Le Rêve dans le pavillon rouge
Le Rêve du pavillon rouge, Histoire de la pierre
Cao Xueqin, 1791. Texte chinois du domaine public, d'après Wikisource.
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Chapitre 68 Dans l’amertume, dame You est attirée par ruse au Jardin aux Grandes Vues ; dans sa jalousie, Xifeng fait grand tapage au palais Ningguo
苦尤娘賺入大觀園 酸鳯姐大閙寧國府
Dans l’amertume, dame You est attirée par ruse au Jardin aux Grandes Vues
dans sa jalousie, Xifeng fait grand tapage au palais Ningguo
話說賈璉起身去後,偏值平安節度廵邉在外,約一個月方囬。賈璉未得確信,只得住在下處等候。及至囬來相見,將事辦妥,囬程已是將近兩個月的限了。誰知鳯姐早已心下筭定,只待賈璉前脚走了,囬來便傳各色匠役,收仆東廂房三間,照依自己正室一様粧飾陳設。至十四日,便囬明賈母王夫人,說十五日一早要到姑子廟進香去。只帶了平兒、豐兒、周瑞媳婦、旺兒媳婦四人。未曾上車,便將原故告訴了衆人,又吩咐衆男人,素衣素葢,一逕前來。
Après le départ de Jia Lian, il se trouva justement que le commissaire militaire de Ping’an était en tournée d’inspection à la frontière et ne devait revenir qu’un mois plus tard. Faute de renseignements certains, Jia Lian dut rester à son auberge pour l’attendre. Lorsqu’enfin l’homme revint et que Jia Lian eut réglé l’affaire avec lui, près de deux mois s’étaient écoulés avant qu’il pût reprendre le chemin du retour. Mais Xifeng avait déjà arrêté son plan. Dès que Jia Lian eut tourné les talons, elle convoqua toutes sortes d’artisans et fit remettre en état les trois pièces de l’aile orientale, qu’elle fit décorer et meubler exactement comme ses propres appartements. Le quatorzième jour, elle annonça à l’aïeule Jia et à Madame Wang que, le lendemain de bonne heure, elle irait brûler de l’encens dans un temple de nonnes. Elle n’emmena que Ping’er, Feng’er, la femme de Zhou Rui et celle de Wang’er. Avant même de monter en voiture, elle leur révéla à toutes le motif de l’expédition, puis ordonna aux hommes qui les accompagnaient de porter des vêtements simples et d’équiper les voitures sans ornements ; après quoi elle se rendit droit à destination.
興兒引路,一直到了門前扣門。鮑二家的開了,興兒笑道:「快囬二奶奶去,大奶奶來了。」鮑二家的聼了這句,頂梁骨走了眞魂,忙飛跑進去,報與尤二姐。尤二姐雖也一驚,但已来了,只得以禮相見,於是忙整理衣服,迎了出來。至門前,鳯姐方下車進来,尤二姐一看,只見頭上都是素白銀器,身上月白縀子袄,青縀子搯銀線的褂子,白綾素裙。眉灣柳葉,高吊兩梢,目横丹凰,神凝三角。俏麗若三春之桃,淸素若九秋之菊。周瑞旺兒二女人攙進院來。尤二姐陪笑,忙𨒖上來拜見,張口便呌「姐姐」,說:「今日實在不知姐姐下降,不曾遠接,求姐姐寛恕。」說著便拜下去。鳯姐忙陪笑還禮不迭,赶着拉了二姐兒的手,同入房中。
Guidés par Xing’er, ils arrivèrent directement devant la porte et frappèrent. La femme de Bao’er ouvrit. Xing’er lui dit en riant : « Va vite annoncer à la seconde maîtresse que la grande maîtresse est arrivée. » À ces mots, la femme de Bao’er sentit son âme s’enfuir par le sommet du crâne. Elle courut à toutes jambes avertir You Erjie. Celle-ci, malgré sa frayeur, comprit que, puisque la visiteuse était déjà là, elle ne pouvait que la recevoir avec les égards requis. Elle rajusta donc rapidement ses vêtements et sortit à sa rencontre.
Xifeng ne descendit de voiture qu’une fois arrivée devant la porte. You Erjie vit que sa coiffure n’était ornée que de bijoux d’argent blanc ; elle portait une veste de satin blanc bleuté, un gilet de satin bleu brodé de fils d’argent et une jupe unie de soie blanche. Ses sourcils, feuilles de saule recourbées, se relevaient haut aux extrémités ; ses yeux en amande, tels ceux du phénix rouge, lançaient un regard triangulaire et concentré. Elle avait l’éclat d’une fleur de pêcher au troisième mois du printemps et la pureté d’un chrysanthème au neuvième mois de l’automne. Soutenue par les femmes de Zhou Rui et de Wang’er, elle entra dans la cour.
You Erjie s’avança vivement, le sourire aux lèvres, et se prosterna devant elle. L’appelant d’emblée « grande sœur », elle dit : « J’ignorais vraiment que ma sœur daignerait descendre aujourd’hui jusqu’ici ; je ne suis pas allée vous accueillir au loin et vous prie de me le pardonner. » Là-dessus, elle s’inclina jusqu’à terre. Xifeng lui rendit précipitamment son salut avec force sourires, puis lui prit la main et entra avec elle dans la chambre.
鳯姐上坐,尤二姐忙命丫頭拿褥子,便行禮,說:「妹子年輕,一從到了這裡,諸事都是家母和家姐商議主張。今日有幸相會,若姐姐不𣓪寒㣲,凡事求姐姐的指教,情願傾心吐胆,只伏侍姐姐。」說著便行下禮去。鳯姐忙下坐還禮,口内忙說:「皆因我也年輕,向來總是婦人的見識,一味的只勸二爺保重,别在外邉眠花宿柳,恐怕呌太爺太太躭心。這都是你我的痴心,誰知二爺倒錯會了我的意。若是外頭包占人家姐妹,瞞着家裡也罷了。如今娶了妹妹作二房,這様正經大事,也是人家大禮,𨚫不曾合我說。我也勸過二爺早辦這件事,果然生個一男半女,連我後來都有靠。不想二爺反以我爲那等妬忌不堪的人,私自辦了,眞真呌我有𡨚没處訴。我的這個心,惟有天地可表。頭十天頭裡,我就風聞着知道了,只怕二爺又錯想了,遂不敢先說。目今可巧二爺走了,所以我親自過來拜見,還求妹妹體諒我的苦心,起動大駕,挪到家中,你我姐妹同居同處,彼此合心合意的諫勸二爺,謹慎世務,保養身子,這纔是大禮呢。要是妹妹在外頭,我在裡頭,妹妹白想想,我心裡怎麽過的去呢?再者呌外人𦗟着,不但我的名聲不好𦗟,就是妹妹的名兒也不雅。况且二爺的名聲,更是要𦂳的,倒是談論偺們姐兒們𮟃是小事。至於那起下人小人之言,未免見我素昔持家太嚴,背地裡加减些話,也是常情。妹妹想,自古說的:『當家人,惡水缸。』我要真有不容人的地方兒,上頭三層公婆,當中有好幾位姐姐、妹妹、妯娌們,怎麽容的我到今兒?就是今兒二爺私娶妹妹,在外頭住着,我自然不願意見妹妹,我如何還肯来呢?拿着我們平兒說起,我還勸着二爺收他呢。這都是天地神佛不忍我呌這些小人們遭塌,所以纔呌我知道了。我如今來求妹妹,進去和我一様兒,住的使的、穿的帶的,你我總是一様兒。妹妹這様伶透人,若肯真心帮我,我也得個膀臂。不但那起小人,堵了他們的嘴。就是二爺,囬來一見,他也從今後悔,我並不是那種吃醋調歪的人。你我三人,更加和氣。所以妹妹還是我的大恩人呢。要是妹妹不合我去,我也愿意搬出來陪着妹妹住,只求妹妹在二爺跟前替我好言方便方便,留我個站脚的地方兒,就呌我服侍妹妹梳頭洗臉,我也是願意的。」說著,便嗚嗚咽咽,哭將起来。
Xifeng prit la place d’honneur. You Erjie ordonna aussitôt à une servante d’apporter un coussin, puis se prosterna en disant : « Votre petite sœur est jeune. Depuis qu’elle est arrivée ici, tout a été décidé et réglé par ma mère et ma sœur aînée. J’ai aujourd’hui le bonheur de vous rencontrer ; si ma sœur ne dédaigne pas mon humble condition, je lui demanderai conseil en toute chose. Je désire lui ouvrir entièrement mon cœur et me consacrer à son service. » Elle acheva ces mots en s’inclinant jusqu’à terre.
