Lavis à l’encre : un pavillon de jardin aux balustrades laquées de rouge au bord d’un étang, un arbre en fleurs dont les pétales tombent sur l’eau, un saule pleureur et un pont en dos d’âne dans la brume.
Illustration engendrée par un modèle d’image pour Chine Informations ; ce n’est pas une peinture d’époque.

Le Rêve dans le pavillon rouge

Le Rêve du pavillon rouge, Histoire de la pierre

Cao Xueqin, 1791. Texte chinois du domaine public, d'après Wikisource.

Traduction française assistée par intelligence artificielle, établie pour Chine Informations à partir du texte chinois original, puis relue par la rédaction. La traduction française de cette œuvre n’a pas été recopiée d’une édition ancienne : elle a été établie à partir du texte chinois par un modèle de langue (OpenAI gpt-5.6-sol), chapitre par chapitre, puis relue. Il n’existe aucune traduction française libre de droits du « Rêve dans le pavillon rouge » — la première traduction intégrale date de 1981 et reste protégée. Le texte chinois, lui, est celui de l’édition de 1791, recopié sans retouche : il est affiché en regard, passage par passage, et permet de contrôler la traduction caractère par caractère. Le texte chinois est dans le domaine public ; la traduction française est protégée : © Chine Informations (chine.in), tous droits réservés.

Chapitre 55 Une sotte concubine outrage sa propre fille pour une vaine rancœur ; de rusés esclaves trompent leurs jeunes maîtresses et couvent de perfides desseins

 

Une sotte concubine outrage sa propre fille pour une vaine rancœur

de rusés esclaves trompent leurs jeunes maîtresses et couvent de perfides desseins

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Au palais Rong, les occupations du Nouvel An venaient enfin de s’achever. Xifeng, épuisée par ses travaux avant et après les fêtes, avait un moment négligé de prendre soin d’elle et fait une fausse couche. Incapable de gérer les affaires, elle recevait chaque jour les remèdes de deux ou trois médecins impériaux. Se fiant à sa robuste constitution, elle ne sortait certes plus, mais continuait à tout prévoir et calculer ; dès qu’une affaire lui revenait à l’esprit, elle envoyait Ping’er en rendre compte à Madame Wang. Elle n’écoutait aucune remontrance. Madame Wang se sentit donc privée d’un bras droit : combien d’énergie une seule personne pouvait-elle avoir ? Elle décidait elle-même de toutes les affaires importantes, mais confia provisoirement à Li Wan la gestion des menus détails de la maison. Comme Li Wan prisait davantage la vertu que le talent, elle ne pouvait manquer de laisser trop de liberté aux domestiques. Madame Wang chargea donc Tanchun de prendre les décisions de concert avec elle, en disant qu’au bout d’un mois, lorsque Xifeng serait remise, on lui rendrait ses fonctions. Mais qui aurait cru que Xifeng manquait naturellement de sang et d’énergie vitale et que, trop jeune encore, elle ignorait comment ménager sa santé ? Toute sa vie, elle avait voulu l’emporter sur les autres par sa force et son intelligence, épuisant encore davantage son esprit. Aussi, quoique ce ne fût qu’une fausse couche, elle en resta véritablement très affaiblie. Un mois plus tard apparurent en outre des pertes de sang. Elle refusait d’en parler, mais tous, voyant son visage jauni et amaigri, comprirent qu’elle avait mal pris soin d’elle. Madame Wang lui ordonna seulement de se soigner tranquillement et de prendre ses remèdes, sans plus se tourmenter l’esprit. Xifeng elle-même, craignant de contracter une maladie grave et de prêter à rire, cherchait à se ménager en cachette et aurait voulu retrouver sur-le-champ son état habituel. Malgré les remèdes et les soins, ce ne fut qu’au troisième mois qu’elle commença peu à peu à se rétablir et que les pertes de sang cessèrent graduellement. Mais cela appartient à la suite du récit.

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Pour l’heure, voyant Xifeng dans cet état et sachant que Tanchun et Li Wan ne pourraient de sitôt se démettre de leur charge, Madame Wang craignit que les nombreux habitants du Jardin ne fussent pas suffisamment surveillés. Elle pria donc spécialement Baochai de veiller avec soin sur tous les quartiers et lui recommanda : « Les vieilles servantes ne valent rien. Dès qu’elles ont un moment, elles boivent et jouent aux cartes ; le jour, elles dorment, et la nuit, elles jouent encore. Je sais tout cela. Quand la petite Feng était aux commandes, elles avaient encore quelqu’un à craindre ; à présent, elles vont de nouveau prendre leurs aises. Ma bonne enfant, tu es une personne sûre. Tes frères et sœurs sont encore jeunes et moi, je n’ai pas le temps : donne-toi donc un peu de peine pendant quelques jours et veille sur eux. S’il arrive quelque chose que nous n’avons pas prévu, viens m’en informer. N’attends pas que l’aïeule le découvre et me demande des explications auxquelles je ne saurais répondre. Si ces gens se conduisent mal, dis-le sans hésiter. S’ils ne t’écoutent pas, viens m’en rendre compte. Surtout, ne les laisse pas provoquer une grave affaire. » Baochai ne put que consentir.

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On était à la fin du printemps et Daiyu souffrait de nouveau de la toux. Xiangyun, elle aussi atteinte par les miasmes de la saison, gardait le lit dans la Cour des Herbes odorantes et recevait chaque jour sans interruption remèdes et soins. Les logements de Tanchun et de Li Wan étaient éloignés l’un de l’autre. Comme elles administraient désormais ensemble les affaires, contrairement aux années précédentes, cela causait beaucoup d’incommodité aux gens qui venaient leur faire leurs rapports. Elles convinrent donc de se réunir chaque matin, pour travailler, dans les trois petites salles fleuries situées au sud de l’entrée du Jardin. Elles y restaient jusqu’après le déjeuner et ne rentraient qu’à midi. Ces trois salles avaient été aménagées, lors de la visite impériale, pour que les eunuques chargés du service puissent s’y asseoir et s’y reposer. Depuis cette visite, elles ne servaient plus, hormis aux vieilles servantes qui y montaient la garde la nuit. Comme le temps était maintenant doux, il ne fut pas nécessaire de les restaurer avec grand soin : quelques aménagements sommaires suffirent pour que les deux femmes puissent s’y installer. Une plaque y portait les quatre caractères : « Parfaire la bienveillance, instruire en vertu ». Dans la maison, on les appelait couramment la « salle des délibérations ». Chaque jour, les deux femmes y arrivaient à six heures du matin et ne se séparaient qu’à midi. Les épouses des intendants et toutes les autres personnes chargées d’une fonction s’y succédaient sans interruption pour présenter leurs rapports.

