Le Rêve dans le pavillon rouge
Le Rêve du pavillon rouge, Histoire de la pierre
Cao Xueqin, 1791. Texte chinois du domaine public, d'après Wikisource.
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Chapitre 89 L’être disparu, l’objet demeure : le jeune seigneur compose une complainte ; prenant pour serpent l’ombre d’un arc dans sa coupe, la Demoiselle Froncée refuse toute nourriture
人亡物在公子填詞 蛇影杯弓顰卿絶粒
L’être disparu, l’objet demeure : le jeune seigneur compose une complainte
prenant pour serpent l’ombre d’un arc dans sa coupe, la Demoiselle Froncée refuse toute nourriture
𨚫說鳯姐正自起來納悶,忽聼見小丫頭這話,又唬了一跳,連忙問道:「什麽官事?」小丫頭道:「也不知道。剛纔二門上小厮囘進來,囬老爺有要𦂳的官事,所以太太呌我請二爺來了。」鳯姐聼是工部裡的事,纔把心畧畧的放下,因說道:「你囬去囬太太,就說二爺昨日晚上出城有事,没有囬来。打發人先囬珍大爺去罷。」那丫頭答應着去了。
Or Xifeng venait de se lever, encore en proie à la perplexité, lorsqu’en entendant ces paroles de la petite servante, elle sursauta de nouveau et demanda précipitamment : « Quelle affaire officielle ? » La petite servante répondit : « Je ne sais pas non plus. Un jeune domestique de la seconde porte vient d’annoncer que le maître avait une affaire officielle urgente ; c’est pourquoi Madame m’a envoyée chercher le second maître. » Comprenant qu’il s’agissait d’une affaire du ministère des Travaux publics, Xifeng se rassura quelque peu et dit : « Retourne dire à Madame que le second maître est sorti de la ville hier soir pour une affaire et n’est pas rentré. Qu’on envoie d’abord quelqu’un prévenir le maître Zhen. » La servante acquiesça et partit.
一時賈珍過來見了部裡的人,問明了,進來見了王夫人,囬道:「部中来報,昨日總河奏到河南一帶决了河口,湮没了几府州縣;又要開鎖國帑,修理城工;工部司官又有一番照料,所以部裡特來報知老爺的。」說完退出,及賈政囬家來囘明。從此直到冬間,賈政天天有事,常在衙門裡。寳玉的工課也漸漸鬆了,只是怕賈政覺察出来,不敢不常在學房裡去念書,連黛玉處也不敢常去。
Peu après, Jia Zhen arriva, vit les gens du ministère et, après s’être informé exactement, entra auprès de Madame Wang pour lui faire ce rapport : « Le ministère vient d’annoncer que le surintendant général des Fleuves a adressé hier un mémoire : une brèche s’est ouverte dans les digues du côté du Henan et les eaux ont submergé plusieurs préfectures, départements et districts. Il faut en outre ouvrir le Trésor impérial et entreprendre des travaux de fortification. Les fonctionnaires des bureaux du ministère des Travaux publics vont donc de nouveau avoir fort à faire ; le ministère a spécialement envoyé quelqu’un pour en informer le maître. » Cela dit, il se retira, attendant que Jia Zheng rentrât pour lui faire son rapport.
Dès lors et jusqu’à l’hiver, Jia Zheng eut chaque jour des affaires à traiter et resta souvent dans ses bureaux. Le travail de Baoyu se relâcha peu à peu ; mais, de peur que Jia Zheng ne s’en aperçût, il n’osait manquer d’aller régulièrement étudier à l’école et ne se rendait même plus souvent chez Daiyu.
那時已到十月中旬,寳玉起来要徃學房中去。起来天氣陡寒,只見襲人早已打㸃出一包衣服,向寳玉道:「今日天氣狠冷,早晚寧使暖些。」說着,把衣服拿出來給寳玉挑了一件穿。又包了一件,呌小丫頭拿出交給焙茗,嘱咐道:「天氣凉,二爺要換時,好生預偹着。」焙茗答應了,抱着毡包,跟著寳玉自去。寳玉到了學房中,做了自己的工課,忽聼得紙𥦗呼喇喇一𣲖風聲。代儒道:「天氣又發冷。」把風門推開一看,只見西北上一層層的黑雲漸漸往東南撲上來。焙茗走進来囬寳玉道:「二爺,天氣冷了,再添些衣服罷。」寳玉㸃㸃頭兒。只見焙茗拿進一件衣服来,寳玉不看則已,看了時神已痴了。那些小學生都巴着眼瞧,却原是晴雯所補的那件雀金裘。寳玉道:「怎麽拿這一件來!是誰給你的?」焙茗道:「是裡頭姑娘們包出来的。」寳玉道:「我身上不大冷,且不穿呢,包上罷。」代儒只當寳玉可惜這件衣服,𨚫也心裡喜他知道儉省。焙茗道:「二爺穿上罷,着了凉,又是奴才的不是了。二爺只當疼奴才罷。」寶玉無奈,只得穿上,呆呆的對着書坐着。代儒也只當他看書,不甚理㑹。晚間放學時,寳玉便徃代儒托病告假一天。代儒本来上年紀的人,也不過伴着幾個孩子解悶兒,時常也八病九痛的,樂得去一個少操一個心。况且明知賈政事忙,賈母溺愛,便㸃㸃頭兒。
On était alors au milieu du dixième mois. Baoyu se leva pour se rendre à l’école. Le temps avait brusquement fraîchi ; Xiren avait déjà préparé un paquet de vêtements et lui dit : « Il fait très froid aujourd’hui ; matin et soir, mieux vaut avoir trop chaud que pas assez. » Elle sortit les vêtements et en choisit un qu’elle lui fit mettre. Elle en empaqueta encore un autre, demanda à une petite servante de le porter à Beiming et lui recommanda : « Il fait froid. Si le second maître veut se changer, veille à tenir ceci prêt. » Beiming acquiesça, prit le paquet de feutre dans ses bras et suivit Baoyu.
Arrivé à l’école, Baoyu fit son travail. Soudain, il entendit une rafale mugir contre les fenêtres de papier. Dairu dit : « Le temps se refroidit encore. » Il ouvrit la porte protégeant du vent et vit, au nord-ouest, des couches de nuages noirs qui se précipitaient peu à peu vers le sud-est. Beiming entra et dit à Baoyu : « Second maître, il fait froid ; ajoutez donc un vêtement. » Baoyu hocha la tête. Beiming apporta alors un vêtement. À peine Baoyu l’eut-il regardé qu’il demeura comme frappé de stupeur. Tous les petits élèves écarquillaient les yeux : c’était le manteau de fourrure au brocart d’or de paon qu’avait réparé Qingwen.
