Lavis à l’encre : un pavillon de jardin aux balustrades laquées de rouge au bord d’un étang, un arbre en fleurs dont les pétales tombent sur l’eau, un saule pleureur et un pont en dos d’âne dans la brume.
Illustration engendrée par un modèle d’image pour Chine Informations ; ce n’est pas une peinture d’époque.

Le Rêve dans le pavillon rouge

Le Rêve du pavillon rouge, Histoire de la pierre

Cao Xueqin, 1791. Texte chinois du domaine public, d'après Wikisource.

Traduction française assistée par intelligence artificielle, établie pour Chine Informations à partir du texte chinois original, puis relue par la rédaction. La traduction française de cette œuvre n’a pas été recopiée d’une édition ancienne : elle a été établie à partir du texte chinois par un modèle de langue (OpenAI gpt-5.6-sol), chapitre par chapitre, puis relue. Il n’existe aucune traduction française libre de droits du « Rêve dans le pavillon rouge » — la première traduction intégrale date de 1981 et reste protégée. Le texte chinois, lui, est celui de l’édition de 1791, recopié sans retouche : il est affiché en regard, passage par passage, et permet de contrôler la traduction caractère par caractère. Le texte chinois est dans le domaine public ; la traduction française est protégée : © Chine Informations (chine.in), tous droits réservés.

Chapitre 4 Une fille vouée au malheur rencontre justement un homme voué au malheur ; le moine de la Calebasse tranche une affaire embrouillée

 

Une fille vouée au malheur rencontre justement un homme voué au malheur

le moine de la Calebasse tranche une affaire embrouillée

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Or donc, Lin Daiyu se rendit avec les autres jeunes filles chez Madame Wang. Elles la trouvèrent occupée à régler des affaires domestiques avec un envoyé de son frère aîné et de sa belle-sœur ; il était aussi question d’un procès pour homicide survenu dans la famille de la tante Xue. Voyant Madame Wang accablée de besogne, les jeunes filles se retirèrent et gagnèrent les appartements de sa belle-fille veuve, Li Wan.

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Cette Li Wan était la femme de Jia Zhu. Bien que celui-ci fût mort prématurément, il avait heureusement laissé un fils, nommé Jia Lan, qui venait d’avoir cinq ans et fréquentait déjà l’école pour y étudier les livres. Li Wan était elle-même la fille d’un haut fonctionnaire de Jinling, Li Shouzhong, qui avait été Recteur de l’Académie impériale. Dans leur clan, hommes et femmes lisaient tous les Classiques et la poésie ; mais, depuis Li Shouzhong, on professait qu’« une femme sans talent est une femme vertueuse ». Aussi ne fit-on pas étudier sérieusement la fille qui lui naquit : elle lut seulement les « Quatre Livres des femmes » et les « Biographies de femmes exemplaires », apprit tout juste quelques caractères et retint les noms de quelques femmes vertueuses des dynasties passées. On donnait surtout de l’importance au filage, au tissage et aux travaux d’aiguille ; elle reçut donc le nom de Li Wan et le prénom social Gongcai.

Ainsi, bien que Li Wan eût perdu son mari en pleine jeunesse et vécût au milieu des mets fins, des soieries et des brocarts, elle était pareille au bois desséché et à la cendre éteinte : elle ne s’informait de rien et ne se mêlait de rien, sachant seulement servir ses aînés et élever son fils ; pour le reste, elle tenait compagnie à ses jeunes belles-sœurs dans leurs travaux d’aiguille, leurs lectures et leurs récitations. Lin Daiyu, bien qu’elle vécût là en hôte, avait donc pour compagnes ces belles-sœurs et ces cousines ; hormis son vieux père, elle n’avait plus guère de souci à se faire pour personne.