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Lorsqu’ils apprirent que Li Wan administrerait seule les affaires, tous les domestiques s’en réjouirent secrètement. Li Wan avait toujours été indulgente, généreuse et peu portée à punir ; ils pensaient donc qu’il serait naturellement plus facile de l’abuser que Xifeng. Même quand Tanchun lui fut adjointe, ils ne virent en elle qu’une jeune demoiselle qui n’avait pas encore quitté l’appartement des femmes et qui s’était toujours montrée des plus paisibles et réservées. Ils n’y prêtèrent donc aucune attention et se relâchèrent beaucoup par rapport au temps où Xifeng gouvernait. Mais, au bout de trois ou quatre jours et après quelques affaires passées entre ses mains, ils s’aperçurent peu à peu que Tanchun ne le cédait en rien à Xifeng pour la minutie : seules ses paroles étaient plus calmes et son caractère plus doux. Or, il se trouva justement que, plusieurs jours de suite, une dizaine de familles de princes, ducs, marquis, comtes et fonctionnaires héréditaires, toutes parentes ou depuis longtemps liées aux palais Rong et Ning, connurent qui une promotion, qui une disgrâce, qui un mariage, des funérailles ou quelque autre cérémonie heureuse ou funèbre. Madame Wang, occupée à féliciter, présenter ses condoléances, accueillir et raccompagner les visiteurs, n’avait plus le temps de veiller aux appartements extérieurs. Li Wan et Tanchun passaient donc toute la journée dans la salle, tandis que Baochai surveillait les appartements principaux jusqu’au retour de Madame Wang. Chaque soir, lorsque ses travaux d’aiguille lui en laissaient le loisir, avant de se coucher, elle montait en palanquin et, accompagnée des gens chargés de la garde nocturne du Jardin, faisait une ronde dans tous les quartiers. Sous le gouvernement de ces trois femmes, la surveillance paraissait encore plus rigoureuse que lorsque Xifeng détenait le pouvoir. Les domestiques de l’intérieur et de l’extérieur se plaignaient donc secrètement : « À peine une Yaksha des rondes maritimes est-elle tombée que trois Grands Astres gardiens de la montagne sont venus prendre sa place ! Nous n’avons même plus le temps de boire et de nous amuser en cachette la nuit. »

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Ce jour-là, Madame Wang était précisément partie assister à un banquet dans la résidence du marquis de Jinxiang. Li Wan et Tanchun, déjà lavées et coiffées, l’avaient attendue jusqu’à son départ, puis étaient revenues prendre place dans la salle. Elles venaient de commencer à boire le thé lorsque l’épouse de Wu Xindeng entra et rapporta : « Zhao Guoji, le frère de la concubine Zhao, est mort hier. On en a déjà informé l’aïeule et Madame Wang ; elles ont dit qu’elles le savaient et qu’il fallait attendre le retour des demoiselles. » Cela dit, elle resta debout à côté d’elles, les mains pendantes, sans ajouter un mot. De nombreuses personnes étaient alors venues présenter leurs rapports, toutes désireuses de voir comment les deux femmes conduiraient les affaires. Si leurs décisions étaient judicieuses, chacun apprendrait à les craindre ; à la moindre erreur ou inconvenance, non seulement on ne les respecterait plus, mais, sitôt la seconde porte franchie, on raconterait quantité de plaisanteries à leurs dépens. L’épouse de Wu Xindeng avait déjà son idée. Devant Xifeng, elle se serait empressée depuis longtemps de proposer toutes sortes de solutions et de rechercher de nombreux précédents afin que Xifeng choisît la conduite à suivre. Mais elle méprisait maintenant l’honnêteté de Li Wan et la jeunesse de Tanchun. Elle se contenta donc de cette seule phrase pour éprouver leur jugement. Tanchun interrogea Li Wan. Après un moment de réflexion, celle-ci répondit : « L’autre jour, quand la mère de Xiren est morte, j’ai entendu dire qu’on lui avait accordé quarante taëls d’argent. Donnons-lui donc aussi quarante taëls. » L’épouse de Wu Xindeng répondit vivement : « Bien », prit la plaque d’autorisation et allait partir lorsque Tanchun dit : « Revenez un instant. » Elle dut revenir. Tanchun poursuivit : « Ne faites pas encore verser l’argent. Je veux d’abord vous demander quelque chose. Parmi les anciennes dames concubines des appartements de l’aïeule, certaines venaient de la maison, d’autres de l’extérieur ; il y avait deux catégories. Combien accordait-on à celles de la maison lorsqu’un membre de leur famille mourait ? Et combien à celles qui venaient de l’extérieur ? Dites-nous ces deux sommes. » À cette question, l’épouse de Wu Xindeng avait tout oublié. Elle répondit précipitamment avec un sourire conciliant : « Ce n’est tout de même pas une grande affaire. Que l’on donne plus ou moins, qui oserait protester ? » Tanchun sourit : « Voilà qui n’a aucun sens. À ce compte-là, autant donner cent taëls. Si nous n’agissons pas selon les règles, vous vous moquerez de nous et, demain, nous n’oserons plus paraître devant votre seconde maîtresse. » L’épouse de Wu Xindeng dit en souriant : « Puisque vous le prenez ainsi, je vais consulter les anciens comptes. Pour l’instant, je ne m’en souviens plus. » Tanchun sourit encore : « Vous traitez ces affaires depuis tant d’années et vous ne vous en souvenez pas ; vous venez donc nous mettre dans l’embarras. Quand vous faisiez vos rapports à votre seconde maîtresse, alliez-vous aussi consulter les comptes sur-le-champ ? Si elle tolérait pareille chose, sœur Xifeng n’était vraiment pas aussi redoutable qu’on le dit : elle était même fort indulgente. Allez vite chercher ces comptes pour que je les voie. Si vous attendez encore un jour, on ne dira pas que vous avez été négligentes, mais que nous ne savons pas nous décider. » Le visage écarlate, l’épouse de Wu Xindeng se retourna précipitamment et sortit. Les autres femmes en tirèrent toutes la langue. On passa ensuite à d’autres affaires.