Xifeng quitta vivement son siège pour lui rendre son salut et déclara : « Moi aussi, je suis jeune et n’ai jamais eu que l’entendement borné d’une femme. Je me suis toujours contentée d’exhorter le second maître à prendre soin de lui et à ne pas courir les fleurs et les saules au-dehors, de peur de causer du souci à nos parents. Voilà les pensées naïves que nous partageons toutes deux, mais qui aurait cru que le second maître se méprendrait sur mes intentions ? S’il avait entretenu en secret quelque fille de bonne famille au-dehors, sans rien dire à la maison, passe encore. Mais il a maintenant épousé ma sœur comme seconde épouse : c’est une affaire sérieuse, qui relève des grands rites, et pourtant il ne m’en a pas soufflé mot. Je lui avais moi-même conseillé de s’en occuper au plus tôt ; si ma sœur mettait au monde un garçon ou même une fille, je pourrais moi aussi compter plus tard sur cet enfant. Mais le second maître m’a prise pour une femme d’une jalousie insupportable et a tout fait en secret, me laissant véritablement sans endroit où crier mon injustice. Le Ciel et la Terre seuls peuvent témoigner de ce que j’ai dans le cœur.
« J’avais entendu parler de l’affaire il y a une dizaine de jours déjà, mais, craignant que le second maître ne se méprenne encore, je n’osais en parler la première. Maintenant qu’il est justement parti, je suis venue moi-même rendre visite à ma sœur et la prier de comprendre mes bonnes intentions. Daignez vous transporter chez nous : nous vivrons ensemble comme deux sœurs et, d’un même cœur, nous conseillerons au second maître d’être prudent dans les affaires du monde et de ménager sa santé. Voilà ce que veulent véritablement les grands rites. Si ma sœur reste au-dehors tandis que je demeure à l’intérieur, réfléchissez vous-même : comment pourrais-je avoir la conscience tranquille ? De plus, si les gens l’apprenaient, non seulement ma réputation en souffrirait, mais le nom de ma sœur n’y gagnerait rien non plus. Quant à la réputation du second maître, elle importe plus encore ; ce que l’on pourrait raconter sur nous deux serait, en comparaison, une petite affaire.
« Il est inévitable que certains domestiques et gens de peu, me trouvant d’ordinaire trop sévère dans la conduite de la maison, arrangent en secret leurs récits à leur façon. C’est dans l’ordre des choses. Songez au proverbe : “Qui gouverne la maison devient la jarre où se déversent toutes les eaux sales.” Si j’étais vraiment incapable de tolérer qui que ce soit, comment les trois rangs d’aînés au-dessus de moi, ainsi que toutes les sœurs, cousines et belles-sœurs de la maison, m’auraient-ils supportée jusqu’à ce jour ? Et puisque le second maître a secrètement épousé ma sœur et l’a installée au-dehors, si je ne voulais vraiment pas la voir, pourquoi serais-je venue ? Même pour notre Ping’er, c’est moi qui ai conseillé au second maître de la prendre auprès de lui.
« Le Ciel, la Terre, les dieux et les bouddhas n’ont pu supporter que ces gens de peu continuent à me calomnier, et c’est pourquoi ils m’ont permis d’apprendre la vérité. Je viens maintenant supplier ma sœur d’entrer chez nous. Votre logement, vos dépenses, vos vêtements et vos parures seront en tout semblables aux miens. Ma sœur est si intelligente et si perspicace que, si elle consent à me seconder sincèrement, j’aurai enfin un bras droit. Non seulement nous fermerons la bouche à ces gens de peu, mais, à son retour, le second maître comprendra qu’il s’est trompé sur moi et que je ne suis pas de ces femmes jalouses qui cherchent querelle. Nous vivrons tous trois en meilleure harmonie encore. Ainsi ma sœur sera-t-elle ma grande bienfaitrice.
« Si ma sœur refuse de venir avec moi, je veux bien quitter la maison et m’installer ici pour lui tenir compagnie. Je lui demande seulement de dire quelques bonnes paroles en ma faveur devant le second maître, afin qu’il me laisse un endroit où poser les pieds. Dussé-je servir ma sœur, la coiffer et lui laver le visage, j’y consentirais volontiers. » Là-dessus, elle éclata en sanglots étouffés.
尤二姐見了這般,也不免滴下泪來。二人對見了禮,分序坐下。平兒忙也上來要見禮。尤二姐見他打扮不凡,舉止品貌不俗,料定是平兒,連忙親身攙住,只呌:「妹子快别這麽着,你我是一様的人。」鳯姐兒忙也起身笑說:「折死了他!妹妹只𬋩受禮,他原是偺們的丫頭。已後快别如此。」說著,又命周瑞家的從包袱裡取出四疋上色尺頭,四對金珠簮𤨔,爲拜見禮。尤二姐忙拜受了。二人吃茶,對訴已徃之事。鳯姐口内全是自怨自錯:「怨不得别人,如今只求妹妹疼我。」尤二姐見了這般,便認做他是個極好的人,小人不遂心,誹謗主子,亦是常理,故傾心吐胆,叙了一囘,竟把鳯姐認爲知己。又見周瑞家等媳婦在傍邉稱揚鳳姐素日許多善政,只是吃虧心太痴了,反惹人怨,又說:「已經預偹了房屋,奶奶進去,一看便知。」尤氏心中早已要進去同住方好,今又見如此,豈有不允之禮,便說:「原該跟了姐姐去,只是這裡怎麽様?」鳯姐兒道:「這有何難,妹妹的箱籠細軟,只𬋩著小厮搬了進去。這些粗夯貨,要他無用,還呌人看着。妹妹說誰妥當,就呌誰在這裡。」尤二姐忙說:「今日旣遇見姐姐,這一進去,凡事只凴姐姐料理。我也來的日子淺,也不曾當過家,事不明白,如何敢作主?這幾件箱櫃拿進去罷。我也没有什麽東西,那也不過是二爺的。」鳳姐聼了,便命周瑞家的記淸,好生看管着,抬到東廂房去。
À ce spectacle, You Erjie ne put s’empêcher de verser elle aussi quelques larmes. Après avoir échangé leurs salutations, elles s’assirent selon leur rang. Ping’er s’avança pour saluer You Erjie. Voyant la distinction de sa toilette, de son maintien et de ses traits, celle-ci devina qu’il s’agissait de Ping’er et la retint aussitôt elle-même par le bras : « Petite sœur, ne faites donc pas cela ! Vous et moi sommes de même condition. » Xifeng se leva vivement et dit en riant : « Vous allez la tuer de confusion ! Ma sœur doit seulement accepter son salut : après tout, elle est notre servante. Ne recommencez plus à l’avenir. »
Elle ordonna ensuite à la femme de Zhou Rui de tirer du paquet quatre pièces de fine étoffe et quatre paires d’épingles à cheveux ornées d’or et de perles, qu’elle offrit comme présents de première rencontre. You Erjie les reçut en s’inclinant. Tout en buvant du thé, les deux femmes se racontèrent ce qui s’était passé. Xifeng ne cessait de se blâmer elle-même : « Je ne dois en vouloir à personne ; je demande seulement à ma sœur d’avoir pitié de moi. » La voyant ainsi, You Erjie la prit pour une personne d’une bonté extrême. Elle estima naturel que des gens de peu, mécontents de leur sort, calomnient leur maîtresse ; aussi ouvrit-elle entièrement son cœur à Xifeng et, après une longue conversation, la considéra-t-elle comme sa confidente.
Les femmes de Zhou Rui et des autres, restées à leurs côtés, vantèrent encore les nombreuses mesures bienfaisantes prises par Xifeng dans la conduite de la maison, ajoutant que son seul défaut était d’avoir le cœur trop candide, ce qui lui attirait injustement la rancune des autres. Elles dirent encore : « Les appartements sont déjà prêts ; madame n’aura qu’à entrer pour le constater. » You Erjie désirait depuis longtemps aller vivre dans la maison ; dans ces conditions, comment aurait-elle pu refuser ? Elle dit : « Je devrais naturellement suivre ma sœur. Mais que deviendra cet endroit ? »
Xifeng répondit : « Rien de plus simple. Ma sœur n’a qu’à faire porter ses coffres et ses objets précieux par les valets. Ces meubles lourds et grossiers ne lui seront d’aucune utilité ; nous laisserons quelqu’un les garder. Que ma sœur désigne une personne sûre et nous la laisserons ici. » You Erjie répondit vivement : « Maintenant que j’ai rencontré ma sœur, je m’en remets entièrement à elle dès mon entrée dans la maison. Je suis ici depuis peu, je n’ai jamais gouverné un ménage et ne comprends rien à ces affaires : comment oserais-je décider ? Emportons seulement ces quelques coffres et armoires. Je ne possède d’ailleurs rien ; tout cela appartient au second maître. » Xifeng ordonna alors à la femme de Zhou Rui de tout inscrire soigneusement, de veiller aux objets et de les faire transporter dans l’aile orientale.