Baoyu demanda : « Pourquoi as-tu apporté celui-ci ? Qui te l’a donné ? » Beiming répondit : « Ce sont les demoiselles de l’intérieur qui l’ont mis dans le paquet. » Baoyu dit : « Je n’ai pas très froid. Je ne vais pas encore le mettre ; remballe-le. » Dairu crut seulement que Baoyu voulait ménager ce vêtement et se réjouit intérieurement de lui voir quelque goût pour l’économie. Beiming insista : « Mettez-le, second maître. Si vous prenez froid, ce sera encore la faute de votre serviteur. Faites-le seulement par bonté pour moi. » Baoyu, ne pouvant faire autrement, dut le mettre et resta assis devant son livre, le regard absent. Dairu pensa qu’il lisait et n’y prêta guère attention.
Le soir, à la fin des cours, Baoyu prétexta une maladie auprès de Dairu et lui demanda un jour de congé. Dairu, déjà âgé, ne venait lui-même que pour se distraire en tenant compagnie à quelques enfants ; souffrant souvent de mille maux, il ne demandait pas mieux que d’avoir un élève de moins à surveiller. Sachant en outre combien Jia Zheng était occupé et combien l’aïeule Jia gâtait Baoyu, il hocha la tête en signe d’assentiment.
寳玉一逕囘来,見過賈母王夫人,也是這様說,自然没有不信的,畧坐一坐便囬園中去了。見了襲人等,也不似徃日有說有笑的,便和衣躺在炕上。襲人道:「晚飯預偹下了,這㑹兒吃𮟃是等一等兒?」寳玉道:「我不吃了,心裡不舒服。你們吃去罷。」襲人道:「那麽着你也該把這件衣服換下來了,那個東西那裡禁得住揉搓。」寳玉道:「不用換。」襲人道:「倒也不但是嬌嫩物兒,你睄睄那上頭的針線也不該這麽遭塌他呀。」寳玉𦗟了這話,正碰在他心坎兒上,歎了一口氣道:「那麼着,你就收起來給我包好了,我也總不穿他了。」說着,站起來脫下。襲人纔過來接時,寳玉已經自己疊起。襲人道:「二爺怎麼今日這様勤謹起来了?」寳玉也不答言,叠好了,便問:「包這個的包袱呢?」麝月連忙𨔛過來,讓他自己包好,囬頭𨚫和襲人擠着眼兒笑。寶玉也不理㑹,自己坐着,無精打彩,猛𦘏架上鍾响,自己低頭看了看表,針已指到酉初二刻了。
Baoyu rentra directement. Il se présenta devant l’aïeule Jia et Madame Wang, leur donna la même explication et, naturellement, elles le crurent. Après être resté un moment auprès d’elles, il regagna le jardin. En retrouvant Xiren et les autres, il ne plaisanta ni ne rit comme à l’ordinaire, mais s’étendit tout habillé sur le kang.
Xiren demanda : « Le dîner est prêt. Veux-tu manger maintenant ou attendre un peu ? » Baoyu répondit : « Je ne mangerai pas. Je ne me sens pas bien. Allez manger sans moi. » Xiren dit : « Dans ce cas, tu devrais au moins ôter ce vêtement. Une chose pareille ne supporterait pas d’être ainsi froissée. » Baoyu répondit : « Inutile de me changer. » Xiren reprit : « Ce n’est pas seulement qu’il soit délicat ; regarde donc les points de couture qui sont dessus : tu ne devrais pas les maltraiter ainsi. » Ces paroles frappèrent Baoyu en plein cœur. Il soupira : « Alors range-le, enveloppe-le soigneusement pour moi. Je ne le porterai plus jamais. »
Sur ces mots, il se leva et ôta le manteau. Xiren allait le prendre, mais Baoyu l’avait déjà plié lui-même. Elle demanda : « Comment se fait-il que le second maître soit aujourd’hui si soigneux ? » Baoyu ne répondit pas. Lorsqu’il eut fini de plier le vêtement, il demanda : « Où est l’étoffe qui servait à l’envelopper ? » Sheyue la lui apporta promptement afin qu’il fît lui-même son paquet, puis se retourna pour échanger avec Xiren des clins d’œil amusés. Baoyu n’y prit pas garde. Il resta assis, abattu, puis entendit soudain sonner l’horloge placée sur l’étagère. Baissant les yeux vers sa montre, il vit que l’aiguille indiquait le deuxième quart du début de l’heure du Coq.
一時小丫頭㸃上燈来。襲人道:「你不吃飯,喝一口粥兒罷。别凈餓着,看仔細餓上虛火來,那又是我們的累贅了。」寳玉搖搖頭兒,說這:「不大餓,强吃了倒不受用。」襲人道:「旣這麽着,就索性早些歇着罷。」于是襲人麝月舖設好了,寳玉也就歇下,翻來覆去只睡不着,將及黎明,反朦朧睡去,不一頓飯時,早又醒了。此時襲人麝月也都起来。襲人道:「昨夜聼着你翻騰倒五更多,我也不敢問你。後來我就睡着了,不知到底你睡着了没有?」寳玉道:「也𪾶了一睡,不知怎麽就醒了。」襲人道:「你没有什麽不受用?」寶玉道:「没有,只是心上發煩。」襲人道:「今日學房裡去不去?」寳玉道:「我昨兒已經告了一天假了,今兒我要想園裡逛一天,散散心,只是怕冷。你呌他們𭣣拾一間房子,偹下一爐香,擱下紙墨筆硯。你們只𬋩幹你們的,我自己靜坐半天纔好。别呌他們來攪我。」麝月接着道:「二爺要靜靜兒的用工夫,誰敢來攪。」襲人道:「這麽着狠好,也省得着了凉。自己坐坐,心神也不散。」因又問:「你旣懶待吃飯,今日吃什麽?早說好傳給厨房裡去。」寳玉道:「還是隨便罷,不必閙的大驚小怪的。倒是要幾個菓子擱在那屋裡,借㸃菓子香。」襲人道:「那個屋裡好?别的都不大乾凈,只有晴雯起先住的那一間,因一向無人,𮟃乾凈,就是清冷些。」寳玉道:「不妨,把火盆挪過去就是了。」襲人答應了。
Peu après, une petite servante vint allumer la lampe. Xiren dit : « Si tu ne veux pas manger, prends au moins un peu de bouillie. Ne reste pas le ventre vide : prends garde que la faim ne te donne un feu de faiblesse ; ce serait encore un embarras pour nous. » Baoyu secoua la tête : « Je n’ai pas très faim. Si je me force à manger, je ne m’en trouverai que plus mal. » Xiren dit : « Puisque c’est ainsi, autant te coucher tôt. » Xiren et Sheyue préparèrent donc le lit, et Baoyu se coucha.