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Peu après, Madame Wu revint avec les anciens comptes. Tanchun vit que, pour deux concubines venues de la maison, on avait chaque fois accordé vingt-quatre taëls, et pour deux venues de l’extérieur, quarante taëls. Il y avait encore deux autres cas de femmes venues de l’extérieur : l’une avait reçu cent taëls, l’autre soixante. Les raisons en étaient inscrites au-dessous de chaque somme : dans un cas, on avait dû transporter dans une autre province les cercueils des parents et soixante taëls supplémentaires avaient été accordés ; dans l’autre, il fallait acheter sur-le-champ une sépulture et vingt taëls supplémentaires avaient été donnés. Tanchun tendit le registre à Li Wan, puis déclara : « Donnez-lui vingt taëls d’argent et laissez-nous ces comptes pour que nous les examinions en détail. » Madame Wu se retira.

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Soudain, la concubine Zhao entra. Li Wan et Tanchun s’empressèrent de lui offrir un siège. Elle commença aussitôt : « Que tous les gens de cette maison me foulent aux pieds, passe encore ; mais vous, mademoiselle, vous devriez songer à prendre ma défense ! » Tout en parlant, elle se mit à pleurer, larmes et morve mêlées. Tanchun demanda vivement : « De qui parlez-vous, madame ? Je ne comprends vraiment pas. Qui vous foule aux pieds ? Dites-le-moi et je prendrai votre défense. » La concubine Zhao répondit : « C’est vous-même qui me foulez aux pieds ; à qui voulez-vous que j’aille me plaindre ? » À ces mots, Tanchun se leva précipitamment : « Je ne me le permettrais pas. » Li Wan se leva aussi pour les apaiser. La concubine Zhao dit : « Asseyez-vous et écoutez-moi. J’ai passé tant d’années dans cette maison à me consumer comme de l’huile, et je vous ai donné un frère. Or, aujourd’hui, je suis moins considérée encore que Xiren. Quel honneur me reste-t-il ? Vous-même en êtes déshonorée, sans même parler de moi ! » Tanchun sourit : « Ainsi, c’est de cela qu’il s’agit. Je savais bien que je n’avais enfreint ni la loi ni les convenances. » Elle se rassit, ouvrit le registre devant la concubine Zhao et lui en lut les mentions. Puis elle ajouta : « C’est une ancienne règle établie par nos ancêtres et chacun s’y conforme. Serait-ce à moi seule de la changer ? D’ailleurs, cela ne concerne pas uniquement Xiren. Lorsque Huan prendra plus tard une femme de l’extérieur, on la traitera naturellement comme Xiren. Il ne s’agit nullement ici de disputer sur la grandeur ou la petitesse du rang, et il n’est pas question d’honneur ou de déshonneur. Xiren est la servante de Madame Wang ; moi, j’ai agi selon l’ancienne règle. Si l’affaire est bien réglée, elle reçoit la faveur des ancêtres et celle de Madame Wang. Si elle prétend que la décision est injuste, c’est qu’elle est assez sotte pour méconnaître son bonheur ; il ne reste qu’à la laisser se plaindre. Madame Wang pourrait donner jusqu’aux maisons à quelqu’un que cela ne m’apporterait aucun honneur ; elle pourrait ne pas accorder une seule sapèque que cela ne me déshonorerait en rien. À mon avis, puisque Madame Wang est absente, vous devriez rester tranquille et prendre soin de vous plutôt que de vous tourmenter ainsi. Madame Wang m’aime de tout son cœur, mais vos querelles incessantes l’ont plusieurs fois profondément peinée. Si seulement j’étais un homme et pouvais partir d’ici, je serais depuis longtemps allée faire ma carrière ; alors, je saurais bien faire valoir mes propres raisons. Mais je suis une fille : je n’ai même pas le droit de prononcer un mot de trop. Madame Wang sait parfaitement tout cela. Si elle me tient aujourd’hui en estime, c’est pour cela qu’elle m’a chargée des affaires domestiques. Je n’ai pas encore pu accomplir une seule bonne chose et déjà vous venez m’humilier. Si Madame Wang l’apprend et, craignant de me mettre dans l’embarras, me retire cette charge, voilà ce qui serait véritablement déshonorant ; et vous-même, madame, en seriez bel et bien déshonorée ! » Tout en parlant, elle ne put retenir les larmes qui roulèrent sur ses joues.

