La Pérégrination vers l’Ouest
Le Voyage en Occident, Le Roi-Singe
Wou Tcheng-en, 1592. Texte chinois du domaine public, d'après Wikisource.
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Chapitre 43 Le démon des Eaux Noires enlève le moine, — Le fils-dragon de la Mer occidentale capture le dragon-alligator.
黑河妖孽擒僧去西洋龍子捉鼉回
Le démon des Eaux Noires enlève le moine,
Le fils-dragon de la Mer occidentale capture le dragon-alligator.
卻說那菩薩念了幾遍,卻才住口,那妖精就不疼了。又正性起身看處,頸項裡與手足上都是金箍,勒得疼痛,便就除那箍兒時,莫想褪得動分毫。這寶貝已此是見肉生根,越抹越痛。行者笑道:「我那乖乖,菩薩恐你養不大,與你戴個頸圈鐲頭哩。」那童子聞此言,又生煩惱,就此綽起槍來,望行者亂刺。行者急閃身,立在菩薩後面,叫:「念咒,念咒。」那菩薩將楊柳枝兒蘸了一點甘露,灑將去,叫聲:「合!」只見他丟了槍,一雙手合掌當胸,再也不能開放。至今留了一個觀音扭,即此意也。那童子開不得手,拿不得槍,方知是法力深微,沒奈何,才納頭下拜。
Le bodhisattva récita encore plusieurs fois la formule avant de s’arrêter, et le démon cessa alors de souffrir. Lorsqu’il reprit ses esprits, se releva et s’examina, il vit que son cou, ses poignets et ses chevilles portaient tous des anneaux d’or qui le serraient douloureusement. Il voulut les enlever, mais ne put les faire bouger d’un pouce. Ces trésors avaient déjà pris racine dans sa chair, et plus il les frottait, plus ils lui faisaient mal. Le pèlerin Sun rit et dit : « Mon bon petit, le bodhisattva craignait que tu ne grandisses mal ; il t’a donc passé un collier et des bracelets. » À ces mots, le garçon entra de nouveau en fureur, saisit sa lance et se mit à frapper Wukong de tous côtés. Celui-ci esquiva vivement et se réfugia derrière le bodhisattva en criant : « Récitez la formule ! Récitez la formule ! » Le bodhisattva trempa sa branche de saule dans une goutte de rosée bienfaisante, l’en aspergea et cria : « Joins-toi ! » Aussitôt, le garçon lâcha sa lance et joignit les mains devant sa poitrine, sans plus pouvoir les séparer. C’est de là que vient la posture aujourd’hui encore appelée la Torsion de Guanyin. Incapable d’ouvrir les mains ni de reprendre sa lance, le garçon comprit enfin combien ce pouvoir était profond et subtil ; ne sachant plus que faire, il inclina la tête et se prosterna.
菩薩念動真言,把淨瓶攲倒,將那一海水依然收去,更無半點存留。對行者道:「悟空,這妖精已是降了,卻只是野心不定。等我教他一步一拜,只拜到落伽山,方才收法。你如今快早去洞中,救你師父去來。」行者轉身叩頭道:「有勞菩薩遠涉,弟子當送一程。」菩薩道:「你不消送,恐怕誤了你師父性命。」行者聞言,歡喜叩別。那妖精早歸了正果,五十三參,參拜觀音。
Le bodhisattva récita la formule véritable, inclina son vase pur et y recueillit toute l’eau de la mer, sans en laisser une seule goutte. Il dit au pèlerin Sun : « Wukong, ce démon est désormais soumis, mais son cœur sauvage n’est pas encore apaisé. Je vais lui ordonner de se prosterner à chaque pas jusqu’au mont Luojia ; alors seulement je retirerai mon pouvoir. Toi, hâte-toi maintenant de retourner dans la grotte délivrer ton maître. » Le pèlerin Sun se retourna, se prosterna et dit : « Le bodhisattva a pris la peine de venir de si loin ; votre disciple doit vous accompagner quelque peu. » Le bodhisattva répondit : « Inutile de m’accompagner, de peur que cela ne coûte la vie à ton maître. » À ces mots, le pèlerin Sun se réjouit, se prosterna et prit congé. Le démon avait déjà rejoint le juste fruit : à l’exemple des Cinquante-Trois Visites, il rendit hommage à Guanyin.
