Le Rêve dans le pavillon rouge
Le Rêve du pavillon rouge, Histoire de la pierre
Cao Xueqin, 1791. Texte chinois du domaine public, d'après Wikisource.
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Chapitre 3 S’en remettant à son beau-frère, Lin Ruhai recommande son précepteur ; accueillant la fille de sa fille, l’aïeule Jia prend en pitié l’orpheline
托内兄如海薦西賔 接外孫賈母惜孤女
S’en remettant à son beau-frère, Lin Ruhai recommande son précepteur
accueillant la fille de sa fille, l’aïeule Jia prend en pitié l’orpheline
𨚫說雨村忙囘頭看時,不是别人,乃是當日同僚一案叅革的張如圭。他係此地人,革後家居,今打聼得都中奏准起復舊員之信,他便四下裡𡬶情找門路,忽遇見雨村,故忙道喜。二人見了禮,張如圭便將此信告知雨村,雨村歡喜,忙忙叙了兩句,各自别去囘家。冷子興𦗟得此言,便忙献計,令雨村央求林如海,轉向都中去央煩賈政。
Or, lorsque Jia Yucun se retourna précipitamment, il vit que ce n’était autre que Zhang Rugui, un ancien collègue destitué avec lui dans la même affaire. Originaire de l’endroit, Zhang Rugui y était retourné vivre après sa révocation. Ayant appris que la Cour avait approuvé la réintégration d’anciens fonctionnaires, il cherchait partout des appuis et des relations. Rencontrant soudain Jia Yucun, il s’empressa donc de le féliciter. Après les salutations d’usage, il lui annonça la nouvelle. Ravi, Jia Yucun échangea quelques mots avec lui, puis chacun rentra chez soi. Quand Leng Zixing eut entendu cela, il s’empressa de conseiller à Jia Yucun de solliciter Lin Ruhai, afin que celui-ci intervînt à la capitale auprès de Jia Zheng.
雨村領其意而别。囘至館中,忙𡬶邸報看眞確了。次日,面謀之如海。如海道:「天緣凑巧,因賤荆去世,都中家岳母念及小女無人依傍,前已遣了男女船隻來接,因小女未曾大痊,故尙未行,此刻正思送女進京。因向𫎇教訓之恩,未經酬報,遇此機會,豈有不盡心圖報之理,弟已預籌之,修下荐書一封,托内兄務爲周全,方可稍盡弟之鄙誠。卽有所費,弟于内家信中註明,不勞吾兄多慮。」雨村一面打恭,謝不釋口,一面又問:「不知令親大人現居何職?只怕晚生草率,不敢進謁。」如海笑道:「若論舍親,與尊兄猶係一家,乃榮公之孫:大内兄現襲一等將軍之職,名赦,字恩候。二内兄名政,字存周,現任工部員外郎,其爲人謙恭厚道,大有祖父遺風,非膏粱輕薄之流,故弟致書煩托。否則不但有汚尊兄淸操,卽弟亦不屑爲矣。」雨村𦗟了,心下方信了昨日子興之言,于是又謝了林如海。如海又說:「擇了出月初二日小女入都,吾兄卽同路而徃,豈不兩便?」雨村唯唯𦗟命,心中十分得意。如海遂打㸃禮物並餞行之事,雨村一一領了。
Jia Yucun comprit son idée et prit congé. De retour à son école, il chercha aussitôt la gazette officielle et s’assura que la nouvelle était exacte. Le lendemain, il alla en parler personnellement à Lin Ruhai.
Lin Ruhai lui dit : « Le Ciel arrange les choses à merveille. Depuis la mort de ma pauvre épouse, sa mère, qui vit à la capitale, songe que ma petite fille n’a personne sur qui s’appuyer. Elle avait déjà envoyé des serviteurs et des bateaux pour venir la chercher ; mais, comme l’enfant n’était pas encore tout à fait remise, elle n’est pas partie. Or je pensais justement à l’envoyer à la capitale. Je n’ai encore pu reconnaître la bonté avec laquelle vous l’avez instruite : puisque l’occasion se présente, comment ne mettrais-je pas tout mon zèle à vous rendre service ? J’ai déjà pris mes dispositions et rédigé pour vous une lettre de recommandation, en priant mon beau-frère de veiller pleinement à votre affaire ; je pourrai ainsi vous témoigner un peu de ma modeste gratitude. S’il y a des dépenses à faire, je les ai mentionnées dans ma lettre à la famille de mon épouse : ne vous en inquiétez pas. »
Tout en multipliant les révérences et les remerciements, Jia Yucun demanda : « Puis-je savoir quelles fonctions exerce actuellement votre honorable parent ? Je crains que mon manque de façons ne me permette pas d’oser me présenter devant lui. »
Lin Ruhai répondit en souriant : « À vrai dire, mes parents et vous êtes presque de la même famille, puisqu’ils descendent du duc Rong. Mon beau-frère aîné, Jia She, nom social Enhou, porte aujourd’hui le titre héréditaire de général de première classe. Mon second beau-frère, Jia Zheng, nom social Cunzhou, est sous-directeur au ministère des Travaux. C’est un homme humble, courtois et généreux, qui a largement conservé les vertus de son aïeul ; il n’appartient pas à cette jeunesse frivole élevée dans le luxe. Voilà pourquoi je lui écris pour lui confier votre affaire. Autrement, non seulement je risquerais de ternir votre pure réputation, mais je dédaignerais moi-même de m’en mêler. »
À ces mots, Jia Yucun fut enfin convaincu de ce que Leng Zixing lui avait dit la veille et remercia encore Lin Ruhai. Celui-ci ajouta : « J’ai choisi le deuxième jour du mois prochain pour le départ de ma fille. Si vous faites route avec elle jusqu’à la capitale, l’arrangement ne sera-t-il pas commode pour tous deux ? » Jia Yucun acquiesça respectueusement, enchanté au fond de lui-même. Lin Ruhai prépara donc les présents et tout ce qui concernait le voyage et le banquet d’adieu ; Jia Yucun accepta le tout.
那女學生原不忍棄父而去,無奈他外祖母必欲其往,且兼如海說:「汝父年已半百,再無續室之意,且汝多病,年又極小,上無親母教養,下無姊妹扶持,今去依傍外祖母及舅氏姊妹,正好减我内顧之憂,如何不去?」黛玉聽了,方洒淚拜别,隨了奶娘及榮府中幾個老婦登舟而去。兩村另有一隻船,帶兩個小童,依附黛玉而行。
La jeune élève ne pouvait se résoudre à quitter son père. Mais son aïeule maternelle exigeait sa venue, et Lin Ruhai lui dit encore : « Ton père a déjà cinquante ans et n’a nullement l’intention de reprendre femme. Toi-même, tu es maladive et encore toute jeune ; tu n’as plus de mère pour t’élever, ni de sœur pour te soutenir. En allant vivre auprès de ton aïeule, de tes oncles maternels et de tes cousines, tu me délivreras justement de mes soucis domestiques. Pourquoi ne partirais-tu pas ? » Alors seulement, Lin Daiyu prit congé de lui en versant des larmes, puis monta à bord avec sa nourrice et plusieurs vieilles servantes du palais Rongguo. Jia Yucun avait un autre bateau ; accompagné de deux jeunes serviteurs, il suivit celui de Lin Daiyu.
一日到了京都,雨村先整了衣冠,帶了小童,拿了「宗姪」的名帖,至榮府門上投了。彼時賈政已看了妹丈之書,卽忙請入相會,見雨村像貌魁偉,言談不俗,且這賈政最喜的是讀書人,禮賢下士,拯溺救危,大有祖風。况又係妹丈致意,因此優待雨村,更又不同,便極力帮𦔳,題奏之日,謀了一箇復職,不上二月,便選了金陵應天府,辭了賈政,擇日到任去了,不在話下。
Ils atteignirent un jour la capitale. Jia Yucun commença par ajuster sa tenue officielle ; puis, emmenant un jeune serviteur et muni d’une carte de visite où il se disait « neveu du même clan », il se présenta à la porte du palais Rongguo. Jia Zheng avait déjà lu la lettre de son beau-frère et le fit aussitôt entrer. Il vit un homme de haute stature et de prestance imposante, dont la conversation ne manquait pas de distinction. Or Jia Zheng aimait par-dessus tout les lettrés : il honorait les hommes de mérite, s’abaissait devant les gens de talent et secourait ceux qui se trouvaient en péril, perpétuant ainsi les vertus de ses ancêtres. Comme Jia Yucun lui était en outre recommandé par son beau-frère, il le traita avec une faveur toute particulière et mit tout en œuvre pour l’aider. Le jour où l’affaire fut soumise au trône, il lui obtint une réintégration ; moins de deux mois plus tard, Jia Yucun était nommé à la préfecture de Yingtian, à Jinling. Il prit congé de Jia Zheng et partit, au jour choisi, prendre possession de son poste. Nous n’en dirons pas davantage pour le moment.