Il eut beau se tourner et se retourner, il ne parvenait pas à dormir. À l’approche de l’aube, il finit par sombrer dans un sommeil brumeux, mais se réveilla avant même le temps d’un repas. Xiren et Sheyue étaient alors levées. Xiren lui dit : « Cette nuit, je t’ai entendu te retourner jusqu’après la cinquième veille, mais je n’osais pas t’interroger. Ensuite, je me suis endormie et je ne sais pas si tu as finalement trouvé le sommeil. » Baoyu répondit : « J’ai un peu fermé les yeux, puis je ne sais comment je me suis réveillé. » Xiren demanda : « Tu ne ressens aucun malaise ? » Baoyu répondit : « Non ; seulement, j’ai le cœur agité. »
Xiren demanda : « Iras-tu à l’école aujourd’hui ? » Baoyu répondit : « Hier, j’ai déjà demandé un jour de congé. Aujourd’hui, je voudrais passer la journée à me promener dans le jardin pour me distraire, mais je crains le froid. Faites-moi préparer une chambre, avec un brûle-parfum et du papier, de l’encre, des pinceaux et une pierre à encre. Occupez-vous seulement de vos propres affaires ; j’aimerais rester seul et tranquille une demi-journée. Ne laissez personne venir me déranger. » Sheyue intervint : « Si le second maître veut se recueillir pour travailler, qui oserait venir le déranger ? » Xiren dit : « C’est une excellente idée : tu éviteras ainsi de prendre froid. En restant seul, tu ne laisseras pas non plus ton esprit se disperser. »
Elle demanda encore : « Puisque tu n’as pas envie de manger, que prendras-tu aujourd’hui ? Dis-le vite afin qu’on transmette tes instructions aux cuisines. » Baoyu répondit : « N’importe quoi fera l’affaire ; inutile de susciter tout ce remue-ménage. Je voudrais seulement quelques fruits dans la chambre, pour y mettre un peu de parfum. » Xiren demanda : « Quelle chambre conviendrait ? Les autres ne sont guère propres. Il n’y a que celle où logeait autrefois Qingwen : comme personne ne l’occupe depuis longtemps, elle est encore propre, mais elle est un peu froide et déserte. » Baoyu répondit : « Peu importe. Il suffira d’y transporter le brasero. » Xiren acquiesça.
正說着,只見一個小丫頭端了一個茶盤兒,一個碗,一雙牙筯,遞給麝月道:「這是剛纔花姑娘要的,厨房裡老婆子送了來了。」麝月接了一看,𨚫是一碗燕窩湯,便問襲人道:「這是姐姐要的麽?」襲人笑道:「昨夜二爺没吃飯,又翻騰了一夜,想來今日早起心裡必是發空的,所以我告訴小丫頭們呌厨房裡作了這個來的。」襲人一面呌小丫頭放棹兒,麝月打發寳玉喝了,漱了口。只見秋紋走來說道:「那屋裡已經收拾妥了,但等着一時炭勁過了,二爺再進去罷。」寳玉㸃頭,只是一腔心事,懶意說話。一時小丫頭来請,說筆硯都安放妥當了。寳玉道:「知道了。」又一個小丫頭囬道:「早飯得了。二爺在那裡吃?」寳玉道:「就拿了來罷,不必累贅了。」小丫頭答應了自去。一時端上飯來,寶玉笑了一笑,向襲人麝月道:「我心裡悶得狠,自己吃只怕又吃不下去,不如你們兩個同我一塊兒吃,或者吃的香甜,我也多吃些。」麝月笑道:「這是二爺的高興,我們可不敢。」襲人道:「其實也使得,我們一處喝酒,也不止今日。只是偶然替你解悶兒𮟃使得,若認真這様,還有什麽規矩體統呢。」
Ils parlaient encore lorsqu’une petite servante entra, portant un plateau avec un bol et une paire de baguettes d’ivoire. Elle le tendit à Sheyue en disant : « Voici ce que demoiselle Hua a demandé tout à l’heure. Une vieille des cuisines vient de l’apporter. » Sheyue regarda : c’était un bol de potage de nids d’hirondelles. Elle demanda à Xiren : « C’est toi qui l’as demandé, grande sœur ? » Xiren répondit en souriant : « Le second maître n’a pas dîné hier et s’est retourné toute la nuit. Je me suis dit qu’il devait avoir l’estomac vide ce matin ; j’ai donc chargé les petites servantes de demander aux cuisines de préparer ceci. » Xiren fit installer une table, et Sheyue veilla à ce que Baoyu bût le potage puis se rinçât la bouche.
Qiuwen arriva alors et dit : « La chambre est prête. Il faut seulement attendre que le charbon ait perdu un peu de sa force avant que le second maître y entre. » Baoyu hocha la tête. Tout entier absorbé par ses pensées, il n’avait aucune envie de parler. Peu après, une petite servante vint l’inviter à entrer, disant que pinceaux et pierre à encre étaient en place. Baoyu répondit : « J’ai compris. » Une autre servante annonça : « Le déjeuner est prêt. Où le second maître veut-il le prendre ? » Baoyu répondit : « Apportez-le simplement ici ; inutile de vous compliquer les choses. » La petite servante acquiesça et partit.
Lorsque le repas fut servi, Baoyu sourit et dit à Xiren et Sheyue : « J’ai le cœur si oppressé que, si je mange seul, je crains de ne rien pouvoir avaler. Mangez plutôt toutes les deux avec moi ; si je vous vois manger de bon appétit, peut-être mangerai-je davantage. » Sheyue répondit en riant : « C’est un caprice du second maître auquel nous n’oserions nous prêter. » Xiren dit : « À vrai dire, ce serait possible : ce n’est pas la première fois que nous buvons ensemble. Si nous le faisons exceptionnellement pour te distraire, cela peut encore aller ; mais si cela devenait une habitude, que resterait-il des règles et des convenances ? »
說着三人坐下。寳玉在上首,襲人麝月兩個打橫陪着。吃了飯,小丫頭端上漱口茶,兩個看着徹了下去。寳玉因端着茶,黙黙如有所思,又坐了一坐,便問道:「那屋裡收拾妥了麼?」麝月道:「頭裡就囬過了,這囬子又問。」寳玉略坐了一坐,便過這間屋子来,親自㸃了一炷香,擺上些菓品,便呌人出去,關上了門。外面襲人等都静悄無聲。寳玉拿了一幅泥金角花的粉紅箋出來,口中祝了幾句,便提起筆來寫道:
Tous trois s’assirent donc. Baoyu prit la place d’honneur ; Xiren et Sheyue s’installèrent de côté pour lui tenir compagnie. Après le repas, une petite servante apporta le thé destiné à se rincer la bouche, puis les deux jeunes filles surveillèrent le desservice. Tenant encore sa tasse, Baoyu demeurait silencieux, comme absorbé dans ses pensées. Après être resté assis quelque temps, il demanda : « La chambre est-elle prête ? » Sheyue répondit : « On te l’a déjà annoncé tout à l’heure, et voilà que tu le demandes encore. »
Baoyu attendit encore un peu, puis passa dans cette chambre. Il alluma lui-même un bâton d’encens, disposa quelques fruits, fit sortir tout le monde et ferma la porte. Dehors, Xiren et les autres gardèrent un silence absolu. Baoyu prit une feuille de papier rose poudrée d’or et ornée de fleurs dans les angles. Après avoir murmuré quelques paroles votives, il leva son pinceau et écrivit :
怡紅主人焚付晴姐知之,酌茗清香,庻幾來饗。
Le maître du Bonheur rouge brûle cet écrit afin que grande sœur Qingwen en prenne connaissance. Il offre du thé et un pur encens : puisse-t-elle daigner venir en jouir.
其詞云:
La complainte disait :
隨身伴,獨自意綢繆。誰料風波平地起,頓教軀命卽時休。孰與話輕柔?東逝水,無復向西流。想像更無懷夢草,添衣還見翠雲裘。脉脉使人愁!
Compagne toujours à mes côtés, seul je nourrissais pour toi de tendres pensées. Qui aurait prévu qu’une tempête surgirait en terrain uni, et mettrait soudain un terme à ton corps et à ta vie ? Avec qui échanger désormais de douces paroles ?
Les eaux s’écoulent vers l’est et jamais plus ne retournent à l’ouest. En pensée, plus personne ne porte en son cœur l’herbe apparue en rêve ; mais, lorsque j’ajoute un vêtement, je revois encore le manteau aux nuées d’émeraude. Une tristesse muette accable le cœur !
寫𭺾,就在香上㸃個火焚化了。靜静兒等着,直待一炷香㸃盡了,纔開門出来。襲人道:「怎麽出来了?想来又悶的慌了。」寶玉笑了一笑,假說道:「我原是心裡煩,纔找個地方兒靜坐坐兒。這會子好了,還要外頭走走去呢。」說着,一逕出來,到了瀟湘舘中,在院裡問道:「林妹妹在家裡呢麽?」紫鵑接應道:「是誰?」掀簾看時,笑道:「原來是寳二爺。姑娘在屋裡呢,請二爺到屋裡坐着。」寳玉同着紫鵑走進來。黛玉却在裡間呢,說道:「紫鵑,請二爺屋裡坐罷。」寳玉走到裡間門口,看見新寫的一付紫墨色泥金雲龍箋的小對,上冩着:「緑𥦗明月在,青史古人空。」寳玉看了,笑了一笑,走入門去,笑問道:「妹妹做什麽呢?」黛玉跕起來迎了兩歩,笑着讓道:「請坐。我在這裡寫經,只剩得兩行了,等寫完了再說話兒。」因呌雪雁倒茶。寳玉道:「你别動,只管寫。」說着,一面看見中間掛着一幅單條,上面畵着一個嫦娥,帶着一個侍者;又一個女仙,也有一個侍者,捧着一個長長兒的衣囊似的,二人身旁邊略有些雲䕶,别無㸃綴,全倣李龍眠白描筆意,上有「鬪寒圖」三字,用八分書寫着。寳玉道:「妹妹這幅《鬪寒圖》可是新掛上的?」黛玉道:「可不是。昨日他們收拾屋子,我想起來,拿出來呌他們掛上的。」寳玉道:「是什麽出處?」黛玉笑道:「眼前熟的狠的,還要問人。」寳玉笑道:「我一時想不起,妹妹告訴我罷。」黛玉道:「豈不聞『靑女素娥俱耐冷,月中霜裡鬪嬋娟』。」寳玉道:「是啊。這個寔在新竒雅致,却好此時拿出來掛。」說着,又東睄睄,西走走。
Quand il eut fini d’écrire, il approcha la feuille de l’encens pour la brûler. Il attendit en silence que le bâton d’encens se fût entièrement consumé avant d’ouvrir la porte et de sortir. Xiren demanda : « Pourquoi sors-tu déjà ? Tu as sans doute recommencé à étouffer dans cette chambre. » Baoyu sourit et répondit, feignant l’insouciance : « J’avais seulement le cœur agité et je cherchais un endroit où rester un peu tranquille. Maintenant, cela va mieux ; je voudrais encore aller marcher dehors. »
Il sortit aussitôt et se rendit au pavillon Xiaoxiang. Dans la cour, il demanda : « Petite sœur Lin est-elle chez elle ? » Zijuan répondit : « Qui est là ? » Elle souleva le rideau et, en le voyant, sourit : « C’est donc le second maître Bao. Demoiselle est dans sa chambre ; veuillez entrer vous asseoir. » Baoyu entra avec Zijuan. Daiyu se trouvait dans la pièce intérieure et dit : « Zijuan, invite le second maître à s’asseoir. »
Parvenu à la porte de la pièce intérieure, Baoyu vit un petit distique récemment écrit sur du papier violet poudré d’or, orné de nuages et de dragons : « À la fenêtre verte, la lune claire demeure ; dans les annales, les hommes d’autrefois ne sont plus. » Baoyu le lut avec un sourire, entra et demanda gaiement : « Que fais-tu, petite sœur ? » Daiyu se leva, fit deux pas pour l’accueillir et l’invita à s’asseoir : « Je copie ici un texte canonique. Il ne me reste que deux lignes ; nous parlerons quand j’aurai fini. » Puis elle demanda à Xueyan de verser le thé. Baoyu dit : « Ne bouge pas, continue seulement d’écrire. »
Il aperçut alors, suspendue au milieu de la pièce, une peinture verticale représentant Chang’e accompagnée d’une suivante, ainsi qu’une autre immortelle, elle aussi suivie d’une servante qui portait un objet allongé semblable à un sac à vêtements. Quelques nuées enveloppaient légèrement les deux déesses, sans aucun autre ornement. L’œuvre imitait entièrement le dessin au trait de Li Longmian. En haut figuraient, tracés en écriture bafen, les trois caractères : « Les Beautés rivalisant avec le froid ».
Baoyu demanda : « Petite sœur, cette peinture des Beautés rivalisant avec le froid vient-elle d’être accrochée ? » Daiyu répondit : « En effet. Hier, comme elles rangeaient la chambre, je m’en suis souvenue ; je l’ai sortie et leur ai demandé de l’accrocher. » Baoyu demanda : « À quelle allusion se rapporte-t-elle ? » Daiyu sourit : « C’est quelque chose de si familier, juste sous tes yeux, et tu dois encore le demander aux autres ? » Baoyu répondit en riant : « Cela ne me revient pas pour l’instant. Dis-le-moi, petite sœur. » Daiyu dit : « N’as-tu donc jamais entendu : “La Fille d’Azur et la Blanche Déesse supportent toutes deux le froid ; dans la lune et dans le givre, elles rivalisent de beauté” ? » Baoyu s’écria : « Mais oui ! L’idée est vraiment neuve, singulière et raffinée ; c’est justement la saison de sortir cette peinture. » Puis il regarda de-ci, alla de-là.