且不題善菩薩收了童子。卻說那沙僧久坐林間,盼望行者不到,將行李捎在馬上,一隻手執著降妖寶杖,一隻手牽著韁繩,出松林向南觀看,只見行者欣喜而來。沙僧迎著道:「哥哥,你怎麼去請菩薩,此時才來?焦殺我也。」行者道:「你還做夢哩,老孫已請了菩薩,降了妖怪。」行者卻將菩薩的法力,備陳了一遍。沙僧十分歡喜道:「救師父去也。」
Laissons le bon bodhisattva emmener le garçon. Le moine Sha, resté longtemps assis dans la forêt sans voir revenir le pèlerin Sun, chargea les bagages sur le cheval, prit d’une main le précieux bâton dompteur de démons et de l’autre les rênes, puis sortit de la pinède et regarda vers le sud. Il aperçut alors le pèlerin Sun qui revenait tout joyeux. Le moine Sha alla à sa rencontre et dit : « Frère aîné, tu étais parti inviter le bodhisattva ; pourquoi reviens-tu seulement maintenant ? Je mourais d’inquiétude ! » Le pèlerin Sun répondit : « Tu rêves encore ! Le vieux Sun a déjà fait venir le bodhisattva, et le monstre est soumis. » Il lui exposa en détail comment le bodhisattva avait déployé son pouvoir. Le moine Sha, transporté de joie, dit : « Allons délivrer le maître ! »
他兩個才跳過澗去,撞到門前,拴下馬匹。舉兵器齊打入洞裡,剿淨了群妖,解下皮袋,放出八戒來。那獃子謝了行者道:「哥哥,那妖精在那裡?等我去築他幾鈀,出出氣來。」行者道:「且尋師父去。」
Tous deux franchirent le ravin d’un bond et arrivèrent devant l’entrée, où ils attachèrent le cheval. Brandissant leurs armes, ils pénétrèrent ensemble dans la grotte, exterminèrent toute la troupe des démons, détachèrent le sac de cuir et en libérèrent Bajie. L’Idiot remercia le pèlerin Sun et dit : « Frère aîné, où est ce démon ? Que j’aille lui donner quelques coups de râteau pour soulager ma colère ! » Le pèlerin Sun répondit : « Commençons par chercher le maître. »
三人徑至後邊,只見師父赤條條,綑在院中哭哩。沙僧連忙解繩,行者即取衣服穿上。三人跪在面前道:「師父吃苦了。」三藏謝道:「賢徒啊,多累你等。怎生降得妖魔也?」行者又將請菩薩,收童子之言,備陳一遍。三藏聽得,即忙跪下,朝南禮拜。行者道:「不消謝他,轉是我們與他作福,收了一個童子。」如今說童子拜觀音,五十三參,參參見佛,即此是也。
Tous trois gagnèrent directement l’arrière de la grotte et virent leur maître entièrement nu, ligoté dans la cour et en larmes. Le moine Sha se hâta de défaire ses liens, tandis que le pèlerin Sun lui apportait ses vêtements et l’aidait à les remettre. Tous trois s’agenouillèrent devant lui et dirent : « Maître, vous avez bien souffert. » Sanzang les remercia : « Mes dignes disciples, que de peines je vous ai causées ! Comment avez-vous soumis le démon ? » Le pèlerin Sun lui raconta en détail comment il avait invité le bodhisattva et comment celui-ci avait recueilli le garçon. À ces mots, Sanzang s’agenouilla précipitamment et se prosterna vers le sud. Le pèlerin Sun dit : « Nul besoin de la remercier ; c’est plutôt nous qui lui avons procuré un mérite en lui donnant un garçon. » Quant à ce que l’on raconte aujourd’hui du garçon qui rendit hommage à Guanyin selon les Cinquante-Trois Visites, voyant le Bouddha à chacune d’elles, c’est précisément de là que cela vient.