且說黛玉自那日棄舟登岸時,便有榮府打發轎子並拉行李車輛伺候。這林黛玉嘗𦗟得母親說,他外祖母家與别家不同,他近日所見的這幾箇三等的僕婦,穿吃用度,已是不凡,何况今至其家,多要歩歩留心,時時在意,不要多說一句話,不可多行一歩路,恐被人耻笑了去。自上了轎,進了城,從紗𥦗中瞧了一瞧,其街市之繁華,人烟之阜盛,自與别處不同。又行了半日,忽見街北蹲着兩個大石獅子,三間獸頭大門,門前列坐着十來個華冠麗服之人。正門不開,只東西兩角門有人出入。正門之上有一匾,匾上大書「勅造寧國府」五箇大字。黛玉想道:「這是外祖的長房了。」又往西不遠,照樣也是三間大門,方是「榮國府」,却不進正門,只由西角門而進。轎子抬着走了一箭之遠,將轉灣時,便歇了轎,後面的婆子也都下來了,另換了四箇衣㡌周全的十七八歲的小厮上來抬着轎子,衆婆子歩下跟隨,至一垂花門前落下,衆小厮又退了出去,衆婆子上前打起轎簾,扶黛玉下了轎。
Revenons à Lin Daiyu. Le jour où elle quitta son bateau pour débarquer, le palais Rongguo avait envoyé à son intention une chaise à porteurs et des voitures pour ses bagages. Elle avait souvent entendu sa mère dire que la maison de son aïeule ne ressemblait à aucune autre. Or les quelques servantes de troisième rang qu’elle voyait depuis peu avaient déjà une tenue, une nourriture et un train de vie peu ordinaires : à plus forte raison devait-il en être ainsi chez leurs maîtres. Elle se promit donc de prendre garde à chaque pas, de se tenir constamment sur ses gardes, de ne pas prononcer une parole superflue ni faire un geste inconsidéré, de peur de prêter à rire.
Une fois dans la chaise, elle entra dans la ville et regarda par la fenêtre de gaze. La prospérité des rues et l’abondance de la population différaient en effet de tout ce qu’elle avait vu ailleurs. Après une bonne demi-journée de trajet, elle aperçut soudain, du côté nord de la rue, deux grands lions de pierre accroupis devant un vaste portail à trois travées, orné de têtes de fauves. Une dizaine d’hommes, coiffés de riches bonnets et vêtus avec magnificence, se tenaient assis en rang devant la porte. Le portail principal restait fermé ; on n’entrait et ne sortait que par les deux portes latérales, à l’est et à l’ouest. Au-dessus du portail, une plaque portait cinq grands caractères : « Palais Ningguo, édifié sur ordre impérial ». Lin Daiyu se dit : « Voilà donc la branche aînée de la famille de mon aïeul. »
Un peu plus loin vers l’ouest se dressait un autre portail à trois travées, exactement semblable : c’était enfin le palais Rongguo. Pourtant, elle n’entra pas par la grande porte, mais par la porte latérale de l’ouest. La chaise parcourut environ la portée d’une flèche et s’arrêta au moment de tourner. Les vieilles servantes qui suivaient mirent pied à terre. Quatre jeunes valets de dix-sept ou dix-huit ans, impeccablement vêtus et coiffés, vinrent remplacer les porteurs. Les femmes suivirent à pied. Devant une porte à auvent fleuri, la chaise fut déposée ; les valets se retirèrent, tandis que les servantes soulevaient le rideau et aidaient Lin Daiyu à descendre.
林黛玉扶着婆子手進了垂花門,兩邊是超手遊廊,正中是穿堂,當地放着一箇紫檀架子大理石屏風。轉過屏風,小小三間廳房,廳後便是正房大院。正面五間上房,皆是雕梁畫棟,兩邊穿山遊廊廂房,掛着各色鸚鵡畫眉等雀鳥。台階上坐着幾箇穿紅着緑的丫頭,一見他們來了,都笑迎上來,說道:「剛纔老太太還念呢,可巧就來了。」于是三四人争着打簾子,一面𦗟得人說:「林姑娘來了!」
Appuyée au bras d’une servante, Lin Daiyu franchit la porte à auvent fleuri. De chaque côté couraient des galeries couvertes qui revenaient en équerre ; au centre se trouvait un vestibule traversant, où se dressait un grand écran de marbre monté sur un cadre de santal pourpre. Derrière cet écran s’ouvrait une petite salle de trois travées, puis la vaste cour du bâtiment principal. Celui-ci comptait cinq travées, toutes ornées de poutres sculptées et de solives peintes. Des galeries latérales reliaient les ailes ; on y avait suspendu des cages renfermant perroquets, grives et autres oiseaux de toutes sortes.
Plusieurs servantes vêtues de rouge et de vert étaient assises sur les marches. À leur vue, elles se levèrent toutes avec le sourire : « À l’instant encore, l’aïeule parlait de vous ; quelle heureuse coïncidence que vous arriviez justement ! » Trois ou quatre d’entre elles se disputèrent l’honneur de relever la portière, tandis qu’une voix annonçait à l’intérieur : « Mademoiselle Lin est arrivée ! »
黛玉方進房,只見兩個人扶着一位鬂髮如銀的老母迎上來,黛玉知是外祖母了,正欲下拜,早被外祖母抱住,摟入懷中,「心肝兒肉」呌着大哭起來。當下侍立之人,無不下涙,黛玉也哭箇不休。衆人慢慢解勸住了,黛玉方拜見了外祖母。當下賈母一一指與黛玉:「這是你大舅母,這是二𠢎母,這是你先珠大哥的媳婦珠大嫂。」黛玉一一拜見了。賈母又請姑娘們來:「今日遠客初來,可以不必上學去。」衆人答應了一聲,便去了兩個。
À peine Lin Daiyu fut-elle entrée qu’elle vit une vieille dame aux cheveux d’argent, soutenue par deux personnes, venir à sa rencontre. Comprenant que c’était son aïeule maternelle, elle allait s’agenouiller, mais déjà l’aïeule Jia l’avait prise dans ses bras et serrée contre son cœur. En l’appelant « mon cœur, ma chair », elle éclata en sanglots. Toutes les personnes présentes versèrent des larmes, et Lin Daiyu pleura sans pouvoir s’arrêter. Après de longues consolations, elles finirent peu à peu par se calmer ; Lin Daiyu put alors saluer son aïeule selon les rites.
L’aïeule Jia lui désigna tour à tour les personnes présentes : « Voici la femme de ton oncle maternel aîné ; voici la femme de ton second oncle ; et voici Li Wan, la veuve de ton défunt cousin aîné Jia Zhu. » Lin Daiyu les salua l’une après l’autre. L’aïeule Jia ordonna ensuite qu’on fît venir les demoiselles : « Puisqu’une visiteuse venue de loin arrive aujourd’hui, elles peuvent se dispenser d’aller en classe. » Les servantes répondirent et deux d’entre elles sortirent.
不一時,只見三個奶媽並五六個丫鬟擁着三位姑娘來了:第一個肌膚微豐,身材合中,腮凝新荔,鼻膩鵝𮌖,温柔沉黙,觀之可親。第二個削肩細腰,長挑身材,鴨蛋臉兒,俊眼修眉,顧盼神飛,文彩精華,見之忘俗。第三個身量未足,形容尙小。其釵𤨔裙袄,三人皆是一樣的粧束。黛玉忙起身𨒖上來見禮,互相厮認。歸了坐位,丫環送上茶來。不過叙些黛玉之母,如何得病,如何請醫服藥,如何送死發喪。不免賈母又傷感起來,因說:「我這些女兒,所疼者獨有你母,今一旦先我而逝,不得見一面,教我怎不傷心!」說著携了黛玉的手又哭起來,家人忙相勸慰,方略畧止住。
Peu après, trois nourrices et cinq ou six servantes entrèrent, entourant les trois demoiselles. La première avait les chairs légèrement pleines et une taille moyenne ; ses joues semblaient faites de la pulpe fraîche du litchi, son nez était lisse et délicat comme de la graisse d’oie. Douce et réservée, elle inspirait l’affection au premier regard. La deuxième avait les épaules fines, la taille mince et la silhouette élancée ; son visage avait l’ovale d’un œuf de cane, ses yeux étaient vifs, ses sourcils longs. Son regard rayonnait d’intelligence ; tant d’éclat et de distinction faisaient oublier toute vulgarité. La troisième n’avait pas encore achevé de grandir et gardait une apparence enfantine. Toutes trois portaient les mêmes épingles, bracelets, jupes et vestes.
Lin Daiyu se leva précipitamment, alla à leur rencontre et échangea avec elles les salutations ; chacune fut présentée aux autres. Lorsqu’elles eurent repris place, les servantes apportèrent le thé. On parla de la mère de Lin Daiyu : de la façon dont elle était tombée malade, des médecins appelés, des remèdes administrés, enfin de sa mort et de ses funérailles. L’aïeule Jia ne put s’empêcher de s’affliger de nouveau. « De toutes mes filles, dit-elle, ta mère était celle que je chérissais le plus. Et voilà qu’elle est morte avant moi sans que j’aie pu la revoir une dernière fois : comment ne serais-je pas brisée de douleur ? » Elle reprit la main de Lin Daiyu et se remit à pleurer. Les membres de la famille s’empressèrent de la consoler, et elle finit par se calmer quelque peu.