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Parlons maintenant de Jia Yucun. À peine nommé préfet de Yingtian et entré en fonctions, il vit parvenir devant son tribunal une affaire d’homicide : deux familles s’étaient disputé l’achat d’une servante et, aucune ne voulant céder, la querelle avait fini par coûter la vie à un homme. Yucun fit aussitôt comparaître le plaignant et l’interrogea. Celui-ci déclara : « L’homme tué sous les coups était mon maître. Il avait acheté ce jour-là une jeune fille, sans savoir qu’un ravisseur l’avait enlevée pour la vendre. Le ravisseur avait déjà reçu l’argent de notre maison ; mais, comme notre jeune maître avait déclaré que le troisième jour serait de bon augure, il devait attendre cette date pour la faire entrer chez lui. Or le ravisseur la vendit en secret une seconde fois, à la famille Xue. Quand nous l’apprîmes, nous allâmes saisir le vendeur et reprendre la jeune fille. Mais les Xue sont les tyrans de Jinling : forts de leur richesse et de leur puissance, leurs valets brutaux battirent mon jeune maître jusqu’à la mort. Les meurtriers, maître et serviteurs, ont tous pris la fuite sans laisser de trace ; il ne reste que quelques personnes étrangères à l’affaire. Voilà un an que je porte plainte, et personne ne veut nous rendre justice. Que Votre Excellence fasse arrêter les coupables, afin de protéger les honnêtes gens : les vivants comme les morts lui seront à jamais reconnaissants de cette faveur céleste ! »

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À ces mots, Yucun entra dans une grande colère : « Comment pareille chose est-elle possible ? Ils tuent un homme et s’en vont tranquillement sans qu’on puisse les arrêter ! » Il allait délivrer un mandat et envoyer sur-le-champ des agents saisir les parents des meurtriers pour les soumettre à la question, lorsqu’il vit un huissier debout à côté du tribunal lui faire signe de n’en rien faire. Saisi de méfiance, Yucun dut suspendre son geste.

Après l’audience, il se retira dans une pièce secrète, renvoya sa suite et ne garda que cet huissier pour le servir. Celui-ci s’avança vivement, le salua et lui demanda en souriant : « Depuis que Votre Excellence monte en grade et en traitement, aurait-elle, au bout de huit ou neuf ans, oublié qui je suis ? — Votre visage m’est fort familier, répondit Yucun, mais je ne parviens pas à me rappeler. — Les grands personnages ont courte mémoire ! Vous avez même oublié le lieu d’où vous êtes parti. Ne vous souvenez-vous donc plus de ce qui s’est passé autrefois au temple de la Calebasse ? »

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Yucun, stupéfait, se rappela alors le passé. Cet huissier était en effet l’un des petits novices du temple de la Calebasse. Après l’incendie, ne sachant où trouver refuge, il avait pensé que ce métier serait assez facile ; incapable de supporter la désolation du monastère, il avait profité de sa jeunesse pour laisser repousser ses cheveux et devenir huissier. Yucun ne se serait jamais attendu à le retrouver là. Il lui prit aussitôt la main et dit en souriant : « Mais c’est donc un vieil ami ! » Puis il l’invita à s’asseoir afin de parler à loisir. L’huissier n’osait le faire. Yucun reprit en riant : « Il ne faut pas oublier les amis des jours de pauvreté. Nous sommes ici dans une pièce privée ; pourquoi ne pas vous asseoir ? » L’autre demanda alors la permission et s’assit de biais, au bord de son siège.

Yucun lui demanda : « Pourquoi tout à l’heure m’avez-vous empêché de délivrer le mandat ? — Votre Excellence a pris possession de cette glorieuse charge : n’aurait-elle donc pas fait copier le “talisman protecteur des mandarins” de cette province ? — Qu’est-ce que ce “talisman protecteur des mandarins” ? demanda vivement Yucun. — Tous ceux qui gouvernent aujourd’hui une circonscription possèdent une liste secrète où sont inscrits les noms des familles les plus puissantes, les plus riches et les plus honorées de la province ; il en va ainsi partout. Si l’on ignore ces noms et qu’on offense par mégarde l’une de ces maisons, non seulement on perd sa charge, mais on risque même de ne pas sauver sa vie. Voilà pourquoi on appelle cette liste le “talisman protecteur des mandarins”. La famille Xue dont on vient de parler, comment Votre Excellence pourrait-elle se permettre d’y toucher ? Cette affaire n’offre aucune difficulté à juger ; si les précédents magistrats l’ont laissée dans cet état, c’est uniquement qu’ils étaient retenus par les relations et les égards dus à cette famille. » Tout en parlant, il tira de sa sacoche une copie du talisman et la tendit à Yucun. On y lisait des dictons populaires célébrant les grandes familles de dignitaires de la région :

。……

Les Jia ne sont pas faux : jade blanc pour leurs salles, or pour leurs chevaux.

Le palais Epang s’étend sur trois cents lis, sans pouvoir loger un seul clan Shi de Jinling.

Si la mer de l’Est manque d’un lit de jade blanc, le roi Dragon vient en demander aux Wang de Jinling.