教沙僧將洞內寶物收了。且尋米糧,安排齋飯,管待了師父。那長老得性命,全虧孫大聖;取真經,只靠美猴精。
Ils chargèrent le moine Sha de recueillir les trésors de la grotte, puis cherchèrent du riz et des provisions, préparèrent un repas végétarien et restaurèrent leur maître. Si l’Ancien avait conservé la vie, il le devait tout entier au Grand Saint Sun ; et pour obtenir les véritables écritures, il ne pouvait compter que sur le merveilleux singe.
師徒們出洞來,攀鞍上馬,找大路,篤志投西。行經一個多月,忽聽得水聲振耳。三藏大驚道:「徒弟呀,又是那裡水聲?」行者笑道:「你這老師父忒也多疑,做不得和尚。我們一同四眾,偏你聽見甚麼水聲。你把那《多心經》又忘了也?」唐僧道:「《多心經》乃浮屠山烏巢禪師口授,共五十四句,二百七十個字。我當時耳傳,至今常念,你知我忘了那句兒?」行者道:「老師父,你忘了『無眼耳鼻舌身意』。我等出家之人,眼不視色,耳不聽聲,鼻不嗅香,舌不嘗味,身不知寒暑,意不存妄想:如此謂之祛褪六賊。你如今為求經,念念在意;怕妖魔,不肯捨身;要齋吃,動舌;喜香甜,觸鼻;聞聲音,驚耳;睹事物,凝眸;招來這六賊紛紛,怎生得西天見佛?」三藏聞言,默然沉慮道:「徒弟啊,我
Maître et disciples sortirent de la grotte, montèrent en selle, retrouvèrent la grande route et poursuivirent résolument vers l’ouest. Après plus d’un mois de marche, ils entendirent soudain un bruit d’eau retentir à leurs oreilles. Sanzang, très alarmé, demanda : « Mes disciples, d’où vient encore ce bruit d’eau ? » Le pèlerin Sun rit : « Vénérable maître, vous êtes bien trop soupçonneux pour faire un bon moine. Nous sommes quatre à voyager ensemble, et vous seul entendez je ne sais quel bruit d’eau. Auriez-vous encore oublié le Sūtra du Cœur ? » Le moine des Tang répondit : « Le Sūtra du Cœur m’a été transmis oralement au mont Futu par le maître Chan du Nid-de-Corbeau. Il compte cinquante-quatre phrases et deux cent soixante-dix caractères. Je l’ai reçu de sa bouche et le récite encore souvent aujourd’hui ; quelle phrase aurais-je oubliée ? » Le pèlerin Sun répondit : « Vénérable maître, vous avez oublié : “Ni yeux, ni oreilles, ni nez, ni langue, ni corps, ni pensée.” Nous autres qui avons quitté le monde ne devons ni laisser les yeux contempler les formes, ni les oreilles écouter les sons, ni le nez respirer les parfums, ni la langue goûter les saveurs ; le corps ne doit connaître ni froid ni chaleur, et la pensée ne doit nourrir aucune illusion. C’est ce qu’on appelle chasser les six brigands. Or, dans votre quête des écritures, chacune de vos pensées s’y attache ; vous craignez les démons et refusez de sacrifier votre corps ; vous remuez la langue pour demander votre repas ; vous aimez les douceurs parfumées, qui sollicitent votre nez ; un bruit frappe vos oreilles et vous effraie ; un objet paraît et vos yeux s’y fixent. Ainsi vous attirez en foule les six brigands : comment pourriez-vous atteindre le Ciel occidental et voir le Bouddha ? » À ces mots, Sanzang garda le silence, médita profondément, puis dit : « