Lavis à l’encre : un pavillon de jardin aux balustrades laquées de rouge au bord d’un étang, un arbre en fleurs dont les pétales tombent sur l’eau, un saule pleureur et un pont en dos d’âne dans la brume.
Illustration engendrée par un modèle d’image pour Chine Informations ; ce n’est pas une peinture d’époque.

Le Rêve dans le pavillon rouge

Le Rêve du pavillon rouge, Histoire de la pierre

Cao Xueqin, 1791. Texte chinois du domaine public, d'après Wikisource.

Traduction française assistée par intelligence artificielle, établie pour Chine Informations à partir du texte chinois original, puis relue par la rédaction. La traduction française de cette œuvre n’a pas été recopiée d’une édition ancienne : elle a été établie à partir du texte chinois par un modèle de langue (OpenAI gpt-5.6-sol), chapitre par chapitre, puis relue. Il n’existe aucune traduction française libre de droits du « Rêve dans le pavillon rouge » — la première traduction intégrale date de 1981 et reste protégée. Le texte chinois, lui, est celui de l’édition de 1791, recopié sans retouche : il est affiché en regard, passage par passage, et permet de contrôler la traduction caractère par caractère. Le texte chinois est dans le domaine public ; la traduction française est protégée : © Chine Informations (chine.in), tous droits réservés.

Chapitre 6 Jia Baoyu s’essaie pour la première fois aux jeux des nuages et de la pluie ; grand-mère Liu fait sa première entrée au palais Rongguo

 

Jia Baoyu s’essaie pour la première fois aux jeux des nuages et de la pluie

grand-mère Liu fait sa première entrée au palais Rongguo

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Or Qin Keqing, ayant entendu Jia Baoyu appeler en rêve son petit nom, en resta naturellement perplexe, mais ne pouvait guère l’interroger davantage. À cet instant, Jia Baoyu, encore tout égaré, semblait avoir perdu quelque chose. On s’empressa de lui apporter une décoction de longanes ; il en but deux gorgées, puis se leva et rajusta ses vêtements. Lorsque Xiren tendit la main pour lui nouer la ceinture de son pantalon, à peine eut-elle atteint sa cuisse qu’elle sentit une large tache glacée et poisseuse. Effrayée, elle retira vivement la main et lui demanda ce qui s’était passé. Jia Baoyu devint écarlate et lui pressa la main. Xiren était une fille intelligente ; elle avait deux ans de plus que lui et commençait depuis peu à comprendre les choses de la vie. À le voir ainsi, elle en devina aussitôt la moitié et rougit de honte, sans plus oser l’interroger. Elle acheva de remettre ses vêtements en ordre et l’accompagna chez l’aïeule Jia. Après avoir expédié tant bien que mal le dîner, ils revinrent de ce côté-ci. Profitant de l’absence des nourrices et des servantes, Xiren prit un autre sous-vêtement et le fit changer à Jia Baoyu. Celui-ci la supplia, tout honteux : « Ma bonne sœur, surtout, n’en parle à personne. » Xiren demanda en riant, non moins confuse : « Qu’as-tu donc rêvé ? Et d’où sont sorties toutes ces saletés ? » Jia Baoyu répondit : « C’est une longue histoire. » Il lui raconta alors en détail tout ce qui s’était passé dans son rêve. Lorsqu’il en vint aux jeux des nuages et de la pluie que lui avait enseignés la fée Jinghuan, Xiren, rouge de honte, se cacha le visage et se courba de rire. Jia Baoyu avait toujours aimé sa douceur, sa grâce et sa jolie mine ; ils mirent donc ensemble en pratique l’enseignement de la fée Jinghuan. Xiren savait que l’aïeule Jia l’avait donnée à Jia Baoyu ; elle jugea qu’en agissant ainsi elle ne transgressait pas les convenances, et tous deux en firent secrètement l’essai, sans être surpris par personne. Dès lors, Jia Baoyu traita Xiren tout autrement que les autres, et Xiren le servit avec plus de dévouement encore. Pour le moment, il n’y a rien d’autre à en dire.

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Si l’on faisait le compte de tous les habitants du palais Rongguo, ils n’étaient certes pas très nombreux ; pourtant, maîtres et serviteurs réunis, il s’en trouvait plus de trois cents. Les affaires n’étaient pas nombreuses non plus, mais chaque jour en amenait bien dix ou vingt, enchevêtrées comme un écheveau sans qu’on pût trouver un fil directeur. Au moment même où l’on se demandait par quelle affaire et par quel personnage il serait le plus habile de commencer, voici justement que, de mille lis au loin, une minuscule famille, infime comme un grain de moutarde ou un haricot, se mit en route ce jour-là vers le palais Rongguo, auquel la rattachaient de vagues liens. Commençons donc par cette famille : ce sera, après tout, un fil à suivre.