Année d’abondance, quelle immense neige ! Les perles y sont terre, et l’or y est fer.

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Yucun n’avait pas encore fini de lire lorsqu’on annonça une visite : « Monsieur Wang vient présenter ses respects. » Yucun rajusta vivement sa robe et son bonnet, puis sortit le recevoir. Il ne revint qu’après le temps d’un repas et reprit son entretien avec l’huissier.

Celui-ci lui dit : « Ces quatre familles sont toutes unies par des mariages : si l’une souffre, toutes souffrent ; si l’une prospère, toutes prospèrent. Elles se soutiennent, se couvrent et veillent les unes sur les autres. Le Xue accusé aujourd’hui d’avoir tué un homme est précisément le Xue de cette “immense neige en année d’abondance”. Et il ne s’appuie pas seulement sur les trois autres maisons : il possède encore quantité de vieux amis et de parents, dans la capitale comme en province. Qui Votre Excellence pourrait-elle donc aller arrêter ? » Yucun l’écouta, puis lui demanda en souriant : « D’après vous, comment faut-il clore cette affaire ? Vous savez sans doute aussi dans quelle direction le meurtrier s’est caché ? »

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L’huissier sourit : « À vrai dire, non seulement je sais dans quelle direction le meurtrier s’est caché, mais je connais aussi le ravisseur qui a vendu la fille et je connaissais fort bien l’acheteur qui est mort. Que je raconte tout à Votre Excellence. La victime était le fils d’un petit notable de campagne, nommé Feng Yuan. Ses parents étaient morts et il n’avait ni frère ni sœur ; il vivait du maigre patrimoine qui lui restait. Âgé de dix-huit ou dix-neuf ans, il raffolait des hommes et se souciait peu des femmes. Ce fut sans doute une dette funeste contractée dans une vie antérieure : justement, il rencontra ce ravisseur qui vendait une jeune fille. Dès le premier regard, il s’éprit d’elle et résolut de l’acheter pour en faire sa concubine ; il jura même de renoncer désormais aux hommes et de ne jamais prendre une seconde femme. C’est pourquoi il traita l’affaire avec tant de solennité et voulut attendre trois jours avant de la faire entrer chez lui.

« Qui aurait cru que le ravisseur la vendrait en secret une seconde fois aux Xue ? Son intention était d’empocher l’argent des deux familles et de s’enfuir ; mais il ne put s’échapper. Les deux familles le saisirent et le laissèrent à moitié mort sous les coups. Aucune ne voulait reprendre son argent : chacune exigeait qu’on lui remît la jeune fille. Le jeune maître Xue n’était certes pas homme à céder. Il ordonna à ses gens de frapper ; ils mirent le jeune Feng en pièces. Ramené chez lui, celui-ci mourut trois jours plus tard. Or le jeune Xue avait depuis longtemps choisi la date de son départ pour la capitale. Après avoir fait battre Feng et s’être emparé de la jeune fille, il poursuivit sa route avec sa mère, sa sœur et toute sa suite, comme si rien ne s’était passé : il ne fuyait nullement à cause de ce meurtre. Cette petite affaire de mort d’homme serait réglée sur place par ses parents et ses serviteurs. Mais laissons cela. Votre Excellence sait-elle qui est la jeune fille vendue ? »

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« Comment le saurais-je ? répondit Yucun. » L’huissier eut un rire froid : « Cette personne est pourtant la fille d’un grand bienfaiteur de Votre Excellence ! C’est la fille de monsieur Zhen, qui habitait près du temple de la Calebasse : la petite Yinglian. » Yucun, bouleversé, s’écria : « C’était donc elle ! J’avais entendu dire qu’elle avait été enlevée à l’âge de cinq ans ; comment se fait-il qu’on ne la vende que maintenant ? — Les ravisseurs de cette espèce n’enlèvent que de très jeunes filles. Ils les élèvent jusqu’à douze ou treize ans, puis les conduisent dans une autre région pour les revendre. Autrefois, nous amusions Yinglian tous les jours et la connaissions intimement. Aussi, bien que sept ou huit années aient passé et que ses traits se soient pleinement formés, son apparence générale n’a guère changé, et je l’ai reconnue. Elle avait en outre, dès sa naissance, une tache rouge de la grosseur d’un grain de riz entre les sourcils.