雪雁沏了茶来,寳玉吃着。又等了一㑹子,黛玉經纔寫完,站起來道:「簡慢了。」寳玉笑道:「妹妹還是這麽客氣。」但見黛玉身上穿着月白繡花小毛皮袄,加上銀鼠坎肩。頭上挽着隨常雲髻,簮上一枝赤金匾簮,別無花朶。腰下繫着楊𡚱色綉花綿裙。真比如:
Xueyan apporta le thé et Baoyu en but. Il attendit encore un moment, jusqu’à ce que Daiyu eût achevé sa copie. Elle se leva et dit : « Pardonne mon manque d’égards. » Baoyu répondit en souriant : « Petite sœur, tu es toujours aussi cérémonieuse. »
Daiyu portait une petite veste de fourrure brodée, d’un bleu presque blanc, avec un gilet de petit-gris. Ses cheveux étaient relevés en un chignon de nuages ordinaire, où elle avait piqué une épingle plate d’or rouge ; elle ne portait aucune fleur. À la taille, elle avait noué une jupe ouatée et brodée, couleur Concubine-Yang. Elle était véritablement telle que :
亭亭玉樹臨風立,冉冉香蓮帶露開。
Un svelte arbre de jade dressé face au vent, un lotus parfumé s’ouvrant lentement sous la rosée.
寳玉因問道:「妹妹這兩日彈琴來着没有?」黛玉道:「兩日没彈了。因爲寫字已經覺得手冷,那裡還去弹琴。」寳玉道:「不彈也罷了。我想琴雖是淸高之品,𨚫不是好東西,從没有彈琴裡彈出富貴壽考來的,只有弹出憂思怨亂來的。再者弹琴也得心裡記譜,未免費心。依我說,妹妹身子又单弱,不操這心也罷了。」黛玉抿着嘴兒笑。寳玉指着壁上道:「這張琴可就是麽?怎麽這麽短?」黛玉笑道:「這張琴不是短,因我小時學撫的時候别的琴都彀不着,因此特地做起来的。雖不是焦尾枯桐,這鶴山鳯尾還配得齊整,龍池鴈足高下還相宜。你看這斷紋不是牛旄是的麽,所以音韻也還淸越。」寳玉道:「妹妹這幾天来做詩没有?」黛玉道:「自結社以後没大作。」寳玉笑道:「你别瞞我,我聼見你吟的什麽『不可惙,素心如何天上月』,你擱在琴裡覺得音响分外的响亮。有的没有?」黛玉道:「你怎麽聼見了?」寶玉道:「我那一天從蓼風軒來𦗟見的,又恐怕打㫁你的清韻,所以靜聽了一㑹就走了。我正要問你:前路是平韻,到末了兒忽轉了仄韻,是個什麽意思?」黛玉道:「這是人心自然之音,做到那裡就到那裡,原没有一定的。」寳玉道:「原來如此。可惜我不知音,枉聼了一會子。」黛玉道:「古來知音人能有幾個?」寳玉𦗟了,又覺得出言冐失了,又怕寒了黛玉的心,坐了一坐,心裡像有許多話,𨚫再無可講的。黛玉因方纔的話也是衝口而出,此時囬想,覺得太冷淡些,也就無話。寳玉一發打量黛玉設疑,遂訕訕的站起來說道:「妹妹坐着罷。我還要到三妹妹那裡瞧瞧去呢。」黛玉道:「你若見了三妹妹,替我問候一聲罷。」寶玉答應着便出來了。
Baoyu demanda : « Petite sœur, as-tu joué du qin ces deux derniers jours ? » Daiyu répondit : « Je n’en ai pas joué. Rien qu’en écrivant, je sens déjà mes mains glacées ; comment pourrais-je encore toucher le qin ? » Baoyu dit : « Autant ne pas en jouer. J’y pense : le qin est certes un instrument noble et pur, mais ce n’est pas une bonne chose. Jamais personne n’en a tiré richesse, honneurs, longévité ou grand âge ; on n’en tire que soucis, ressentiment et désordre. En outre, pour en jouer, il faut garder la partition à l’esprit, ce qui exige nécessairement des efforts. À mon avis, comme tu es déjà de constitution fragile, petite sœur, mieux vaut ne pas t’en tourmenter. » Daiyu pinça les lèvres et sourit.
Baoyu montra le mur : « Est-ce là ton qin ? Pourquoi est-il si court ? » Daiyu répondit en riant : « Il n’est pas court. Lorsque j’apprenais à en jouer, dans mon enfance, je n’atteignais pas les autres qin ; celui-ci a donc été fabriqué spécialement pour moi. Sans être un Jiaowei de vieux paulownia, il a une montagne de grue et une queue de phénix correctement appariées ; son étang du dragon et ses pieds d’oie sont aussi d’une hauteur convenable. Regarde ses craquelures : ne ressemblent-elles pas à des crins de bœuf ? C’est pourquoi sa sonorité reste pure et claire. »
Baoyu demanda : « As-tu composé des poèmes ces derniers jours ? » Daiyu répondit : « Depuis la fondation de notre cercle, je n’ai presque rien écrit. » Baoyu sourit : « Ne me le cache pas. Je t’ai entendue chanter je ne sais quel vers : “Impossible de cesser ; comment ce cœur sans tache serait-il la lune au ciel ?” Mis en musique sur ton qin, il résonnait d’une manière particulièrement éclatante. Est-ce vrai ou non ? » Daiyu demanda : « Comment l’as-tu entendu ? » Baoyu répondit : « Ce jour-là, je revenais du pavillon du Vent dans les renouées et je t’ai entendue. Craignant d’interrompre tes sons purs, je suis resté un moment à écouter en silence, puis je suis parti. Je voulais justement te demander ceci : au début, tu emploies des rimes de ton égal, mais à la fin tu passes soudain aux rimes de ton oblique. Qu’est-ce que cela signifie ? »
Daiyu répondit : « C’est la voix naturelle du cœur humain. On la suit là où elle conduit ; elle n’est soumise à aucune règle fixe. » Baoyu dit : « Je comprends. Quel dommage que je ne sache pas entendre la musique : j’ai écouté tout ce temps en vain. » Daiyu répondit : « Depuis l’Antiquité, combien y a-t-il eu de personnes capables de véritablement entendre ? » À ces mots, Baoyu sentit de nouveau qu’il avait parlé inconsidérément. Craignant d’avoir refroidi le cœur de Daiyu, il resta assis quelque temps, avec, semblait-il, mille paroles en lui, sans pourtant rien trouver à dire.
Daiyu, elle aussi, avait parlé sans réfléchir ; en y repensant, elle trouva ses paroles trop froides et demeura silencieuse. Baoyu crut alors qu’elle avait conçu des soupçons. Il se leva, embarrassé, et dit : « Reste assise, petite sœur. Je veux encore aller voir notre troisième sœur. » Daiyu répondit : « Si tu la vois, présente-lui mes salutations. » Baoyu acquiesça et sortit.
黛玉送至屋門口,自己囬來悶悶的坐着,心裡想道:「寳玉近來說話半吐半吞,忽冷忽熱,也不知他是什麽意思。」正想着,紫鵑走來道:「姑娘,經不寫了?我把筆硯都收好了?」黛玉道:「不寫了,收起去罷。」說着,自己走到裡間屋裡床上歪着,慢慢的細想。紫鵑進來問道:「姑娘喝碗茶罷?」黛玉道:「不喝呢。我略歪歪兒,你們自己去罷。」紫鵑答應着出來,只見雪雁一個人在那裡發獃。紫鵑走到他跟前問道:「你這㑹子也有了什麽心事了麽?」雪雁只顧發獃,倒被他唬了一跳,因說道:「你别嚷,今日我𦗟見了一句話,我告訴你𦗟,竒不竒。你可别言語。」說着,往屋裡𢫓嘴兒。因自己先行,㸃着頭兒呌紫鵑同他出來,到門外平臺底下,悄悄兒的道:「姐姐你聼見了麽?寳玉定了親了!」紫鵑𦗟見,唬了一跳,說道:「這是那裡来的話?只怕不真罷。」雪雁道:「怎麽不眞,别人大㮣都知道,就只偺們没𦗟見。」紫鵑道:「你是那裡𦗟來的?」雪雁道:「我聼見侍書說的,是個什麽知府家,家資也好,人才也好。」紫鵑正聼時,只𦗟得黛玉咳𠻳了一聲,似乎起来的光景。紫鵑恐怕他出來𦗟見,便拉了雪雁搖摇手兒,徃裡望望,不見動靜,纔又悄悄兒的問道:「他到底怎麽說来?」雪雁道:「前兒不是呌我到三姑娘那裡去道謝嗎,三姑娘不在屋裡,只有侍書在那裡。大家坐着,無意中說起寳二爺的淘氣來。他說寳二爺怎麽好,只㑹頑兒,全不像大人的様子,已經說親了,還是這麽獃頭獃腦。我問他定了没有,他說是定了,是個什麽王大爺做媒的。那王大爺是東府裡的親戚,所以也不用打聼,一說就成了。」紫鵑側着頭想了一想,「這句話竒!」又問道:「怎麽家裡没有人說起?」雪雁道:「侍書也說的是老太太的意思。若一說起,恐怕寳玉野了心,所以都不提起。侍書告訴了我,又叮嘱千萬不可露風,說出來只道是我多嘴。」把手徃裡一指,「所以他面前也不提。今日是你問起,我不犯瞞你。」
Daiyu l’accompagna jusqu’à la porte, puis revint s’asseoir, le cœur morne. Elle pensait : « Ces derniers temps, Baoyu parle toujours à demi-mot ; tantôt froid, tantôt chaleureux, on ne sait ce qu’il veut dire. » Tandis qu’elle réfléchissait, Zijuan entra et demanda : « Demoiselle, tu ne copies plus le texte canonique ? Puis-je ranger les pinceaux et la pierre à encre ? » Daiyu répondit : « Je n’écris plus. Range-les. » Elle passa dans la pièce intérieure et s’étendit de côté sur le lit, poursuivant lentement ses réflexions.
Zijuan entra et demanda : « Demoiselle, veux-tu un bol de thé ? » Daiyu répondit : « Non. Je vais rester un peu allongée ; allez à vos occupations. » Zijuan acquiesça et ressortit. Elle vit Xueyan qui restait seule, l’air hébété. S’approchant d’elle, elle demanda : « Voilà que toi aussi, tu as quelque souci ? » Xueyan, absorbée dans ses pensées, sursauta. Elle dit : « Ne parle pas si fort. J’ai entendu aujourd’hui quelque chose que je vais te raconter ; tu me diras si ce n’est pas étrange. Mais surtout, garde le silence. » En parlant, elle désigna la chambre d’un mouvement des lèvres, puis partit la première en faisant signe à Zijuan de la suivre.
Sous la terrasse, devant la porte, elle lui dit à voix basse : « Grande sœur, tu ne l’as donc pas entendu ? Les fiançailles de Baoyu sont décidées ! » Zijuan sursauta : « D’où vient cette histoire ? J’ai peur que ce ne soit pas vrai. » Xueyan répondit : « Comment cela ne serait-il pas vrai ? Tous les autres sont sans doute au courant ; il n’y a que nous qui n’en avons rien entendu. » Zijuan demanda : « De qui le tiens-tu ? » Xueyan répondit : « Je l’ai entendu dire par Shishu. La jeune fille est de la famille d’un préfet, je ne sais lequel ; sa famille est riche et elle-même est accomplie. »
Zijuan écoutait lorsqu’elles entendirent Daiyu tousser, comme si elle se levait. Craignant qu’elle ne sortît et ne les entendît, Zijuan tira Xueyan par la manche et lui fit signe de se taire. Elle regarda vers l’intérieur et, ne voyant aucun mouvement, demanda de nouveau à voix basse : « Qu’a-t-elle dit exactement ? » Xueyan répondit : « L’autre jour, tu ne m’as pas envoyée remercier la troisième demoiselle ? Elle n’était pas dans sa chambre ; seule Shishu était là. Nous nous sommes assises et, sans y penser, la conversation est tombée sur les sottises du second maître Bao. Shishu disait qu’il avait beau avoir toutes sortes de qualités, il ne savait que s’amuser et n’avait nullement l’air d’un adulte : ses fiançailles étaient déjà conclues, et pourtant il restait aussi borné et étourdi.