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La concubine Zhao ne trouvant rien d’autre à répondre, elle dit : « Puisque Madame Wang vous aime, vous devriez d’autant plus nous soutenir. Vous ne songez qu’à gagner son affection et vous nous oubliez. » Tanchun répondit : « En quoi vous ai-je oubliés ? Et comment voulez-vous que je vous soutienne ? Demandez-le à chacun d’eux : quel maître n’aime pas ceux qui le servent avec zèle et compétence ? Et quelle personne de mérite a besoin qu’on la favorise ? » À côté d’elles, Li Wan ne cessait de les apaiser : « Ne vous mettez pas en colère, madame. On ne peut pas non plus blâmer la demoiselle. Elle désire de tout cœur vous soutenir, mais comment pourrait-elle le dire ouvertement ? » Tanchun s’écria : « Même vous, ma belle-sœur aînée, vous perdez la raison ! Qui donc voudrais-je favoriser ? Depuis quand les demoiselles d’une famille favorisent-elles les esclaves ? C’est à vous de savoir s’ils sont bons ou mauvais ; en quoi cela me concerne-t-il ? » Furieuse, la concubine Zhao demanda : « Qui vous parle de favoriser des étrangers ? Quand vous ne gouverniez pas la maison, je ne venais pas vous interroger. Mais maintenant, ce que vous dites fait loi. Votre oncle maternel vient de mourir : si vous aviez donné vingt ou trente taëls de plus, Madame Wang s’y serait-elle opposée ? Madame Wang est manifestement une bonne maîtresse ; c’est vous autres qui êtes tous acerbes et mesquins. Quel dommage qu’elle ait tant de bonté sans pouvoir l’exercer ! Soyez tranquille, mademoiselle : cet argent ne sortirait pas de votre poche. Pourtant, lorsque vous serez mariée, j’espère encore que vous prendrez particulièrement soin de la famille Zhao. Vous n’avez pas encore toutes vos plumes que déjà vous oubliez vos racines et ne cherchez qu’une haute branche où vous envoler ! »

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Avant même qu’elle eût achevé, Tanchun, le visage blême et le souffle étranglé par la colère, pleurait à sanglots et demanda : « Qui est mon oncle maternel ? Le mien vient justement d’être promu, à la fin de l’année, inspecteur général des neuf provinces. D’où sort donc cet autre oncle ? J’ai toujours scrupuleusement respecté les convenances, et voilà que ce respect me vaut toute une parenté nouvelle ! Puisqu’il en est ainsi, chaque jour, quand Huan sort, pourquoi Zhao Guoji se lève-t-il devant lui et l’accompagne-t-il à l’école ? Pourquoi ne prend-il pas les manières d’un oncle maternel ? À quoi bon tout cela ? Qui ignore que j’ai été mise au monde par une concubine ? Il faut absolument que, tous les deux ou trois mois, vous trouviez un prétexte pour tout remuer de fond en comble, de peur que quelqu’un ne l’oublie, et que vous le proclamiez exprès. Je ne sais vraiment pas qui déshonore qui ! Heureusement que je comprends encore les choses ; si j’avais été sotte et ignorante des convenances, il y a longtemps que je me serais emportée ! » Li Wan, très inquiète, ne cessait de les exhorter au calme, tandis que la concubine Zhao continuait à maugréer.

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Soudain, on annonça : « La seconde maîtresse envoie mademoiselle Ping transmettre un message. » En l’entendant, la concubine Zhao se tut enfin. Ping’er entra. La concubine Zhao s’empressa de lui offrir un siège avec un sourire flatteur et demanda aussitôt : « Votre maîtresse va-t-elle mieux ? Je voulais justement lui rendre visite, mais je n’ai pas encore trouvé un moment. » Voyant Ping’er entrer, Li Wan lui demanda : « Qu’est-ce qui vous amène ? » Ping’er répondit en souriant : « Ma maîtresse dit que, puisque le frère de dame Zhao est mort, elle craint que la première maîtresse et la demoiselle ne connaissent pas l’ancien précédent. Selon la règle ordinaire, il ne doit recevoir que vingt taëls. Mais elle prie la demoiselle d’en décider et dit que l’on peut aussi ajouter quelque chose. » Tanchun avait déjà essuyé ses larmes. Elle répondit vivement : « Pourquoi donc ajouter quoi que ce soit ? Qui a été porté vingt-quatre mois dans le ventre de sa mère ? Ou bien cet homme aurait-il lâché les chevaux pour une expédition, ou porté son maître sur son dos afin de lui sauver la vie ? Votre maîtresse est vraiment habile : elle veut que j’établisse un précédent tandis qu’elle jouera le beau rôle ; avec l’argent de Madame Wang, qu’elle ne regrettera pas, elle se fera volontiers une réputation de générosité. Dites-lui que je n’ose ni ajouter ni retrancher, ni inventer des décisions confuses. Si elle veut ajouter quelque chose et dispenser ses bienfaits, qu’elle attende d’être remise ; elle pourra alors ajouter tout ce qu’elle voudra. » Dès son arrivée, Ping’er avait déjà compris la moitié de ce qui s’était passé ; ces paroles lui firent saisir tout le reste. Voyant la colère sur le visage de Tanchun, elle n’osa pas la traiter avec la familiarité joyeuse des jours ordinaires et resta silencieusement debout à côté d’elle, les mains pendantes.

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À cet instant, Baochai arriva elle aussi des appartements principaux. Tanchun et les autres se levèrent vivement pour lui offrir un siège. Avant qu’elles aient pu parler, une autre épouse d’intendant entra présenter une affaire. Comme Tanchun venait de pleurer, trois ou quatre petites servantes apportèrent une cuvette, une serviette, un miroir à manche et d’autres objets. Tanchun était assise les jambes croisées sur un lit bas de bois. La servante portant la cuvette s’avança, s’agenouilla sur les deux genoux et la leva bien haut ; les deux autres, agenouillées à côté d’elle, tenaient la serviette, le miroir à manche, la poudre et les accessoires de toilette. Voyant que Shishu n’était pas là, Ping’er s’avança vivement pour retrousser les manches de Tanchun et lui retirer ses bracelets. Puis elle prit une grande serviette et en couvrit le devant de sa robe. Alors seulement Tanchun plongea les mains dans la cuvette pour se laver. L’épouse d’intendant commença son rapport : « Première maîtresse, mademoiselle : l’école familiale demande l’allocation annuelle du jeune maître Huan et du jeune Lan. » Ping’er l’interrompit aussitôt : « Pourquoi tant de hâte ? Vous voyez de vos propres yeux que la demoiselle se lave le visage. Au lieu d’attendre dehors pour la servir, vous vous mettez à parler. Devant la seconde maîtresse, manquiez-vous déjà à ce point de discernement ? La demoiselle a beau être indulgente, si je vais dire à la seconde maîtresse que vous n’avez toutes aucun respect pour elle, vous en pâtirez ; ne venez pas ensuite vous plaindre de moi ! » Effrayée, la femme s’empressa de sourire humblement : « J’ai été étourdie. » Tout en parlant, elle recula précipitamment hors de la salle.

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Tout en se repoudrant le visage, Tanchun dit à Ping’er avec un rire froid : « Vous êtes arrivée un instant trop tard : vous avez manqué quelque chose de plus risible encore. Même sœur Wu, qui traite les affaires depuis tant d’années, est venue nous embrouiller sans avoir vérifié les choses. Heureusement que nous l’avons interrogée ; elle a même eu l’aplomb de répondre qu’elle avait oublié. Je lui ai demandé si elle oubliait aussi les affaires dont elle rendait compte à la seconde maîtresse et allait ensuite chercher les registres. J’imagine que votre maîtresse n’aurait pas eu la patience de l’attendre. » Ping’er sourit : « Si elle lui avait fait cela une seule fois, je vous garantis qu’elle aurait eu deux tendons des jambes rompus. Ne les croyez pas, mademoiselle. Elles ont vu que la première maîtresse était un bouddha vivant et que vous étiez une jeune demoiselle réservée ; naturellement, elles ont voulu se dérober à leur travail et vous tromper. » Puis elle lança vers la porte : « Continuez donc à vous conduire sans frein ! Quand notre maîtresse sera tout à fait remise, nous en reparlerons. » Les épouses d’intendants qui se trouvaient dehors rirent toutes : « Mademoiselle, vous êtes la personne la plus clairvoyante qui soit. Comme dit le proverbe : “Chacun répond de sa propre faute.” Nous n’oserions jamais tromper nos maîtresses. Notre maîtresse est aujourd’hui une fille choyée de la maison ; si nous la mettions sérieusement en colère, nous mourrions sans même trouver où nous faire enterrer ! » Ping’er répondit avec un rire froid : « Tant mieux si vous le comprenez. » Puis, se tournant vers Tanchun avec un sourire conciliant, elle poursuivit : « Vous savez, mademoiselle, que la seconde maîtresse a toujours une foule d’affaires. Comment pourrait-elle veiller à tout ? Elle ne peut manquer de négliger certaines choses. Comme dit le proverbe : “Le spectateur voit clair.” Depuis quelques années, vous observez tout cela avec un regard impartial. S’il existe des dépenses qu’il faudrait augmenter ou réduire et auxquelles la seconde maîtresse n’a pas touché, faites-le sans hésiter. Premièrement, ce sera profitable à Madame Wang ; deuxièmement, vous ne décevrez pas l’affection que vous portez à notre maîtresse. »

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Avant même qu’elle eût fini, Baochai et Li Wan rirent toutes deux : « Bonne fille ! On comprend vraiment pourquoi la petite Feng a pour elle une affection particulière. Il n’y avait rien à augmenter ni à retrancher, mais, après ce que vous venez de dire, il nous faut trouver deux ou trois articles à examiner, afin de ne pas rendre vos paroles vaines. » Tanchun sourit : « J’avais le ventre plein de colère et je voulais justement me défouler sur sa maîtresse. Mais voilà qu’elle arrive à point nommé et me tient ce discours : je ne sais plus que faire. » Tout en parlant, elle rappela l’épouse d’intendant qui venait de sortir et lui demanda : « À quoi sert l’argent versé cette année par l’école familiale pour le jeune maître Huan et le jeune Lan ? » La femme répondit : « Pour les collations prises à l’école et pour acheter du papier et des pinceaux ; chacun reçoit huit taëls d’argent pour ces dépenses. » Tanchun dit : « Toutes les dépenses des jeunes maîtres sont couvertes par les allocations mensuelles de leurs appartements. Pour Huan, sa mère reçoit deux taëls ; pour Baoyu, Xiren les reçoit dans les appartements de l’aïeule ; et pour le jeune Lan, c’est l’appartement de la première maîtresse qui les perçoit. Pourquoi l’école leur donne-t-elle encore huit taëls chacun ? À ce compte-là, ils ne vont à l’école que pour toucher ces huit taëls. À partir d’aujourd’hui, cette dépense est supprimée. Ping’er, à votre retour, dites à votre maîtresse que, sur mon ordre, cet article doit absolument être aboli. » Ping’er sourit : « Il aurait dû l’être depuis longtemps. L’an dernier, notre maîtresse avait justement dit qu’il fallait le supprimer, mais les occupations de la fin de l’année le lui ont fait oublier. » L’épouse d’intendant ne put qu’acquiescer et se retirer.

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Une femme du Jardin aux Grandes Vues arriva alors avec des boîtes contenant le repas. Shishu et Suyun avaient déjà apporté une petite table. Ping’er s’empressa, elle aussi, de disposer les plats. Tanchun lui dit en souriant : « Vous avez transmis votre message ; retournez donc à vos occupations. Pourquoi vous affairez-vous encore ici ? » Ping’er répondit : « Je n’avais rien d’autre à faire. La seconde maîtresse m’a envoyée d’abord pour transmettre son message, ensuite parce qu’elle craignait que les gens d’ici ne soient pas suffisamment à l’aise. Elle m’a donc expressément chargée d’aider mes jeunes sœurs à servir la première maîtresse et les demoiselles. » Tanchun demanda : « Pourquoi n’apporte-t-on pas aussi le repas de mademoiselle Bao, afin que nous mangions ensemble ? » À ces mots, les servantes sortirent précipitamment sous l’auvent et ordonnèrent aux femmes d’aller annoncer : « Mademoiselle Bao mange aujourd’hui dans la salle ; qu’on apporte son repas ici. » En les entendant, Tanchun déclara d’une voix forte : « Ne donnez pas des ordres à tort et à travers ! Ce sont toutes des intendantes chargées des affaires importantes. Vous leur commandez d’aller chercher à manger ou à boire sans même connaître les rangs ! Puisque Ping’er est ici, dites-lui d’aller transmettre l’ordre. »