于是催著尤二姐急忙穿戴了,二人擕手上車,又同坐一處,又悄悄的告訴他:「我們家的規矩大。這事老太太、太太一槪不知,倘或知道二爺孝中娶你,𬋩把他打死了。如今且别見老太太、太太。我們有一個花園子極大,姊妹們住著,容易没人去的。你這一去,且在園裡住兩天,等我設個法子,囘明白了,那時再見方妥。」尤二姐道:「任凴姐姐裁處。」那些跟車的小厮們皆是預先說明的,如今不進大門,只奔後門來。下了車,赶散衆人,鳯姐便帶了尤氏進了大觀園的後門,來到李紈處相見了。
Elle pressa ensuite You Erjie de s’habiller et de se parer. Les deux femmes montèrent dans la même voiture, main dans la main, et s’assirent côte à côte. Xifeng lui confia alors à voix basse : « Les règles de notre maison sont rigoureuses. L’aïeule et Madame Wang ignorent complètement cette affaire. Si elles apprenaient que le second maître vous a épousée pendant le deuil, elles seraient capables de le faire battre à mort. Pour le moment, ne paraissez donc pas devant elles. Nous avons un très grand jardin où vivent les jeunes filles de la famille et où presque personne d’autre ne se rend. À votre arrivée, vous y demeurerez quelques jours. J’imaginerai un moyen de tout leur expliquer clairement ; après quoi seulement, vous pourrez les rencontrer sans danger. » You Erjie répondit : « Je m’en remets entièrement aux décisions de ma sœur. »
Les valets qui suivaient la voiture avaient tous été prévenus. Ils ne passèrent donc pas par la grande porte, mais gagnèrent directement celle de derrière. Après être descendue de voiture et avoir dispersé son escorte, Xifeng fit entrer You Erjie par la porte arrière du Jardin aux Grandes Vues et la conduisit chez Li Wan pour la lui présenter.
彼時大觀園中十停人已有九停人知道了。今忽見鳳姐帶了進來,引動衆人來看問。尤二姐一一見過。衆人見了他標緻和悅,無不稱揚。鳯姐一一的吩咐了衆人:「都不許在外走了風聲,若老太太、太太知道,我先呌你們𭮀!」園中婆子丫頭都素惧鳳姐的,又係賈璉國孝家孝中所行之事,知道關係非常,都不管這事。鳯姐悄悄的求李紈收養幾日,「等囬明了,我們自然過去的。」李紈見鳳姐那邊已收什房屋,况在服中不好倡揚,自是正理,只得收下權住。鳳姐又便去將他的丫頭一㮣退出,又將自己的一個丫頭送他使喚,暗暗吩咐他園中媳婦們:「好生照看着他。若有走失逃亡,一㮣和你們算賬!」自己又去暗中行事,不提。且說合家之人,都暗暗的納罕,說:「看他如何這等賢惠起來了?」那尤二姐得了這個所在,又見園中姊妹各各相好,倒也安心樂業的,自爲得所。
À ce moment-là, neuf personnes sur dix, dans le Jardin aux Grandes Vues, étaient déjà au courant. Lorsque Xifeng y fit soudain entrer You Erjie, tout le monde accourut pour la voir et l’interroger. You Erjie fut présentée à chacune. Toutes la trouvèrent gracieuse et affable et ne tarirent pas d’éloges. Xifeng leur donna à toutes cet ordre : « Que personne ne laisse filtrer un mot au-dehors ! Si l’aïeule ou Madame Wang l’apprend, je commence par vous mettre à mort ! » Les vieilles servantes et les jeunes filles du jardin craignaient toutes Xifeng ; de plus, comme Jia Lian avait agi pendant le deuil national aussi bien que familial, elles savaient l’affaire extrêmement grave et se gardèrent d’y intervenir.
Xifeng pria secrètement Li Wan de prendre You Erjie sous son toit pendant quelques jours : « Dès que nous aurons fait notre rapport, nous rentrerons naturellement chez nous. » Li Wan savait que Xifeng avait déjà fait préparer des appartements de son côté et qu’il ne convenait pas d’ébruiter l’affaire pendant le deuil. Trouvant ce raisonnement juste, elle accepta de loger provisoirement You Erjie. Xifeng renvoya alors toutes les servantes de celle-ci et lui donna à leur place une de ses propres filles. Elle ordonna secrètement aux femmes de service du jardin : « Surveillez-la bien. Si elle disparaît ou s’enfuit, je vous demanderai des comptes à toutes ! » Puis elle partit poursuivre en secret ses manœuvres, dont nous ne parlerons pas encore.
Dans toute la maison, chacun s’étonnait en silence et se demandait : « Comment peut-elle être devenue tout à coup si vertueuse et si généreuse ? » Quant à You Erjie, heureuse d’avoir trouvé ce refuge et de voir toutes les jeunes filles du jardin si aimables avec elle, elle s’établit paisiblement, persuadée d’avoir enfin trouvé sa place.
誰知三日之後,丫頭善姐便有些不服使喚起来。尤二姐因說:「没了頭油了,你去囬一聲大奶奶,拿些個來。」善姐兒便道:「二奶奶,你怎麽不知好歹没眼色?我們奶奶,天天承應了老太太,又要承應這邊太太,那邉太太。這些姑娘妯娌們,上下幾百男女,天天起來,都等他的話。一日少說,大事也有一二十件,小事還有三五十件。外頭的從娘娘筭起,以及王公侯伯家,多少人情,家裡又有這些親友的調度。銀子上千錢上萬,一日都從他一個手一個心一個嘴裡調度,那裡爲這㸃子小事去煩𤨏他?我勸你能著些兒罷。偺們又不是明媒正娶來的。這是他亘古少有一個賢良人,纔這様待你。若差些兒的人,聼見了這話,吵嚷起来,把你丢在外,死不死,活不活,你又敢怎麽様呢?」一夕話,說的尤氏埀了頭。自爲有這一說,少不得將就些罷了。那善姐漸漸的連飯也怕端来與他吃,或早一頓,晚一頓,所拿來的東西,皆是剩的。尤二姐說過兩次,他反瞪着眼呌喚起來。尤二姐又怕人笑他不安本分,少不得忍着。隔上五日八日,見鳯姐一面,那鳯姐却是和容悅色,滿嘴裡「好妹妹」不離口。又說:「倘有下人不到之處,你降不住他們,只𬋩告訴我,我打他們。」又罵丫頭媳婦說:「我深知你們軟的欺,硬的怕,背着我的眼,還怕誰?倘或二奶奶告訴我一個『不』字,我要你們的命!」二姐見他這般好心,「旣有他,我又何必多事?下人不知好歹是常情。我若告了他們,受了委屈,反呌人說我不賢良。」因此,反替他們遮掩。
Mais, trois jours plus tard, la servante Shanjie commença à se montrer rétive. You Erjie lui dit : « Il ne reste plus d’huile pour les cheveux. Va en demander un peu à la grande maîtresse. » Shanjie répondit : « Seconde maîtresse, comment pouvez-vous manquer à ce point de jugement et de discernement ? Notre maîtresse doit chaque jour servir l’aïeule, puis Madame Wang d’un côté et l’autre dame de l’autre. Plusieurs centaines de personnes, depuis les jeunes filles et les belles-sœurs jusqu’aux hommes et aux femmes de tous rangs, attendent quotidiennement ses ordres. Sans exagérer, elle règle chaque jour une ou deux dizaines de grandes affaires et trente à cinquante petites. Au-dehors, il y a toutes les obligations mondaines, depuis Sa Majesté la Consort impériale jusqu’aux familles des princes, ducs, marquis et comtes ; à la maison, elle doit encore pourvoir aux besoins de tous les parents et amis. Chaque jour, des milliers de ligatures et des dizaines de milliers de sapèques passent par sa main, son esprit et sa bouche. Comment irions-nous l’importuner pour une bagatelle pareille ? Je vous conseille de vous contenter de ce que vous avez. Après tout, nous ne sommes pas entrées ici par un mariage conclu au grand jour avec entremetteurs et contrat. C’est uniquement parce que notre maîtresse est une femme vertueuse comme il n’en existe pas une depuis l’Antiquité qu’elle vous traite ainsi. Une autre, en apprenant cela, aurait fait un scandale et vous aurait abandonnée dehors, à demi morte ou à demi vive. Qu’auriez-vous osé faire ? »
Cette tirade fit baisser la tête à You Erjie. Se disant que les choses étaient ainsi, elle résolut de s’en accommoder. Peu à peu, Shanjie rechigna même à lui apporter ses repas : tantôt ils arrivaient trop tôt, tantôt trop tard, et tout ce qu’elle lui servait n’était que restes. You Erjie lui en fit deux fois la remarque, mais la servante ouvrit de grands yeux et se mit à crier. Craignant qu’on ne l’accuse de ne pas savoir rester à sa place, You Erjie dut encore prendre patience.
Tous les cinq ou huit jours, elle voyait Xifeng, qui l’accueillait avec le visage le plus aimable et le plus souriant et ne cessait de l’appeler « ma bonne petite sœur ». Elle lui disait encore : « Si les domestiques vous manquent de quelque façon et que vous n’arriviez pas à les maîtriser, dites-le-moi seulement : je les ferai battre. » Puis elle invectivait les servantes et les femmes de service : « Je sais parfaitement que vous brimez les faibles et craignez les forts. Dès que j’ai le dos tourné, vous ne redoutez plus personne ! Si jamais la seconde maîtresse me rapporte un seul mot contre vous, je vous ôterai la vie ! » Voyant tant de bonté, You Erjie se disait : « Puisqu’elle est là pour me défendre, pourquoi créer moi-même des difficultés ? Il est naturel que les domestiques manquent de jugement. Si je les dénonçais et qu’ils soient châtiés, on m’accuserait au contraire de manquer de vertu. » Aussi allait-elle jusqu’à dissimuler leurs fautes.