衆人見黛玉年貌雖小,其舉止言談不俗,身体面龐雖弱不勝衣,𨚫有一叚風流態度,便知他有不足之症,因問:「常服何藥?如何不治好了?」黛玉道:「我自來如此,從會吃飯時便吃藥,到如今了,經過多少名醫,總未見效。那一年我纔三歲,記得來了一個癩頭和尙,說要化我去出家,我父母固是不從。他又說:『旣捨不得他,但只怕他的病一生也不能好的。若要好時,除非從此以後總不許見哭聲,除父母之外,凡有外親,一槩不見,方可平安了此一生。』這和尙瘋瘋癲癲說了這些不經之談,也没人理他。如今還是吃人參養榮丸。」賈母道:「這正好,我這裡正配丸藥呢,呌他們多配一料就是了。」
Tous remarquaient que, malgré son jeune âge, les manières et les paroles de Lin Daiyu n’avaient rien de commun. Son corps et son visage paraissaient si frêles qu’elle semblait ne pouvoir porter ses vêtements ; pourtant, elle avait une grâce pleine de charme. Comprenant qu’elle souffrait d’une faiblesse congénitale, on lui demanda : « Quel remède prenez-vous habituellement ? Comment se fait-il que vous ne soyez pas guérie ? »
Lin Daiyu répondit : « J’ai toujours été ainsi. Je prends des remèdes depuis que j’ai su manger. J’ai consulté je ne sais combien de médecins célèbres, mais jusqu’à présent aucun traitement n’a produit d’effet. L’année de mes trois ans, je m’en souviens, un bonze teigneux est venu demander à m’emmener pour me faire entrer en religion. Naturellement, mes parents refusèrent. Il ajouta alors : “Puisque vous ne pouvez vous résoudre à vous séparer d’elle, je crains seulement que sa maladie ne guérisse jamais de toute sa vie. Pour qu’elle guérisse, il faudrait désormais ne jamais lui laisser entendre de pleurs et, hormis ses père et mère, ne lui faire voir aucun parent du dehors. Alors seulement elle pourrait traverser paisiblement son existence.” Ce bonze à moitié fou débita ces absurdités sans que personne y prête attention. À présent, je prends toujours les Pilules de ginseng qui nourrissent la gloire vitale. »
L’aïeule Jia dit : « Cela tombe à merveille : nous faisons justement préparer des pilules. Il suffira d’en commander une dose supplémentaire. »
一語未休,只聽後院中有笑語聲,說:「我來遲了,不曾迎接遠客!」黛玉思忖道:「這些人個個皆歛聲屏氣如此,這來者是誰,這様放誕無禮?」心下想時,只見一羣媳婦了鬟擁着一個麗人,從後房進來。這個人打扮與姑娘們不同,彩繡輝煌,恍若神𡚱仙子:頭上戴着金絲八寶攢珠髻,綰着朝陽五鳯掛珠釵,項上戴着赤金盤螭纓絡圈,身上穿着縷金百蠂穿花大紅雲縀窄褃袄,外罩五彩刻絲石靑銀鼠褂,下着翡翠撒花洋縐裙。一雙丹鳯三角眼,兩灣柳葉掉稍眉,身量苗條,體格風騷,粉面含春威不露,丹唇未啟笑先聞。
Elle n’avait pas fini de parler qu’un rire et une voix retentirent dans la cour arrière : « Me voilà bien en retard ! Je n’ai pu venir accueillir notre visiteuse de loin ! » Lin Daiyu se demanda : « Ici, chacun retient sa voix et jusqu’à son souffle ; qui donc arrive avec une telle désinvolture et si peu de façons ? »
Tandis qu’elle y songeait, une troupe de femmes mariées et de servantes entra par les appartements du fond, entourant une belle jeune femme. Sa parure différait de celle des demoiselles : éclatante de brocarts multicolores, elle ressemblait à une divine concubine ou à une fée. Sur la tête, elle portait un chignon de fil d’or aux huit joyaux sertis de perles, et une épingle figurant cinq phénix tournés vers le soleil, avec des perles pendantes. Autour de son cou était passé un collier de vermeil à dragons lovés, garni de pendeloques. Elle avait une veste ajustée de satin nuageux rouge vif, brochée d’or de cent papillons voletant parmi les fleurs ; par-dessus, un surtout bleu sombre en tapisserie de soie aux cinq couleurs, doublé de fourrure de petit-gris argenté ; en bas, une jupe de crêpe étranger couleur de jade, semée de fleurs. Ses yeux triangulaires étaient ceux d’un phénix rouge ; ses deux sourcils, pareils à des feuilles de saule, se relevaient aux extrémités. Sa taille était fine, sa personne séduisante. Sur son visage poudré, la douceur printanière dissimulait une autorité naturelle ; avant même que ses lèvres vermillon s’ouvrissent, on entendait déjà son rire.
黛玉連忙起身接見,賈母笑道:「你不認得他,他是我們這裡有名的一個潑辣貨,南京所謂『辣子』,你只呌他『鳯辣子』就是了。」黛玉正不知以何稱呼,衆姊妹都忙告訴黛玉道:「這是璉嫂子。」黛玉雖不曾識面,𦗟見他母親說過,大舅賈赦之子賈璉,娶的就是二舅母王氏之内姪女。自㓜假充男兒教養的,學名呌做王熙鳯。黛玉忙陪笑見禮,以「嫂」呼之。這熙鳯擕着黛玉的手,上下細細打量了一囘,便仍送至賈母身邊坐下,因笑道:「天下眞有這樣標緻人物,我今日纔𮅕見了!况且這通身的氣𣲖,竟不像老祖宗的外孫女兒,竟是個嫡親的孫女,怨不得老祖宗天天口頭心頭一刻不忘。只可憐我這妹妹這樣命苦,怎麽姑媽偏就去世了!」說着便用帕拭淚,賈母笑道:「我纔好了,你倒來招我。你妹妹遠路纔來,身子又弱,也纔勸住了,快休再題前話。」這熙鳯𦗟了,忙轉悲爲喜道:「正是呢!我一見了妹妹,一心都在他身上,又是喜歡,又是傷心,竟忘記了老祖宗,該打,該打!」又忙擕黛玉之手問:「妹妹幾歲了?可也上過學?現吃什麽藥?在這裡不要想家,要什麼吃的、什麼頑的,只𬋩告訴我。丫頭老婆們不好,也只管告訴我。」一面又問婆子們:「林姑娘的行李東西可搬進來了?帶了幾個人來?你們趕早打掃兩間下房讓他們去歇歇。」
Lin Daiyu se leva précipitamment pour la recevoir. L’aïeule Jia dit en riant : « Tu ne la connais pas. C’est notre fameuse tornade, ce qu’à Nankin on appelle un “piment”. Tu n’as qu’à l’appeler “Phénix-Piment”. » Lin Daiyu ne savait encore quel titre lui donner lorsque ses cousines lui soufflèrent : « C’est la femme de Jia Lian. »
Lin Daiyu ne l’avait jamais vue, mais sa mère lui avait parlé de Jia Lian, fils de son oncle maternel aîné Jia She, qui avait épousé la nièce de Madame Wang, femme de son second oncle. Élevée depuis l’enfance comme si elle avait été un garçon, elle avait reçu à l’école le nom de Wang Xifeng. Lin Daiyu lui sourit donc, la salua et l’appela « belle-sœur ».
Wang Xifeng lui prit la main, l’examina longuement de la tête aux pieds, puis la ramena s’asseoir auprès de l’aïeule Jia. Elle dit en riant : « Ainsi, il existe vraiment sous le ciel une personne aussi ravissante ! C’est seulement aujourd’hui que je l’aurai vue. Et toute son allure ! On ne dirait nullement la petite-fille par une fille de notre Vieille Aïeule, mais bien sa propre petite-fille par un fils. Rien d’étonnant si notre Vieille Aïeule ne cesse un instant de penser à elle et de parler d’elle. Hélas, ma pauvre petite sœur a eu un destin si cruel ! Pourquoi fallait-il que notre tante mourût ? » Là-dessus, elle essuya ses larmes avec son mouchoir.
L’aïeule Jia dit en riant : « Je venais juste de me calmer, et voilà que tu recommences. Ta petite sœur arrive d’un long voyage ; elle est faible et nous avons eu du mal à apaiser ses pleurs. Ne reparle donc plus de cela. » Wang Xifeng passa aussitôt du chagrin à la gaieté : « C’est vrai ! Dès que j’ai vu ma petite sœur, je n’ai plus pensé qu’à elle : j’étais à la fois heureuse et triste, et j’en ai oublié notre Vieille Aïeule. Je mérite des coups, je mérite des coups ! »
Elle reprit la main de Lin Daiyu et lui demanda : « Quel âge as-tu ? As-tu étudié ? Quel remède prends-tu en ce moment ? Ici, ne pense pas trop à ta maison. Si tu veux quelque chose à manger ou de quoi t’amuser, viens seulement me le dire. Et si les servantes ou les vieilles femmes te servent mal, dis-le-moi également. » Puis elle interrogea les servantes : « A-t-on rentré les bagages et les affaires de Mademoiselle Lin ? Combien de personnes a-t-elle amenées ? Dépêchez-vous de nettoyer deux chambres pour qu’elles puissent se reposer. »
說話時,已擺了茶菓上來,熙鳯親爲捧茶捧菓。又見二舅母問他:「月錢放完了不曾?」熙鳯道:「月錢也放完了。剛纔帶了人到後樓上找縀子,找了半日,也没見昨日太太說的那樣,想是太太記錯了。」王夫人道:「有没有,什麼要𦂳。」因又說道:「該隨手拿出兩個來給你這妹妹裁衣裳的,等晚上想着再呌人去拿罷。」熙鳯道:「倒是我先料着了,知道妹妹這兩日到的,我已預備下了。等太太囘去過了目,好送來。」王夫人一笑,㸃頭不語。
Pendant qu’elle parlait, on avait servi du thé et des fruits, que Wang Xifeng présenta elle-même. Madame Wang lui demanda : « Les allocations mensuelles ont-elles toutes été distribuées ? »
— Oui. Tout à l’heure, j’ai emmené du monde chercher des satins à l’étage du fond. Nous avons eu beau chercher longtemps, nous n’avons rien trouvé qui ressemble à ce que Madame décrivait hier. Madame aura sans doute fait erreur.
