le visage une véritable boutique de fruits. Xue Pan tenta d’abord de se relever, mais Xianglian lui donna un petit coup de la pointe du pied et le fit retomber. Xue Pan dit : « Il fallait que nous soyons consentants tous les deux. Si tu ne voulais pas, tu n’avais qu’à le dire gentiment. Pourquoi m’avoir attiré ici par ruse pour me battre ? » Tout en parlant, il se mit à l’injurier. Xianglian répondit : « Aveugle que tu es ! Regarde donc bien qui est maître Liu ! Au lieu de me supplier, tu oses encore m’insulter ! Il ne me servirait à rien de te tuer ; je vais seulement t’apprendre à qui tu as affaire. » Il prit alors sa cravache et lui en asséna trente ou quarante coups, du dos jusqu’aux tibias. Xue Pan avait déjà dégrisé de plus de moitié ; incapable de supporter la douleur, il ne put retenir ses gémissements. Xianglian eut un froid sourire : « Ce n’est donc que cela ! Je te croyais insensible aux coups. » Tout en parlant, il saisit la jambe gauche de Xue Pan, le traîna de quelques pas dans la boue d’une fondrière parmi les roseaux et le roula dans l’eau fangeuse jusqu’à ce qu’il en fût couvert. Puis il demanda : « Me reconnais-tu maintenant ? » Xue Pan ne répondit pas et resta à plat ventre en gémissant. Xianglian jeta sa cravache et lui martela encore le corps de plusieurs coups de poing. Xue Pan se mit à rouler et à hurler : « J’ai les côtes cassées ! Je sais que tu es un homme respectable ; c’est moi qui ai eu tort d’écouter ce que disaient les autres. » Xianglian répondit : « Ne mêle pas les autres à cela. Parle seulement de ce qui se passe maintenant. » Xue Pan dit : « Il n’y a rien d’autre à dire. Tu es un homme respectable, et j’ai eu tort. » Xianglian reprit : « Il faudra parler encore plus humblement pour que je t’épargne. » Xue Pan gémit : « Mon bon frère… » Xianglian lui asséna un nouveau coup de poing. Xue Pan poussa un « aïe ! » et dit : « Mon bon grand frère… » Xianglian lui donna encore deux coups de suite. Xue Pan s’écria précipitamment : « Aïe, aïe ! Mon bon seigneur, épargnez l’aveugle qui n’a pas su vous reconnaître ! Dorénavant, je vous respecterai et je vous craindrai. » Xianglian dit : « Bois deux gorgées de cette eau. »

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À ces mots, Xue Pan grimaça et dit : « Cette eau est vraiment immonde ; comment pourrais-je l’avaler ? » Xianglian leva le poing pour frapper. Xue Pan s’empressa de dire : « Je bois, je bois. » Il dut baisser la tête et avaler une gorgée au pied des roseaux. Avant même d’avoir pu la faire descendre, il fit « ouah ! » et vomit tout ce qu’il venait de manger. Xianglian dit : « Quelle belle saleté ! Mange vite tout cela et je t’épargnerai. » Xue Pan se mit à se prosterner sans relâche : « Je vous en supplie, accomplissez une bonne action secrète et épargnez-moi ! Même si je devais mourir, je ne pourrais pas manger cela. » Xianglian répondit : « Cette puanteur finirait plutôt par m’asphyxier ! » Là-dessus, il abandonna Xue Pan, amena son cheval et passa le pied à l’étrier. Xue Pan, le voyant enfin parti, se rassura. Il regrettait d’avoir pris cet homme pour ce qu’il n’était pas. Il voulut se relever, mais tout son corps lui faisait trop mal.

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Or Jia Zhen et les autres, ne les voyant plus tous les deux au banquet, les avaient cherchés partout sans les trouver. Quelqu’un dit : « Il m’a semblé qu’ils sortaient par la Porte du Nord. » Les petits valets de Xue Pan le craignaient habituellement. Comme il leur avait interdit de le suivre, lequel aurait osé partir à sa recherche ? Mais Jia Zhen, toujours inquiet, ordonna à Jia Rong de prendre des valets et de suivre leur trace en se renseignant. Ils sortirent tout droit par la Porte du Nord et parcoururent plus de deux lis au-delà du pont. Soudain, ils aperçurent le cheval de Xue Pan attaché près d’une fosse bordée de roseaux. Tous s’écrièrent : « Parfait ! Là où il y a un cheval, il doit y avoir un homme ! » Ils s’approchèrent ensemble et entendirent quelqu’un gémir parmi les roseaux. Ils accoururent et découvrirent Xue Pan : ses vêtements étaient en lambeaux, son visage gonflé et fendu, tout son corps, de la tête aux pieds, roulé dans la boue comme celui d’une truie. Jia Rong avait déjà deviné l’essentiel. Il descendit en hâte de cheval, ordonna aux serviteurs de relever Xue Pan et dit en riant : « Oncle Xue fait chaque jour des avances galantes ; aujourd’hui, il les a poussées jusque dans une fosse aux roseaux. Le Roi-Dragon a certainement été séduit par votre charme et voulait faire de vous son gendre : vous vous êtes donc heurté à l’une de ses cornes. » Xue Pan aurait voulu disparaître dans une fissure du sol, mais comment aurait-il pu remonter à cheval ? Jia Rong envoya quelqu’un louer un petit palanquin dans le faubourg voisin de la porte. On y installa Xue Pan et tous rentrèrent en ville. Jia Rong voulait encore le faire porter chez les Lai pour reprendre part au banquet ; Xue Pan le supplia de mille façons et le pria de ne rien raconter à personne. Jia Rong finit par y consentir et le laissa rentrer chez lui. Il retourna lui-même chez les Lai pour rapporter à Jia Zhen ce qui s’était passé et l’état dans lequel ils l’avaient trouvé. Jia Zhen comprit lui aussi que Liu Xianglian l’avait battu et dit en riant : « Il était bon qu’il reçût enfin une leçon ! » Après la dispersion du banquet, il vint le soir prendre de ses nouvelles. Xue Pan resta couché dans sa chambre pour se remettre et, prétextant la maladie, refusa de le voir.