鳯姐一面使旺兒在外打聼這尤二姐的底細,皆已深知,果然已有了婆家的,女壻現在纔十九歲,成日在外賭愽,不理世業,家私花盡,父母攆他出來,現在賭錢塲存身。父親得了尤婆子二十兩銀子,退了親的,這女壻尙不知道,原來這小夥子名呌張華。鳳姐都一一盡知原委,便封了二十兩銀子與旺兒,悄悄命他將張華勾來飬活,「着他寫一張狀子,只要往有司衙門中告去,就告璉二爺國孝家孝的裡頭,背㫖瞞親,仗財依势,强逼退親,停妻再娶。」這張華也深知利害,先不敢造次。旺兒囬了鳯姐。鳳姐氣的罵道:「眞是他娘的話!怨不得俗語說,『獺狗扶不上墻』的。你細細說給他,就告我們家謀反也没事的。不過是借他一閙,大家没臉。若告大了,我這裡自然能彀平服的。」旺兒領命,只得細說與張華。鳯姐又吩咐旺兒:「他若告了你,你就和他對詞去。」如此,如此,「我自有道理。」旺兒𦘏了有他做主,便又命張華狀子上添上自己,說:「你只告我來旺過付,一應調唆二爺做的。」張華便得了主意,和旺兒商議定了,寫了一張狀子,次日便徃都察院處喊了𡨚。
Pendant ce temps, Xifeng avait chargé Wang’er d’enquêter au-dehors sur les antécédents de You Erjie, et elle en connaissait désormais tous les détails. You Erjie avait effectivement été promise à un homme. Son fiancé, âgé de dix-neuf ans, passait ses journées à jouer et ne s’occupait d’aucun métier. Après avoir dissipé tout le patrimoine familial, il avait été chassé par ses parents et vivait maintenant dans les tripots. Son père avait reçu vingt taëls d’argent de la mère You pour rompre les fiançailles, mais le jeune homme lui-même l’ignorait encore. Il se nommait Zhang Hua.
Ayant appris toute l’affaire, Xifeng remit vingt taëls à Wang’er et lui ordonna secrètement d’attirer Zhang Hua auprès de lui et de pourvoir à son entretien. « Fais-lui rédiger une plainte et déposer l’affaire devant l’administration. Qu’il accuse le second maître Lian d’avoir, en plein deuil national et familial, enfreint l’édit impérial, trompé ses parents, abusé de sa richesse et de son pouvoir pour imposer la rupture des fiançailles, puis pris une nouvelle épouse tout en gardant la première. » Zhang Hua comprenait lui aussi les dangers de l’affaire et n’osa d’abord agir à la légère. Wang’er en fit rapport à Xifeng.
Furieuse, celle-ci l’injuria : « Par la mère qui l’a fait ! Le proverbe a raison : “On ne fera jamais grimper un chien-loutre sur un mur.” Explique-lui soigneusement que, quand bien même il accuserait notre maison de rébellion, il ne lui arriverait rien. Nous voulons seulement profiter du scandale pour faire perdre la face à tout le monde. Si l’accusation devient grave, je saurai naturellement l’étouffer. » Wang’er reçut ses ordres et dut tout expliquer en détail à Zhang Hua. Xifeng ajouta : « S’il porte plainte contre toi, tu iras lui répondre devant le tribunal. » Elle lui exposa alors son plan en détail : « J’ai mes propres raisons. »
Rassuré de l’avoir pour protectrice, Wang’er demanda à Zhang Hua d’ajouter son propre nom dans la plainte : « Tu n’as qu’à accuser Laiwang d’avoir servi d’intermédiaire et d’avoir poussé le second maître à tout faire. » Zhang Hua sut alors à quoi s’en tenir. Après s’être entendu avec Wang’er, il rédigea une plainte et, le lendemain, alla crier son injustice devant la Cour des censeurs.
察院坐堂,看狀子是告賈璉的事,上面有「家人旺兒一人」,只得遣人去賈府傳旺兒來對詞。靑衣不敢擅入,只命人帶信。那旺兒正等着此事,不用人帶信,早在這条街上等候,見了靑衣,反迎上去,笑道:「起動衆位弟兄,必是兄弟的事犯了。說不得,快來套上。」衆靑衣不敢,只說:「好哥哥,你去罷,别閙了。」於是來至堂前跪了。察院命將狀子與他看。旺兒故意看了一遍,碰頭說道:「這事小的盡知的,主人實有此事。但這張華素與小的有仇,故意拉小的在内,其中還有人,求老爺再問。」張華碰頭道:「雖還有人,小的不敢告他,所以只告他下人。」旺兒故意的說:「糊𡍼東西!還不快說出來!這是朝廷公堂上,凴是主子,也要說出来。」張華便說出賈蓉來。察院聽了無法,只得去傳賈蓉。鳯姐又差了慶兒暗中打聼告了起来,便忙將王信喚來,告訴他此事,命他托察院只要虚張聲勢驚唬而已,又拿了三百銀子與他去打㸃。是夜王信到了察院私宅,安了根子。那察院深知原委,𭣣了贜銀。次日囬堂,只說張華無賴,因拖欠了賈府銀兩,妄揑虛詞,誣頼良人。都察院素與王子騰相好,王信也只到家說了一聲,况是賈府之人,巴不得了事,便也不提此事,且都收下,只傳賈蓉對詞。
Le censeur siégeait au tribunal. En lisant la plainte dirigée contre Jia Lian, il vit qu’elle mentionnait « son serviteur Wang’er » et dut envoyer des hommes à la maison Jia pour le sommer de comparaître. Les sbires en tunique bleue n’osèrent entrer de leur propre autorité et firent seulement porter un message. Mais Wang’er, qui attendait précisément cela, n’eut nul besoin qu’on l’avertît : il guettait déjà dans la rue. Dès qu’il aperçut les sbires, il vint à leur rencontre et leur dit en riant : « Si vous avez pris la peine de venir, frères, c’est certainement que votre petit frère a commis quelque faute. Il n’y a rien à dire : passez-moi vite les chaînes. » Les sbires n’osèrent le faire et dirent seulement : « Allons, mon bon frère, viens avec nous et ne fais pas d’histoires. »
Arrivé devant le tribunal, Wang’er s’agenouilla. Le censeur lui fit remettre la plainte. Il feignit de la lire une fois, se prosterna le front contre terre et déclara : « Votre petit serviteur connaît toute l’affaire. Son maître a effectivement commis ces actes. Mais Zhang Hua est depuis toujours l’ennemi de votre serviteur et l’a mêlé à dessein à la plainte. D’autres personnes sont encore impliquées ; je prie Votre Seigneurie de poursuivre son interrogatoire. » Zhang Hua se prosterna et dit : « Il y en a d’autres, mais votre petit serviteur n’osait pas les accuser ; il n’a donc cité que les domestiques. » Wang’er feignit de s’emporter : « Imbécile ! Parle donc sans tarder ! Tu te trouves devant un tribunal impérial : même s’il s’agit de nos maîtres, tu dois tout dire. » Zhang Hua prononça alors le nom de Jia Rong. Le censeur ne put faire autrement que de le citer à comparaître.
Xifeng avait par ailleurs envoyé Qing’er s’informer secrètement de l’ouverture de la procédure. Dès qu’elle l’apprit, elle fit venir Wang Xin, lui expliqua l’affaire et lui ordonna de demander au censeur de se borner à déployer un appareil menaçant pour effrayer les intéressés. Elle lui remit encore trois cents taëls afin qu’il graissât les bonnes mains. Cette nuit-là, Wang Xin se rendit à la résidence privée du censeur et prépara le terrain. Le magistrat, qui connaissait désormais tous les dessous de l’affaire, accepta l’argent corrupteur.
À l’audience du lendemain, il déclara seulement que Zhang Hua était un vaurien qui, parce qu’il devait de l’argent à la maison Jia, avait forgé une accusation mensongère et calomnié des gens honorables. La Cour des censeurs entretenait depuis toujours de bonnes relations avec Wang Ziteng ; Wang Xin n’avait d’ailleurs eu qu’un mot à dire. Puisque les accusés appartenaient à la maison Jia, tous ne demandaient qu’à clore l’affaire. Le censeur n’en parla donc plus, garda tout l’argent et se contenta de convoquer Jia Rong pour l’interroger.
