Le Rêve dans le pavillon rouge
Le Rêve du pavillon rouge, Histoire de la pierre
Cao Xueqin, 1791. Texte chinois du domaine public, d'après Wikisource.
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Chapitre 2 Jia Min rejoint les immortels dans la ville de Yangzhou ; Leng Zixing expose l’histoire du palais Rongguo
賈夫人仙逝揚州城 冷子興演說榮國府
Jia Min rejoint les immortels dans la ville de Yangzhou
Leng Zixing expose l’histoire du palais Rongguo
却說封肅聼見公差傳喚,忙出來陪笑啟問,那些人只嚷:「快請出甄爺來!」封肅忙陪笑道:「小人姓封,並不姓甄。只有當日小婿姓甄,今已出家一二年了,不知可是問他?」那些公人道:「我們也不知什麽『眞』『假』,旣是你的女婿,便帶了你去面禀太爺便了。」大家把封肅推擁而去,封家各各驚慌,不知何事。
Or donc, lorsque Feng Su entendit les agents du yamen le citer à comparaître, il se hâta de sortir et leur demanda avec un sourire obséquieux ce qu’ils désiraient. Mais les hommes ne firent que crier : « Faites vite sortir monsieur Zhen ! »
Feng Su répondit précipitamment, toujours souriant : « Votre humble serviteur se nomme Feng, non Zhen. Seul mon gendre portait autrefois le nom de Zhen ; mais voici un an ou deux qu’il s’est fait religieux. Serait-ce lui que vous cherchez ? »
Les agents dirent : « Nous ne savons rien de tous ces “vrais” Zhen et de ces “faux” Jia. Puisque c’est ton gendre, tu n’as qu’à venir en rendre compte à Son Excellence. » Et tous ensemble poussèrent Feng Su devant eux et l’emmenèrent, laissant sa maisonnée dans l’effroi, sans que personne sût de quoi il retournait.
至二更時分,封肅方囘來,衆人忙問端的。「原來新任太爺姓賈名化,本湖州人氏,曾與女婿舊交,因在我家門首看見嬌杏丫頭買線,只說女婿移住此間,所以來傳。我將緣故囬明,那太爺感傷歎息了一囬,又問外孫女兒,我說看燈丢了。太爺說:『不妨,待我差人去,務必找𡬶囬來。』說了一囬話,臨走又送我二兩銀子。」甄家娘子聼了,不覺感傷。一夜無話。
Ce ne fut qu’à la deuxième veille que Feng Su revint. Tous s’empressèrent de lui demander le fin mot de l’affaire.
« Le nouveau magistrat, expliqua-t-il, se nomme Jia Hua. Originaire de Huzhou, il était autrefois lié avec mon gendre. Ayant aperçu devant notre porte Jiaoxing, la servante, qui achetait du fil, il s’est imaginé que mon gendre avait déménagé chez nous, et c’est pourquoi il m’a fait appeler. Je lui ai exposé toute l’affaire ; Son Excellence s’en est affligée et a poussé maint soupir. Puis il m’a interrogé sur ma petite-fille. Je lui ai dit qu’elle avait disparu pendant la fête des Lanternes. Il m’a répondu : “Ce n’est rien. Je vais envoyer des hommes à sa recherche, et il faut absolument qu’ils la retrouvent.” Après quelque conversation, il m’a encore donné, au moment de mon départ, deux taëls d’argent. »
À ce récit, l’épouse de Zhen Shiyin ne put retenir son chagrin. La nuit se passa sans autre incident.
次日早有雨村遣人送了兩封銀子、四疋錦縀,答謝甄家娘子;又一封宻書與封肅,託他向甄家娘子要那嬌杏作二房。封肅喜得眉開眼笑,巴不得去奉承太爺,便在女兒前一力攛掇,當夜用一乗小嬌,便把嬌杏送進衙内去了。雨村歡喜,自不必言,又封百金贈與封肅,又送甄家娘子許多禮物,令其且自過活,以待訪𡬶女兒下落。
Dès le lendemain matin, Jia Yucun envoya deux paquets d’argent et quatre pièces de brocart et de satin pour remercier l’épouse de Zhen Shiyin. Il remit aussi à Feng Su une lettre confidentielle sous pli scellé, le chargeant de demander à celle-ci la servante Jiaoxing pour seconde épouse.
Feng Su, rayonnant de joie et trop heureux de pouvoir flatter Son Excellence, mit tout son zèle à persuader sa fille. Le soir même, Jiaoxing fut portée dans une petite chaise à porteurs jusqu’au yamen.
Inutile de dire la joie de Jia Yucun. Il fit encore présent de cent taëls à Feng Su et envoya de nombreux cadeaux à l’épouse de Zhen Shiyin, afin qu’elle pût pour le moment subsister, en attendant qu’on retrouvât la trace de sa fille.
𨚫說嬌杏那丫嬛,便是當年囬顧雨村的,因偶然一顧,便弄出這叚竒緣,也是意想不到之事。誰知他命運兩濟,不承望自到雨村身邊,只一年,便生一子。又半載,雨村嫡配忽𣑱疾下世,雨村便將他扶作正室夫人,正是:
Or cette servante Jiaoxing était précisément celle qui, jadis, s’était retournée pour regarder Jia Yucun. D’un simple regard fortuit naquit ainsi cette singulière destinée : nul n’aurait pu s’y attendre. Qui aurait cru que la fortune la favoriserait doublement ? Moins d’un an après être entrée auprès de Jia Yucun, elle lui donna un fils. Six mois plus tard, l’épouse légitime de celui-ci mourut subitement de maladie ; Jia Yucun éleva alors Jiaoxing au rang d’épouse principale. Ainsi dit-on fort justement :
偶因一囬顧,便爲人上人。
Pour s’être une fois retournée par hasard, elle s’éleva au-dessus de tous.
原來雨村因那年士隱贈銀之後,他於十六日便起身赴京,大比之期,十分得意,中了進士,選入外班,今已陞了本縣太爺。雖才幹優長,未免貪酷。且恃才侮上,那官員皆側目而視,不上一年,便被上司叅了一本,說他性情狡猾,擅攺禮儀,外沽淸正之名,暗結虎狼之势,使地方多事,民命不堪等語。龍顔大怒,卽批革職。部文一到,本府各官無不喜悅。那雨村雖十分慚恨,靣上全無一㸃怨色,仍是嘻笑自若,交代過公事,將歴年所積宦囊,並家屬人等,送至原籍安頓妥當,𨚫自己擔風袖月,遊覧天下勝蹟。
Après avoir reçu cette année-là l’argent de Zhen Shiyin, Jia Yucun s’était mis en route pour la capitale dès le seizième jour. Aux grandes épreuves, tout lui avait pleinement réussi : reçu docteur, il avait été affecté au service provincial et venait d’être promu magistrat de ce district.