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Cette modeste famille portait le nom de Wang et était originaire de la région. Un de ses ancêtres avait occupé dans la capitale une petite charge et avait autrefois connu le grand-père de Wang Xifeng, qui était aussi le père de Madame Wang. Convoitant la puissance et les avantages de la maison Wang, il s’était rattaché à son clan en se faisant reconnaître pour un neveu. À l’époque, seuls le frère aîné de Madame Wang — père de Wang Xifeng — et Madame Wang elle-même, alors présents dans la capitale, connaissaient l’existence de cette lointaine branche ; tous les autres l’ignoraient. Cet ancêtre était mort depuis longtemps. Son fils unique, nommé Wang Cheng, avait vu décliner le patrimoine familial et était retourné habiter au village ancestral, hors de la ville. Wang Cheng mourut à son tour. Il laissait un fils surnommé Gou’er, lequel avait épousé une femme de la famille Liu. Ils avaient un fils, surnommé Ban’er, et une fille nommée Qing’er. Cette famille de quatre personnes vivait de la culture des champs. Comme Gou’er exerçait encore quelque métier pendant la journée et que sa femme devait puiser l’eau, moudre le grain et vaquer aux soins du ménage, personne ne pouvait veiller sur Qing’er et son petit frère Ban’er. Gou’er fit donc venir sa belle-mère, grand-mère Liu, afin qu’elle vécût avec eux.

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Grand-mère Liu était une vieille veuve qui en avait beaucoup vu au cours de sa vie. Sans fils pour la soutenir, elle ne subsistait que grâce à deux maigres arpents de terre. Aussi ne pouvait-elle que se réjouir que son gendre la prît chez lui et la nourrît ; elle se mit de tout cœur à aider sa fille et son gendre à conduire leur ménage.

Cette année-là, à la fin de l’automne et au commencement de l’hiver, le froid approchait et les préparatifs de la mauvaise saison n’étaient pas faits. Gou’er s’en tourmentait. Après quelques coupes bues pour noyer son souci, il resta chez lui à bouder et à se mettre en colère, sans que sa femme osât lui tenir tête. Grand-mère Liu, qui ne pouvait supporter ce spectacle, lui fit la leçon : « Mon gendre, ne m’en veuillez pas si je parle trop. Dans nos campagnes, qui ne vit pas honnêtement en proportionnant son repas à la taille de son bol ? Quand vous étiez jeune, vous profitiez du bonheur laissé par votre père et vous vous êtes habitué à bien boire et bien manger. Voilà pourquoi, aujourd’hui, vous ne savez plus vous gouverner : quand vous avez de l’argent, vous ne songez pas au lendemain ; quand vous n’en avez plus, vous vous mettez sottement en fureur. Est-ce là se conduire en homme ? Nous habitons peut-être hors de la ville, mais nous sommes tout de même aux pieds du Fils du Ciel. Dans cette ville de Chang’an, l’argent traîne partout ; seulement, personne ne sait aller le ramasser. Piétiner de rage à la maison ne sert à rien. »

Gou’er répondit : « Vous savez seulement rester assise sur le kang à débiter des sottises. Faudrait-il donc que j’aille détrousser les gens ? — Qui vous dit d’aller détrousser les gens ? reprit grand-mère Liu. Il faut tout de même que nous cherchions ensemble un moyen. Sinon, croyez-vous que l’argent viendra tout seul jusque chez nous ? » Gou’er ricana : « Si j’avais un moyen, aurais-je attendu jusqu’à maintenant ? Je n’ai ni parent percepteur ni ami fonctionnaire. Quel moyen voulez-vous que je trouve ? Et quand même j’en aurais, ces gens-là ne daigneraient sans doute pas s’occuper de nous. »

Grand-mère Liu répondit : « Ce n’est pas certain. “À l’homme de former ses projets, au Ciel de les faire réussir.” Si nous faisons ce que nous pouvons, la protection du Bouddha nous offrira peut-être une occasion. Justement, j’en ai imaginé une pour vous. Autrefois, votre famille s’était rattachée au clan des Wang de Jinling. Il y a vingt ans, ils vous traitaient encore fort bien. Mais aujourd’hui, c’est vous qui faites les fiers et refusez de vous abaisser jusqu’à eux ; voilà pourquoi les liens se sont relâchés. Je me souviens que ma fille et moi leur avons jadis rendu visite. Leur seconde demoiselle était vraiment franche, gaie, accueillante et nullement hautaine. Elle est maintenant l’épouse du deuxième maître Jia du palais Rongguo. À ce qu’on dit, plus elle avance en âge, plus elle prend en pitié les pauvres et secourt les vieillards ; elle aime par-dessus tout nourrir les religieux et faire l’aumône. Le chef de la maison Wang a beau avoir été promu à un poste aux frontières, cette seconde dame se souvient peut-être encore de nous. Pourquoi ne pas renouer avec elle ? Il se pourrait qu’elle se rappelle le passé et qu’il en sorte quelque bien. Il lui suffirait d’un peu de bonté : un seul de ses duvets serait plus gros que notre taille. » La femme de Gou’er intervint : « Vous avez raison. Mais avec la mine que nous avons, comment nous présenter à sa porte ? Les portiers refuseront sans doute même d’annoncer notre visite ; nous ne ferions que nous attirer une humiliation publique. »

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Or Gou’er avait le cœur fort attaché au profit et aux honneurs ; à ces paroles, il commença à se sentir tenté. Après avoir entendu sa femme, il ajouta en riant : « Puisque vous parlez ainsi, grand-mère, et que vous avez autrefois rencontré cette dame, pourquoi n’iriez-vous pas demain faire un tour là-bas, pour voir d’abord d’où souffle le vent ? » Grand-mère Liu s’écria : « Eh là ! C’est facile à dire ! “La porte d’un marquis est profonde comme la mer.” Que suis-je, moi ? Les gens de cette maison ne me connaissent même pas. J’irais pour rien. » Gou’er répondit : « Ce n’est pas grave. Je vais vous donner un moyen : emmenez votre petit-fils Ban’er et cherchez d’abord Zhou Rui, le serviteur qui a accompagné Madame Wang lors de son mariage. Si vous parvenez à le voir, il y aura quelque espoir. Autrefois, Zhou Rui avait conclu une affaire avec mon père, et nous étions en très bons termes. » Grand-mère Liu dit : « Je le sais. Mais voilà bien longtemps que nous n’avons plus de rapports avec lui ; qui sait ce qu’il est devenu ? Enfin, il n’y a rien d’autre à faire. Vous êtes un homme et, dans l’état où vous êtes, vous ne pouvez naturellement pas y aller. Notre fille est une jeune femme, et il lui serait difficile de s’exposer ainsi en public. Il vaut mieux que je sacrifie ma vieille figure et que j’aille tenter ma chance. S’il en sort réellement quelque avantage, tout le monde en profitera. »

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Le projet fut arrêté le soir même. Le lendemain, avant le jour, grand-mère Liu se leva, se coiffa, fit sa toilette et apprit à Ban’er quelques phrases qu’il aurait à dire. L’enfant, qui avait cinq ou six ans, fut ravi d’entendre qu’on l’emmenait se promener en ville et promit tout ce qu’on voulut. Grand-mère Liu partit donc avec Ban’er et entra dans la ville jusqu’à la rue des palais Ningguo et Rongguo. Devant la grande porte du palais Rongguo, près des lions de pierre, elle vit un rassemblement de palanquins et de chevaux. N’osant approcher, elle épousseta ses vêtements, répéta encore quelques recommandations à Ban’er, puis s’accroupit devant une porte latérale. Plusieurs hommes, le torse bombé et le ventre en avant, étaient assis à la grande porte ; ils gesticulaient en bavardant de tout et de rien. Grand-mère Liu dut s’avancer jusqu’à eux et leur dit : « Que vos seigneuries jouissent du bonheur ! » Ils la dévisagèrent un moment, puis demandèrent : « D’où viens-tu ? » Elle répondit avec un sourire obséquieux : « Je cherche maître Zhou, le serviteur qui a accompagné Madame Wang. Que l’une de vos seigneuries veuille bien le prier de sortir. » Les hommes ne firent aucun cas d’elle. Au bout d’un long moment, ils dirent enfin : « Va attendre là-bas, loin d’ici, au pied du mur. Quelqu’un de sa maison finira bien par sortir. » Mais un vieil homme parmi eux protesta : « Ne lui faites pas manquer son affaire ; à quoi bon vous jouer d’elle ? » Puis il dit à grand-mère Liu : « Maître Zhou est parti dans le Sud. Il habite du côté des bâtiments de derrière, et sa femme est chez elle. Contourne par ici jusqu’à la porte de la rue arrière et demande-la. »

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Grand-mère Liu le remercia et, tenant Ban’er par la main, contourna le palais jusqu’à la porte de derrière. Plusieurs éventaires ambulants y avaient fait halte : les uns vendaient à manger, les autres des jouets. Une vingtaine ou une trentaine d’enfants s’y poursuivaient dans un grand vacarme. Grand-mère Liu en arrêta un : « Dis-moi, mon garçon, est-ce que madame Zhou est chez elle ? — Quelle madame Zhou ? répondit l’enfant. Nous en avons trois par ici, sans compter deux jeunes dames Zhou. De laquelle parles-tu ? — C’est celle qui a accompagné Madame Wang lors de son mariage. — Alors, c’est facile. Suis-moi. »

Il conduisit grand-mère Liu dans la cour arrière et, arrivé près du mur d’une cour, lui montra une maison : « C’est ici. » Puis il cria aussitôt : « Tante Zhou ! Il y a une vieille dame qui vient vous voir ! » La femme de Zhou Rui sortit précipitamment et demanda qui était là. Grand-mère Liu s’avança à sa rencontre : « Comment allez-vous, belle-sœur Zhou ? » La femme de Zhou Rui mit un long moment à la reconnaître, puis sourit : « Grand-mère Liu, comment allez-vous ? Voyez un peu : après toutes ces années sans nous voir, je vous avais oubliée. Entrez donc vous asseoir. » Tout en marchant, grand-mère Liu répondit en riant : « Les gens importants ont la mémoire courte ; comment pourriez-vous encore vous souvenir de nous ? » Arrivées dans la pièce, la femme de Zhou Rui ordonna à une petite servante à gages de leur verser du thé. Puis elle s’écria : « Comme Ban’er a grandi ! » Elle posa encore quelques questions sur les années écoulées, avant de demander : « Étiez-vous de passage aujourd’hui, ou êtes-vous venue exprès ? — Je suis justement venue pour vous voir, belle-sœur, répondit grand-mère Liu, et aussi pour présenter mes respects à Madame Wang. Si vous pouviez me conduire auprès d’elle, ce serait parfait ; sinon, je vous demanderais seulement de lui transmettre mes salutations. »