且說賈蓉等正忙着賈璉之事,忽有人來報信,說:「有人告你們。」如此如此,這般這般,「快作道理。」賈蓉慌忙來囬賈珍。賈珍說:「我却早防着這一著。倒難爲他這麽大胆子。」卽刻封了二百銀子,著人去打㸃察院。又命家人去對詞。正商議間,又報:「西府二奶奶來了。」賈珍聼了這話,倒吃了一驚,忙要同賈蓉藏躱,不想鳯姐已經進来了,說:「好大哥哥,帶著兄弟們幹的好事!」賈蓉忙請安。鳯姐拉了他就進來。賈珍還笑說:「好生伺候你嬸娘,吩咐他們殺牲口備飯。」說了,忙命偹馬,躱徃别處去了。
Jia Rong et les autres s’occupaient justement en toute hâte de l’affaire de Jia Lian lorsqu’un homme vint les avertir : « Quelqu’un a porté plainte contre vous. » Il leur raconta tout en détail et ajouta : « Trouvez vite un moyen d’y remédier. » Pris de panique, Jia Rong courut faire son rapport à Jia Zhen. Celui-ci dit : « Je m’attendais depuis longtemps à ce coup-là. Je ne lui aurais pourtant jamais cru tant d’audace. » Il mit aussitôt deux cents taëls dans une enveloppe et envoya quelqu’un les distribuer à la Cour des censeurs. Il ordonna aussi à un domestique d’aller répondre à la plainte.
Ils en étaient encore à délibérer lorsqu’on annonça : « La seconde maîtresse du palais de l’Ouest est arrivée. » À ces mots, Jia Zhen sursauta et voulut aller se cacher avec Jia Rong. Mais Xifeng était déjà entrée : « Bravo, mon cher frère aîné ! Voilà une belle affaire que vous avez menée avec vos frères ! » Jia Rong s’empressa de la saluer. Xifeng le saisit et l’entraîna à l’intérieur. Jia Zhen eut encore le temps de dire en riant : « Sers bien ta tante et ordonne qu’on tue une bête pour préparer le repas. » Puis il fit vivement seller un cheval et se réfugia ailleurs.
這裡鳯姐帶着賈蓉,走來上房。尤氏也迎了出来,見鳯姐氣色不善,忙說:「什麽事情,這等忙?」鳯姐照臉一口涶沫,啐道:「你尤家的丫頭没人要了,偷著只徃賈家送!難道賈家的人都是好的,並天下𭮀絶了男人了?你就愿意給,也要三媒六証,大家說明,成了體統纔是。你痰迷了心,𮌖油朦了竅!國孝家孝兩重在身,就把個人送來了。這會子被人告我們,連官塲中都知道我利害吃醋。如今指名提我,要休我。我到了你家,幹錯了什麽不是,你這等害我?或是老太太、太太有了話在你心裡,使你們做這圈套要擠我出去。如今偺們兩個一同去見官,分証明白,囘來偺們公同請了合族中人,大家覿面說個明白,給我休書,我就走!」一面說,一面大哭,拉著尤氏,只要去見官。急的賈蓉跪在地下碰頭,只求:「嬸娘息怒。」鳳姐一靣又罵賈蓉:「天打雷霹、五鬼分尸的没良心的種子!不知天有多高,地有多𫝗,成日家調三窩四,幹出這些没臉面、没王法、敗家破業的營生。你死了的娘,陰靈兒也不容你!祖宗也不容你!還敢來勸我!」一面罵著,揚手就打。唬得賈蓉忙碰頭說道:「嬸娘别動氣,只求嬸娘别看這一時,姪兒千日的不好,還有一日的好。實在嬸娘氣不平,何用嬸娘打,讓我自己打,嬸娘只别生氣。」說著,就自己舉手,左右開弓,自己打了一頓嘴把子。又自己問著自己說:「已後可還再顧三不顧四的不了?已後還单聼叔叔的話、不𦗟嬸娘的話不了?嬸娘是怎麼様待你?你這様没天裡没良心的!」衆人又要勸,又要笑,又不敢笑。
Emmenant Jia Rong avec elle, Xifeng gagna les appartements principaux. Madame You sortit à sa rencontre. Voyant son visage menaçant, elle demanda vivement : « Que s’est-il donc passé pour que tu arrives si précipitamment ? » Xifeng lui cracha en plein visage : « Les filles de votre famille You ne trouvent donc personne qui veuille d’elles, pour que vous les glissiez en secret chez les Jia ? Les hommes de la famille Jia sont-ils les seuls qui vaillent quelque chose ? Tous les autres mâles sous le ciel sont-ils morts ? Même si tu voulais la donner, il fallait trois entremetteurs, six garanties, et tout expliquer clairement afin de respecter les convenances. Mais le flegme t’a bouché le cœur et la graisse aveuglé l’esprit ! Alors que nous portons à la fois le deuil national et le deuil familial, vous nous avez envoyé cette femme. Maintenant, quelqu’un nous a dénoncés, et même les fonctionnaires savent que je suis redoutable et jalouse. On me désigne nommément et l’on exige que je sois répudiée !
« Qu’ai-je fait de mal depuis mon entrée dans votre famille, pour que tu me nuises ainsi ? Peut-être l’aïeule ou Madame Wang t’ont-elles confié quelque grief contre moi, et avez-vous monté ce piège pour m’évincer. Allons donc toutes deux devant le magistrat afin d’établir clairement la vérité. Puis, à notre retour, nous convoquerons tout le clan et nous expliquerons face à face. Donnez-moi ma lettre de répudiation et je partirai ! » Tout en parlant, elle éclatait en sanglots et tirait Madame You par le bras pour l’emmener devant le magistrat.
Affolé, Jia Rong s’agenouilla et se prosterna, suppliant : « Que ma tante apaise sa colère ! » Xifeng se retourna pour l’injurier : « Graine sans cœur, que le Ciel te frappe de sa foudre et que les Cinq Démons te mettent en pièces ! Tu ne sais ni combien le ciel est haut ni combien la terre est épaisse. Du matin au soir, tu sèmes la discorde et fomentes des intrigues, jusqu’à commettre ces actes éhontés, contraires à toute loi, qui ruinent famille et patrimoine ! L’âme de ta défunte mère ne te le pardonnera pas ! Tes ancêtres non plus ! Et tu oses encore me faire la leçon ! » En l’injuriant, elle leva la main pour le frapper.
Terrifié, Jia Rong se prosterna précipitamment : « Que ma tante ne se mette pas en colère ! Je la supplie de ne pas s’arrêter à ma faute d’aujourd’hui. Si son neveu a été mauvais mille jours, il a bien dû être bon une fois. Si ma tante ne peut apaiser sa colère, pourquoi se donnerait-elle la peine de me frapper ? Que je me frappe moi-même ; je lui demande seulement de ne pas se fâcher. » Là-dessus, levant les deux mains tour à tour, il se gifla lui-même à plusieurs reprises. Puis il s’interrogea à haute voix : « À l’avenir, négligeras-tu encore trois choses pour t’occuper de la quatrième ? Écouteras-tu seulement ton oncle sans écouter ta tante ? Comment ta tante t’a-t-elle toujours traité ? Et toi, tu te montres si dépourvu de conscience et de justice ! » Tous les assistants avaient envie à la fois de l’exhorter à s’arrêter et de rire, mais aucun n’osait rire.
鳯姐兒滚到尤氏懷裡,嚎天動地,大放悲聲,只說:「給你兄弟娶親,我不惱。爲什麽使他違㫖背親,將混賬名兒給我背著?偺們只去見官,省得捕快皂隸来拿。再者,偺們過去,只見了老太太、太太和衆族人等,大家公議了,我旣不賢良,又不容丈夫買妾,只給我一紙休書,我卽刻就走!你妹妹,我也親身接了來家,生怕老太太、太太生氣,也不敢囬,現在三茶六飯,金奴銀婢的住在園裡。我這裡赶著𭣣什房子,和我一様的,只等老太太知道了。原說下接過來大家安分守己的,我也不提舊事了。誰知又是有了人家的。不知你們幹的什麽事,我一槩又不知道。如今告我,我昨日急了,總然我出去見官,也丢的是你賈家的臉,少不得偷把太太的五百兩銀子去打㸃。如今把我的人還鎻在那裡。」說了又哭,哭了又罵。後來又放聲大哭起祖宗爺娘來,又要尋𭮀撞頭。把個尤氏揉搓成一個麵團兒,衣服上全是眼淚鼻涕,並無别話,只罵賈蓉:「混賬種子,和你老子做的好事!我當初就說使不得。」鳯姐兒聽說這話,哭著,搬著尤氏的臉,問道:「你發昏了?你的嘴裡難道有茄子㩙著?不就是他們給你嚼子啣上了?爲什麽你不來告訴我去?你若告訴了我,這㑹子不平安了?怎麽得驚官動府,閙到這歩田地,你這㑹子還怨他們!自古說『妻賢夫禍少』,『表壯不如裡壯』,你但凢是個好的,他們怎敢閙出這些事来!你又没才幹,又没口齒,鋸了嘴子的葫蘆,就只㑹一味瞎小心,應賢良的名兒。」說著,啐了幾口。尤氏也哭道:「何曾不是這様,你不信,問問跟的人,我何曾不勸的?也要他們聼。呌我怎麼様呢,怨不得妹妹生氣,我只好𦘏著罷了。」
Xifeng se jeta dans les bras de Madame You et poussa des hurlements à ébranler ciel et terre. « Que vous ayez marié ton frère ne me met pas en colère. Mais pourquoi lui avoir fait enfreindre l’édit et tromper ses parents, pour me laisser porter le nom infâme ? Allons seulement devant le magistrat, avant que les exempts et les sbires ne viennent nous arrêter. Ensuite, nous irons ensemble trouver l’aïeule, Madame Wang et tous les membres du clan. Qu’ils délibèrent publiquement : puisque je ne suis pas vertueuse et ne permets pas à mon mari d’acheter une concubine, qu’on me donne une lettre de répudiation et je partirai sur-le-champ !