Malgré des talents remarquables, il n’en était pas moins cupide et cruel ; de plus, se prévalant de son intelligence, il traitait ses supérieurs avec mépris, si bien que tous les fonctionnaires le regardaient de travers. Avant même qu’un an se fût écoulé, ses supérieurs adressèrent contre lui un mémoire d’accusation : ils lui reprochaient un caractère retors, des changements arbitraires aux règles établies, l’étalage public d’une réputation d’intégrité tandis qu’il nouait secrètement des alliances de tigres et de loups, jetant le trouble dans la région et rendant l’existence intolérable au peuple.
Le visage impérial s’enflamma de colère, et l’Empereur annota aussitôt le mémoire d’un ordre de destitution. Quand la dépêche du ministère arriva, tous les fonctionnaires de la préfecture s’en réjouirent. Jia Yucun, malgré toute sa honte et son ressentiment, ne laissa paraître sur son visage aucune trace d’amertume : il continua de rire avec son aisance coutumière. Après avoir transmis les affaires de sa charge, il renvoya dans son pays sa famille et les richesses accumulées au long de ses années de fonction, veilla à leur installation, puis s’en alla seul, portant le vent sur ses épaules et la lune dans ses manches, visiter les sites célèbres de l’empire.
那日偶又遊至維揚地方,聞得今年鹽政㸃的是林如海。這林如海姓林名海,表字如海,乃是前科的探花,今已陞蘭臺寺大夫,本貫姑蘇人氏,今欽㸃爲廵鹽御史,到任未久。原来這林如海之祖,曾襲過列侯,今到如海,業經五世,起初只襲三世,因當今隆恩盛德,額外加恩,至如海之父,又襲了一代。至如海,便從科第出身,雖係世禄之家,𨚫是書香之族。只可惜這林家支庶不盛,人丁有限,雖有幾門,𨚫與如海俱是堂没族,甚親支嫡𣲖的。今如海年已四十,只有一個三歲之子,又于去歲亡了,雖有幾房姫妾,奈命中無子,亦無可如何之事。只嫡妻賈氏生得一女,乳名黛玉,年方五歲,夫妻愛之如掌上明珠,見他生得聰明俊秀,也欲使他識幾個字,不過假充養子之意,聊解𦡀下荒凉之歎。
Un jour, ses voyages le conduisirent dans la région de Weiyang. Il apprit que Lin Ruhai avait été nommé cette année-là à l’administration du sel. Cet homme, du nom personnel de Hai et du nom public de Ruhai, avait obtenu la troisième place aux précédents examens du palais. Devenu grand officier du Lantai, il avait été choisi par décision impériale comme censeur chargé de l’inspection du sel et venait à peine de prendre ses fonctions. Il était originaire de Gusu.
Un ancêtre de Lin Ruhai avait reçu un titre héréditaire de marquis, et la famille en était maintenant à la cinquième génération. À l’origine, le titre ne devait se transmettre que durant trois générations ; mais, par l’immense faveur et la haute vertu du souverain actuel, une grâce exceptionnelle en avait prolongé la transmission, de sorte que le père de Lin Ruhai en avait encore hérité pour une génération. Lin Ruhai, quant à lui, avait fait carrière par les examens. Sa maison jouissait donc de revenus héréditaires, mais appartenait aussi à une lignée de lettrés.
Malheureusement, les branches collatérales des Lin avaient peu prospéré et les hommes y étaient rares. Il subsistait bien plusieurs rameaux, mais tous appartenaient à une parenté éloignée et n’étaient pas de proches descendants de la branche légitime. Lin Ruhai avait déjà quarante ans. Son unique fils, âgé de trois ans, était mort l’année précédente. Bien qu’il eût plusieurs concubines, son destin ne lui accordait aucun autre fils, et il n’y avait rien à y faire.
Seule son épouse légitime, née Jia, lui avait donné une fille, dont le petit nom était Daiyu et qui venait d’avoir cinq ans. Ses parents la chérissaient comme la perle au creux de leur paume. La voyant intelligente, délicate et belle, ils voulurent aussi lui apprendre quelques caractères : c’était en quelque sorte feindre d’élever un fils, afin d’atténuer un peu la désolation de n’avoir aucun garçon sous leurs genoux.
且說雨村在旅店偶感風寒,愈後又因盤費不繼,正欲得一居停之所,以爲息肩之地,偶遇兩個舊友,認得新鹽政,知他正要請一西席教訓女兒,遂將雨村薦進衙門去。這女學生年紀㓜小,身體又弱,工課不限多寡,其餘不過兩個伴讀丫鬟,故雨村十分省力,正好養病。
Jia Yucun, qui logeait alors dans une auberge, avait pris froid. À peine guéri, il se trouva à court d’argent pour poursuivre sa route et cherchait justement une demeure où déposer son fardeau et prendre quelque repos. Il rencontra par hasard deux vieux amis. Ceux-ci connaissaient le nouvel administrateur du sel et savaient qu’il désirait engager un précepteur pour instruire sa fille ; ils recommandèrent donc Jia Yucun et le firent entrer dans sa résidence officielle.
L’élève était très jeune et de santé fragile ; la quantité de travail qu’on lui imposait n’était pas fixée. Elle n’avait d’ailleurs pour compagnes d’étude que deux servantes. La tâche de Jia Yucun était donc fort légère et lui permettait à merveille de soigner sa santé.
看看又是一載有餘,不料女學生之母賈氏夫人一病而亡,女學生奉侍湯藥,守喪盡禮,過于哀痛,素本怯弱,因此舊症復發,有好些時不曾上學。雨村閒居無聊,每當風日晴和,飯後便出来閒歩。這一日偶至郊外,意欲賞鍳那村野風光,信歩至一山𤨔水漩、茂林修竹之處,隱隱有座廟宇,門巷傾頺,墻垣朽敗,有額題曰「智通寺」,門傍又有一副舊破的對聨云:
Plus d’une année passa ainsi. Contre toute attente, Madame Jia, mère de l’élève, tomba malade et mourut. La fillette l’avait servie auprès des décoctions médicinales, puis observa tous les rites du deuil ; mais son chagrin fut excessif. Comme elle était naturellement frêle, son ancienne maladie reparut et, longtemps, elle ne put reprendre ses études.