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À ces mots, la femme de Zhou Rui devina en partie le motif de sa visite. Autrefois, à l’occasion d’un litige concernant l’achat d’une terre, son mari avait beaucoup dû à l’aide de Gou’er ; aussi lui était-il difficile de repousser grand-mère Liu. En outre, elle désirait faire étalage de son importance. Elle sourit donc : « Soyez tranquille, grand-mère. Puisque vous êtes venue de si loin avec tant de sincérité, comment pourrait-on vous empêcher de voir la véritable divinité ? À vrai dire, ce n’est pas à moi qu’il appartient ordinairement d’annoncer les visiteurs. Ici, chacun a sa tâche : mon mari ne s’occupe que de percevoir les fermages au printemps et à l’automne ; le reste du temps, il accompagne les jeunes maîtres dans leurs sorties, et voilà tout. Pour ma part, je ne m’occupe que des déplacements de Madame Wang et des jeunes dames. Mais puisque vous êtes une parente de Madame Wang, que vous m’avez tenue pour quelqu’un et que vous êtes venue chercher mon aide, je ferai une exception et vous annoncerai.

« Seulement, il y a une chose que vous ignorez : la maison n’est plus ce qu’elle était il y a cinq ans. À présent, Madame Wang s’occupe peu des affaires ; c’est la deuxième jeune dame Lian qui dirige tout. Savez-vous qui elle est ? C’est la propre nièce de Madame Wang, la fille de son frère aîné, celle que l’on appelait autrefois petite Feng. » Grand-mère Liu demanda, stupéfaite : « C’est donc elle ? Je me disais bien, à l’époque, qu’elle n’était pas ordinaire. Alors, aujourd’hui, il faudra aussi que je la voie. — Naturellement. Maintenant, c’est Wang Xifeng qui reçoit et traite tous les visiteurs. Aujourd’hui, vous pourriez à la rigueur ne pas voir Madame Wang ; mais il faut absolument la rencontrer, sans quoi vous auriez fait ce voyage pour rien. — Amitabha ! Tout dépend donc de votre obligeance, belle-sœur. — Que dites-vous là, grand-mère ? Le proverbe dit : “Rends les choses faciles pour toi-même et facilite-les aux autres.” Il ne m’en coûtera qu’une parole ; quelle peine cela peut-il bien me donner ? » Elle appela alors une petite servante et l’envoya discrètement s’informer, dans le vestibule extérieur, si le repas avait déjà été servi chez l’aïeule Jia. La petite servante partit.

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Les deux femmes poursuivirent leur conversation. Grand-mère Liu dit : « Cette demoiselle Feng n’a guère plus de vingt ans, n’est-ce pas ? Qu’elle soit déjà capable de diriger une pareille maison, voilà qui est rare. » La femme de Zhou Rui répondit : « Ah ! ma pauvre grand-mère, je ne saurais vous en dire assez. Cette demoiselle Feng est jeune, mais elle agit avec plus d’envergure que n’importe qui. Elle s’est épanouie et elle est belle comme une apparition. Sans exagérer, elle doit avoir dix mille tours dans son esprit ; et s’il faut lutter en paroles avec elle, dix hommes éloquents ne viendraient pas à bout de sa langue. Vous le saurez dès que vous l’aurez vue. Il n’y a qu’une chose : elle est tout de même un peu sévère avec les serviteurs. » À ce moment, la petite servante revint : « Le repas est terminé chez l’aïeule Jia ; la deuxième jeune dame est dans les appartements de Madame Wang. » La femme de Zhou Rui se leva aussitôt et pressa grand-mère Liu : « Vite, allons-y ! Lorsqu’elle sortira de table, elle aura un moment de libre ; nous devons être là à l’attendre. Si nous arrivons un pas trop tard, ceux qui ont des affaires à lui soumettre seront nombreux et il sera difficile de lui parler. Et après sa sieste, elle aura encore moins de temps. »

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Toutes deux descendirent du kang, rajustèrent leurs vêtements et firent encore répéter quelques phrases à Ban’er. Puis grand-mère Liu suivit la femme de Zhou Rui par des détours successifs jusqu’aux appartements de Jia Lian. Elles arrivèrent d’abord au vestibule extérieur. La femme de Zhou Rui y installa grand-mère Liu pour qu’elle attendît un instant ; elle-même passa derrière le mur-écran et entra dans la cour. Ayant appris que Wang Xifeng n’était pas encore sortie, elle alla d’abord trouver l’une de ses confidentes, une grande servante de chambre nommée Ping’er. Elle lui expliqua les origines de grand-mère Liu, puis ajouta : « Elle est venue de fort loin présenter ses respects. Autrefois, elle rencontrait souvent Madame Wang ; on ne saurait aujourd’hui refuser de la recevoir. Je l’ai donc amenée pour attendre la descente de notre jeune dame. Je lui exposerai tout en détail, et je pense qu’elle ne me reprochera pas cette démarche inconsidérée. » Ping’er prit aussitôt une décision : « Faites-les entrer ; elles peuvent attendre ici. »

La femme de Zhou Rui ressortit donc et les conduisit à l’intérieur. Elles montèrent les marches du bâtiment principal ; une petite servante souleva un rideau de feutre écarlate. À peine grand-mère Liu fut-elle entrée dans la grande salle qu’une bouffée de parfum la frappa au visage. Elle n’aurait su dire de quelle senteur il s’agissait et se crut transportée au milieu des nuages. Tous les objets de la pièce rivalisaient d’éclat, au point de lui donner le vertige. Grand-mère Liu ne faisait plus que hocher la tête, claquer de la langue et invoquer le Bouddha. On la conduisit dans une pièce située à l’est, où dormait la fille aînée de Jia Lian. Ping’er, debout au bord du kang, la considéra un instant, puis ne put que la saluer et l’inviter à s’asseoir. Voyant Ping’er couverte de soieries, parée d’or et d’argent, avec un visage de fleur sous la lune, grand-mère Liu la prit pour Wang Xifeng et allait déjà l’appeler « jeune dame », lorsque la femme de Zhou Rui lui dit : « Voici demoiselle Ping. » Puis, entendant Ping’er appeler l’autre « tante Zhou », elle comprit que ce n’était qu’une servante de haut rang.

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On fit monter grand-mère Liu et Ban’er sur le kang. Ping’er et la femme de Zhou Rui s’assirent face à elles sur le bord de la plate-forme, et les petites servantes leur versèrent du thé. Grand-mère Liu entendit soudain un cliquetis répété, pareil au bruit d’un moulin ou d’un tamis à farine. Elle ne put s’empêcher de regarder de tous côtés. Elle aperçut alors, suspendue à une colonne de la grande salle, une boîte au-dessous de laquelle pendait un objet semblable au poids d’une balance, qui oscillait sans arrêt. Elle se demanda : « Qu’est-ce que cette chose ? À quoi peut-elle servir ? » Tandis qu’elle restait là, hébétée, un « dang ! » retentit brusquement, semblable au son d’une cloche d’or ou d’un carillon de bronze, et la fit sursauter. Aussitôt après, huit ou neuf autres coups se succédèrent. Elle allait poser une question lorsque toutes les petites servantes se mirent à courir en disant : « Notre jeune dame descend ! » Ping’er et la femme de Zhou Rui se levèrent vivement : « Grand-mère Liu, restez assise. Nous viendrons vous chercher au moment voulu. » Et elles sortirent à sa rencontre.

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Grand-mère Liu retint son souffle et tendit l’oreille en silence. Elle entendit au loin des rires, puis le froissement des robes et des jupes d’une vingtaine de femmes qui entrèrent peu à peu dans la grande salle avant de passer dans la pièce voisine. Deux ou trois autres femmes arrivèrent encore, portant de grandes boîtes laquées rouge vif, et attendirent de ce côté-ci. On entendit dire dans la pièce voisine : « Servez le repas. » Peu à peu, tout le monde se retira, à l’exception de quelques personnes chargées des plats. Longtemps, on n’entendit plus le moindre bruit. Puis deux personnes apportèrent une petite table de kang et la posèrent sur la plate-forme. Elle était couverte de bols et d’assiettes encore pleins de poissons et de viandes, dont quelques plats seulement avaient été légèrement entamés. À cette vue, Ban’er réclama bruyamment de la viande ; grand-mère Liu le repoussa d’une claque.

La femme de Zhou Rui reparut bientôt, toute souriante, et lui fit signe. Grand-mère Liu comprit. Elle descendit du kang avec Ban’er et se rendit dans la grande salle. La femme de Zhou Rui lui chuchota encore quelques mots ; enfin, grand-mère Liu se glissa à pas hésitants dans la pièce voisine. Un souple rideau rouge vif semé de fleurs pendait à des crochets de cuivre devant la porte. Sous la fenêtre du sud se trouvait un kang, couvert d’un long feutre rouge. Contre la cloison orientale étaient dressés un dossier en brocart à motif de chaînettes et un traversin ; un grand coussin de satin chatoyant, brodé de fils d’or en son centre, était étendu sur la plate-forme, et une boîte à crachats en argent se trouvait à côté.

Wang Xifeng portait chez elle une coiffe Zhaojun en zibeline violette, serrée d’un bandeau orné de perles ; elle avait une veste ouatée rose pêche semée de fleurs, une cape bleu ardoise en kesi doublée de petit-gris et une jupe grand rouge de crêpe étranger doublée d’écureuil argenté. Le visage poudré et rehaussé de fard, elle se tenait bien droite, une petite pincette de cuivre à la main, remuant les cendres de sa chaufferette. Ping’er était debout au bord du kang, tenant un petit plateau de laque incrustée sur lequel reposait une tasse à couvercle. Wang Xifeng ne prit pas le thé et ne leva pas la tête ; tout en continuant à remuer les cendres, elle demanda lentement : « Pourquoi ne la faites-vous pas encore entrer ? » Au moment même où, tout en parlant, elle se redressait pour prendre le thé, la femme de Zhou Rui avait déjà amené les deux visiteurs devant elle. Wang Xifeng fit aussitôt mine de se lever, sans pourtant quitter sa place, et leur demanda de leurs nouvelles avec un visage rayonnant. Puis elle réprimanda la femme de Zhou Rui : « Pourquoi ne m’avez-vous pas prévenue plus tôt ? »