« Ta sœur, je suis allée moi-même la chercher pour l’amener chez nous. Craignant que l’aïeule et Madame Wang ne se fâchent, je n’ai même pas osé encore leur en faire rapport. Elle vit maintenant dans le jardin, servie à chaque repas et entourée de servantes parées d’or et d’argent. Je presse les gens de préparer des appartements où elle sera traitée exactement comme moi, et j’attends seulement que l’aïeule soit mise au courant. Nous étions convenus qu’une fois entrée dans la maison elle resterait tranquillement à sa place, et que je ne reparlerais plus du passé. Qui aurait cru qu’elle était déjà promise à quelqu’un ? J’ignore absolument quelles affaires vous avez menées. Maintenant, c’est moi qu’on accuse ! Hier, dans mon affolement, je me suis dit qu’en comparaissant devant le magistrat je ne ferais que déshonorer votre famille Jia ; j’ai donc dû prendre en secret cinq cents taëls appartenant à Madame Wang pour distribuer des gratifications. Et maintenant encore, mon homme reste détenu là-bas ! »
Elle pleurait, puis injuriait ; après les injures, elle recommençait à pleurer. Enfin, elle se mit à invoquer à grands cris les ancêtres et ses parents, menaçant de se tuer en se fracassant le crâne. Elle pétrissait Madame You comme une boule de pâte ; les vêtements de celle-ci étaient couverts de larmes et de morve. Ne sachant que répondre, Madame You invectivait Jia Rong : « Misérable bâtard ! Voilà une belle affaire que ton père et toi avez faite ! J’avais pourtant dit dès le début que cela ne se pouvait pas. »
En entendant ces mots, Xifeng saisit en pleurant le visage de Madame You et lui demanda : « As-tu perdu l’esprit ? Avais-tu une aubergine plantée dans la bouche ? Ou bien t’avaient-ils passé un mors ? Pourquoi n’es-tu pas venue m’avertir ? Si tu l’avais fait, tout ne serait-il pas paisible aujourd’hui ? Il a fallu alerter les magistrats et les administrations et pousser le scandale jusqu’à ce point, et maintenant tu leur en veux encore ! Depuis toujours, on dit : “Épouse vertueuse, mari moins exposé au malheur” et “Mieux vaut la force au-dedans que la force de façade.” Si tu avais valu quelque chose, comment auraient-ils osé provoquer tout cela ? Mais tu n’as ni talent ni éloquence : tu es une gourde dont on a scié le goulot. Tu ne sais que trembler aveuglément devant tout le monde et te donner un renom de vertu. » Là-dessus, elle lui cracha plusieurs fois au visage.
Madame You se mit elle aussi à pleurer : « Crois-tu que je n’aie pas dit tout cela ? Si tu ne me crois pas, interroge ceux qui étaient présents. Je n’ai cessé de les en dissuader ; encore aurait-il fallu qu’ils m’écoutent. Que pouvais-je faire ? On ne saurait reprocher à ma sœur de se mettre en colère. Il ne me reste qu’à tout endurer. »
衆姫妾丫頭媳婦等已是黑壓壓跪了一地,陪笑求說:「二奶奶最聖明的。雖是我們奶奶的不是,奶奶也作踐彀了。當著奴才們,奶奶們素日何等的好來?如今還求奶奶給留㸃臉兒。」說著,捧上茶来。鳯姐也摔了。一囬止了哭,挽頭髮。又喝罵賈蓉:「出去請你父親來,我對面問他!問親大爺的孝纔五七,姪兒娶親,這個禮,我竟不知道。我問問,也好學著日後教導你們。」賈蓉只跪著磕頭,說:「這事原不與父母相干,都是侄兒一時吃了屎,調唆著叔叔做的。我父親也並不知道。嬸娘若閙起来了,姪兒也是個死。只求嬸娘責罰侄兒,侄兒謹領。這官司還求嬸娘料理,侄兒竟不能幹這大事。嬸娘是何等様人,豈不知俗語說的『肐膊折了在袖子裡』。姪兒糊𡍼死了,旣做了不肖的事,就和那猫兒狗兒一般,少不得還要嬸娘費心費力,將外頭的事壓住了纔好。只當嬸娘有這個不肖的兒子,就惹了禍,少不得委屈𮟃要疼他呢。」說著,又磕頭不絶。
Les concubines, servantes et femmes de service étaient déjà agenouillées en masse sur le sol. Avec des sourires suppliants, elles dirent : « La seconde maîtresse est la plus clairvoyante des personnes. Notre maîtresse a certes eu tort, mais vous l’avez suffisamment malmenée. Devant nous, ses servantes, songez combien vous vous êtes toujours bien entendues, vous autres maîtresses ! Nous vous supplions maintenant de lui laisser un peu de dignité. » Elles lui présentèrent du thé, mais Xifeng jeta la tasse à terre.
Au bout d’un moment, elle cessa de pleurer et rajusta ses cheveux. Puis elle cria à Jia Rong : « Va chercher ton père ! Je veux l’interroger face à face. Le deuil du grand maître de votre propre maison n’en est encore qu’au cinquième septénaire, et pourtant son neveu prend femme : voilà une règle de bienséance que j’ignorais complètement. Je veux l’interroger afin de l’apprendre et de pouvoir, à l’avenir, vous l’enseigner. »
Jia Rong demeura à genoux, se frappant le front contre terre : « Cette affaire n’a rien à voir avec mes parents. C’est uniquement votre neveu qui, après avoir mangé de la merde dans un accès de folie, a poussé son oncle à agir. Mon père n’en savait rien non plus. Si ma tante fait un scandale, son neveu n’aura plus qu’à mourir. Je demande seulement à ma tante de me punir : j’accepterai respectueusement le châtiment. Quant à ce procès, je la supplie encore de s’en charger, car son neveu est incapable de régler une affaire aussi grave.
« Ma tante est une personne si avisée qu’elle connaît certainement le proverbe : “Quand le bras est cassé, on le cache dans la manche.” Votre neveu a été fou à en mourir et a commis une action indigne. Mais, quand bien même il ne vaudrait pas mieux qu’un chat ou qu’un chien, ma tante devra encore se donner du mal pour lui et étouffer l’affaire au-dehors. Qu’elle considère seulement qu’elle a ce fils indigne : puisqu’il a provoqué un malheur, elle devra malgré l’affront continuer à l’aimer. » Tout en parlant, il se prosterna sans interruption.
鳳姐兒見了賈蓉這般,心裡早軟了,只是碍着衆人面前,又難攺過口來,因歎了一口氣,一面拉起来,一面拭淚向尤氏道:「嫂子也别惱我,我是年輕不知事的人,一聼見有人告訴了,把我嚇昏了,不知方纔怎麽得罪了嫂子,可是蓉兒說的,『肐膊折了往袖子裡藏』,少不得嫂子要體諒我。還得嫂子在哥哥跟前替說,先把這官司按下去纔好。」尤氏賈蓉一齊都說:「嬸娘放心,橫𥪡一㸃兒連累不著叔叔。嬸娘方纔說用過了五百兩銀子,少不得我們娘兒們打㸃五百兩銀子,與嬸娘送過去,好補上,不然豈有教嬸娘又添上𧇊空的?越發我們該死了!但還有一件,老太太、太太們跟前,嬸娘還要週全方便,别提這些話方好。」
En voyant Jia Rong dans cet état, Xifeng s’était depuis longtemps adoucie. Mais, devant tant de monde, il lui était difficile de changer brusquement de ton. Elle poussa donc un soupir, le releva d’une main et, de l’autre, essuya ses larmes. Puis elle dit à Madame You : « Que ma belle-sœur ne m’en veuille pas. Je suis jeune et ne comprends rien aux affaires. Dès que j’ai appris qu’on avait porté plainte, j’en ai perdu la tête. Je ne sais même plus en quoi j’ai pu offenser ma belle-sœur tout à l’heure. Mais Rong a raison : “Quand le bras est cassé, on le cache dans la manche.” Il faut donc que ma belle-sœur se montre compréhensive. Elle devra aussi parler pour moi à mon frère et faire d’abord étouffer ce procès. »
Madame You et Jia Rong répondirent ensemble : « Que ma tante se rassure : quoi qu’il arrive, l’affaire ne retombera aucunement sur notre oncle. Ma tante a dit tout à l’heure qu’elle avait dépensé cinq cents taëls ; nous devrons naturellement, ma mère et moi, réunir cinq cents taëls et les lui envoyer pour remplacer cette somme. Comment pourrions-nous laisser ma tante en être de sa poche ? Nous mériterions alors mille fois la mort ! Il reste seulement une chose : devant l’aïeule et Madame Wang, nous demandons à ma tante de nous protéger et de ne rien dire de tout cela. »
鳳姐又冷笑道:「你們饒壓著我的頭幹了事,這會子反哄着我替你們週全。我就是個儍子,也儍不到如此。嫂子的兄弟,是我的什麽人?嫂子旣怕他絶了後,我難道不更比嫂子更怕絶後?嫂子的妹子,就合我的妹子一様,我一𦗟見這話,連夜喜歡的連覺也𪾶不成,赶着傳人收什了屋子,就要接進來同住。倒是奴才小人的見識,他們倒說:『奶奶太性急,若是我們的主意,先囬了老太太、太太,看是怎麽様,再收什房子去接也不遲。』我𦗟了這話,呌我要打要罵的,纔不言語了。誰知偏不稱我的意,偏偏打的嘴,半空裡又跑出一個張華來告了一狀。我聼見了,嚇的兩夜没合眼兒,又不敢聲張,只得求人去打聼這張華是什麽人,這様大胆。打聼了兩日,誰知是個無頼的花子。小子們說:『原是二奶奶許了他的。他如今急了,凍𭮀餓死,也是個死。現在有這個理他㧓住,總然死了,死的倒比凍死餓死𮟃值些。怎麽怨的他告呢?這事原是爺做的太急了。國孝一層罪,家孝一層罪,背着父母私娶一層罪,停妻再娶一層罪。俗語說,「拚着一身剐,敢把皇帝拉下馬」,他窮瘋了的人,什麽事做不出来?况且他又拿着這滿理,不告等請不成?』嫂子說,我就是個韓信、張良,聼了這話,也把智謀嚇囬去了。你兄弟又不在家,又没個人商量,少不得拿錢去墊補。誰知越使錢越呌人拿住刀靶兒,越發來訛。我是『耗子尾巴上長瘡,多少膿血兒』。所以又急又氣,少不得來找嫂子。」
Xifeng ricana : « Vous avez commis cette affaire en m’écrasant sous votre autorité, et maintenant vous voulez me duper pour que je vous protège ! Même si j’étais sotte, je ne le serais pas à ce point. Votre frère est-il donc pour moi un étranger ? Puisque ma belle-sœur craint qu’il ne meure sans descendance, pourrais-je le craindre moins qu’elle ? La sœur de ma belle-sœur est exactement comme ma propre sœur. Dès que j’ai appris la nouvelle, j’en ai été si heureuse que je n’ai pas fermé l’œil de la nuit. J’ai aussitôt fait appeler des gens pour arranger les appartements et me préparais déjà à l’accueillir chez moi.
« Ce sont les domestiques, avec leurs pauvres idées de gens de peu, qui m’ont dit : “Madame agit trop vite. À notre avis, il faudrait d’abord en faire rapport à l’aïeule et à Madame Wang, attendre de voir ce qu’elles décideront, puis préparer les appartements et aller chercher la jeune femme.” À ces mots, j’ai voulu les faire battre et les injurier ; ils n’ont alors plus rien osé dire. Mais, comme par exprès, les choses ont tourné contre mes souhaits et m’ont giflée en plein visage : voilà que Zhang Hua est brusquement apparu de nulle part pour déposer une plainte.
« Quand je l’ai appris, la peur m’a empêchée de dormir pendant deux nuits. Comme je n’osais ébruiter l’affaire, j’ai dû envoyer des gens découvrir qui était ce Zhang Hua capable d’une telle audace. Après deux jours d’enquête, il s’est révélé être un vaurien et un mendiant. Mes hommes m’ont dit : “You Erjie lui avait d’abord été promise. Maintenant, il est aux abois. Mourir de froid et de faim ou mourir autrement, c’est toujours mourir ; puisqu’il peut s’accrocher à cet argument, il trouve même plus digne de mourir pour cela que de mourir de froid ou de faim. Comment lui reprocher de porter plainte ? Le maître a réellement agi avec trop de précipitation. Il y a le crime commis pendant le deuil national, celui commis pendant le deuil familial, celui d’avoir pris femme en secret à l’insu de ses parents, et celui d’avoir épousé une seconde femme tout en gardant la première. Le proverbe dit : ‘Qui accepte d’être tailladé vif ose tirer l’empereur de son cheval.’ Un homme que la pauvreté a rendu fou est capable de tout. Qui plus est, il a tous les arguments de son côté : s’il ne portait pas plainte, attendrait-il donc qu’on l’invite à le faire ?”
« Dis-moi, ma belle-sœur : même si j’étais Han Xin ou Zhang Liang, ces paroles auraient suffi à faire rentrer dans ma tête toute ma stratégie. Ton frère n’est pas à la maison et je n’avais personne avec qui délibérer ; j’ai donc dû avancer de l’argent. Mais plus j’en dépensais, plus les autres tenaient le manche du couteau et plus ils m’extorquaient. Je suis comme un abcès au bout de la queue d’une souris : combien de pus et de sang peut-il bien en sortir ? Voilà pourquoi, furieuse et affolée, j’ai dû venir trouver ma belle-sœur. »
尤氏賈蓉不等說完,都說:「不必操心,自然要料理的。」賈蓉又道:「那張華不過是窮急,故捨了命纔告偺們。如今想了一個法兒,竟許他些銀子,只呌他應個妄告不實之罪,偺們替他打㸃完了官司,他出来時,再給他些銀子就完了。」鳳姐兒咂着嘴兒笑道:「難爲你想!怨不得你顧一不顧二的,做出這些事来。原來你竟是這麽個糊𡍼東西,我徃日錯看了你了!若你說的這話,他暫且依了,且打出官司來,又得了銀子,眼前自然了事。這些人旣是無頼的小人,銀子到手,三天五天,一光了,他又來找事訛詐,再要叨登起來,偺們雖不怕,終久躭心。擱不住他說,旣没毛病,爲什麽反給他銀子?」賈蓉原是個明白人,聼如此一說,便笑道:「我還有個主意,『來是是非人,去是是非者』,這事還得我了纔好。如今我竟問張華個主意,或是他定要人?或是他愿意了事,得錢再娶?他若說一定要人,少不得我去勸我二姨娘,呌他出來,仍嫁他去。若說要錢,我們這裡少不得給他。」鳳姐兒忙道:「雖如此說,我㫁捨不得你姨娘出去,我也斷不肯使他出去。他若出去了,偺們家的臉在那裡呢?依我說,只寧可多給錢爲是。」賈蓉深知鳯姐兒口雖如此,心𨚫是巴不得只要本人出来,他𨚫做賢良人。如今怎麽說,只好怎麽依。
Sans attendre qu’elle eût fini, Madame You et Jia Rong déclarèrent : « Ne t’inquiète pas, nous réglerons naturellement l’affaire. » Jia Rong ajouta : « Zhang Hua n’a porté plainte contre nous qu’acculé par la misère, au point de risquer sa vie. J’ai maintenant imaginé une solution : nous lui promettrons une somme d’argent, à condition qu’il reconnaisse avoir déposé une accusation mensongère. Nous distribuerons de l’argent pour lui faire terminer son procès ; lorsqu’il sortira, nous lui donnerons encore quelque argent et tout sera réglé. »
Xifeng fit claquer sa langue et répondit en riant : « Quelle admirable idée ! Rien d’étonnant à ce que tu négliges toujours une chose en voulant en régler une autre, jusqu’à causer de pareils désastres. Tu es donc réellement un tel imbécile ! Je m’étais trompée sur toi autrefois. Supposons qu’il accepte pour le moment, se tire du procès et reçoive de l’argent : l’affaire sera naturellement réglée à court terme. Mais ces hommes sont des vauriens sans foi ni loi. Trois ou cinq jours après avoir reçu l’argent, ils auront tout dissipé. Il recommencera alors à chercher querelle et à nous extorquer. Même si nous ne le craignons pas, nous ne cesserons jamais d’être inquiets. Et nous ne pourrons empêcher les gens de dire : “Puisque vous n’aviez rien à vous reprocher, pourquoi lui avez-vous donné de l’argent ?” »
Jia Rong était au fond un homme intelligent. Après l’avoir entendue, il sourit : « J’ai encore une idée : “Celui qui a apporté la querelle doit aussi l’emporter.” Il faut donc que je règle moi-même cette affaire. Je vais demander clairement à Zhang Hua ce qu’il veut : exige-t-il absolument la femme, ou consent-il à clore l’affaire, prendre de l’argent et se remarier ? S’il dit qu’il veut la femme, je devrai persuader ma seconde tante de sortir de chez nous et de l’épouser comme prévu. S’il demande de l’argent, nous n’aurons qu’à lui en donner. »
Xifeng répondit précipitamment : « Quoi que tu en dises, je ne pourrais jamais me résoudre à voir partir ta tante, et je ne consentirai jamais à la faire sortir. Si elle partait, où serait l’honneur de notre famille ? À mon avis, mieux vaut lui donner davantage d’argent. » Jia Rong savait parfaitement que, malgré ces paroles, Xifeng brûlait de voir la femme elle-même livrée à Zhang Hua, tout en se réservant le rôle de l’épouse vertueuse. Mais, puisqu’elle parlait ainsi, il ne pouvait que se conformer à ses paroles.