Jia Yucun, désœuvré dans sa retraite, sortait se promener après le repas chaque fois que le vent était doux et le ciel serein. Un jour, il parvint par hasard hors de la ville, dans l’intention d’admirer le paysage rustique. Laissant ses pas le conduire, il arriva en un lieu ceint de collines et contourné par les eaux, parmi des bois touffus et de hauts bambous. On y distinguait vaguement un temple. La porte et la ruelle s’écroulaient, les murs tombaient en ruine. Sur une enseigne étaient inscrits les mots : « Temple de l’Intelligence pénétrante ». À côté de la porte, un vieux distique à demi déchiré disait :
身後有餘忘縮手,眼前無路想囘頭。
Riche au-delà de la mort, on oublie de retirer la main ; sans route devant les yeux, on songe enfin à rebrousser chemin.
雨村看了,因想道:「這兩句文雖甚淺,其意則深,也曾遊過些名山大剎,倒不曾見過這話頭,其中想必有個翻過筋斗來的,也未可知,何不進去一訪。」走入看時,只有一個龍鍾老僧在那裡煑粥,雨村見了,𨚫不在意,及至問他兩句話,那老僧旣聾且昏,又齒落舌鈍,所答非所問。雨村不耐煩,仍退出來,意欲到那村肆中沽飮三盃,以助野趣,於是𭭎歩行來。
Après l’avoir lu, Jia Yucun pensa : « La forme de ces deux phrases est fort simple, mais leur sens est profond. J’ai visité bien des montagnes célèbres et de grands monastères sans jamais rencontrer semblable propos. Il doit se trouver ici quelqu’un que la vie a culbuté et qui s’en est relevé. Pourquoi ne pas entrer lui rendre visite ? »
Il pénétra dans le temple et ne vit qu’un vieux moine décrépit qui faisait cuire de la bouillie de riz. Jia Yucun n’y prêta d’abord guère attention ; mais lorsqu’il lui posa quelques questions, il constata que le vieillard était à la fois sourd et confus, édenté et embarrassé de la langue, répondant toujours à côté. Perdant patience, Jia Yucun ressortit. Il se proposait d’aller boire trois coupes dans la taverne du village, pour ajouter au plaisir champêtre, et s’y rendit donc à pas lents.
剛入肆門,只見座上吃酒之客,有一人起身大笑,接了出來,口内說:「竒遇,竒遇!」雨村忙看時,此人是都中古董行中貿易姓冷號子興的,舊日在都相識。雨村最讚這冷子興是個有作爲大本領的人,這子興又借雨村斯文之名,故二人最相投契。雨村忙亦笑問:「老兄何日到此?弟竟不知。今日偶遇,眞竒緣也。」子興道:「去年歲底到家,今因還要入都,從此順路找個敝友說一句話,承他之情,留我多住兩日,我也無甚𦂳事,且盤桓兩日,待月半時,也就起身了。今日敝友有事,我因閒歩至此,不期這樣巧遇。」一面說,一面讓雨村同席坐了,另整上酒肴來,二人閒談慢飮,叙些别後之事。
À peine eut-il franchi la porte de la taverne qu’un des buveurs assis dans la salle se leva en riant aux éclats et vint à sa rencontre : « Quelle rencontre extraordinaire ! Quelle rencontre extraordinaire ! »
Jia Yucun regarda attentivement. C’était un antiquaire de la capitale, nommé Leng Zixing, qu’il y avait connu autrefois. Jia Yucun estimait fort Leng Zixing, en qui il voyait un homme entreprenant et de grande capacité ; de son côté, Leng Zixing tirait avantage de la réputation lettrée de Jia Yucun. Aussi les deux hommes s’entendaient-ils à merveille.
Jia Yucun lui demanda en souriant : « Depuis quand êtes-vous ici, mon cher ami ? Je n’en savais absolument rien. Nous rencontrer aujourd’hui par hasard, voilà vraiment un singulier coup du destin ! »
Leng Zixing répondit : « Je suis rentré chez moi vers la fin de l’année dernière. Comme je dois bientôt retourner à la capitale, j’ai profité du chemin pour rendre visite à un modeste ami et lui parler d’une affaire. Il a eu la bonté de me retenir deux jours de plus. Rien ne me presse particulièrement ; je vais donc m’attarder encore un peu et partirai vers le milieu du mois. Mon ami avait aujourd’hui quelque affaire, et je suis venu me promener jusqu’ici. Je ne m’attendais pas à une rencontre aussi heureuse. »
Tout en parlant, il invita Jia Yucun à s’asseoir à sa table et fit apporter de nouveaux plats et du vin. Les deux hommes burent tranquillement en bavardant et se racontèrent ce qui leur était arrivé depuis leur séparation.
雨村因問:「近日都中可有新聞没有?」子興道:「倒没有什麽新聞,倒是老先生的貴同宗家出了一件小小的異事。」雨村笑道:「弟族中無人在都,何談及此?」子興笑道:「你們同姓,豈非一族?」雨村問是誰家,子興笑道:「榮國賈府中,可也不玷辱了老先生的門楣。」雨村道:「原来是他家。若論起來,寒族人丁却不少,自東漢賈復以來,支𣲖繁盛,各省皆有,誰能逐細考查。若論榮國一支,𨚫是同譜,但他那等榮耀,我們不便去認他,故越發生踈了。」子興歎道:「老先生休如此說。如今的這榮寧兩府也都蕭索了,不比先時的光景。」雨村道:「當日寧榮兩宅,人口也極多,如何便蕭索了?」冷子興道:「正是,說来也話長。」雨村道:「去歲我到金陵,因欲遊覧六朝遺蹟,那日進了石頭城,從他老宅門前經過,街東是寧國府,街西是榮國府,二宅相連,竟將大半條街占了。大門外雖冷落無人,隔着圍墻一望,裡面廳殿楼閣,也還都崢嶸軒峻。就是後邉一帶花園裡,樹木山石,也都還有棻蔚洇潤之氣,那裡像個衰敗之家?」
Jia Yucun demanda : « Y a-t-il ces derniers temps quelque nouvelle à la capitale ? »
Leng Zixing répondit : « Rien de bien nouveau. Il s’est seulement produit un petit fait étrange dans la noble maison de vos illustres parents. »
Jia Yucun sourit : « Personne de mon clan ne vit à la capitale. De qui voulez-vous parler ? »
Leng Zixing répondit en riant : « Puisque vous portez le même nom, n’êtes-vous pas du même clan ? »
Jia Yucun lui ayant demandé de quelle maison il s’agissait, Leng Zixing dit : « De la maison Jia du palais Rongguo. Elle ne déshonore certes pas votre lignée, monsieur. »
« Ah ! cette famille-là. À vrai dire, notre modeste clan est fort nombreux. Depuis Jia Fu, sous les Han orientaux, ses branches ont prospéré et se sont répandues dans toutes les provinces : qui pourrait les examiner une à une ? La branche du Rongguo figure bien dans la même généalogie que nous ; mais son éclat est tel qu’il ne nous conviendrait pas de nous réclamer d’elle. Nous sommes donc devenus de plus en plus étrangers. »