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Ping’er répondit aussitôt et sortit. Les femmes la retinrent discrètement en riant : « Pourquoi faudrait-il que vous y alliez vous-même, mademoiselle ? Nous avons déjà envoyé quelqu’un. » Tout en parlant, l’une d’elles épousseta de son mouchoir un banc de pierre et dit : « Vous êtes restée debout une bonne partie de la journée et devez être fatiguée. Reposez-vous un instant ici, au soleil. » Ping’er s’assit. Deux vieilles femmes de l’office du thé apportèrent encore un coussin qu’elles étendirent : « La pierre est froide. Ce coussin est parfaitement propre ; veuillez vous en accommoder un moment. » Ping’er les remercia avec un sourire. Une autre lui apporta un bol de thé nouveau soigneusement préparé et dit tout bas en souriant : « Ce n’est pas le thé que nous buvons d’ordinaire ; il est réservé au service des demoiselles. Humectez-vous donc la gorge. » Ping’er se souleva vivement pour le recevoir, puis, désignant les femmes, leur dit à voix basse : « Vous dépassez vraiment toutes les bornes. Comme elle est une demoiselle et ne veut ni imposer son autorité ni se mettre en colère, elle garde sa dignité ; mais vous la méprisez et la malmenez. Si vous parvenez réellement à provoquer sa fureur, on dira tout au plus qu’elle a été brusque, et l’affaire sera close ; mais vous, vous en subirez aussitôt les conséquences ! Si elle se montre seulement un peu capricieuse, Madame Wang elle-même doit lui céder d’un ou deux points, et la seconde maîtresse n’ose pas lui faire grand-chose. Comment pouvez-vous avoir l’audace de la sous-estimer ainsi ? C’est lancer un œuf contre une pierre ! » Toutes répondirent vivement : « Nous n’avons jamais eu cette audace. C’est la concubine Zhao qui a provoqué tout ce tapage ! » Ping’er dit encore à voix basse : « Allons, mes bonnes dames ! “Quand un mur s’écroule, chacun vient le pousser.” Dame Zhao a certes l’esprit un peu dérangé et parle souvent à tort et à travers, mais dès qu’il arrive quelque chose, vous rejetez tout sur elle. Vous qui, d’ordinaire, ne respectez personne et avez l’esprit si retors, croyez-vous que je ne vous connaisse pas après toutes ces années ? Si la seconde maîtresse s’était trompée tant soit peu dans ses calculs, vous l’auriez depuis longtemps renversée. Et malgré tout, dès que vous trouvez une ouverture, vous cherchez encore à lui créer des difficultés ; plusieurs fois déjà, elle n’a pu échapper à vos médisances. Tout le monde dit qu’elle est redoutable et que vous la craignez, mais moi seule sais qu’au fond elle n’est pas sans inquiétude. L’autre jour encore, nous en parlions : elle ne peut plus continuer à tout accepter sans résistance, sinon il y aura certainement deux ou trois violentes querelles. La troisième demoiselle a beau n’être qu’une jeune fille, vous vous trompez toutes sur son compte. Parmi toutes les belles-sœurs et jeunes sœurs de la famille, la seconde maîtresse ne craint vraiment qu’elle, au moins pour moitié. Et maintenant, vous ne la prenez même plus au sérieux ! »

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Pendant qu’elles parlaient, Qiuwen arriva. Les femmes s’empressèrent de venir la saluer et lui dirent : « Reposez-vous aussi un instant, mademoiselle. On sert le repas à l’intérieur. Attendez que la table soit retirée avant d’aller présenter votre rapport. » Qiuwen rit : « Je ne suis pas comme vous ; je ne peux pas attendre ! » Et elle se dirigea droit vers la salle. Ping’er l’appela vivement : « Revenez vite ! » Qiuwen se retourna, aperçut Ping’er et dit en riant : « Quel rôle de garde des défenses extérieures jouez-vous encore ici ? » Elle revint s’asseoir avec elle sur le coussin. Ping’er lui demanda tout bas : « Quel rapport venez-vous faire ? » Qiuwen répondit : « Je viens demander quand nous pourrons enfin toucher l’allocation mensuelle de Baoyu. » Ping’er dit : « Ce n’est pas une affaire importante ! Retournez vite dire à Xiren, de ma part, de ne présenter aucune affaire aujourd’hui, quelle qu’elle soit. Si elle en présente une, elle sera rejetée ; si elle en présente cent, les cent seront rejetées. » Qiuwen demanda précipitamment : « Pourquoi cela ? » Ping’er et les femmes lui racontèrent toute l’affaire, puis ajoutèrent : « Elles cherchent justement quelques cas importants, impliquant des personnes respectées, afin d’établir un précédent, d’imposer une règle et de donner un exemple à tous. Pourquoi faudrait-il que vous veniez la première vous heurter à ce clou ? Si vous allez faire votre rapport et qu’elles se servent de vous pour établir un ou deux exemples, elles se trouveront gênées par l’aïeule et Madame Wang. Mais si elles ne vous choisissent pas, les autres diront qu’elles favorisent les unes aux dépens des autres, qu’elles craignent ceux qui s’appuient sur l’autorité de l’aïeule et de Madame Wang et n’osent pas les réprimander, mais qu’elles prennent les plus faibles pour cible. Rendez-vous compte : elles veulent même réfuter deux décisions de la seconde maîtresse afin de faire taire tout le monde ! » Qiuwen tira la langue et rit : « Heureusement que grande sœur Ping se trouve ici ! Je me serais fait couvrir de honte. Je vais vite prévenir les autres. » Sur ce, elle se leva et repartit.