« Par un singulier hasard, le ravisseur avait loué une de mes maisons. Un jour qu’il était absent, j’interrogeai Yinglian. Comme il l’avait terrifiée à force de coups, elle n’osait rien dire et prétendait seulement qu’il était son père et qu’il la vendait faute d’argent pour payer ses dettes. J’eus beau l’amadouer de toutes les manières, elle se mit à pleurer et dit seulement : “Je ne me souviens plus de ce qui m’est arrivé dans ma petite enfance.” Il n’y avait donc aucun doute. Le jour où le jeune Feng la vit et versa l’argent, le ravisseur s’enivra. Yinglian soupira alors : “Aujourd’hui, mes fautes doivent enfin être expiées !” Mais lorsqu’elle apprit ensuite que le jeune Feng n’allait la faire entrer chez lui que trois jours plus tard, elle reprit un air inquiet.

« Pris de pitié, j’attendis que le ravisseur fût sorti et demandai à ma femme de la rassurer : “Si le jeune Feng tient à venir te chercher un jour faste, c’est bien la preuve qu’il ne compte pas te traiter en simple servante. C’est d’ailleurs un homme d’une distinction rare, sa maison est assez aisée et il a toujours eu les femmes en horreur. Puisqu’il paie maintenant un prix exceptionnel pour t’acheter, il est facile de deviner la suite. Il te suffit de patienter deux ou trois jours ; pourquoi te tourmenter ?” Après avoir entendu cela, elle se rasséréna un peu et crut avoir enfin trouvé sa place. Qui aurait pensé que tout ne se passe jamais à souhait dans ce monde ? Dès le lendemain, le ravisseur la vendit justement aux Xue.

« Encore aurait-il mieux valu qu’elle tombât dans une autre famille ! Le jeune maître Xue porte le sobriquet de “Tyran idiot” : il n’existe pas sous le ciel d’homme plus emporté ni plus querelleur, et il jette l’argent comme de la terre. Après avoir fait écraser ses adversaires, il emmena Yinglian de force, la traînant presque morte. On ignore aujourd’hui si elle est encore en vie. Le jeune Feng n’aura donc connu qu’une vaine joie : son unique désir ne s’est pas réalisé, et il lui en a coûté à la fois son argent et sa vie. N’est-ce pas lamentable ? »

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Yucun soupira lui aussi : « Ce sont là les fruits funestes de leurs actes passés ; une telle rencontre n’est pas fortuite. Sans cela, pourquoi Feng Yuan se serait-il épris précisément de Yinglian ? Après toutes ces années de tourments chez le ravisseur, elle venait enfin de trouver une issue, et auprès d’un homme plein de sentiment. S’ils avaient pu s’unir, cela aurait été une belle histoire ; mais il a justement fallu que cet incident survienne. Les Xue sont certes plus riches et plus honorés que les Feng ; pourtant, à en juger par le caractère de ce jeune homme, il doit posséder une foule de femmes et de concubines et se livrer sans mesure à la débauche. Il ne saurait valoir Feng Yuan, dont le cœur s’était attaché à elle seule. Voilà bien une destinée amoureuse aussi illusoire qu’un songe : elle a justement réuni deux êtres voués au malheur. Mais cessons de parler des autres. Comment faut-il maintenant juger ce procès ? »

L’huissier répondit en souriant : « Comme Votre Excellence savait décider autrefois ! Pourquoi se trouve-t-elle aujourd’hui à court d’idées ? J’ai entendu dire que vous deviez cette nomination à l’appui des maisons Jia et Wang. Or Xue Pan est parent des Jia. Pourquoi Votre Excellence ne suivrait-elle pas le courant pour leur rendre ce service et clore l’affaire ? Elle pourra ensuite se présenter sans embarras devant les seigneurs Jia et Wang. — Ce que vous dites n’est pas sans raison, répondit Yucun. Mais il s’agit d’une vie humaine. Sa Majesté m’a fait l’immense grâce de me rétablir dans mes fonctions et de m’employer à nouveau ; au moment où je dois m’efforcer de lui témoigner ma reconnaissance, comment pourrais-je violer la loi par intérêt privé ? En vérité, je ne saurais m’y résoudre. » L’huissier eut un rire froid : « Ce que dit Votre Excellence n’est pas sans raison non plus ; mais, dans le monde d’aujourd’hui, cette conduite ne mène à rien. N’avez-vous pas entendu les anciens dire : “Le grand homme agit selon les circonstances”, et encore : “Celui qui recherche la bonne fortune et évite le malheur est un homme de bien” ? Si Votre Excellence suit la voie qu’elle vient d’indiquer, non seulement elle ne pourra servir la Cour, mais elle ne préservera même pas sa propre personne. Mieux vaudrait y réfléchir à trois fois. »