Je lui ai demandé si tout était vraiment décidé. Elle a répondu que oui, et que maître Wang, je ne sais lequel, avait servi d’entremetteur. Comme ce maître Wang est parent du palais de l’Est, il n’y avait même pas besoin de prendre des renseignements : dès que la proposition avait été faite, l’affaire avait été conclue. » Zijuan pencha la tête et réfléchit : « Voilà qui est étrange ! » Puis elle demanda : « Comment se fait-il que personne dans la maison n’en ait parlé ? » Xueyan répondit : « Shishu a dit que c’était la volonté de l’aïeule. Si on lui en parlait, Baoyu risquerait de ne plus penser qu’à cela ; c’est pourquoi personne n’en souffle mot. Après me l’avoir raconté, Shishu m’a bien recommandé de ne surtout rien laisser échapper : si cela se savait, on dirait que j’ai la langue trop longue. » Elle montra l’intérieur du doigt. « C’est pourquoi je n’en parle pas non plus devant elle. Je ne te le dis aujourd’hui que parce que tu m’as interrogée ; je ne pouvais pas te le cacher. »
正說到這裡,只聼鸚鵡呌喚,學着說:「姑娘囬来了,快倒茶來!」倒把紫鵑雪雁嚇了一跳,囘頭並不見有人,便罵了鸚鵡一聲,走進屋内。只見黛玉喘吁吁的剛坐在椅子上,紫鵑搭赸着問茶問水。黛玉問道:「你們兩個那裡去了?再呌不出一個人來。」說着便走到炕邉,將身子一歪,仍舊倒在炕上,徃裡躺下,呌把帳子撩下。紫鵑雪雁答應出去。他兩個心裡疑惑方纔的話只怕被他聼了去了,只好大家不提。
Elles en étaient là lorsqu’elles entendirent le perroquet répéter : « Demoiselle est rentrée ! Vite, versez le thé ! » Zijuan et Xueyan sursautèrent toutes deux. Elles se retournèrent, mais ne virent personne ; après avoir grondé le perroquet, elles rentrèrent dans la chambre.
Daiyu, hors d’haleine, venait de s’asseoir sur une chaise. Pour dissimuler son embarras, Zijuan lui proposa du thé et de l’eau. Daiyu demanda : « Où étiez-vous donc toutes les deux ? J’aurais pu appeler sans faire venir personne. » Puis elle alla jusqu’au kang, se laissa tomber de côté, se coucha tournée vers l’intérieur et demanda qu’on abaissât les rideaux. Zijuan et Xueyan obéirent et sortirent. Elles se demandaient avec inquiétude si Daiyu n’avait pas entendu leurs propos, mais ne pouvaient qu’éviter d’en reparler.
誰知黛玉一腔心事,又窃𦗟了紫鵑雪雁的話,雖不狠明白,已𦗟得了七八分,如同將身撂在大海裡一般。思前想後,竟應了前日夢中之讖,千愁萬恨,堆上心來。左右打算,不如早些死了,免得眼見了意外的事情,那時反倒無趣。又想到自己没了爹娘的苦,自今以後,把身子一天一天的遭塌起來,一年半載,少不得身登淸凈。打定了主意,被也不葢,衣也不添,竟是合眼裝𪾶。紫鵑和雪雁來伺候幾次,不見動靜,又不好呌喚。晚飯都不吃。㸃燈已後,紫鵑掀開帳子,見已睡著了,被窩都蹬在脚後。怕他着了凉,輕輕兒拿來蓋上。黛玉也不動,单待他出去,仍然褪下。那紫鵑只管問雪雁:「今兒的話到底是眞的是假的?」雪雁道:「怎麽不真。」紫鵑道:「侍書怎麼知道的?」雪雁道:「是小紅那裡𦗟来的。」紫鵑道:「頭裡偺們說話,只怕姑娘聼見了,你看剛纔的神情,大有原故。今日以後,偺們倒别提這件事了。」說着,兩個人也𭣣拾要𪾶。紫鵑進来看時,只見黛玉被窩又蹬下来,復又給他輕輕蓋上。一宿晚景不提。
Or Daiyu avait le cœur plein de soucis et avait surpris la conversation de Zijuan et Xueyan. Sans avoir tout compris clairement, elle en avait entendu les sept ou huit dixièmes et se sentait comme jetée en pleine mer. Retournant en tous sens le passé et l’avenir, elle vit même s’accomplir le présage de son rêve récent ; mille chagrins et dix mille regrets vinrent s’amonceler dans son cœur. Tout bien considéré, mieux valait mourir au plus tôt afin de ne pas assister de ses propres yeux à quelque événement imprévu qui la couvrirait de ridicule.
Elle songea encore au malheur d’avoir perdu père et mère. Désormais, elle maltraiterait chaque jour davantage son corps ; au bout de six mois ou d’un an, elle finirait nécessairement par atteindre le séjour de pureté. Sa résolution prise, elle ne tira plus la couverture sur elle et n’ajouta aucun vêtement, mais ferma les yeux en feignant de dormir. Zijuan et Xueyan vinrent plusieurs fois la servir ; ne la voyant pas bouger, elles n’osèrent l’appeler. Elle ne prit pas même son dîner.
Après qu’on eut allumé les lampes, Zijuan écarta les rideaux et la vit apparemment endormie, la couverture tout entière repoussée au pied du lit. Craignant qu’elle ne prît froid, elle la ramena doucement sur elle. Daiyu ne bougea pas, mais attendit seulement que Zijuan fût sortie pour la repousser de nouveau.
Zijuan ne cessait de demander à Xueyan : « Ce que tu as raconté aujourd’hui est-il vrai ou faux ? » Xueyan répondait : « Comment cela ne serait-il pas vrai ? » Zijuan demanda : « Comment Shishu l’a-t-elle appris ? » Xueyan répondit : « Elle le tient de Xiaohong. » Zijuan dit : « Tout à l’heure, quand nous parlions, je crains que Demoiselle ne nous ait entendues. Son air de ce soir a certainement une cause. À partir d’aujourd’hui, ne reparlons plus de cette affaire. »
Puis elles rangèrent leurs affaires pour se coucher. Lorsque Zijuan revint voir Daiyu, elle trouva de nouveau la couverture repoussée et la remit doucement sur elle. Rien d’autre ne sera dit de cette nuit.
次日,黛玉淸早起來,也不呌人,獨自一個呆呆的坐着。紫鵑醒來,看見黛玉已起,便驚問道:「姑娘怎麽這様早?」黛玉道:「可不是,𪾶得早,所以醒得早。」紫鵑連忙起來,呌醒雪雁,伺候梳洗。那黛玉對着鏡子,只管獃獃的自看。看了一囬,那淚珠兒㫁斷連連,早已濕透了羅帕。正是:
Le lendemain, Daiyu se leva de grand matin sans appeler personne et resta seule assise, le regard vide. À son réveil, Zijuan la vit déjà debout et demanda avec surprise : « Comment se fait-il que Demoiselle soit levée si tôt ? » Daiyu répondit : « C’est bien simple : je me suis couchée tôt, alors je me suis réveillée tôt. » Zijuan se leva précipitamment, réveilla Xueyan, et toutes deux l’aidèrent à se coiffer et à faire sa toilette.