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Le repas de Baochai arriva ensuite et Ping’er entra vivement pour servir. La concubine Zhao était déjà partie. Les trois femmes mangèrent sur le lit de bois : Baochai tournée vers le sud, Tanchun vers l’ouest et Li Wan vers l’est. Toutes les épouses d’intendants attendaient silencieusement sous la galerie. À l’intérieur, seules les servantes qui les suivaient et les servaient habituellement étaient présentes ; personne d’autre n’osait entrer sans permission. Les femmes se disaient tout bas : « Épargnons-nous donc des ennuis et ne nourrissons pas de mauvaises intentions. Même dame Wu vient d’être humiliée ; quelle importance avons-nous, nous autres ? » Elles discutaient à voix basse en attendant la fin du repas pour présenter leurs rapports. De l’intérieur ne venait pas le moindre bruit : on n’entendait même pas le choc des bols et des baguettes. Au bout d’un moment, une servante souleva bien haut le rideau tandis que deux autres emportaient la table. Trois servantes de l’office du thé, tenant chacune une petite cuvette, attendirent que la table fût sortie, puis entrèrent. Elles ressortirent bientôt avec les cuvettes et les crachoirs. Shishu, Suyun et Ying’er entrèrent alors à leur tour, chacune portant sur un plateau trois bols de thé couverts. Lorsqu’elles ressortirent, Shishu ordonna aux petites servantes : « Servez-les avec soin. Nous allons manger et reviendrons vous remplacer. Surtout, n’allez pas vous asseoir en cachette. » Les épouses d’intendants commencèrent alors à présenter paisiblement et docilement leurs rapports, sans plus oser se montrer aussi méprisantes et négligentes qu’auparavant. La colère de Tanchun s’apaisa peu à peu. Elle dit à Ping’er : « Il est une affaire importante dont je voulais depuis longtemps discuter avec votre maîtresse ; elle me revient justement à l’esprit. Après votre repas, revenez vite. Mademoiselle Bao est également ici : nous quatre en délibérerons, puis nous demanderons en détail à votre maîtresse si la chose peut ou non se faire. »

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Ping’er acquiesça et retourna auprès de Xifeng. Celle-ci lui demanda : « Pourquoi êtes-vous restée si longtemps ? » Ping’er lui raconta alors en souriant, dans tous ses détails, ce qui venait de se passer. Xifeng s’écria : « Bien, bien, très bien ! Voilà une remarquable troisième demoiselle ! Je ne m’étais pas trompée. Quel dommage seulement que son destin soit si mince et qu’elle ne soit pas née du ventre de Madame Wang. » Ping’er sourit : « Vous aussi, maîtresse, vous dites des sottises. Elle n’a peut-être pas été mise au monde par Madame Wang, mais qui oserait la mépriser et ne pas la traiter comme les autres ? » Xifeng soupira : « Que pouvez-vous en savoir ? Les enfants de concubines ont beau être traités de même, une fille n’est pas dans la même situation qu’un homme. Lorsqu’il faudra lui chercher une alliance, il existe aujourd’hui des gens frivoles qui commenceront par s’informer si la demoiselle est née de l’épouse principale ou d’une concubine ; beaucoup refusent celles qui sont nées d’une concubine. Ils ignorent que, sans même parler de nos filles de concubines, nos servantes valent encore mieux que les demoiselles de certaines familles ! Je ne sais quel malchanceux laissera passer une belle occasion à force de distinguer les filles légitimes des autres, ni quel homme heureux, sans s’en soucier, saura l’obtenir. » Puis elle ajouta en riant à Ping’er : « Vous savez combien de moyens d’économiser j’ai imaginés ces dernières années. Dans toute la famille, il ne doit guère y avoir quelqu’un qui ne me haïsse pas en secret. À présent, je “chevauche le tigre” : même si j’ai compris certaines choses, je ne peux pas relâcher les rênes du jour au lendemain. D’autre part, la maison dépense beaucoup et reçoit peu. Pour toutes les affaires, grandes ou petites, nous suivons encore les règles du temps de la Vieille Aïeule ; pourtant, les revenus annuels des propriétés sont bien moindres qu’autrefois. Si nous économisons, les gens du dehors se moquent de nous, l’aïeule et Madame Wang doivent subir des privations, et les domestiques se plaignent de notre mesquinerie. Mais si nous ne prenons pas assez tôt des mesures d’économie, dans quelques années nous aurons tout perdu. » Ping’er répondit : « C’est bien vrai ! Il reste encore trois ou quatre demoiselles, deux ou trois jeunes maîtres et l’aïeule : toutes ces grandes affaires restent à régler. »