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Yucun baissa la tête et ne parla qu’après un long moment : « Que proposez-vous donc ? — J’ai déjà imaginé un excellent plan. Demain, Votre Excellence siégera au tribunal. Elle fera grand étal d’autorité, expédiera des ordres et lancera des mandats d’arrêt ; naturellement, on ne trouvera pas le meurtrier. Comme le plaignant ne s’en contentera pas, on saisira quelques membres du clan Xue et quelques serviteurs pour les interroger sous la question. En secret, je m’entremettrai et leur ferai déclarer que Xue Pan est mort subitement d’une maladie. Le clan tout entier et les notables du lieu présenteront ensemble une attestation. Votre Excellence prétendra alors savoir convoquer les immortels par la planchette et fera dresser dans le tribunal un autel divinatoire, où soldats et gens du peuple pourront venir assister à la séance.

« Vous déclarerez : “L’immortel consulté a révélé que le défunt Feng Yuan et Xue Pan étaient liés par une ancienne dette funeste. Leur rencontre dans une voie étroite devait permettre de l’acquitter. Xue Pan a maintenant contracté une maladie sans nom et vient de mourir, poursuivi par l’âme de Feng. Comme tout le mal est venu du ravisseur, celui-ci seul sera châtié selon la loi ; personne d’autre ne sera impliqué.” De mon côté, j’ordonnerai secrètement au ravisseur de faire des aveux conformes à la vérité. En voyant que ceux-ci concordent avec la réponse de l’immortel, nul ne conservera le moindre doute. Les Xue ne manquent pas d’argent : Votre Excellence pourra leur imposer mille pièces d’argent, ou cinq cents, à remettre aux Feng pour les frais des funérailles. Il ne reste dans la famille Feng personne de quelque importance ; ils n’en veulent qu’à l’argent. Une fois l’argent reçu, ils n’auront plus rien à dire. Que pense Votre Excellence de ce plan ? » Yucun sourit : « Cela ne convient pas, cela ne convient pas. Laissez-moi encore y réfléchir ; peut-être trouverai-je ainsi le moyen de faire taire les rumeurs. » Tous deux arrêtèrent alors leur plan.

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Le lendemain, Yucun siégea au tribunal et fit comparaître toutes les personnes nommément impliquées. Après un interrogatoire détaillé, il constata en effet que la famille Feng comptait peu de membres et cherchait seulement à obtenir quelque argent pour les funérailles. Les Xue, forts de leur puissance et de leurs relations, refusaient obstinément de céder ; voilà pourquoi l’affaire était restée sens dessus dessous, sans jugement. Yucun sacrifia donc la loi aux relations privées et trancha le procès n’importe comment. Les Feng reçurent une forte somme pour les funérailles et ne dirent plus rien.

Yucun s’empressa ensuite d’écrire deux lettres, l’une à Jia Zheng, l’autre à Wang Ziteng, commandant militaire de la garnison de la capitale. Il leur disait seulement : « L’affaire de votre neveu est réglée ; il n’y a plus lieu de vous inquiéter. » Tout avait été conduit par l’ancien novice du temple de la Calebasse, devenu huissier. Mais Yucun craignait désormais qu’il ne racontât à d’autres les circonstances de sa pauvreté d’autrefois, et il en conçut une vive contrariété. Par la suite, il finit par lui trouver une faute et le fit envoyer en service pénal dans une contrée lointaine.

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Laissons maintenant Jia Yucun. Le jeune maître Xue qui avait acheté Yinglian et fait tuer Feng Yuan était lui aussi originaire de Jinling. Sa famille se transmettait depuis des générations la tradition des lettres ; mais, comme ce jeune Xue avait perdu son père dans l’enfance et que sa mère veuve le chérissait pour être son unique descendant, elle n’avait pu s’empêcher de le gâter et de lui laisser toute liberté, si bien qu’une fois grand il n’était bon à rien. Sa maison possédait en outre une fortune d’un million et détenait actuellement des fonds et des approvisionnements du Trésor impérial pour l’achat de diverses fournitures.