Leng Zixing soupira : « Ne parlez pas ainsi, monsieur. Les deux palais Ningguo et Rongguo sont aujourd’hui bien déchus ; leur situation n’est plus celle d’autrefois. »
Jia Yucun demanda : « Les deux résidences comptaient jadis une foule de gens. Comment auraient-elles si vite décliné ? »
« Justement ! L’histoire est longue. »
Jia Yucun reprit : « L’année dernière, je suis allé à Jinling pour visiter les vestiges des Six Dynasties. Un jour, en entrant dans la ville de Pierre, je suis passé devant leurs anciennes résidences. Le palais Ningguo se trouve à l’est de la rue et le palais Rongguo à l’ouest. Contigus, ils occupent à eux seuls plus de la moitié de la rue. Devant les grandes portes, tout était certes désert ; mais, par-dessus les murs d’enceinte, on apercevait encore des salles, des pavillons et des tours d’une imposante élévation. Même dans les jardins de derrière, les arbres et les rocailles conservaient un air de luxuriance et de fraîcheur. Comment y reconnaître une famille en décadence ? »
子興笑道:「𧇊你是進士出身,原来不通。古人有言:『百足之蟲,死而不僵。』如今雖說不似先年那樣興盛,較之平常仕宦之家,到底氣象不同。如今生齒日繁,事務日盛,主僕上下,安富尊榮儘多,運籌謀畫者無一。其日用排塲費用,又不能將就省儉,如今外面的架子雖未甚倒,内囊𨚫也盡上来了。這也小事。更有一件大事:誰知這樣鐘鳴鼎食之家,翰墨詩書之族,如今的兒孫,竟一代不如一代了!」雨村聼說,也道:「這樣詩禮之家,豈有不善教育之理?别門不知,只說這寧榮兩宅,是最教子有方的。」
Leng Zixing éclata de rire : « Et dire que vous êtes docteur ! Vous ne comprenez donc rien. Les anciens disaient : “Le mille-pattes, même mort, ne se raidit pas.” Bien que ces deux maisons ne soient plus aussi florissantes qu’autrefois, elles conservent une tout autre allure que les familles ordinaires de fonctionnaires.
« Leur population augmente de jour en jour, leurs affaires se multiplient sans cesse ; mais, parmi maîtres et serviteurs, supérieurs et subalternes, tous savent jouir de leur richesse et de leurs honneurs, et pas un ne sait prévoir ni administrer. Or ils sont incapables de réduire le faste et les dépenses quotidiennes. Leur façade tient encore à peu près debout, mais, à l’intérieur, leurs ressources sont presque épuisées.
« Encore n’est-ce là qu’une petite affaire. Il y en a une bien plus grave : qui aurait cru que, dans une maison où résonnent les cloches des banquets et où fument les trépieds, dans un clan nourri de lettres, de poésie et de livres, les fils et les petits-fils seraient de génération en génération plus médiocres ? »
Jia Yucun répondit : « Comment une famille vouée aux Classiques et aux rites pourrait-elle négliger l’éducation de ses enfants ? Je ne connais pas les autres maisons, mais on dit précisément que les palais Ningguo et Rongguo excellent à instruire leurs fils. »
子興歎道:「正說得是這兩門呢。待我告訴你:當日寧國公是一母同胞弟兄兩個。寧公居長,生了四個兒子。寧國公死後,長子賈代化襲了官,也養了兩個兒子,長名敷,八九歲上死了,只剩了一個次子賈敬,襲了官,如今一味好道,只愛燒丹煉汞,餘者一㮣不在他心上。幸而早年留下一子,名喚賈珍,因他父親一心想作神仙,把官倒讓他襲了。他父親又不肯囬原籍来,只在都中城外和那些道士們胡羼。這位珍爺也倒生了一個兒子,今年纔十六歲,名呌賈蓉。如今敬老爺是一㮣不管。這珍爺那裡肯讀書,只一味高樂不了,把那寧國府竟翻了過來,也没有敢來管他的人。再說榮府你聼,方纔所說異事就出在這裡。自榮公死後,長子賈代善襲了官,娶的是金陵世家史侯的小姐爲妻,生了兩個兒子,長名賈赦,次名賈政。如今代善早已去世,太夫人尙在,長子賈赦襲了官,爲人平静中和,也不管理家。次子賈政,自㓜酷喜讀書,爲人端方正直,祖父鍾愛,原要他以科甲出身的,不料代善臨終時遺本一上,皇上因恤先臣,卽時令長子襲官外,問還有幾子,立刻引見,遂又額外賜了這政老爺一個主事之銜,令其入部習學,如今現已陞了員外郎。這政老爺的夫人王氏,頭胎生的公子名喚賈珠,十四歲進學,不到二十歲就娶了妻,生了子,一病就死了。第二胎生了一位小姐,生在大年初一,就竒了。不想次年又生了一位公子,說來更竒,一落胞胎,嘴裡便啣下一塊五彩晶瑩的玉来,還有許多字跡,你道是新聞異事不是?」
Leng Zixing soupira : « Ce sont justement ces deux maisons dont je parle. Écoutez-moi. Les ducs de Ningguo et de Rongguo étaient deux frères nés de la même mère, le duc de Ningguo étant l’aîné. Celui-ci eut quatre fils. Après sa mort, son fils aîné, Jia Daihua, hérita de sa charge. Jia Daihua eut à son tour deux fils : l’aîné, Jia Fu, mourut à huit ou neuf ans ; il ne resta que le cadet, Jia Jing, qui hérita de la charge.
« Aujourd’hui, Jia Jing n’a de goût que pour la Voie. Il ne s’intéresse qu’à calciner le cinabre et raffiner le mercure ; tout le reste lui est parfaitement indifférent. Par bonheur, il avait eu dans sa jeunesse un fils, Jia Zhen. Comme le père ne songeait qu’à devenir immortel, il lui céda sa charge. Il ne veut même plus rentrer dans la demeure familiale et vit hors des murs de la capitale, mêlé à toute une bande de taoïstes.
« Monsieur Jia Zhen a lui-même un fils, Jia Rong, qui n’a encore que seize ans. À présent que le vieux maître Jia Jing ne s’occupe plus de rien, comment Jia Zhen consentirait-il à étudier ? Il ne pense qu’à se divertir sans fin, et a mis le palais Ningguo sens dessus dessous, sans que personne ose venir le contrôler.
« Passons maintenant au palais Rongguo : c’est là que s’est produit le fait étrange dont je parlais. Après la mort du duc de Rongguo, son fils aîné, Jia Daishan, hérita de sa charge. Il avait épousé une demoiselle de l’illustre famille du marquis Shi de Jinling, dont il eut deux fils : l’aîné, Jia She, et le cadet, Jia Zheng.
« Jia Daishan est mort depuis longtemps, mais l’aïeule Jia vit encore. Jia She, le fils aîné, a hérité de la charge. D’un caractère paisible et modéré, il ne s’occupe pas des affaires de la maison. Le cadet, Jia Zheng, aimait passionnément l’étude depuis l’enfance. Droit et grave de caractère, il était particulièrement chéri de son grand-père, qui voulait lui faire suivre la carrière des examens.
« Or, peu avant sa mort, Jia Daishan présenta un dernier mémoire. Par égard pour son ancien serviteur, l’Empereur, après avoir ordonné que l’aîné héritât de la charge, demanda combien il restait de fils et les fit aussitôt paraître devant lui. Par une grâce exceptionnelle, il conféra à Jia Zheng le titre de secrétaire de ministère et lui ordonna d’entrer dans l’administration pour s’y former. Jia Zheng est maintenant sous-directeur de bureau.
« Son épouse, Madame Wang, donna d’abord naissance à un fils nommé Jia Zhu. Celui-ci entra à l’école officielle à quatorze ans ; avant ses vingt ans, il avait déjà pris femme et engendré un fils, lorsqu’une maladie l’emporta.
« Son deuxième enfant fut une fille, née le premier jour du premier mois de l’année : voilà déjà qui était singulier. Mais, l’année suivante, elle mit encore au monde un garçon, et ce fut plus étrange encore. À peine sorti du ventre maternel, il tenait dans la bouche un morceau de jade cristallin aux cinq couleurs, portant de nombreuses inscriptions. N’est-ce pas là une nouvelle extraordinaire ? »
雨村笑道:「果然竒異。只怕這人的來歴不小。」子興冷笑道:「萬人皆如此說,因而乃祖母愛如珎寳。那週歲時,政老爺便要試他將來的志向,便將那世上所有之物,擺了無數與他㧓取,誰知他一槪不取,伸手只把些𮌖粉釵環㧓来玩弄。那政老爺便不喜歡,說將來是酒色之徒耳,因此便不甚愛惜。獨那太君還是命根一般。說來又竒,如今長了七八歲,雖然淘氣異常,但聰明乖覺,百個不及他一個,說起孩子話来也竒怪,他說:『女兒是水做的骨肉,男人是泥做的骨肉,我見了女兒便淸𤕤,見了男子便覺濁臭逼人。』你道好笑不好笑?將来色鬼無疑了。」雨村罕然厲色忙止道:「非也。可惜你們不知道這人來厯,大約政老前輩也錯以淫魔色鬼看待了。若非多讀書識事,加以致知格物之功、悟道叅元之力者,不能知也。」
Jia Yucun sourit : « Voilà qui est étrange, en effet. Cet enfant doit avoir une origine peu commune. »
Leng Zixing eut un rire froid : « Tout le monde le dit ; aussi sa grand-mère le chérit-elle comme un joyau. Lorsqu’il eut un an, Jia Zheng voulut éprouver ses inclinations futures. Il disposa devant lui une multitude d’objets de toute sorte pour le laisser choisir. Or l’enfant les dédaigna tous et ne tendit la main que vers le fard, les épingles et les bracelets, dont il se mit à jouer.
« Jia Zheng en fut mécontent : “Ce ne sera qu’un débauché adonné au vin et aux femmes”, déclara-t-il. Depuis lors, il n’a guère d’affection pour lui. Seule l’aïeule continue de tenir à cet enfant comme à sa propre vie.
« Autre étrangeté : il a maintenant sept ou huit ans. Malgré son espièglerie sans pareille, il est si intelligent et si éveillé que, sur cent enfants, aucun ne l’égale. Même ses propos d’enfant sont singuliers. Il dit : “Les filles ont une chair et des os faits d’eau ; les hommes ont une chair et des os faits de boue. Quand je vois une fille, je me sens pur et frais ; quand je vois un homme, je me sens assailli par une puanteur trouble.” N’est-ce pas risible ? Il deviendra certainement un démon de la luxure. »
Jia Yucun, soudain grave, l’interrompit vivement : « Nullement ! Quel dommage que vous ignoriez l’origine de cet enfant ! Le vénérable Jia Zheng lui-même se trompe sans doute en le prenant pour un démon lubrique. On ne saurait comprendre cela sans avoir beaucoup lu et observé les affaires humaines, sans avoir poussé jusqu’au bout l’examen des choses et l’acquisition du savoir, ni pénétré la Voie et sondé le mystère. »
子興見他說得這樣重大,忙請教其故。雨村道:「天地生人,除大仁大惡,餘者皆無大異。若大仁者則應運而生,大惡者則應刼而生,運生世治,刼生世危。堯、舜、禹、湯、文、武、周、召、孔、孟、董、韓、周、程、朱、張,皆應運而生者。蚩尤、共工、桀、紂、始皇、王莽、曹操、桓温、安祿山、秦檜等,皆應刼而生者。大仁者修治天下,大惡者擾亂天下。淸明靈秀,天地之正氣,仁者之所秉也。殘忍乖僻,天地之邪氣,惡者之所秉也。今當祚永運隆之日,太平無爲之世,淸明靈秀之氣所秉者,上至朝廷,下至草野,比比皆是。所餘之秀氣,漫無所歸,遂爲甘露、爲和風,洽然漑及四海。彼殘忍乖邪之氣,不能蕩溢於光天化日之下,遂凝結充塞於深溝大壑之中,偶因風蕩,或彼雲摧,略有搖動感發之意,一絲半縷,悞而逸出者,值靈秀之氣適過,正不容邪,邪復妬正,兩不相下,如風水雷電,地中旣遇,旣不能消,又不能讓,必致搏擊掀𤼵後始盡。故其氣亦必賦人,發洩一盡始散,使男女偶秉此氣而生者,上則不能爲仁人君子,下亦不能爲大𠒋大惡。置之千萬人之中,其聰俊靈秀之氣,則在千萬人之上。其乖僻邪謬不近人情之態,又在千萬人之下。若生于公侯富貴之家,則爲情痴情種。若生于詩書淸貧之族,則爲逸士高人。縱偶生于薄祚寒門,亦㫁不至爲走卒健僕,甘遭庸夫驅制駕馭,必爲竒優名倡。如前之許由、陶潜、阮籍、嵇康、劉伶、王謝二族、顧虎頭、陳後主、唐明皇、宋徽宗、劉庭芝、温飛卿、米南宫、石曼卿、柳耆卿、秦少游,近日倪雲林、唐伯虎、祝枝山,再如李龜年、黄繙綽、敬新磨、卓文君、紅拂、薛濤、崔鶯、朝雲之流:此皆易地則同之人也。」子興道:「依你說,『成則公侯敗則賊』了?」雨村道:「正是這意。你𮟃不知,我自革職以来,這兩年遍遊各省,也曾遇見兩個異樣孩子,所以方纔你一說這寳玉,我就猜着了八九也是這一𣲖人物。不用遠說,只這金陵城内,欽差金陵省體仁院總裁甄家,你可知道?」子興道:「誰人不知!這甄府就是賈府老親,他們兩家来徃極親熱的。至在下也和他家往來非止一日了。」
Voyant l’importance que Jia Yucun donnait à l’affaire, Leng Zixing le pria d’en expliquer la raison.