— Qu’il y en ait ou non n’a guère d’importance, répondit Madame Wang. Il aurait pourtant fallu en prendre deux pièces pour faire des vêtements à ta petite sœur. Je tâcherai de m’en souvenir ce soir et enverrai quelqu’un les chercher.
Wang Xifeng répondit : « Je l’avais prévu. Sachant que ma petite sœur arriverait ces jours-ci, j’ai déjà tout préparé. Quand Madame sera rentrée, elle pourra y jeter un coup d’œil ; on les lui enverra ensuite. » Madame Wang sourit, hocha la tête et ne dit rien.
當下茶菓已撤,賈母命兩個老嬤嬤帶了黛玉去見兩個舅𠢎去。維時賈赦之妻邢氏忙起身笑囘道:「我帶了外孫女過去,到底便宜些。」賈母笑道:「正是呢,你也去罷,不必過來了。」那邢夫人答應了,遂帶了黛玉與王夫人作辞,大家送至穿堂。垂花門前早有衆小厮拉過一輛翠幄靑油車來,邢夫人携了黛玉坐上,衆婆娘們放下車簾,方命小厮們抬起,拉至寛處,方駕上馴騾,亦出了西角門往東,過榮府正門,入一黑油大門内,至儀門前,方下車來。邢夫人挽了黛玉的手進入院中,黛玉度其處必是榮府中之花園隔斷過來的。進入三層儀門,果見正房、厢廡、遊廊,悉皆小巧别緻,不似那邊的軒峻壯麗。且院中隨處之樹木山石皆好。及進入正室,早有許多盛粧麗服之姫妾丫鬟迎着。邢夫人讓黛玉坐了,一靣令人到外書房中請賈赦。一時來囘說:「老爺說了:『連日身上不好,見了姑娘彼此傷心,暫且不忍相見。勸姑娘不耍傷懷想家,跟著老太太和𠢎母,是同家裡一樣。姊妹們雖拙,大家一處伴著,亦可以解些煩悶。或有委曲之處,只管說得,不要外道才是。』」黛玉忙站起身來一一𦗟了。再坐一刻,便告辭,邢夫人苦留吃過飯去,黛玉笑囘道:「舅母愛惜賜飯,原不應辭,只是還要過去拜見二舅舅,恐遲去不恭,異日再領,望舅母容諒。」邢夫人道:「這也罷了。」遂命兩個嬤嬤用方纔坐來的車子送了過去。于是黛玉告辭。邢夫人送至儀門前,又嘱咐了衆人幾句,眼看着車去了方囘來。
Lorsque le thé et les fruits eurent été retirés, l’aïeule Jia ordonna à deux vieilles gouvernantes de conduire Lin Daiyu auprès de ses deux oncles maternels. Madame Xing, femme de Jia She, se leva aussitôt et dit en souriant : « J’accompagnerai moi-même votre petite-fille ; ce sera tout de même plus commode. » L’aïeule Jia répondit : « Très bien. Va avec elle et ne te donne pas la peine de revenir. » Madame Xing acquiesça, emmena Lin Daiyu, puis prit congé de Madame Wang. Tous les accompagnèrent jusqu’au vestibule.
Devant la porte à auvent fleuri, des valets avaient déjà amené une voiture couverte d’un dais vert, laquée de bleu. Madame Xing y monta avec Lin Daiyu. Les servantes abaissèrent les rideaux, puis ordonnèrent aux valets de soulever la voiture et de la tirer jusqu’à un espace plus large, où l’on attela des mules dociles. Elle ressortit par la porte latérale de l’ouest, se dirigea vers l’est, passa devant le grand portail du palais Rongguo et entra par une haute porte laquée de noir. On ne descendit qu’à la porte cérémonielle.
Tenant Lin Daiyu par la main, Madame Xing pénétra dans la cour. Lin Daiyu supposa que ces lieux avaient été pris sur le jardin du palais Rongguo et séparés du reste. Après trois portes cérémonielles successives, elle aperçut en effet bâtiments principaux, ailes latérales et galeries couvertes : tout était délicat et ingénieusement disposé, mais sans la hauteur ni la magnificence des appartements de l’aïeule Jia. Les arbres et les rochers disséminés dans la cour étaient tous fort beaux.
Dans la pièce principale, de nombreuses concubines et servantes, richement vêtues et parées, les attendaient déjà. Madame Xing fit asseoir Lin Daiyu et envoya quelqu’un inviter Jia She dans son cabinet extérieur. Au bout d’un moment, le messager revint : « Monsieur a dit : “Depuis plusieurs jours, je ne suis pas bien. Si je voyais la jeune demoiselle, nous ne ferions que nous affliger l’un l’autre ; pour le moment, je ne puis me résoudre à la recevoir. Qu’elle ne s’attriste pas et ne regrette pas sa maison. Auprès de l’aïeule et de sa tante, elle sera comme chez elle. Ses cousines sont peut-être maladroites, mais leur compagnie pourra du moins dissiper quelque peu son ennui. Si elle subit la moindre contrariété, qu’elle en parle sans façon et ne se considère pas comme une étrangère.” » Lin Daiyu se leva aussitôt et écouta respectueusement chacune de ces paroles.
Après être restée encore un moment, elle prit congé. Madame Xing insista vivement pour qu’elle restât dîner. Lin Daiyu répondit avec un sourire : « Puisque ma tante a la bonté de m’offrir le repas, je ne devrais certes pas refuser. Mais je dois encore aller saluer mon second oncle maternel, et une arrivée tardive manquerait au respect. Je profiterai un autre jour de votre bonté ; j’espère que ma tante voudra bien m’excuser. » Madame Xing répondit : « Soit. » Elle ordonna à deux gouvernantes de reconduire Lin Daiyu dans la même voiture. Celle-ci prit donc congé. Madame Xing l’accompagna jusqu’à la porte cérémonielle, donna encore quelques instructions aux servantes et ne rentra qu’après avoir regardé la voiture s’éloigner.
一時黛玉進入榮府,下了車,衆嬤嬤引著便往東轉灣,走過一座東西的穿堂,向南大廳之後,儀門内大院落,上面五間大正房,兩邊廂房鹿頂耳門鑽山,四通八達,軒昂壯麗,比賈母處不同,黛玉便知這方是正内室。一条大甬路,直接出大門的。進入堂屋,抬頭迎面先見一個赤金九龍靑地大匾,匾上寫着斗大三箇字,是:「榮禧堂」。後有一行小字:「某年月日書賜榮國公賈源」,又有「萬幾宸翰」之寶。大紫檀雕螭案上設着三尺來高靑綠古銅鼎,懸著待漏隨朝墨龍大畵,一邊是鏨金彜,一邊是玻璃盒,地下兩溜十六張楠木椅子,又有一副對聯,乃是烏木聯牌,鑲着鏨銀字跡,道是:
Lin Daiyu rentra bientôt dans le palais Rongguo. À sa descente de voiture, les gouvernantes la conduisirent vers l’est. Elles traversèrent un vestibule orienté d’est en ouest, puis gagnèrent, derrière la grande salle méridionale, une vaste cour intérieure. Au fond se dressait un imposant bâtiment principal de cinq travées ; de part et d’autre, les ailes, les passages couverts et les petites portes formaient un réseau communiquant dans toutes les directions. L’ensemble, élevé et magnifique, différait des appartements de l’aïeule Jia. Lin Daiyu comprit que c’étaient là les appartements intérieurs principaux. Une large allée dallée menait droit jusqu’au grand portail.
En entrant dans la salle, elle aperçut d’abord, face à elle, une grande plaque d’or rouge ornée de neuf dragons sur fond bleu. Trois caractères énormes y étaient inscrits : « Salle de la Gloire heureuse ». Au-dessous, une ligne en petits caractères disait : « Offert par l’écriture impériale au duc Rongguo, Jia Yuan, tel jour de telle année », accompagnée du sceau : « Pinceau impérial au milieu des dix mille affaires ».
Sur une grande table de santal pourpre sculptée de dragons sans cornes se trouvait un ancien tripode de bronze vert, haut d’environ trois pieds. Au mur pendait une vaste peinture représentant un dragon noir attendant l’audience du matin. D’un côté se dressait un vase rituel ciselé d’or, de l’autre un coffret de verre. Deux rangées de seize fauteuils en bois de nanmu occupaient le sol. Une paire de sentences parallèles, gravées en caractères d’argent incrustés dans des panneaux d’ébène, disait :
座上珠璣昭日月,堂前黼黻煥煙霞。
Aux sièges, perles et joyaux brillent comme soleil et lune ; devant la salle, les brocarts d’apparat resplendissent comme brumes et nuées.