Le jeune homme avait pour nom officiel Xue Pan et pour prénom social Wenqi. Il était prodigue de caractère et arrogant dans ses propos. Il avait bien fréquenté l’école, mais ne connaissait que quelques caractères ; tout le jour, il ne songeait qu’à faire combattre des coqs, courir des chevaux, visiter les montagnes et admirer les paysages. Bien qu’il fût marchand de la Maison impériale, il ignorait entièrement la gestion des affaires et les usages du monde. Grâce aux anciennes relations de son père et de son grand-père, son nom figurait pour la forme sur les registres du ministère des Finances et il recevait les fonds et les approvisionnements ; pour tout le reste, les commis et les vieux serviteurs de la famille se chargeaient des dispositions nécessaires.

Sa mère veuve, née Wang, était la sœur cadette de Wang Ziteng, alors commandant militaire de la garnison de la capitale, et la sœur germaine de Madame Wang, épouse de Jia Zheng au palais Rongguo. Elle avait environ quarante ans et n’avait d’autre fils que Xue Pan. Elle avait aussi une fille de deux ans plus jeune que lui, appelée dans l’intimité Xue Baochai. Celle-ci avait la peau et les traits d’un éclat délicat, et des manières paisibles et distinguées. Du vivant de son père, celui-ci l’aimait tout particulièrement et lui avait fait apprendre les livres et les caractères ; elle surpassait son frère de dix fois. Après la mort de leur père, voyant que son frère était incapable de consoler leur mère, elle cessa de faire grand cas des livres et de l’écriture et appliqua toute son attention aux travaux d’aiguille et à l’administration domestique, afin de partager les soucis et la peine de sa mère.

Or, comme l’empereur régnant honorait la poésie et les rites et recherchait les talents, il avait accordé une faveur sans précédent : outre le choix des épouses et concubines impériales, les filles des grandes familles de fonctionnaires héréditaires pouvaient toutes faire inscrire elles-mêmes leur nom au ministère afin d’être sélectionnées pour accompagner les princesses impériales ou princières dans leurs études et remplir les fonctions de dames de talent et d’assistantes préceptrices.

Depuis la mort du père de Xue Pan, les directeurs, intendants et commis qui administraient les maisons de commerce familiales dans les différentes provinces avaient profité de la jeunesse et de l’inexpérience de Xue Pan pour se livrer à des détournements. Plusieurs affaires de la capitale dépérissaient peu à peu. Xue Pan, qui avait toujours entendu dire que la capitale était le lieu le plus fastueux du monde, brûlait justement d’y faire un voyage. Il saisit donc cette occasion : premièrement, il devait conduire sa sœur à la sélection ; deuxièmement, rendre visite à leurs parents ; troisièmement, se présenter en personne au ministère pour solder les anciens comptes et calculer les nouvelles avances. En réalité, il voulait seulement contempler les splendeurs de la capitale.

Il avait donc depuis longtemps vérifié les bagages et les objets précieux, ainsi que toutes sortes de produits du pays destinés en présents à ses parents et amis, et choisissait la date de son départ lorsque, par hasard, il rencontra le ravisseur et acheta Yinglian. La trouvant d’une beauté peu commune, Xue Pan résolut de l’avoir. Quand les Feng vinrent la réclamer, il se fia à sa force et ordonna à ses valets brutaux de battre Feng Yuan à mort. Puis il confia une à une les affaires de sa maison aux membres de son clan et à quelques vieux serviteurs, emmena sa mère et sa sœur et se mit tranquillement en route. Il traitait ce procès pour homicide comme un jeu d’enfant, persuadé qu’il n’existait rien que quelques misérables pièces d’argent ne pussent régler.

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On ne compta pas les jours du voyage. Comme ils approchaient de la capitale, ils apprirent que leur oncle maternel Wang Ziteng avait été promu commandant général des neuf provinces et qu’il quittait la capitale sur ordre impérial pour inspecter les frontières. Xue Pan se réjouit secrètement : « Je craignais justement qu’une fois à la capitale mon oncle maternel ne me surveille et ne m’empêche de dépenser à ma guise. Maintenant qu’il est promu loin d’ici, le Ciel exauce vraiment les désirs des hommes. »