Jia Yucun dit : « Parmi les êtres que produisent le Ciel et la Terre, seuls les hommes d’une immense bienveillance et ceux d’une immense perversité diffèrent véritablement du commun. Les premiers naissent en réponse à une ère providentielle ; les seconds, en réponse à une calamité. Quand l’ère providentielle prévaut, le monde est bien gouverné ; quand la calamité prévaut, il est en péril.
« Yao, Shun, Yu, Tang, les rois Wen et Wu, les ducs de Zhou et de Shao, Confucius, Mencius, Dong Zhongshu, Han Yu, Zhou Dunyi, les frères Cheng, Zhu Xi et Zhang Zai naquirent tous en réponse à une ère providentielle. Chiyou, Gonggong, Jie, Zhou, le Premier Empereur, Wang Mang, Cao Cao, Huan Wen, An Lushan et Qin Hui naquirent tous en réponse à une calamité. Les hommes d’une immense bienveillance ordonnent l’empire ; ceux d’une immense perversité le jettent dans le désordre.
« La pure clarté et la grâce spirituelle forment le souffle droit du Ciel et de la Terre, que reçoivent les hommes bienveillants. La cruauté, l’excentricité et la perversité forment leur souffle dévoyé, que reçoivent les méchants.
« Nous vivons aujourd’hui sous une dynastie durable et dans une ère florissante, en un temps de paix où tout se gouverne sans contrainte. Ceux qui ont reçu le souffle de pure clarté et de grâce spirituelle se rencontrent partout, depuis la cour jusqu’aux campagnes. Le surplus de ce souffle, ne sachant où se porter, devient douce rosée et brise harmonieuse, puis se répand généreusement sur les quatre mers.
« Quant au souffle cruel, capricieux et pervers, incapable de se déployer au grand jour d’un monde civilisé, il se condense et s’entasse au fond des ravins et des gouffres. Qu’un vent vienne par hasard l’agiter ou qu’un nuage se brise contre lui, et il s’ébranle légèrement : un fil, une parcelle s’en échappe par erreur. S’il rencontre alors le souffle de grâce spirituelle, la droiture ne tolère pas la perversité, tandis que la perversité jalouse la droiture. Aucun des deux ne cède. Tels le vent, l’eau, le tonnerre et l’éclair qui se rencontrent sous terre, ils ne peuvent ni se dissiper ni s’éviter : il faut qu’ils s’entrechoquent et se déchaînent avant de s’épuiser.
« Ce souffle doit donc investir un être humain et se dépenser tout entier avant de se disperser. Les hommes ou les femmes qui naissent par hasard sous son influence ne peuvent, au-dessus, devenir des sages bienveillants ni de nobles gentilshommes ; mais ils ne peuvent non plus, au-dessous, devenir de grands scélérats ou de grands criminels. Parmi des millions d’hommes, leur intelligence, leur finesse et leur grâce spirituelle les placent au-dessus de tous ; mais leur excentricité perverse, leur absurdité et leur mépris des usages les mettent également au-dessous de tous.
« S’ils naissent dans une maison de ducs et de marquis, riche et honorée, ils deviennent des fous de sentiment, des êtres tout pétris de passion. S’ils naissent dans une famille pauvre et lettrée, ils deviennent des esprits indépendants, des hommes supérieurs retirés du monde. Même s’ils viennent au monde dans une humble maison promise à peu de fortune, ils ne sauraient se faire simples valets ou robustes domestiques, ni se soumettre docilement à la conduite et aux ordres des médiocres : ils deviendront nécessairement comédiens prodigieux ou courtisanes célèbres.
« Ainsi en fut-il de Xu You, Tao Qian, Ruan Ji, Ji Kang, Liu Ling, des deux clans Wang et Xie, de Gu Hutou, du dernier souverain des Chen, de l’empereur Xuanzong des Tang, de l’empereur Huizong des Song, de Liu Tingzhi, Wen Feiqing, Mi Nangong, Shi Manqing, Liu Qiqing et Qin Shaoyou ; et, plus récemment, de Ni Yunlin, Tang Bohu et Zhu Zhishan. Il en va de même de Li Guinian, Huang Fanchuo, Jing Xinmo, Zhuo Wenjun, Hongfu, Xue Tao, Cui Ying et Chaoyun. Tous sont gens de même nature, placés seulement dans des situations différentes. »
Leng Zixing demanda : « À vous entendre, s’ils réussissent, ils deviennent ducs et marquis ; s’ils échouent, des brigands ? »
« C’est précisément cela. Vous l’ignorez encore : depuis ma destitution, j’ai parcouru pendant deux ans toutes les provinces et rencontré deux enfants singuliers. Aussi, lorsque vous m’avez parlé de ce Baoyu, ai-je aussitôt deviné qu’il devait appartenir, à huit ou neuf chances sur dix, à cette même espèce.
« Sans chercher bien loin : dans la ville même de Jinling se trouve la maison Zhen, celle du commissaire impérial et directeur de l’Institut provincial de la Bienveillance. La connaissez-vous ? »
Leng Zixing répondit : « Qui ne la connaît ? La maison Zhen est une ancienne parente de la maison Jia, et les deux familles entretiennent des rapports fort étroits. Moi-même, il y a longtemps que je fréquente les Zhen. »
雨村笑道:「去歲我在金陵,也曾有人薦我到甄府處舘,我進去看其光景,誰知他家那等榮貴,却是個『富而好禮』之家,倒是個難得之舘。但是這個學生雖是啟𫎇,𨚫比一個舉業的還勞神。說起來𮟃可笑,他說:『必得兩個女兒伴着我讀書,我方能認得字,心上也明白。不然,我心裡自己糊塗。』又常對着跟他的小厮們說:『這「女兒」兩個字極尊貴極淸凈的,比那瑞獸珍禽、竒花異草更覺希罕尊貴呢!你們這種濁口臭舌,萬萬不可唐突了這兩個字,要𦂳,要𦂳。但凡要說的時節,必用凈水香茶𠻳了口方可。設若失錯,便要𨯳牙穿眼的。』其暴虐頑劣,種種異常。只放了學進去,見了那些女兒們,其温厚和平,聰敏文雅,竟變了一個樣子。因此他令尊也曾下死笞楚過幾次,竟不能攺,每打的吃疼不過時,他便『姐姐』『妹妹』的亂呌起來。後來聼得裡面女兒們拿他取笑:『因何打急了只管呌姐妹作什麽?莫不呌姐妹們去討情討饒?你豈不愧些!』他囬答的最妙,他說:『急痛之時,只呌「姐姐」「妹妹」字樣,或可解疼,也未可知,因呌了一聲,果覺疼得好些,遂得了秘法,每疼痛之極,便連呌姐妹起來了。』你說可笑不可笑?爲他祖母溺愛不明,每因孫辱師責子,我所以辞了館出來的。這等子弟,必不能守父祖基業、從師友規勸的。只可惜他家幾個好姊妹都是少有的。」
Jia Yucun sourit : « L’année dernière, à Jinling, quelqu’un me recommanda comme précepteur à la maison Zhen. Quand j’y entrai et vis leur manière de vivre, je découvris que, malgré leur richesse et leurs honneurs, ils étaient de ces gens qui “riches, aiment les rites”. C’était réellement une place rare.