下面一行小字,道是:「鄉世教弟勲襲東安郡王穆蒔拜書手。」
Une ligne en petits caractères ajoutait : « Respectueusement calligraphié par Mu Shi, prince de Dong’an au titre héréditaire reçu pour mérite, cadet lié à votre maison par une amitié ancienne. »
原來王夫人時常居坐宴息亦不在這正室,只在東邊的三間耳房内。于是老嬷嬤引黛玉進東房門來,臨𥦗大炕上舖着猩紅洋毯,正面設着大紅金錢蟒引枕,秋香色金錢蟒大條褥。兩邊設一對梅花式洋𣾰小几,左邊上文王鼎,匙箸香盒,右邊几上汝窑美人觚,内挿着時鮮花卉,並茗盌茶具等物。地下面西一溜四張椅上,都搭着銀紅撒花椅搭,底下四副脚踏。兩邊又有一對高几,几上茗碗瓶花俱偹。其餘陳設,不必細說。老嬤嬤讓黛玉上炕坐,炕沿上却也有兩箇錦褥對設,黛玉度其位次,便不上炕,只就東邊椅上坐了。本房的了鬟忙捧上茶來,黛玉一面吃了,打量這些了鬟們粧飾衣裙,舉止行動,果與别家不同。
En réalité, Madame Wang ne se tenait ni ne se reposait habituellement dans cette salle principale, mais dans trois petites pièces latérales à l’est. La vieille gouvernante y conduisit Lin Daiyu. Sur le grand kang placé sous la fenêtre s’étendait un tapis étranger écarlate. Au centre étaient disposés un grand coussin d’appui rouge vif, brodé de pythons parmi des sapèques d’or, et un long matelas vert olive au même motif. De chaque côté se trouvait une petite table laquée à l’étranger en forme de fleur de prunier. Sur celle de gauche étaient posés un tripode du roi Wen, une cuillère, des baguettes et une boîte à encens ; sur celle de droite, un vase en forme de silhouette féminine, en porcelaine de Ru, contenant des fleurs fraîches de saison, ainsi que des tasses et un service à thé.
Au sol, vers l’ouest, quatre fauteuils alignés portaient des housses rose argenté semées de fleurs, avec quatre repose-pieds. De chaque côté se dressait encore une table haute, garnie de tasses à thé et de vases fleuris. Inutile de détailler le reste du mobilier. La gouvernante invita Lin Daiyu à s’asseoir sur le kang, dont le bord portait face à face deux coussins de brocart. Mais Lin Daiyu, ayant deviné à qui revenaient ces places, ne monta pas sur le kang et s’assit sur un fauteuil à l’est. Les servantes de l’appartement lui apportèrent aussitôt du thé. Tout en buvant, elle examina leurs bijoux, leurs robes et leur manière de se mouvoir : ils différaient en effet de ceux des autres maisons.
茶未吃了,只見一個穿紅綾袄靑紬掐牙背心的一個了鬟走來笑道:「太太說,請林姑娘到那邊坐罷。」老嬷嬤𦗟了,于是又引黛玉出來,到了東廊三間小正房内,正面炕上橫設一張炕桌,上面堆著書籍茶具,靠東壁面西設著半舊的靑縀靠背引枕。王夫人却坐在西邊下首,亦是半舊青縀靠背坐褥。見黛玉來了,便往東讓。黛玉心中料定這是賈政之位,因見挨炕一溜三張椅子上也搭着半舊的弹花椅袱,黛玉便向椅上坐了。王夫人再三讓他上炕,他方挨王夫人坐了。王夫人乃說:「你𠢎𠢎今日齋戒去了,再見罷。只是有一句話嘱咐你:三個姊妹倒都極好,以後一處念書認字,學針線,或偶一頑笑,都有個儘讓的。但我最不放心的𨚫有一件:我一有個孽根禍胎,是家裡的『混世魔』,今日因廟裡還愿去,尙未囘來,晚間你看見便知道了。你以後只不要採他,你這些姊妹都不敢沾惹他的。」
Elle n’avait pas fini son thé qu’une servante vêtue d’une veste de satin rouge et d’un gilet de soie bleue bordé d’un liséré entra en souriant : « Madame prie Mademoiselle Lin de venir s’asseoir de l’autre côté. » La vieille gouvernante reconduisit donc Lin Daiyu dehors, puis dans un petit bâtiment principal de trois travées, sous la galerie orientale.
Sur le kang, une table basse était placée en travers, chargée de livres et d’ustensiles à thé. Contre le mur oriental, face à l’ouest, se trouvait un coussin d’appui en satin bleu à demi usé. Madame Wang était assise plus bas, du côté ouest, sur un coussin semblable. Voyant entrer Lin Daiyu, elle l’invita à prendre la place de l’est. Lin Daiyu comprit que c’était la place de Jia Zheng. Comme trois fauteuils alignés contre le kang étaient eux aussi couverts de housses de coton imprimé à demi usées, elle alla s’asseoir sur l’un d’eux. Madame Wang l’invita plusieurs fois à monter sur le kang ; Lin Daiyu finit par s’asseoir près d’elle.
Madame Wang lui dit alors : « Ton oncle est allé observer un jeûne aujourd’hui ; tu le verras une autre fois. Mais j’ai une recommandation à te faire. Tes trois cousines sont toutes d’excellentes filles. Désormais, quand vous étudierez les livres et les caractères, apprendrez les travaux d’aiguille ou plaisanterez ensemble, elles te céderont toujours volontiers. Une seule chose m’inquiète beaucoup : j’ai un rejeton maudit, un germe de malheur, le “démon qui bouleverse le monde” de cette maison. Il est allé aujourd’hui dans un temple acquitter un vœu et n’est pas encore rentré. Quand tu le verras ce soir, tu comprendras. Désormais, ne lui prête surtout aucune attention : tes cousines elles-mêmes n’osent pas se frotter à lui. »
黛玉素聞母親說過,有個内姪乃啣玉而生,頑劣異常,不喜讀書,最喜在内幃厮混。外祖母又溺愛,無人敢管。今見王夫人所說,便知是這位表兄了,因陪笑道:「舅母所說的,可是啣玉而生的這位表兄?在家時記得母親常說,這位哥哥比我大一歲,小名就呌寶玉,性雖憨頑,說待姊妹們極好的。况我來了,自然和姊妹同一處,兄弟們自另院别室的,豈有得沾惹之理?」王夫人笑道:「你不知道原故:他與别人不同,自㓜因老太太疼愛,原係同姊妹們一處嬌養慣的。若姊妹們不理他,他倒還安靜些。若一日姊妹們和他多說了一句話,他心上一喜,便生出許多事來。所以囑咐你别採他,他嘴裡一時甜言𮔉語,一時有天無日,瘋瘋儍儍,只休信他。」
Lin Daiyu avait souvent entendu sa mère parler d’un neveu né avec un morceau de jade dans la bouche. D’une turbulence extraordinaire, il n’aimait pas étudier et préférait par-dessus tout fréquenter les appartements des femmes. Son aïeule le gâtait tant que personne n’osait le corriger. Aux paroles de Madame Wang, Lin Daiyu comprit qu’il s’agissait de ce cousin et répondit en souriant : « Celui dont parle ma tante est-il mon cousin né avec le jade dans la bouche ? À la maison, je me souviens que ma mère disait souvent que ce cousin, d’un an mon aîné, avait pour petit nom Baoyu. Son caractère serait un peu simple et turbulent, mais il traiterait fort bien ses sœurs. D’ailleurs, maintenant que je suis ici, je resterai naturellement avec mes cousines, tandis que les garçons logent dans une autre cour et d’autres pièces. Comment pourrais-je avoir affaire à lui ? »
Madame Wang répondit en souriant : « Tu ignores ce qu’il en est. Il ne ressemble pas aux autres. Comme l’aïeule l’aime depuis son enfance, il a toujours été élevé et choyé avec ses sœurs. Si elles ne s’occupent pas de lui, il demeure encore assez tranquille. Mais qu’elles lui adressent un mot de plus dans la journée, il s’en réjouit et fait aussitôt naître toutes sortes d’histoires. Voilà pourquoi je te recommande de ne pas lui répondre. Tantôt il débite des douceurs mielleuses, tantôt il parle sans reconnaître ni Ciel ni soleil ; il est fou et sot. Surtout, ne le crois pas. »
黛玉一一的都答應着。忽見一個丫鬟來說:「老太太那裡傳晚飯了。」王夫人忙擕了黛玉從後房門,由後廊西往,出了角門,是一条南北甬道,南邊是倒座三間小小抱厦廳,北邊立着一個粉油大影壁,後有一半大門,小小一所房室,王夫人笑指向黛玉道:「這是你鳯姐姐的屋子,囘來你好向這裡找他去,少什麽東西只管和他說就是了。」這院門上也有幾個纔總角的小厮,都垂手侍立。王夫人遂擕黛玉穿過一箇東西穿堂,便是賈母的後院了,于是進入後房門,已有多人在此伺候,見王夫人來了,方安設桌椅。賈珠之妻李氏捧飮,熙鳯安箸,王夫人進𡙡。賈母正面榻上獨坐,兩旁四張空椅,熙鳯忙拉黛玉在左邉第一張椅子上坐下,黛玉十分推讓,賈母笑道:「你舅母和嫂子們左右不在這裡吃飯。你是客,原該如此坐的。」黛玉方告了坐,就坐了。賈母命王夫人也坐了。迎春姊妹三個告了坐方上來,𨒖春坐右手第一,探春左第二,惜春右第二。旁邊丫鬟執着拂塵漱盂巾帕,李、鳯二人立于案旁播讓。外間伺候之媳婦丫鬟雖多,𨚫連一聲咳𠻳不聞。飯𭺾,各各有丫鬟用小茶盤捧上茶來。當日林家教女以惜福養身,每飮後必過片時方吃茶,不傷脾胃。今黛玉見了這裡許多規矩,不似家中,亦只得隨和着些,接了茶。又有人捧過漱盂來,黛玉也漱了口,又盥手𭺾。然後又捧上茶來,這方是吃的茶。賈母便說:「你們去罷,讓我們自在說話兒。」王夫人聼了,忙起身,說了兩句閒話,方引李、鳯二人去了。賈母因問黛玉念何書,黛玉道:「剛念了《四書》。」黛玉又問姊妹們讀何書,賈母道:「讀什麽書,不過認幾個字罷了!」
Lin Daiyu promit de suivre toutes ces recommandations. Soudain, une servante vint annoncer : « L’aïeule fait servir le repas du soir. » Madame Wang prit aussitôt Lin Daiyu par la main. Elles sortirent par la porte du fond, longèrent vers l’ouest la galerie arrière et franchirent une petite porte donnant sur une allée orientée du nord au sud. Au sud se trouvait un petit pavillon de trois travées adossé aux bâtiments de façade ; au nord se dressait un grand écran peint en blanc. Derrière celui-ci, une porte de taille moyenne ouvrait sur un petit logement. Madame Wang le montra à Lin Daiyu en souriant : « Voilà l’appartement de ta sœur Wang Xifeng. Plus tard, tu pourras venir la chercher ici ; s’il te manque quoi que ce soit, demande-le-lui sans hésiter. » À l’entrée de la cour, quelques très jeunes valets, qui portaient encore les cheveux noués en cornes, se tenaient debout, les mains pendantes.