Il en parla à sa mère : « Nous possédons plusieurs maisons dans la capitale, mais personne n’y habite depuis dix ans. Ceux qui les gardent n’auront sûrement pas manqué de les louer en secret. Il faudrait envoyer quelqu’un en avant pour les nettoyer et les remettre en état. — Pourquoi faire tant d’étalage ? répondit sa mère. Si nous allons à la capitale, c’est d’abord pour rendre visite à nos parents et amis. Nous pourrons habiter soit chez ton oncle maternel, soit chez le mari de ta tante ; leurs deux demeures sont fort spacieuses. Installons-nous d’abord chez eux, puis nous ferons remettre nos maisons en état peu à peu. Ne serait-ce pas plus commode ? — Mon oncle vient d’être nommé en province, répondit Xue Pan. Toute sa maison doit être sens dessus dessous à cause du départ. Si nous arrivons maintenant chez eux, toute notre nichée et tout notre train à la suite, ne serait-ce pas manquer de discernement ? — Même si ton oncle est promu ailleurs, il reste la maison de ta tante. Depuis plusieurs années, ton oncle et ta tante nous écrivent souvent pour nous inviter à venir. Maintenant que nous sommes là, ton oncle aura beau être occupé à partir, ta tante de la maison Jia ne manquera certainement pas d’insister pour nous garder. Si nous nous empressons de remettre notre maison en état, les autres ne risquent-ils pas de le prendre mal ? »

La tante Xue poursuivit : « Je connais parfaitement ton idée. Si tu habites sous les yeux de ton oncle et de ta tante, tu te trouveras forcément à l’étroit ; tu préférerais que chacun demeure chez soi, afin d’agir à ta guise. Puisque tu le veux ainsi, choisis toi-même une maison où habiter. Pour ma part, cela fait plusieurs années que je suis séparée de ma sœur ; je veux rester quelque temps avec elle. J’emmènerai ta sœur chez ta tante. Qu’en dis-tu ? » Xue Pan comprit qu’il ne pourrait la faire changer d’avis. Il dut ordonner aux porteurs de prendre directement le chemin du palais Rongguo.

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Madame Wang était alors déjà informée du procès de Xue Pan. Sachant que Jia Yucun avait arrangé l’affaire, elle avait enfin retrouvé la tranquillité. Mais son frère venant d’être nommé à un poste frontalier, elle regrettait justement que ses relations avec sa famille maternelle ne se fissent plus rares et se sentait quelque peu esseulée. Quelques jours plus tard, un domestique vint soudain annoncer : « La tante Xue est arrivée dans la capitale avec le jeune maître, la jeune demoiselle et toute leur maison ; ils descendent de voiture devant la porte. » Transportée de joie, Madame Wang emmena aussitôt des gens jusqu’à la grande salle pour les accueillir et les fit entrer. Les deux sœurs, se retrouvant après tant d’années, furent partagées entre la joie et la tristesse ; cela va sans dire.

Après s’être raconté leur longue séparation, on les conduisit saluer l’aïeule Jia. Ils offrirent les présents d’usage et les divers produits de leur pays, rencontrèrent tous les membres de la famille, puis on donna un banquet pour fêter leur arrivée. Xue Pan rendit ses devoirs à Jia Zheng et Jia Lian, avant d’être présenté à Jia She, Jia Zhen et aux autres.

Jia Zheng envoya alors quelqu’un dire à Madame Wang : « La tante Xue a déjà un certain âge ; notre neveu est jeune et ne connaît rien aux affaires courantes. S’ils habitent au-dehors, je crains qu’il ne provoque encore des ennuis. Dans l’angle sud-est de notre demeure se trouve la cour du Parfum des poiriers, qui compte une dizaine de pièces et reste entièrement vide. Qu’on la nettoie et qu’on invite la tante Xue à s’y installer avec son fils et sa fille ; ce serait fort bien. » Madame Wang désirait précisément les retenir. L’aïeule Jia envoya elle aussi quelqu’un déclarer : « Que la tante Xue s’installe donc ici ; nous n’en serons que plus proches. »

La tante Xue souhaitait justement vivre dans la même demeure, afin de pouvoir tenir un peu mieux son fils en bride ; s’il logeait ailleurs, elle craignait que, laissé à ses penchants, il ne s’attirât quelque malheur. Elle remercia donc vivement et accepta. En privé, elle précisa à Madame Wang qu’elle voulait assumer toutes les dépenses quotidiennes : c’était, disait-elle, le seul moyen de vivre là comme à l’ordinaire. Madame Wang savait que sa famille pouvait aisément y pourvoir et respecta son désir. Dès lors, la tante Xue, son fils et sa fille habitèrent la cour du Parfum des poiriers.