鳯姐兒歡喜了,又說:「外頭好處了,家裡終久怎麽様?你也同我過去囬明了老太太、太太纔是。」尤氏又慌了,拉鳯姐兒討主意,如何撒謊纔好。鳯姐冷笑道:「旣没這本事,誰呌你幹這様事?這㑹子這個腔兒,我又看不上。待要不出個主意,我又是個心慈面軟的人,凴人撮弄我,我還是一片儍心腸兒,說不得讓我應起來。如今你們只别露面,我只領了你妹妹去給老太太、太太們磕頭,只說原係你妹妹我看上了狠好,正因我不大生長,原說買兩個人放在屋裡的。今旣見了你妹妹狠好,而且又是親上做親的,我愿意娶來做二房。皆因家中父母姊妹親近一槪死了,日子又難,不能度日,若等百日之後,無奈無家無業,實在難等。就筭我的主意,接了進來,已經廂房收什了出來,暫且住著,等滿了孝再圓房兒。仗著我這不害臊的臉,𭮀活頼去,有了不是,也尋不著你們了。你們娘兒兩個想想,可使得?」尤氏賈蓉一齊笑說:「到底是嬸娘寛洪大量,足智多謀。等事妥了,少不得我們娘兒們過去拜謝。」鳯姐兒道:「罷呀!還說什麽拜謝不拜謝。」又指著賈蓉道:「今日我纔知道你了!」說着,把臉𨚫一紅,眼圈兒也紅了,似有多少委屈的光景。賈蓉忙陪笑道:「罷了!嬸娘少不得饒恕我這一次。」說着,忙又跪下。鳯姐兒扭過臉去不理他,賈蓉纔笑着起来了。
Xifeng, désormais satisfaite, ajouta : « Même si l’affaire du dehors est réglée, que ferons-nous finalement à la maison ? Il faut que tu viennes avec moi expliquer la situation à l’aïeule et à Madame Wang. » Madame You prit de nouveau peur. Elle saisit Xifeng par le bras et lui demanda quel mensonge ils pourraient inventer.
Xifeng ricana : « Puisque vous n’en aviez pas les moyens, qui vous a demandé de commettre une pareille chose ? Et maintenant, vos mines piteuses me déplaisent encore. Je pourrais refuser de vous donner une idée, mais j’ai le cœur trop tendre et ne sais pas me montrer dure. Les autres ont beau me manipuler, je garde toujours mon pauvre cœur d’idiote. Il faudra donc encore que je prenne tout sur moi.
« Pour le moment, ne vous montrez pas. Je conduirai seule ta sœur devant l’aïeule et Madame Wang pour qu’elle se prosterne. Je dirai que j’avais moi-même remarqué ta sœur et l’avais trouvée excellente. Comme je ne donne guère d’enfants, j’avais depuis longtemps proposé d’acheter deux femmes pour les placer dans les appartements du second maître. Maintenant que j’ai rencontré ta sœur et la trouve si bonne, sans compter que ce mariage renforcerait nos liens de parenté, je désire la prendre comme seconde épouse. Tous ses proches, parents et sœurs, sont morts ; elle vit dans la gêne et ne peut subvenir à ses besoins. Si elle devait attendre la fin des cent jours de deuil, elle n’aurait, hélas, ni foyer ni ressources et ne pourrait vraiment patienter jusque-là. Je dirai donc que, sur ma propre décision, je l’ai fait entrer dans la maison et lui ai préparé provisoirement l’aile latérale, mais qu’elle attendra la fin du deuil avant de consommer le mariage.
« Grâce à mon visage qui ne connaît pas la honte, je m’accrocherai à ce récit, morte ou vive. S’il y a faute, personne ne pourra remonter jusqu’à vous. Réfléchissez-y tous les deux : cela peut-il convenir ? » Madame You et Jia Rong répondirent en riant : « En définitive, ma tante est généreuse et magnanime, pleine de ressources et de sagesse. Quand tout sera réglé, ma mère et moi irons naturellement lui présenter nos remerciements. » Xifeng dit : « Allons donc ! Ne parlons plus de remerciements. » Puis, montrant Jia Rong du doigt : « C’est aujourd’hui seulement que j’ai appris à te connaître ! » Son visage rougit, et le bord de ses yeux également, comme si elle endurait d’innombrables injustices.
Jia Rong s’empressa de sourire : « Allons, ma tante ! Il faudra bien que vous me pardonniez cette fois. » Il se remit aussitôt à genoux. Xifeng détourna le visage sans lui répondre, et Jia Rong se releva alors en souriant.
這裡尤氏忙命丫頭們𦥝水,取粧奩,伏侍鳳姐兒梳洗了,赶忙又命預偹晚飯。鳯姐兒執意要囬去,尤氏攔着道:「今日二嬸子要這麽走了,我們什麽臉還過那邉去呢?」賈蓉傍邊笑着勸道:「好嬸娘,親嬸娘!已後蓉兒要不真心孝順你老人家,天打雷劈!」鳯姐瞅了他一眼,啐道:「誰信你這……」說到這裡,又咽住了。一面老婆丫頭們擺上酒菜來,尤氏親自遞酒佈菜。賈蓉又跪着敬了一鍾酒。鳯姐便合尤氏吃了飯。丫頭們𨔛了漱口茶,又捧上茶來。鳳姐喝了兩口,便起身囬去。賈蓉親身送過來,纔囬去了。
Madame You ordonna vivement aux servantes de puiser de l’eau et d’apporter le nécessaire de toilette, puis elle leur fit aider Xifeng à se recoiffer et à se laver. Elle commanda aussi de préparer sans tarder le repas du soir. Xifeng tenait absolument à repartir, mais Madame You la retint : « Si ma seconde belle-sœur s’en va ainsi aujourd’hui, de quel front pourrons-nous encore paraître chez vous ? »
À côté d’elles, Jia Rong tenta de la fléchir en riant : « Ma bonne tante, ma tante chérie ! Si Rong ne vous témoigne pas désormais une piété sincère, que le Ciel le frappe de sa foudre ! » Xifeng lui lança un regard de côté et cracha : « Qui croira un… » Arrivée là, elle ravala le reste.
Pendant ce temps, les vieilles servantes et les jeunes filles disposèrent les plats et le vin. Madame You servit elle-même le vin et choisit les mets pour Xifeng. Jia Rong s’agenouilla encore pour lui offrir une coupe. Xifeng prit donc le repas avec Madame You. Les servantes leur présentèrent d’abord le thé pour se rincer la bouche, puis le thé à boire. Après en avoir pris deux gorgées, Xifeng se leva pour rentrer. Jia Rong l’accompagna lui-même jusque chez elle avant de revenir.
且說鳯姐進園中,將此事告訴尤二姐,又說,我怎麽操心,又怎麽打𦗟,須得如此如此,方保得衆人無罪,「少不得偺們按着這個法兒來纔好。」不知鳳姐又變出什麽法兒来,且𦗟下囘分解。
De retour dans le jardin, Xifeng raconta toute l’affaire à You Erjie. Elle lui expliqua combien elle s’était inquiétée, quelles informations elle avait recueillies et comment il fallait procéder pour mettre tout le monde à l’abri de toute accusation. « Nous n’avons d’autre choix que de suivre ce plan. » Quant au nouveau stratagème que Xifeng allait encore inventer, on l’apprendra au prochain chapitre.
Notes
賈 : le patronyme Jia se prononce comme 假, « faux » ; ce jeu de mots associe toute la famille à l’illusion et aux faux-semblants.
苦/酸 : le titre met en parallèle l’« amertume » de dame You et l’« aigreur » jalouse de Xifeng.
國孝/家孝 : le deuil national suit la mort d’un souverain ou d’un membre de la famille impériale ; le deuil familial concerne ici la maison Jia. Un mariage contracté durant ces périodes constitue une grave transgression.
三媒六證 : formule traditionnelle désignant un mariage conclu publiquement avec entremetteurs, témoins et garanties rituelles.
停妻再娶 : accusation juridique et morale consistant à prendre une nouvelle épouse sans avoir répudié la première ; elle est plus grave que la simple prise d’une concubine.
五七 : le « cinquième septénaire » est le trente-cinquième jour après la mort, les rites funéraires étant scandés par périodes de sept jours.
韓信、張良 : Han Xin, grand général, et Zhang Liang, stratège, contribuèrent à la fondation de la dynastie Han ; Xifeng les cite comme modèles suprêmes d’habileté.
都察院 : la Cour des censeurs surveillait les fonctionnaires et pouvait recevoir des plaintes ; le chapitre en montre ironiquement la corruption et la dépendance envers les grandes familles.