Madame Wang traversa avec Lin Daiyu un vestibule orienté d’est en ouest et atteignit ainsi la cour arrière de l’aïeule Jia. Elles entrèrent par la porte du fond. De nombreuses personnes attendaient déjà ; ce fut seulement à l’arrivée de Madame Wang qu’on disposa tables et sièges. Li Wan, veuve de Jia Zhu, présenta les boissons ; Wang Xifeng plaça les baguettes ; Madame Wang servit le potage. L’aïeule Jia était seule assise sur le lit d’honneur, face au sud. Quatre fauteuils vides se trouvaient à ses côtés. Wang Xifeng entraîna Lin Daiyu vers le premier fauteuil de gauche, mais celle-ci refusa avec insistance. L’aïeule Jia dit en souriant : « Tes tantes et tes belles-sœurs ne mangent pas ici. Tu es notre hôte ; cette place te revient. » Lin Daiyu remercia alors pour le siège et s’assit.
L’aïeule Jia ordonna également à Madame Wang de prendre place. Les trois sœurs Yingchun, Tanchun et Xichun demandèrent permission avant de s’avancer : Yingchun s’assit à la première place de droite, Tanchun à la deuxième de gauche, Xichun à la deuxième de droite. À côté d’elles, des servantes tenaient chasse-mouches, crachoirs, serviettes et mouchoirs. Li Wan et Wang Xifeng restaient debout près de la table pour assurer le service et inviter chacune à manger. Bien que de nombreuses femmes et servantes attendissent dans la pièce extérieure, on n’entendait pas même une toux.
Après le repas, une servante apporta à chacune du thé sur un petit plateau. Dans la famille Lin, on avait appris à la jeune fille à ménager les bienfaits reçus et à préserver sa santé : après avoir mangé, elle attendait toujours quelque temps avant de boire du thé, afin de ne pas nuire à la rate et à l’estomac. Mais, voyant ici tant de règles différentes de celles de sa maison, Lin Daiyu dut s’y conformer et prit la tasse. Quelqu’un lui présenta alors un crachoir ; elle comprit qu’il fallait seulement se rincer la bouche. Elle le fit, puis se lava les mains. On apporta ensuite une nouvelle tasse : celle-ci était le thé destiné à être bu.
L’aïeule Jia dit alors : « Vous pouvez vous retirer ; laissez-nous bavarder à notre aise. » Madame Wang se leva aussitôt, échangea encore quelques propos, puis emmena Li Wan et Wang Xifeng. L’aïeule Jia demanda à Lin Daiyu quels livres elle étudiait. « Je viens de commencer les Quatre Livres », répondit-elle. Lin Daiyu demanda à son tour ce que lisaient ses cousines. L’aïeule Jia répondit : « Quels livres veux-tu qu’elles lisent ? Elles apprennent seulement à reconnaître quelques caractères, voilà tout ! »
一語未了,只聼外面一陣脚歩响,丫鬟進來報道:「寶玉來了。」黛玉心中想:「這個寶玉不知是怎生個憊𢤿人物!」及至進來,原是一個輕年公子,頭上戴着束髮嵌寶紫金冠,齊眉勒着二龍搶珠金抹額,一件二色金百蠂穿花大紅箭袖,束着五彩絲攢花結長穗宫縧,外罩石青起花八團倭縀排穗褂,登着靑縀粉底小朝靴。面若中秋之月,色如春曉之花,髩若刀裁,眉如墨畵,鼻如懸胆,睛若秋波,雖怒時而似笑,卽瞋視而有情。項上金螭纓絡,又有一根五色絲縧,繫着一塊美玉。
Elle n’avait pas achevé qu’un bruit de pas retentit au-dehors. Une servante entra annoncer : « Jia Baoyu est arrivé. » Lin Daiyu se demanda : « Quel insupportable personnage ce Jia Baoyu peut-il bien être ? »
Lorsqu’il entra, elle vit pourtant un jeune gentilhomme. Sur la tête, il portait une couronne de vermeil sertie de joyaux, qui retenait ses cheveux ; autour du front, un bandeau d’or figurait deux dragons se disputant une perle. Sa veste rouge vif à manches d’archer, brochée d’or de cent papillons parmi les fleurs, était serrée par une cordelière de palais en soies multicolores, nouée en fleurs et terminée par de longues houppes. Par-dessus, il portait un surtout de satin japonais bleu sombre, orné de huit médaillons en relief et de franges alignées. De petites bottes de cour en satin bleu, à semelles blanches, chaussaient ses pieds. Son visage semblait la lune de la mi-automne, son teint les fleurs à l’aube du printemps ; ses tempes paraissaient découpées au couteau, ses sourcils peints à l’encre, son nez avait la forme d’une vésicule suspendue et ses yeux celle des eaux d’automne. Même irrité, il paraissait sourire ; jusque dans la colère, son regard gardait de la tendresse. À son cou étaient passés un collier d’or à dragon lové et une cordelière de soies aux cinq couleurs à laquelle pendait un beau morceau de jade.
黛玉一見便吃一大驚,心中想道:「好生竒怪,到像在那裡見過的,何等眼熟!」只見這寶玉向賈母請了安,賈母便命:「去見你娘來。」卽轉身去了。一囘再來時,已換了冠帶,頭上週圍一轉的短髮,卽結成小辮,紅絲結束,共攢至頂中胎髮,總編一根大辮,黑亮如𣾰,從頂至稍,一串四顆大珠,用金八寶墜脚。身上穿着銀紅撒花半舊大袄,仍舊帶着項圈、寶玉、𭔃名鎻、䕶身符等物;下面半露松花撒花綾褲,錦邊弹墨襪,厚底大紅鞋。越顯得面如傅粉,唇若施𮌖;轉盻多情,語言若笑。天然一叚風韻,全在眉稍;平生萬種情思,悉堆眼角。看其外貌,最是極好,却難知其底細,後人有作《西江月》二詞批寶玉極確,其詞曰:
À sa vue, Lin Daiyu fut profondément saisie. Elle se dit : « Comme c’est étrange ! On dirait que je l’ai déjà vu quelque part ; son visage m’est si familier ! » Jia Baoyu salua l’aïeule Jia, qui lui ordonna aussitôt : « Va voir ta mère. » Il ressortit donc.
Lorsqu’il revint, il avait ôté sa coiffure de cérémonie et changé de vêtements. Ses cheveux courts faisaient le tour de sa tête en petites nattes liées de fils rouges ; toutes rejoignaient au sommet la mèche conservée depuis sa naissance et formaient une longue tresse noire et brillante comme de la laque. Du sommet jusqu’à son extrémité y était enfilée une série de quatre grosses perles, terminée par un pendentif d’or aux huit joyaux. Il portait une grande veste rose argenté, semée de fleurs et déjà un peu usée. À son cou se trouvaient toujours son collier, le Jade magique, un cadenas votif et une amulette protectrice. On apercevait au-dessous un pantalon de damas vert pin semé de fleurs, des chaussettes bordées de brocart et imprimées à l’encre, ainsi que des souliers rouge vif à semelles épaisses.
Son visage paraissait plus que jamais poudré, ses lèvres fardées de rouge. Chacun de ses regards exprimait la tendresse, chacune de ses paroles semblait un sourire. Toute sa grâce naturelle se concentrait à la pointe de ses sourcils ; les mille sentiments de son cœur s’amassaient au coin de ses yeux. Son apparence était des plus séduisantes, mais son fond restait difficile à connaître. Plus tard, quelqu’un composa sur Jia Baoyu deux strophes sur l’air « La Lune sur la rivière de l’Ouest », qui le jugent avec une parfaite exactitude :
無故𡬶愁覔恨,有時似儍如狂。縱然生得好皮囊,腹内原來草莽。潦倒不通庻務,愚頑怕讀文章。行爲偏僻性乖張,那管世人誹謗!富貴不知樂業,貧窮難耐凄凉。可憐辜負好韶光,于國于家無望。天下無能第一,古今不肖無雙。寄言紈袴與膏梁:莫效此兒形狀!