Grand-mère Liu s’était déjà prosternée plusieurs fois à terre et présentait ses respects à la jeune dame. Wang Xifeng dit vivement : « Sœur Zhou, soutenez-la et empêchez-la de se prosterner. Je suis jeune et je ne la connais guère ; j’ignore même à quelle génération elle appartient et ne sais comment m’adresser à elle. » La femme de Zhou Rui répondit : « C’est la grand-mère dont je viens de vous parler. » Wang Xifeng acquiesça de la tête. Grand-mère Liu s’assit au bord du kang. Ban’er se cacha derrière elle ; elle eut beau s’y prendre de toutes les façons pour le faire sortir et saluer, il s’y refusa obstinément.

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Wang Xifeng sourit : « Lorsque les parents ne se fréquentent guère, ils finissent par devenir étrangers. Ceux qui savent la vérité diront que vous nous méprisez et ne voulez pas venir plus souvent. Mais les mauvaises langues qui ne savent rien s’imagineront que nous ne faisons aucun cas des gens. » Grand-mère Liu invoqua précipitamment le Bouddha : « Notre famille est dans la gêne et n’a pas les moyens de faire des visites. Si nous venions ici, ce ne serait que pour nous faire rabrouer par la jeune dame ; même les intendants nous trouveraient fort peu présentables. » Wang Xifeng répondit en riant : « Ne dites pas des choses aussi écœurantes ! Nous ne faisons que nous appuyer sur le vain renom de nos ancêtres pour jouer les pauvres grands personnages. Qui donc possède réellement quelque chose ? Nous ne sommes qu’une vieille carcasse vide. Comme le dit le proverbe, même la cour impériale a trois familles de parents pauvres ; à plus forte raison vous et moi. » Puis elle demanda à la femme de Zhou Rui : « Avez-vous fait votre rapport à Madame Wang ? — J’attends à présent les instructions de notre jeune dame. — Allez donc voir. Si elle est occupée par quelqu’un ou par une affaire, laissez-la ; si elle est libre, annoncez-lui la visite et demandez-lui ce qu’elle décide. » La femme de Zhou Rui acquiesça et sortit.

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Wang Xifeng ordonna qu’on prît quelques fruits pour Ban’er et venait à peine de poser deux ou trois questions lorsqu’un grand nombre de femmes d’intendants de la maison se présentèrent pour lui rendre compte des affaires. Ping’er les annonça. Wang Xifeng dit : « J’ai des visiteurs ; qu’elles reviennent ce soir. S’il y a quelque chose d’urgent, fais entrer la personne et nous le réglerons sur-le-champ. » Ping’er sortit, puis revint peu après : « Je les ai interrogées. Il n’y avait rien d’urgent, alors je les ai renvoyées. » Wang Xifeng acquiesça.

La femme de Zhou Rui revint alors et lui dit : « Madame Wang a dit qu’elle n’avait pas de temps aujourd’hui et que la deuxième jeune dame pouvait tout aussi bien tenir compagnie à la visiteuse. Elle la remercie d’avoir eu la bonté de penser à elle. Si elle est simplement venue faire un tour, fort bien ; si elle a quelque chose à dire, elle n’a qu’à le confier à la deuxième jeune dame, cela revient au même. » Grand-mère Liu répondit : « Je n’ai rien de particulier à dire. Je voulais seulement voir Madame Wang et notre jeune dame ; entre parents, il faut tenir à ses liens. » La femme de Zhou Rui reprit : « Si vous n’avez rien à dire, soit. Mais si vous avez quelque chose, dites-le sans crainte à la deuxième jeune dame : c’est comme si vous parliez à Madame Wang. » Tout en disant cela, elle lançait des regards significatifs à grand-mère Liu. Celle-ci comprit ; avant même d’avoir parlé, son visage devint écarlate. Elle aurait voulu se taire, mais alors pourquoi était-elle venue ? Elle dut ravaler sa honte et dit : « À vrai dire, puisque c’est la première fois que je rencontre notre jeune dame, je ne devrais pas parler de cela. Mais je suis accourue de si loin jusqu’ici ; il faut bien que je le dise… »

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Elle en était là lorsqu’on entendit les jeunes serviteurs de la seconde porte annoncer : « Le jeune maître du palais de l’Est vient d’entrer. » Wang Xifeng interrompit aussitôt grand-mère Liu : « Vous n’avez pas besoin d’en dire davantage. » Puis elle demanda : « Où est votre maître Jia Rong ? » On entendit des bottes approcher, et un jeune homme de dix-sept ou dix-huit ans entra. Il avait le visage délicat, la taille souple et gracieuse, une légère fourrure, une ceinture précieuse, de riches vêtements et une coiffure somptueuse. Grand-mère Liu ne savait plus si elle devait rester assise ou se lever, et ne trouvait aucun endroit où se cacher. Wang Xifeng lui dit en souriant : « Restez donc assise ; c’est mon neveu. » Grand-mère Liu se rassit au bord du kang, toute gênée et tortillée.