Devant le miroir, Daiyu ne cessait de contempler fixement son propre visage. Au bout d’un moment, ses larmes se mirent à couler sans interruption et avaient bientôt trempé son mouchoir de gaze. C’était bien :
瘦影正臨春水照,卿須憐我我憐卿。
La silhouette amaigrie se mire dans les eaux printanières : « Tu dois me plaindre, puisque moi-même je te plains. »
紫鵑在傍也不敢勸,只怕倒把閒話勾引舊恨來。遲了好一㑹,黛玉纔隨便梳洗了,那眼中淚漬終是不乾。又自坐了一㑹,呌紫鵑道:「你把藏香㸃上。」紫鵑道:「姑娘,你睡也没𪾶得幾時,如何㸃香?不是要寫經?」黛玉㸃㸃頭兒。紫鵑道:「姑娘今日醒得太早,這會子又寫經,只怕太勞神了罷。」黛玉道:「不怕,早完了早好。况且我也并不是爲經,倒借着寫字解解悶兒。以後你們見了我的字蹟,就筭見了我的面兒了。」說着,那涙直流下來。紫紫聼了這話,不但不能再勸,連自己也掌不住滴下淚來。
Zijuan, à ses côtés, n’osait lui adresser aucune consolation, de peur que des paroles en l’air ne réveillassent d’anciennes douleurs. Longtemps après, Daiyu acheva négligemment sa toilette, mais les traces de larmes ne séchaient toujours pas dans ses yeux. Elle resta encore assise un moment, puis dit à Zijuan : « Allume l’encens tibétain. » Zijuan demanda : « Demoiselle, tu n’as presque pas dormi ; pourquoi allumer de l’encens ? Veux-tu encore copier le texte canonique ? » Daiyu hocha la tête.
Zijuan dit : « Demoiselle s’est réveillée beaucoup trop tôt et veut déjà se remettre à copier. J’ai peur que cela ne fatigue trop ton esprit. » Daiyu répondit : « Ce n’est rien. Plus tôt ce sera achevé, mieux cela vaudra. D’ailleurs, ce n’est pas vraiment pour le texte canonique : je cherche seulement à dissiper mon ennui en écrivant. Plus tard, lorsque vous verrez mon écriture, ce sera comme si vous voyiez mon visage. » En disant cela, ses larmes coulèrent à flots. À ces paroles, Zijuan fut non seulement incapable de la détourner de son projet, mais ne put elle-même retenir ses larmes.
原來黛玉立定主意,自此已後,有意遭蹋身子,茶飯無心,每日漸减下來。寳玉下學時,也常抽空問候,只是黛玉雖有萬千言語,自知年紀已大,又不便似小時可以柔情挑逗,所以滿腔心事,只是說不出來。寶玉欲將實言安慰,又恐黛玉生嗔,反添病症。兩個人見了面,只得用浮言勸慰,真真是親極反踈了。那黛玉雖有賈母王夫人等憐恤,不過請醫調治,只說黛玉常病,那裡知他的心病;紫鵑等雖知其意,也不敢說。從此一天一天的减,到半月之後,腸胃日簿,一日果然粥都不能吃了。黛玉日間聼見的話,都似寳玉娶親的話,看見怡紅院中的人,無論上下,也像寳玉娶親的光景。薛姨媽來看,黛玉不見寳釵,越發起疑心,索性不要人來看望,也不肯吃藥,只要速死。睡夢之中,常聼見有人呌寳二奶奶的,一片疑心,竟成蛇影。一日,竟是絶粒,粥也不喝,懨懨一息,埀斃殆盡。未知黛玉性命如何,且看下囘分解。
Daiyu avait donc arrêté sa résolution : désormais, elle maltraiterait volontairement son corps. Elle se désintéressa du thé et de la nourriture, diminuant chaque jour ses repas. Quand Baoyu sortait de l’école, il trouvait souvent un moment pour venir prendre de ses nouvelles. Mais Daiyu avait beau avoir mille et dix mille choses à lui dire, elle savait qu’elle avait grandi et ne pouvait plus, comme dans leur enfance, le sonder avec de tendres avances ; aussi gardait-elle tous ses soucis dans son cœur, sans pouvoir les exprimer. Baoyu aurait voulu lui dire la vérité pour la rassurer, mais craignait de l’irriter et d’aggraver sa maladie. Lorsqu’ils se voyaient, ils ne pouvaient échanger que des propos superficiels de consolation : à force d’être intimes, ils en étaient véritablement devenus distants.
L’aïeule Jia, Madame Wang et les autres avaient beau entourer Daiyu de sollicitude, elles ne faisaient que mander des médecins et lui prescrire des traitements. Elles pensaient qu’elle souffrait de sa maladie habituelle : comment auraient-elles connu le mal de son cœur ? Zijuan et les autres, quoique devinant ses pensées, n’osaient rien dire.
Daiyu dépérit ainsi de jour en jour. Au bout d’une quinzaine, son estomac et ses intestins étaient si affaiblis qu’un jour elle ne put même plus avaler de bouillie. Tout ce qu’elle entendait pendant la journée lui paraissait se rapporter au mariage de Baoyu ; dès qu’elle voyait quelqu’un de la cour du Bonheur rouge, quel que fût son rang, elle croyait discerner les préparatifs de ce mariage. Quand la tante Xue vint la voir sans être accompagnée de Baochai, ses soupçons redoublèrent. Elle finit par refuser toutes les visites et tous les remèdes, ne désirant plus qu’une mort rapide.
Dans son sommeil, elle entendait souvent des gens appeler : « Seconde maîtresse Bao ! » Ses soupçons prirent ainsi la forme du serpent aperçu dans la coupe. Un jour, elle refusa absolument toute nourriture, jusqu’à la bouillie. Épuisée, n’ayant plus qu’un souffle, elle se trouva presque à l’article de la mort. Pour savoir ce qu’il advint de Daiyu, il faudra lire la suite au prochain chapitre.
Notes
賈 : le patronyme Jia est homophone de 假, « faux » ; le calembour s’applique notamment à Jia Zheng et Jia Zhen.
顰卿 : « la Demoiselle Froncée » est un surnom poétique de Daiyu, évoquant ses sourcils souvent contractés par la tristesse.
杯弓蛇影 : l’expression vient de l’histoire d’un homme qui prend le reflet d’un arc dans sa coupe pour un serpent et tombe malade de frayeur ; elle désigne un mal né de soupçons sans fondement.
雀金裘 : ce précieux manteau au fil d’or de paon avait été réparé par Qingwen ; sa vue fait ressurgir chez Baoyu le souvenir de la servante morte.
懷夢草 : allusion au poète Xie Lingyun, qui rêva de son cousin Xie Huilian avant de trouver le célèbre vers « Dans l’étang pousse l’herbe du printemps » ; l’herbe rêvée symbolise l’inspiration et le souvenir du disparu.
青女、素娥 : la Fille d’Azur personnifie le givre ; la Blanche Déesse désigne Chang’e, déesse de la lune. Les deux vers cités sont de Li Shangyin.
李龍眠 : nom d’artiste de Li Gonglin, peintre des Song réputé pour son dessin à l’encre en traits fins, sans couleurs.
龍池、雁足 : « étang du dragon » et « pieds d’oie » sont des noms traditionnels de parties du qin ; les autres termes de la description évoquent sa forme, son bois et ses craquelures.