Sans raison il cherche soucis et regrets ; parfois il semble fou, parfois stupide. Malgré la beauté de son enveloppe, son ventre n’est rempli que d’herbes sauvages.
Dévoyé, il n’entend rien aux affaires ordinaires ; sot et rebelle, il redoute les livres. Sa conduite est déviante, son humeur extravagante : que lui importent les blâmes du monde !
Dans la richesse et les honneurs, il ignore comment s’employer ; dans la pauvreté, il ne saurait supporter la désolation. Hélas, il gaspille le plus bel âge : ni son pays ni sa famille ne peuvent rien attendre de lui.
Premier sous le ciel par son incapacité, sans égal dans tous les temps par son indignité ! Jeunes gens vêtus de soie et nourris de mets délicats, gardez-vous d’imiter cet enfant !
却說賈母笑道:「外客未見就脫了衣裳!還不去見你妹妹。」寶玉早已看見了一個姊妹,便料定是林姑娘之女,忙來作揖,相見𭺾歸坐,細看形容,與衆各别:
L’aïeule Jia dit en riant : « Tu as ôté ta grande tenue avant même d’avoir vu notre visiteuse ! Va donc saluer ta petite sœur. » Jia Baoyu avait depuis longtemps remarqué une jeune fille et deviné que c’était la fille de la demoiselle Lin. Il vint aussitôt s’incliner devant elle. Après les présentations, chacun reprit place. L’examinant attentivement, il lui trouva une apparence toute différente de celle des autres :
兩灣似慼非慼籠烟眉,一雙似喜非喜含情目。態生兩靨之愁,嬌襲一身之病。涙光㸃㸃,嬌喘微㣲。閑靜似嬌花照水,行動似弱柳扶風。心較比干多一竅,病如西子勝三分。
Deux sourcils arqués, voilés de brume, semblaient soucieux sans l’être ; deux yeux chargés de sentiment semblaient joyeux sans l’être. La tristesse naissait dans ses fossettes, la maladie enveloppait toute sa grâce. Des larmes luisaient par perles ; son souffle délicat restait faible. Immobile, elle ressemblait à une fleur exquise reflétée dans l’eau ; en mouvement, à un saule fragile soutenu par le vent. Son cœur avait une ouverture de plus que celui de Bi Gan ; sa maladie surpassait de trois degrés celle de la belle Xi Shi.
寶玉看罷,笑道:「這個姊妹我曾見過的。」賈母笑道:「可又是胡說,你何曾見過他?」寳玉笑道:「雖然未曾見過他,然看着靣善,心裡倒像是舊相認識,恍若遠别重逢的一般。」賈母笑道:「好,好!若如此更相和睦了。」
Après l’avoir examinée, Jia Baoyu dit en souriant : « Cette petite sœur, je l’ai déjà vue. » L’aïeule Jia rit : « Te voilà encore à dire des sottises ! Quand l’aurais-tu vue ? » Jia Baoyu répondit : « Je ne l’ai certes jamais rencontrée ; mais son visage me semble si familier que j’ai l’impression de la connaître depuis toujours, comme si nous nous retrouvions après une longue séparation. » L’aïeule Jia dit en riant : « Très bien, très bien ! S’il en est ainsi, vous vous entendrez d’autant mieux. »
寶玉便走向黛玉身邊坐下,又細細打諒一畨,因問:「妹妹可曾讀書?」黛玉道:「不曾讀書,只上了一年學,些須認得幾個字。」寳玉又道:「妹妹尊名?」黛玉便說了名,寶玉又道:「表字?」黛玉道:「無字。」寶玉笑道:「我送妹妹一字,莫若『顰顰』二字極妙。」探春便道:「何處出典?」寳玉道:「《古今人物通考》上說:『西方有石名黛,可代畫眉之墨。』况這妹妹眉尖若慼,用取這兩個字豈不甚美?」探春笑道:「只恐又是杜撰。」寶玉笑道:「除《四書》,杜撰的太多,偏是我是杜撰不成?」又問黛玉:「可有玉没有?」衆人都不解,黛玉便忖度着:「因他有玉,故問我有無。」因答道:「我没有。那玉亦是件罕物,豈能人人皆有?」
Jia Baoyu vint s’asseoir près de Lin Daiyu et l’examina encore longuement. « Ma petite sœur a-t-elle étudié ? demanda-t-il.
— Non. Je n’ai fréquenté l’école qu’un an et je reconnais seulement quelques caractères.
— Quel est votre honorable nom ? »
Lin Daiyu le lui dit. Jia Baoyu demanda encore : « Et votre nom social ?
— Je n’en ai pas.
— Je vais vous en donner un, dit-il en souriant. Rien ne serait plus charmant que les deux caractères “Pinpin”, la Fronceuse. »
Tanchun demanda : « De quel classique tires-tu cela ? » Jia Baoyu répondit : « L’Examen général des personnages de l’Antiquité et d’aujourd’hui dit : “En Occident se trouve une pierre appelée dai, qui peut remplacer l’encre à peindre les sourcils.” De plus, les pointes des sourcils de ma petite sœur semblent soucieuses : n’est-il pas admirable de choisir ces deux caractères ? » Tanchun dit en riant : « Je crains encore que tu ne l’aies inventé. » Jia Baoyu répondit : « En dehors des Quatre Livres, tant de choses sont inventées ! Pourquoi serais-je le seul à ne pas pouvoir rien inventer ? »
Puis il demanda à Lin Daiyu : « As-tu un jade ? » Personne ne comprit la question. Lin Daiyu se dit : « Puisqu’il en possède un, il me demande si j’en ai aussi. » Elle répondit donc : « Je n’en ai pas. Ce jade est d’ailleurs un objet rare : comment tout le monde pourrait-il en posséder un ? »
寶玉𦗟了,登時發作起狂病來,摘下那玉,就狠命摔去,罵道:「什麼罕物!人的高下不識,還說靈不靈呢!我也不要這勞什子。」嚇的地下衆人一擁争去拾玉,賈母急的摟了寶玉道:「孽障!你生氣要打罵人容易,何苦摔那命根子!」寶玉滿面淚痕泣道:「家裡姐姐妹妹都没有,单我有,我說没趣,如今來了這個神仙似的妹妹也没有,可知這不是個好東西。」賈母忙哄他道:「這妹妹原有玉來的,因你姑媽去世時,捨不得你妹妹,無法可處,遂將他的玉帶了去,一則全殉𦵏之禮,盡你妹妹之孝心。二則你姑媽之灵亦可權作見了你妹妹之意。因此他只說没有玉,也是不便自己𧩊張之意。你如今怎比得他,還不好生慎重帶上,仔細你娘知道了。」說着便向丫鬟手中接來,親與他帶上。寶玉𦗟如此說,想一想,也就不生别論了。
À ces mots, Jia Baoyu fut aussitôt repris de sa folie. Il arracha son jade et le jeta violemment à terre en criant : « Quel objet rare ? Il ne sait même pas distinguer la valeur des personnes, et l’on prétend encore qu’il possède un pouvoir spirituel ! Je ne veux pas de cette saleté. » Terrifiées, toutes les personnes présentes se précipitèrent pour ramasser le jade. L’aïeule Jia, affolée, serra Jia Baoyu dans ses bras : « Monstre maudit ! Si tu es en colère, tu peux facilement frapper ou injurier quelqu’un ; pourquoi jeter ainsi la racine même de ta vie ? »
Le visage couvert de larmes, Jia Baoyu sanglota : « Aucune de mes sœurs n’en a. Je trouvais déjà sans intérêt d’être le seul à en posséder un. Et maintenant cette petite sœur pareille à une immortelle n’en a pas davantage : cela prouve bien que ce n’est pas un bon objet. »
L’aïeule Jia s’empressa de l’amadouer : « Ta petite sœur avait bien un jade. Mais lorsque ta tante est morte, elle ne pouvait se résoudre à se séparer d’elle ; ne sachant que faire, elle a emporté son jade. D’une part, cela complétait les rites funéraires et permettait à ta petite sœur d’accomplir sa piété filiale ; d’autre part, l’esprit de ta tante pouvait ainsi se figurer qu’il voyait encore sa fille. Si ta petite sœur dit seulement qu’elle n’a pas de jade, c’est qu’elle ne veut pas se vanter elle-même. Comment pourrais-tu te comparer à elle ? Remets-le soigneusement et prends-en grand soin, sans quoi ta mère l’apprendra. » Elle reprit le jade des mains d’une servante et le lui passa elle-même au cou. Après avoir réfléchi à cette explication, Jia Baoyu ne fit plus d’objection.