Jia Rong dit en souriant : « Mon père m’envoie supplier ma tante. Il dit que le paravent de kang en verre que la femme de votre vieil oncle maternel vous a donné la dernière fois lui serait utile demain, car il reçoit un hôte important. Il voudrait vous l’emprunter pour l’exposer un moment et vous le rendrait aussitôt après. — Tu arrives un jour trop tard, répondit Wang Xifeng. Je l’ai donné à quelqu’un hier. » Jia Rong éclata de rire, posa un genou à demi fléchi sur le bord du kang et dit : « Si ma tante refuse de me le prêter, mon père dira encore que je ne sais pas parler, et je recevrai une bonne correction. Ma tante, ayez donc pitié de votre neveu ! » Wang Xifeng sourit : « On n’a jamais vu cela ! Tous les objets de notre famille Wang seraient donc merveilleux ? Vous avez chez vous quantité de belles choses, mais vous ne les voyez pas. Il vous suffit d’apercevoir l’une des miennes pour vouloir l’emporter. — Je ne demande qu’une grâce. — Si tu l’abîmes le moins du monde, prends garde à ta peau ! » Elle ordonna alors à Ping’er de prendre les clefs de la porte de l’étage et de faire venir quelques hommes sûrs pour transporter le paravent. Jia Rong, rayonnant de joie, s’empressa de dire : « J’irai moi-même avec eux le chercher, pour qu’ils ne le cognent pas partout. » Là-dessus, il se leva et sortit.

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Wang Xifeng se souvint soudain d’une autre affaire et appela par la fenêtre : « Rong’er, reviens ! » Plusieurs personnes, dehors, reprirent aussitôt : « Que le jeune maître Jia Rong revienne vite ! » Jia Rong retourna précipitamment dans la pièce et attendit debout, les mains pendantes, les instructions qu’elle lui donnerait. Mais Wang Xifeng continua lentement à boire son thé et resta longtemps absorbée dans ses pensées. Enfin, elle sourit : « Non, laisse. Va-t’en pour le moment. Tu reviendras après le dîner et nous en parlerons. Il y a du monde maintenant, et je n’ai pas l’esprit à cela. » Jia Rong se retira alors à pas lents.

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Grand-mère Liu, enfin rassurée de corps et d’esprit, reprit : « Si j’ai amené aujourd’hui votre neveu, ce n’est pour rien d’autre que ceci : son père et sa mère n’ont même plus de quoi manger à la maison, et comme le froid est arrivé, je n’ai eu d’autre recours que de prendre votre neveu avec moi et de venir vous trouver. » Puis elle poussa Ban’er : « Qu’est-ce que ton père t’a appris avant notre départ ? Pourquoi nous a-t-il envoyés ici ? Et toi, tu ne penses qu’à manger des fruits ! » Wang Xifeng avait compris depuis longtemps. Voyant que grand-mère Liu ne savait comment s’expliquer, elle l’arrêta en souriant : « Il est inutile d’en dire davantage ; j’ai compris. » Puis elle demanda à la femme de Zhou Rui : « Sait-on si grand-mère Liu a déjeuné ? » Grand-mère Liu répondit vivement : « Nous nous sommes mis en route dès l’aube ; comment aurions-nous eu le temps de manger ? » Wang Xifeng ordonna aussitôt : « Vite, qu’on serve un repas ! »

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Peu après, la femme de Zhou Rui fit apporter une table de mets pour les visiteurs, que l’on dressa dans la pièce orientale. Elle vint y conduire grand-mère Liu et Ban’er. Wang Xifeng dit : « Sœur Zhou, veillez à ce qu’ils mangent bien ; je ne peux pas leur tenir compagnie. » Lorsque les visiteurs furent passés dans la pièce orientale, Wang Xifeng rappela la femme de Zhou Rui et lui demanda : « Tout à l’heure, quand vous avez fait votre rapport à Madame Wang, qu’a-t-elle dit ? » La femme de Zhou Rui répondit : « Madame Wang a dit qu’à l’origine les deux familles n’en formaient pas une seule. Jadis, leur ancêtre et notre vieux maître occupaient ensemble une charge, et c’est alors qu’ils ont rattaché leurs clans. Ces dernières années, ils ne se sont guère fréquentés. Mais autrefois, quand ces gens venaient, on ne les laissait jamais repartir les mains vides. Puisqu’ils sont venus aujourd’hui nous rendre visite, c’est une marque de bonne volonté ; il ne faut pas les traiter avec négligence. S’ils ont quelque chose à demander, la deuxième jeune dame n’a qu’à décider elle-même. » Wang Xifeng répondit : « Voilà donc pourquoi ! S’ils sont de la famille, comment se fait-il que je n’en aie jamais entendu la moindre chose ? »