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Lorsque l’aïeule Jia et les autres furent revenues et que chacune eut regagné son appartement, la tante Xue et Baochai virent que Xiangling avait les yeux gonflés à force de pleurer. Elles lui en demandèrent la raison, puis se hâtèrent d’aller voir Xue Pan. Son visage et son corps portaient bien des traces de coups, mais il n’avait ni muscle ni os endommagé. La tante Xue, partagée entre la douleur et la fureur, gronda d’abord Xue Pan, puis Liu Xianglian. Elle voulait prévenir Madame Wang et envoyer des hommes arrêter Liu Xianglian. Baochai s’empressa de l’en dissuader : « Ce n’est pas une affaire si grave. Ils buvaient ensemble et se sont querellés après avoir bu : rien de plus ordinaire. Quand l’un est ivre, il arrive qu’il reçoive quelques coups supplémentaires. De plus, tout le monde sait que notre homme ne respecte ni loi ni règle. Maman ne réagit ainsi que parce qu’elle a mal pour lui. Il sera facile d’obtenir réparation. Dans trois ou cinq jours, quand mon frère sera remis et pourra sortir, le maître Zhen, le second maître Lian et leurs compagnons ne laisseront certainement pas l’affaire en suspens. Ils offriront naturellement un banquet, feront venir cet homme et lui demanderont de présenter ses excuses et de reconnaître sa faute devant tout le monde. Mais si Maman commence par en faire une grande affaire et en informe chacun, elle semblera partiale et aveuglée par son affection : après l’avoir laissé provoquer des incidents et chercher querelle aux autres, voilà qu’il subit par hasard une seule déconvenue, et Maman mobiliserait tant de monde, s’appuyant sur la puissance de ses parents pour opprimer un simple particulier. » La tante Xue répondit : « Mon enfant, toi seule as pensé à tout. La colère m’avait un instant troublé l’esprit. » Baochai sourit : « C’est très bien ainsi. Il ne craint pas Maman et n’écoute les conseils de personne ; chaque jour, il se donne davantage licence. Après deux ou trois leçons de ce genre, il se calmera. »

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Étendu sur le kang, Xue Pan couvrait Xianglian d’injures. Il ordonna encore à ses petits valets d’aller démolir sa maison, de le tuer et de lui intenter un procès. La tante Xue arrêta les serviteurs d’un cri et affirma seulement que Liu Xianglian, emporté par le vin, s’était montré insolent, mais qu’une fois dégrisé il avait été accablé de remords et s’était enfui par crainte du châtiment. Xue Pan ayant entendu ces paroles, pour savoir ce qu’il advint exactement, veuillez écouter les explications du chapitre suivant.

Notes

三從四德 : les « trois obéissances » et les « quatre vertus » résument l’idéal moral traditionnel imposé aux femmes ; l’aïeule Jia emploie ici la formule avec ironie.

二餅 : la tuile des « Deux Cercles » appartient à un jeu chinois de tuiles ; Yuanyang signale secrètement à Xifeng qu’elle permettra à l’aïeule Jia de compléter son jeu.

生旦 : sheng et dan sont les rôles masculins et féminins du théâtre chinois. Les rôles galants joués par Liu Xianglian amènent Xue Pan à se méprendre sur ses mœurs.

十月初一日 : le premier jour du dixième mois lunaire était notamment consacré aux offrandes faites aux morts et à l’entretien des tombes.

開了菓子舖 : « ouvrir une boutique de fruits » décrit plaisamment un visage couvert de bosses et de meurtrissures de diverses couleurs.

龍王爺 : le Roi-Dragon règne sur les eaux ; Jia Rong construit sa raillerie sur la fosse humide où Xue Pan a été retrouvé et sur la « corne du dragon » qu’il aurait heurtée.

香菱 : Xiangling est la même personne que Yinglian, la fillette enlevée au début du roman.

炕 : plateforme maçonnée et chauffée par-dessous, servant à la fois de lit et de siège dans les habitations du nord de la Chine.

Texte chinois de Cao Xueqin (1791), dans le domaine public. Source : https://zh.wikisource.org/wiki/紅樓夢(程甲本).

Traduction française assistée par intelligence artificielle et relue par la rédaction. © Chine Informations (chine.in), tous droits réservés — sa reproduction, même partielle, est soumise à autorisation.

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