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Cette cour du Parfum des poiriers avait été le lieu où le duc Rong, dans ses dernières années, s’était retiré pour vivre en paix. Petite et ingénieusement disposée, elle comptait un peu plus de dix pièces et possédait aussi bien une salle sur le devant que des logements à l’arrière. Une porte séparée donnait sur la rue ; les gens de Xue Pan l’empruntaient pour entrer et sortir. Au sud-ouest, une petite porte latérale ouvrait sur un passage étroit ; au bout de ce passage se trouvait la cour orientale des appartements principaux de Madame Wang.

Chaque jour, après le repas ou dans la soirée, la tante Xue venait de ce côté, tantôt pour bavarder avec l’aïeule Jia, tantôt pour s’entretenir avec Madame Wang. Xue Baochai passait ses journées avec Lin Daiyu, Yingchun et les autres jeunes filles : elles lisaient, jouaient aux échecs ou travaillaient à l’aiguille, et elle en était fort heureuse.

Seul Xue Pan n’avait d’abord nullement voulu habiter dans la maison Jia : il craignait que le mari de sa tante ne le surveillât et ne lui ôtât sa liberté. Mais sa mère s’obstinait à rester là et les Jia insistaient avec une extrême cordialité pour les retenir. Il dut donc s’y installer provisoirement, tout en faisant nettoyer sa propre demeure avant d’y déménager.

Qui aurait cru qu’en moins d’un mois il connaîtrait déjà la moitié des fils et neveux du clan Jia ? Tous avaient des habitudes de jeunes dandys et se plaisaient à le fréquenter : aujourd’hui ils se retrouvaient pour boire, demain pour admirer les fleurs ; ils en venaient même à se réunir pour jouer, fréquenter les prostituées et se livrer à toutes sortes de débauches. Sous leur influence, Xue Pan devint dix fois pire qu’autrefois.

Jia Zheng avait beau savoir instruire ses fils et gouverner sa maison, le clan était si vaste et les gens si nombreux qu’il ne pouvait veiller à tout. D’autre part, le chef de la branche aînée était alors Jia Zhen, petit-fils aîné du palais Ningguo et actuel titulaire de la dignité héréditaire ; c’était lui qui dirigeait toutes les affaires du clan. Enfin, Jia Zheng était accablé d’affaires publiques et privées et, d’un naturel détaché, il n’accordait guère d’importance aux occupations vulgaires : dans ses loisirs administratifs, il se contentait de lire ou de jouer aux échecs. De plus, la cour du Parfum des poiriers était séparée de ses appartements par deux rangées de bâtiments et possédait une porte particulière sur la rue, par laquelle on pouvait entrer et sortir à volonté. Tous ces jeunes gens pouvaient donc s’y abandonner librement à leur fantaisie. Peu à peu, Xue Pan renonça entièrement à son projet de déménagement. Quant à ce qui advint par la suite, le prochain chapitre l’expliquera.

Notes

甄士隱/賈雨村 : ces noms font entendre 真事隱, « les faits vrais sont cachés », et 假語存, « les propos feints sont conservés » ; 賈 se prononce comme 假, « faux ».

馮淵 : ce nom est homophone de 逢冤, « rencontrer l’injustice » ou « tomber dans le malheur ».

英蓮 : le nom Yinglian fait entendre 應憐, « qui mérite d’être plainte ».

護官符 : littéralement « talisman protecteur des mandarins » ; cette liste secrète parodie les amulettes protectrices et préserve ici la carrière, voire la vie, du magistrat.

賈不假等四句 : les quatre dictons désignent successivement les clans Jia, Shi, Wang et Xue. 賈 joue sur 假, « faux » ; 王 signifie aussi « roi » ; 薛 est homophone de 雪, « neige ».

國子祭酒 : malgré le sens littéral de 祭酒, « préposé aux libations », ce titre désigne le recteur de l’Académie impériale.

扶鸞/乩 : divination dans laquelle une planchette ou un stylet guidé par plusieurs personnes trace la réponse attribuée à un esprit.

Texte chinois de Cao Xueqin (1791), dans le domaine public. Source : https://zh.wikisource.org/wiki/紅樓夢(程甲本).

Traduction française assistée par intelligence artificielle et relue par la rédaction. © Chine Informations (chine.in), tous droits réservés — sa reproduction, même partielle, est soumise à autorisation.

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