« Mais l’élève, tout débutant qu’il fût, me donna plus de peine qu’un candidat aux examens. À l’entendre, c’était fort drôle. Il disait : “Il faut absolument que deux filles m’accompagnent pendant que j’étudie ; alors seulement je reconnais les caractères et mon esprit devient clair. Sinon, tout s’embrouille en moi.”
« Il répétait aussi aux jeunes serviteurs qui le suivaient : “Les deux caractères ‘fille’ sont souverainement nobles et purs ; ils sont plus rares et plus précieux encore que les animaux de bon augure, les oiseaux merveilleux, les fleurs extraordinaires et les plantes singulières ! Avec vos bouches troubles et vos langues puantes, gardez-vous bien de profaner ces deux caractères. C’est essentiel, essentiel ! Chaque fois que vous devrez les prononcer, il vous faudra d’abord vous rincer la bouche avec de l’eau pure et du thé parfumé. À la moindre faute, je vous briserai les dents et vous crèverai les yeux.”
« Sa brutalité et son indiscipline étaient tout à fait extraordinaires. Mais dès que, la classe finie, il rentrait auprès des filles, il devenait doux et paisible, intelligent et courtois : on ne reconnaissait plus le même enfant.
« Son père l’a plusieurs fois fait battre avec la dernière sévérité, sans jamais parvenir à le corriger. Lorsque la douleur devenait insupportable, il se mettait à crier pêle-mêle : “Grande sœur ! Petite sœur !” Plus tard, les filles de l’intérieur se moquèrent de lui : “Pourquoi, lorsqu’on te bat trop fort, ne cesses-tu d’appeler tes sœurs ? Espères-tu qu’elles viennent implorer ta grâce ? N’as-tu donc pas honte ?”
« Sa réponse fut admirable : “Dans l’urgence de la douleur, il se peut qu’il suffise de crier ‘grande sœur’ ou ‘petite sœur’ pour la soulager. Or, chaque fois que je l’ai fait, j’ai réellement senti que j’avais un peu moins mal. J’ai donc découvert une recette secrète : dès que la douleur devient extrême, je ne cesse plus d’appeler mes sœurs.” N’est-ce pas risible ?
« Comme sa grand-mère l’aveugle par son indulgence, elle humilie souvent le précepteur et réprimande son propre fils à cause de son petit-fils. Voilà pourquoi j’ai quitté cette place. Des enfants de cette sorte ne peuvent ni préserver l’héritage de leurs pères et aïeux, ni accepter les remontrances de leurs maîtres et de leurs amis. Il est seulement regrettable que les quelques excellentes filles de cette famille, qui sont fort rares, aient un pareil frère. »
子興道:「便是賈府中現在三個也不錯。政老爺之長女名元春,因賢孝才德,選入宮作女史去了;二小姐乃是赦老爺姨娘所出,名迎春;三小姐政老爺庶出,名探春;四小姐乃寧府𤤽爺之胞妹,名惜春;因史老夫人極愛孫女,多跟在祖母這邉,一處讀書,聼得個個不錯。」雨村道:「更妙在甄家風俗,女兒之名,亦皆從男子之名命取,不似别家,另外用這些『春』『紅』『香』『玉』等艶字,何得賈府亦落此俗套?」子興道:「不然。只因現今大小姐是正月初一所生,故名『元春』,餘者方從了『春』字。上一排的𨚫也是從弟兄而来的。現有對証:目今你貴東家林公之夫人,卽榮府中赦政二公之胞妹,在家時名字喚賈敏,不信時你囬去細訪可知。」雨村拍手笑道:「是極!我這女學生名呌黛玉,他讀書凡『敏』字他皆念作『宻』字,寫字遇着『敏』字亦減一二筆,我心中每每疑惑,今聼你說,是爲此無疑矣。怪道我這女學生言語舉止另是一樣,不與凡女子相同,度其母不凡,故生此女,今知爲榮府之外孫,又不足罕矣。可惜上月其母竟亡故了。」子興歎道:「老姊妹三個,這是極小的,又没了;長一軰的姊妹,一個也没了。只看這小一輩的將来的東床何如呢。」
Leng Zixing dit : « Les trois demoiselles qui vivent actuellement dans la maison Jia ne sont pas mal non plus. La fille aînée de Jia Zheng, Yuanchun, a été choisie pour entrer au palais comme lettrée de cour, en raison de sa vertu filiale, de sa sagesse et de ses talents. La deuxième demoiselle, Yingchun, est née d’une concubine de Jia She. La troisième, Tanchun, est une fille naturelle de Jia Zheng. La quatrième, Xichun, est la propre sœur de Jia Zhen, du palais Ningguo. Comme l’aïeule Jia chérit extrêmement ses petites-filles, elles vivent pour la plupart auprès d’elle et étudient ensemble. On dit qu’elles sont toutes remarquables. »
Jia Yucun dit : « Ce qui est plus remarquable encore chez les Zhen, c’est que les filles reçoivent, comme les garçons, les caractères propres à leur génération. Ils ne leur donnent pas séparément ces caractères recherchés tels que “printemps”, “rouge”, “parfum” ou “jade”, comme le font les autres familles. Comment se fait-il que la maison Jia soit, elle aussi, tombée dans cette banalité ? »
Leng Zixing répondit : « Vous vous trompez. C’est seulement parce que l’actuelle demoiselle aînée est née le premier jour du premier mois qu’on l’a nommée Yuanchun, “Premier Printemps”. Les autres ont ensuite reçu, d’après elle, le caractère “printemps”. Dans la génération précédente, les noms des filles suivaient également ceux de leurs frères. Nous en avons encore la preuve : l’épouse de votre actuel patron, monsieur Lin, est la propre sœur de Jia She et de Jia Zheng, du palais Rongguo. Dans sa famille, elle se nommait Jia Min. Si vous ne me croyez pas, vous n’avez qu’à rentrer et vous renseigner soigneusement. »
Jia Yucun frappa des mains en riant : « C’est tout à fait juste ! Mon élève se nomme Daiyu. Dans ses lectures, chaque fois qu’elle rencontre le caractère min, elle le prononce mi ; et lorsqu’elle doit l’écrire, elle en retranche un ou deux traits. Je m’en étonnais souvent. À présent que vous me l’avez dit, il ne fait aucun doute qu’elle agit ainsi pour cette raison.