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Xifeng sourit : « J’y ai pensé moi aussi, et l’argent devrait suffire. Pour le mariage de Baoyu et celui de petite sœur Lin, il ne sera pas nécessaire de puiser dans la caisse commune : l’aïeule sortira ses économies personnelles. La seconde demoiselle appartient à la branche du maître aîné et ne compte donc pas. Il en reste trois ou quatre autres ; mettons, au pire, dix mille taëls pour chacune. Pour le mariage du jeune Huan, la dépense sera limitée : trois mille taëls suffiront. Si ce n’est pas assez, on rognera une petite somme ailleurs. Lorsque viendra l’affaire de l’aïeule, tout le nécessaire est déjà complet ; seuls les menus articles divers coûteront encore quelque chose, tout au plus trois à cinq mille taëls. En économisant encore un peu dès maintenant, nous réunirons progressivement la somme nécessaire. Je crains seulement qu’une ou deux affaires imprévues ne surgissent entre-temps : ce serait alors terrible. Ne nous inquiétons pas encore de l’avenir. Allez manger et revenez vite écouter ce qu’elles veulent discuter. L’occasion tombe parfaitement : je me désolais justement de n’avoir aucun soutien. Il y a bien Baoyu, mais il n’est pas fait pour ces affaires ; même si je parvenais à le soumettre entièrement, il ne me serait d’aucune utilité. La première maîtresse est un bouddha vivant : elle ne sert à rien non plus. La seconde demoiselle sert encore moins et, de plus, elle n’appartient pas à notre branche. La quatrième demoiselle est trop jeune. Quant au petit Lan et à Huan, ce ne sont que de petits chats gelés au poil roussi, qui attendent seulement un poêle chaud et un kang bien chauffé pour s’y fourrer. Vraiment, voir deux personnes aussi différentes que le ciel et la terre sortir du ventre de la même mère, voilà qui me révolte chaque fois que j’y pense ! La petite Lin et mademoiselle Bao, elles, conviendraient bien, mais ce sont toutes deux des parentes et elles ne peuvent décemment s’occuper des affaires de notre maison. De plus, l’une est une lanterne peinte d’une belle femme : un souffle de vent suffirait à la briser. L’autre s’en tient fermement à la maxime : “Si cela ne me concerne pas, je n’ouvre pas la bouche ; si on m’interroge, je secoue la tête et ne sais rien de rien.” Il est donc difficile de lui demander sérieusement son avis. Il ne reste que la troisième demoiselle. Elle a autant de jugement dans le cœur que d’adresse dans la parole ; elle est un membre véritable de notre famille et Madame Wang l’aime. Si elle paraît froide en surface, c’est uniquement à cause des scènes de cette vieille chose de concubine Zhao ; au fond, Madame Wang l’aime autant que Baoyu. Il n’en va pas de même de Huan : il est vraiment impossible de s’attacher à lui. Si je n’avais écouté que mon caractère, je l’aurais chassé depuis longtemps ! Puisque Tanchun a maintenant de telles intentions, il faut précisément que je coopère avec elle et que nous nous soutenions mutuellement ; je ne serai plus seule. À considérer les convenances, la justice naturelle et la conscience, son aide nous épargnera des soucis et profitera aux affaires de Madame Wang. À parler au contraire selon l’intérêt privé et la dissimulation, je me suis déjà montrée trop impitoyable ; il est temps que je recule et regarde derrière moi. Si je continue à poursuivre les gens et à les pressurer sans relâche, leur haine deviendra extrême. Ils cachent des couteaux dans leurs sourires ; nous deux, nous n’avons que quatre yeux et deux esprits. À la moindre inattention, ils pourraient nous perdre. Si Tanchun intervient et met de l’ordre tandis que les rênes sont encore serrées, tous oublieront provisoirement la haine qu’ils nous portaient. Il y a encore une chose. Je sais que vous comprenez parfaitement les affaires, mais je crains que votre affection ne vous empêche d’agir ; je dois donc vous prévenir. Elle a beau être une demoiselle, elle comprend tout. Elle se contente de parler avec prudence. Comme elle connaît en outre les livres et les caractères mieux que moi, elle est plus redoutable encore. Un proverbe dit : “Pour prendre les brigands, il faut d’abord capturer leur chef.” Si elle veut maintenant établir une règle, elle commencera certainement par moi. Si elle réfute une de mes décisions, ne cherchez surtout pas à me défendre. Montrez-lui au contraire d’autant plus de respect et dites qu’elle a raison. Ne craignez surtout pas qu’elle me fasse perdre la face et n’entrez pas en rivalité avec elle : ce serait très mauvais. »

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Sans attendre qu’elle eût fini, Ping’er rit : « Vous me prenez vraiment pour une sotte ! J’avais déjà pris les devants avant même que vous me donniez ces instructions. » Xifeng sourit : « Je craignais seulement que vous n’ayez que moi dans le cœur et devant les yeux, sans faire aucun cas des autres ; il fallait donc vous prévenir. Puisque vous avez déjà pris les devants, c’est que vous avez compris encore mieux que moi. Mais vous voilà de nouveau impatiente, avec des “vous” et des “moi” plein la bouche ! » Ping’er répondit : « Justement, je dirai “vous” ! Si cela ne vous plaît pas, voici ma bouche : vous n’avez qu’à me gifler encore une fois. Comme si ce visage n’y avait jamais goûté ! » Xifeng rit : « Petite garce, combien de fautes voulez-vous donc accumuler avant d’être satisfaite ? Voyez dans quel état je suis malade, et vous venez encore me contrarier ! Venez vous asseoir. Puisque personne ne viendra, le mieux est que nous mangions ensemble. »

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À ces mots, Feng’er et trois ou quatre petites servantes entrèrent et installèrent une petite table sur le kang. Xifeng ne mangeait que de la bouillie de nids de salangane et deux petites assiettes de mets délicats ; sa ration quotidienne de plats ordinaires avait été provisoirement supprimée. Feng’er disposa sur la table les quatre plats revenant à Ping’er et lui servit du riz. Ping’er posa un genou sur le bord du kang, tout en gardant la moitié du corps debout au-dessous, et accompagna ainsi Xifeng pendant son repas. Après l’avoir servie pour se rincer la bouche, elle donna quelques instructions à Feng’er, puis se rendit chez Tanchun. La cour était silencieuse et tous s’étaient déjà dispersés. Pour connaître le fin mot de l’affaire, écoutez les explications du prochain chapitre.

Notes

小月 : euphémisme traditionnel désignant une fausse couche, littéralement une « petite lune » ou de brèves relevailles.

卯正、午正 : selon les heures doubles traditionnelles, 卯正 correspond à environ six heures du matin et 午正 à midi.

巡海夜叉、鎮山太歲 : surnoms tirés de figures redoutables du folklore religieux ; les domestiques comparent Xifeng à une Yaksha et ses trois remplaçantes à des divinités terrifiantes.

二十四個月養的 : allusion plaisante à une gestation miraculeusement longue, qui signalerait un être exceptionnel et justifierait un traitement de faveur.

騎上老虎 : « chevaucher le tigre » signifie s’être engagé dans une situation dangereuse dont on ne peut plus se retirer aisément.

美人燈兒 : lanterne peinte d’une belle femme, image d’une beauté délicate et fragile ; Xifeng désigne ainsi Daiyu.

Texte chinois de Cao Xueqin (1791), dans le domaine public. Source : https://zh.wikisource.org/wiki/紅樓夢(程甲本).

Traduction française assistée par intelligence artificielle et relue par la rédaction. © Chine Informations (chine.in), tous droits réservés — sa reproduction, même partielle, est soumise à autorisation.

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