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Pendant ce temps, grand-mère Liu avait achevé son repas. Elle revint en tirant Ban’er par la main et remercia ses hôtes tout en se léchant les lèvres et en faisant claquer sa langue. Wang Xifeng sourit : « Asseyez-vous donc et écoutez-moi, grand-mère. J’ai compris ce que vous vouliez dire tout à l’heure. Entre parents, il aurait été juste que nous vous venions en aide sans attendre que vous vous présentiez à notre porte. Mais notre maison a tant d’affaires, et Madame Wang est maintenant âgée ; il peut arriver qu’elle n’y pense pas. Quant à moi, je viens seulement de prendre la direction de la maison et connais fort mal toute cette parenté. D’autre part, vue de l’extérieur, notre existence paraît pleine de bruit et d’éclat ; pourtant, plus une maison est grande, plus grandes sont ses difficultés, et personne ne nous croirait si nous les racontions. Mais puisque vous êtes venue de si loin et que c’est la première fois que vous m’adressez une demande, comment pourrais-je vous laisser repartir les mains vides ? Par bonheur, les vingt taëls d’argent que Madame Wang m’a donnés hier pour faire confectionner des vêtements à mes servantes n’ont pas encore été dépensés. Si vous ne trouvez pas la somme trop faible, prenez-la pour vos besoins immédiats. »

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Lorsque grand-mère Liu avait entendu Wang Xifeng se plaindre de ses difficultés, elle avait cru tout espoir perdu. Mais apprenant qu’on lui donnait vingt taëls d’argent, elle s’épanouit de joie : « Nous savons bien que vous avez aussi vos difficultés. Mais, comme dit le proverbe, “un chameau mort de maigreur est encore plus gros qu’un cheval”. Quoi qu’il en soit, un seul de vos duvets est plus gros que notre taille ! » La femme de Zhou Rui, trouvant ces paroles grossières, ne cessait de lui faire signe de se taire. Wang Xifeng sourit sans paraître y prendre garde. Elle ordonna à Ping’er d’apporter le paquet d’argent de la veille, ainsi qu’une ligature de sapèques, et de les déposer devant grand-mère Liu.

Wang Xifeng dit : « Voici vingt taëls d’argent. Pour le moment, faites-en faire des vêtements d’hiver aux enfants. Quand vous n’aurez rien à faire, venez donc vous promener ici ; voilà comment doivent se conduire des parents. Il est déjà tard, je ne vous retiendrai pas inutilement. De retour chez vous, présentez mes salutations à tous ceux à qui elles sont dues. » Tout en parlant, elle s’était levée.

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Grand-mère Liu la remercia de mille façons, prit l’argent et les sapèques, puis suivit la femme de Zhou Rui jusqu’aux appartements extérieurs. Celle-ci lui dit : « Ma pauvre mère ! Comment se fait-il qu’une fois devant elle vous n’ayez plus su parler ? À peine avez-vous ouvert la bouche que vous avez dit : “votre neveu”. Ne vous fâchez pas de ce que je vais dire : même s’il s’agissait de son propre neveu, il aurait fallu présenter les choses avec plus de douceur. Le jeune maître Jia Rong, lui, est son neveu ; d’où lui en serait-il soudain venu un autre comme celui-là ? » Grand-mère Liu répondit en riant : « Ma belle-sœur ! Quand je l’ai vue, mon cœur et mes yeux ne suffisaient déjà plus à l’admirer ; comment aurais-je encore trouvé mes mots ? »

Tout en parlant, elles retournèrent chez la femme de Zhou Rui et s’y assirent un moment. Grand-mère Liu voulut laisser une pièce d’argent pour acheter des fruits aux enfants de la famille Zhou, mais la femme de Zhou Rui ne faisait aucun cas d’une telle somme et refusa obstinément. Grand-mère Liu la remercia sans fin, puis repartit par la porte de derrière. Pour savoir ce qui advint après son départ, écoutez les explications du chapitre suivant.

Notes

雲雨 : « nuages et pluie » est un euphémisme lettré désignant l’union sexuelle, issu de la rencontre de la déesse du mont Wu avec le roi de Chu.

侯門似海 : « la porte d’un marquis est profonde comme la mer » reprend un vers de Cui Jiao, devenu un proverbe sur l’inaccessibilité des grandes maisons.

陪房 : serviteur ou servante appartenant à la dot d’une femme et l’accompagnant dans la maison de son époux.

炕 : plate-forme maçonnée et chauffée par-dessous, servant à la fois de siège et de lit dans le nord de la Chine.

長安 : ancien nom de capitale, employé ici comme désignation littéraire de la capitale impériale où se déroule le récit.

匣子/秤鉈 : la boîte suspendue et son « poids de balance » sont une horloge mécanique à pendule, objet encore assez rare pour déconcerter grand-mère Liu.

昭君套 : coiffe de fourrure nommée d’après Wang Zhaojun, beauté célèbre de l’époque des Han.

兩/串錢 : le taël (兩) est une unité pondérale d’argent ; la ligature (串錢) rassemble des sapèques enfilées sur une corde.

Texte chinois de Cao Xueqin (1791), dans le domaine public. Source : https://zh.wikisource.org/wiki/紅樓夢(程甲本).

Traduction française assistée par intelligence artificielle et relue par la rédaction. © Chine Informations (chine.in), tous droits réservés — sa reproduction, même partielle, est soumise à autorisation.

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