« Je comprends maintenant pourquoi ses paroles et ses manières diffèrent de celles des filles ordinaires. Je supposais que sa mère n’était pas une femme commune, puisqu’elle avait donné naissance à une telle enfant. Sachant désormais que celle-ci est la petite-fille du palais Rongguo par sa mère, je n’ai plus lieu de m’en étonner. Hélas, sa mère est morte le mois dernier. »
Leng Zixing soupira : « Des trois sœurs de cette génération, elle était la plus jeune, et voilà qu’elle aussi est morte. Il n’en reste plus aucune. Il faudra maintenant voir quels gendres trouveront les filles de la jeune génération. »
雨村道:「正是。方纔說政公已有了一個啣玉之子,又有長子所遺弱孫,這赦老竟無一個不成?」子興道:「政公旣有玉兒之後,其妾又生了一個,倒不知其好歹。只眼前現有二子一孫,𨚫不知將來何如。若問那赦公,也有二子,次名賈璉,今已二十来徃了,親上做親,娶的是政爺夫人王氏之内侄女,今已娶了二年。這位璉爺身上,現捐的是個同知,也是不喜讀書的。于世路上好機變,言談去得,所以目今現在乃叔政老爺家住,帮着料理家務。誰知自娶了令夫人之後,倒上下無一人不稱頌他夫人的,璉爺倒退了一舍之地。模樣又極標緻,言談又極𤕤利,心機又極深細,竟是一個男人萬不及一的。」
Jia Yucun dit : « C’est vrai. Vous disiez que Jia Zheng avait déjà un fils né avec un jade, ainsi qu’un jeune petit-fils laissé par son fils aîné. Se pourrait-il que Jia She n’eût aucun fils ? »
Leng Zixing répondit : « Après le garçon au jade de Jia Zheng, une de ses concubines lui a encore donné un fils, mais j’ignore ce qu’il vaut. Il a donc actuellement deux fils et un petit-fils ; ce qu’ils deviendront, nul ne le sait.
« Quant à Jia She, il a lui aussi deux fils. Le second se nomme Jia Lian et a maintenant une vingtaine d’années. Par un mariage entre parents, il a épousé une nièce de Madame Wang, l’épouse de Jia Zheng ; voici déjà deux ans qu’ils sont mariés.
« Jia Lian a acheté le titre de sous-préfet. Lui non plus n’aime pas l’étude, mais il est habile à saisir les occasions dans les affaires du monde et sait parler comme il convient. Il habite donc actuellement chez son oncle Jia Zheng et l’aide à administrer la maison.
« Or, depuis qu’il a pris femme, il n’est personne, du haut en bas de la maison, qui ne fasse l’éloge de son épouse ; auprès d’elle, Jia Lian a dû reculer d’une bonne étape. Elle est d’une beauté remarquable, d’une parole extrêmement vive et d’un esprit si profond et si subtil que dix mille hommes ne sauraient l’égaler. »
雨村𦘏了笑道:「可知我言不謬。你我方纔所說的這幾個人,只怕都是那正邪兩賦而來,一路之人,未可知也!」子興道:「正也罷,邪也罷,只顧算别人家的賬,你也吃一杯酒纔好。」雨村道:「只顧說話,就多吃了幾杯。」子興笑道:「說着别人家的閒話,正好下酒,卽多吃幾杯何妨。」雨村向𥦗外看道:「天也晚了,仔細關了城,我們慢慢進城再談,未爲不可。」
Jia Yucun l’écouta et dit en riant : « Vous voyez que mes paroles n’étaient pas fausses. Les personnes dont nous venons de parler ont peut-être toutes reçu ce double souffle, droit et pervers, et appartiennent à une seule et même espèce. »
Leng Zixing répondit : « Droit ou pervers, peu importe ! Nous ne faisons que tenir les comptes des autres familles ; vous feriez mieux de boire aussi une coupe. »
« À force de parler, j’en ai déjà bu plusieurs. »
Leng Zixing rit : « Les commérages sur les familles d’autrui sont justement le meilleur accompagnement du vin. Quel mal y aurait-il à boire quelques coupes de plus ? »
Jia Yucun regarda par la fenêtre : « Il se fait tard. Prenons garde qu’on ne ferme les portes de la ville. Nous pourrons fort bien poursuivre tranquillement cette conversation en rentrant. »
于是二人起身,筭還酒錢。方欲走時,忽聼得後面有人呌道:「雨村兄恭喜了!特來報個喜信的。」雨村忙囬頭看時,要知是誰,且聼下囘分解。
Les deux hommes se levèrent donc et réglèrent le prix du vin. Ils allaient partir lorsqu’ils entendirent soudain quelqu’un appeler derrière eux : « Frère Yucun, mes félicitations ! Je viens tout exprès vous annoncer une heureuse nouvelle ! »
Jia Yucun se retourna vivement. Pour savoir qui c’était, écoutez les explications du chapitre suivant.
Notes
甄/賈 : 甄 se prononce comme 真, « vrai », et 賈 comme 假, « faux » ; les agents jouent explicitement sur cette homophonie au début du chapitre.
甄士隱/賈雨村 : leurs noms suggèrent respectivement 真事隱, « les faits vrais sont cachés », et 假語存, « les propos feints sont conservés ».
嬌杏 : le nom Jiaoxing évoque 僥倖, « bonheur inespéré, coup de chance » ; son unique regard lui vaut une ascension sociale extraordinaire.
抓周 : pour le premier anniversaire d’un enfant, on disposait devant lui divers objets ; celui qu’il saisissait était censé révéler sa vocation ou son caractère futur.
身後有餘忘縮手,眼前無路想回頭 : le distique oppose l’avidité qui persiste au-delà des besoins d’une vie au repentir trop tardif, lorsqu’aucune issue ne demeure.
女史 : titre donné à des femmes lettrées attachées au service intérieur du palais impérial.
避諱 : Lin Daiyu modifie la lecture et la graphie de 敏, caractère du nom personnel de sa mère Jia Min, conformément au tabou qui interdisait d’écrire ou de prononcer sans altération le nom d’un parent ou d’un supérieur.