當下奶娘來問黛玉房舍,賈母便說:「將寶玉挪出來,同我在套間煖閣裡。把你林姑娘暫安置碧紗厨裡,等過了殘冬,春天再與他們收拾房屋,另作一畨安置罷。」寶玉道:「好祖宗!我就在碧紗厨外的床上狠妥當,又何必出來,閙你老祖宗不得安靜?」賈母想了一想,說:「也罷了。」每人一個奶娘並一個丫頭照管,餘者在外間上夜𦗟喚。一面早有熙鳯命人送了一頂藕合色花帳並錦被縀褥之類。
La nourrice vint alors demander où logerait Lin Daiyu. L’aïeule Jia répondit : « Faites sortir Jia Baoyu de sa chambre et installez-le auprès de moi, dans la petite pièce chauffée de l’enfilade. Mettez provisoirement Mademoiselle Lin dans l’alcôve aux gazes vertes. Quand la fin de l’hiver sera passée, nous leur préparerons au printemps des chambres et prendrons de nouvelles dispositions. »
Jia Baoyu dit : « Bonne Aïeule ! Je serai parfaitement bien sur le lit, juste à l’extérieur de l’alcôve aux gazes vertes. Pourquoi me faire venir auprès de vous et troubler votre repos ? » L’aïeule Jia réfléchit un instant : « Soit. » Une nourrice et une servante veilleraient sur chacun d’eux ; les autres passeraient la nuit dans la pièce extérieure, prêtes à répondre aux appels. Wang Xifeng avait déjà fait envoyer un dais fleuri couleur de racine de lotus, ainsi que des couvertures de brocart, des matelas de satin et d’autres objets.
黛玉只帶了兩個人來:一個是自己的奶娘王嬷嬷,一個是十歲的小丫頭,名喚雪雁。賈母見雪雁甚小,一團孩氣,王嬤又極老,料黛玉皆不遂心,將自己身邉一個二等丫頭名喚鸚哥的與了黛玉。亦如迎春等一般,每人除自㓜乳母外,另有四個教引嬷嬷。除貼身掌管釵釧盥沐兩個丫頭外,另有四五個洒掃房屋來往使役的小丫頭。當下王嬤嬤與鸚哥陪侍黛玉在碧紗厨内,寳玉之乳母李嬤嬷並大丫鬟名喚襲人者陪侍在外大床上。
Lin Daiyu n’avait amené que deux personnes : sa nourrice, la vieille Wang, et une petite servante de dix ans nommée Xueyan. Voyant que Xueyan était toute jeune et encore pleinement enfant, tandis que la vieille Wang était très âgée, l’aïeule Jia jugea qu’aucune des deux ne pourrait satisfaire en tout Lin Daiyu. Elle lui donna donc une de ses propres servantes de second rang, nommée Yingge.
Comme pour Yingchun et les autres, chacune avait, outre sa nourrice d’enfance, quatre gouvernantes chargées de son instruction. Deux servantes personnelles s’occupaient des épingles, bracelets, ablutions et bains ; quatre ou cinq petites servantes supplémentaires nettoyaient les chambres et exécutaient les commissions. La vieille Wang et Yingge veillèrent donc auprès de Lin Daiyu dans l’alcôve aux gazes vertes. La nourrice de Jia Baoyu, la vieille Li, et sa grande servante Xiren demeurèrent auprès de lui sur le grand lit extérieur.
原來這襲人亦是賈母之婢,本名珍珠,賈母因溺愛寶玉,生恐寶玉之婢不中任使,素知襲人心地純良,遂與寶玉。寳玉因知他本姓花,又曾見舊人詩句有「花氣襲人」之句,遂囬明賈母,卽更名襲人。這襲人有些癡處:伏侍賈母時,心中眼中只有一個賈母。今跟了寶玉,心中眼中又只有一個寶玉。只因寳玉性情乖僻,每每規諫,寶玉不𦗟,心中着實憂欝。是晚寳玉李嬷已𪾶了,他見裡面黛玉鸚哥猶未安歇,他自卸了妝,悄悄的進來,笑問:「姑娘怎麼還不安歇?」黛玉忙笑讓:「姐姐請坐。」襲人在床沿上坐了,鸚哥笑道:「林姑娘在這裡傷心,自己淌眼抹淚的,說:『今兒纔來了,就惹出你家哥兒的病,倘或摔壊了那玉,豈不是因我之過!』所以傷心,我好容易勸好了。」襲人道:「姑娘快休如此,將來只怕比這更竒怪的笑話兒還有呢。若爲他這種行狀,你多心傷感,只怕你還傷感不了呢,快别多心!」黛玉道:「姐姐們說的,我記着就是了。」又叙了一囘,方纔安歇。
Cette Xiren avait d’abord été une servante de l’aïeule Jia et s’appelait à l’origine Zhenzhu, « Perle ». Comme l’aïeule Jia adorait Jia Baoyu et craignait que ses propres servantes ne fussent pas à la hauteur de leur tâche, elle lui avait donné Xiren, dont elle connaissait depuis longtemps le cœur honnête et bon. Jia Baoyu, sachant que son nom de famille était Hua, « Fleur », et ayant lu dans un poème ancien le vers « le parfum des fleurs assaille les hommes », en informa l’aïeule Jia et la renomma Xiren, « Celle qui assaille ».
Xiren avait une sorte d’obstination naïve : lorsqu’elle servait l’aïeule Jia, elle n’avait dans le cœur et devant les yeux que l’aïeule Jia ; maintenant qu’elle suivait Jia Baoyu, elle n’avait plus dans le cœur et devant les yeux que Jia Baoyu. Mais, comme celui-ci avait un caractère fantasque, elle lui adressait souvent des remontrances qu’il n’écoutait pas, et elle en éprouvait une profonde inquiétude.
Ce soir-là, Jia Baoyu et la vieille Li dormaient déjà. Voyant que Lin Daiyu et Yingge n’étaient pas encore couchées dans l’alcôve, Xiren ôta elle-même ses ornements, entra sans bruit et demanda en souriant : « Pourquoi Mademoiselle ne repose-t-elle pas encore ? » Lin Daiyu l’invita aussitôt : « Asseyez-vous, grande sœur. »
Xiren s’assit sur le bord du lit. Yingge dit en riant : « Mademoiselle Lin se désolait ici, pleurant et essuyant ses larmes. Elle disait : “Je viens seulement d’arriver aujourd’hui et j’ai déjà provoqué une crise chez votre jeune maître. S’il avait brisé son jade, n’aurait-ce pas été ma faute ?” Voilà pourquoi elle était si triste ; j’ai eu grand-peine à la consoler. »
Xiren répondit : « Mademoiselle ne doit surtout pas prendre cela ainsi. Plus tard, je crains que vous ne voyiez des histoires plus étranges et plus risibles encore. Si chacune de ses façons d’agir doit vous inquiéter et vous affliger, vous n’aurez jamais fini de vous affliger. N’y pensez plus ! » Lin Daiyu répondit : « Je me souviendrai de ce que vous me dites. » Elles bavardèrent encore un moment, puis se couchèrent.
次早起來,省過賈母,因往王夫人處來,正值王夫人與熙鳯在一處拆金陵來的書信,又有王夫人之兄嫂處遣來的兩個媳婦兒來說話的。雖黛玉不知原委,探春等𨚫曉得是議論金陵城中居住的薛家姨母之子,表兄薛蟠,𠋣財仗𫝑,打死人命,現在應天府案下審理,如今母舅王子騰得了信,遣人來告訴這邉,意欲喚取近京之意。𭺾竟怎的,下囬分解。
Le lendemain matin, après avoir salué l’aïeule Jia, Lin Daiyu se rendit chez Madame Wang. Elle la trouva avec Wang Xifeng, occupée à décacheter des lettres venues de Jinling. Deux femmes de service envoyées par le frère aîné et la belle-sœur de Madame Wang étaient également venues s’entretenir avec elles.
Lin Daiyu ignorait de quoi il retournait, mais Tanchun et les autres savaient qu’il était question de Xue Pan, leur cousin et fils de la tante Xue, établie à Jinling. Fort de sa richesse et de ses appuis, il avait tué un homme, et l’affaire se trouvait alors en jugement devant la préfecture de Yingtian. Leur oncle maternel Wang Ziteng, ayant appris la nouvelle, avait envoyé des gens les en informer, dans l’intention de faire venir la famille Xue près de la capitale.
Ce qu’il advint finalement sera expliqué au chapitre suivant.
Notes
西賓 : littéralement « l’hôte de l’ouest », appellation honorifique du précepteur privé, traditionnellement assis à l’ouest face au maître de maison.
宗姪 : « neveu du même clan » ; Jia Yucun se réclame ici du patronyme Jia pour se présenter comme parent, alors qu’aucun lien réel n’est établi. 賈 est homophone de 假, « faux ».
人參養榮丸 : préparation médicinale tonique à base de ginseng, destinée à nourrir le sang et l’énergie vitale ; 榮 désigne ici la vigueur ou la nutrition du corps.
榮禧堂 : la « Salle de la Gloire heureuse » est le grand salon officiel du palais Rongguo ; la plaque et le sceau impériaux manifestent la faveur accordée à la famille Jia.
顰顰 : « la Fronceuse » ; le surnom joue sur les sourcils légèrement froncés de Lin Daiyu. 黛 désigne aussi un pigment minéral bleu-noir employé pour dessiner les sourcils.
比干/西子 : Bi Gan, ministre exemplaire de l’Antiquité, passait pour avoir un cœur percé de sept ouvertures, signe d’intelligence ; Xizi est Xi Shi, beauté fameuse dont la maladie rendait les attitudes plus séduisantes encore.
西江月 : air poétique réglé sur lequel sont composées les deux strophes satiriques consacrées à Jia Baoyu.
襲人 : le nom de Xiren vient de 花氣襲人, « le parfum des fleurs assaille les hommes » ; 花, « fleur », est aussi son nom de famille.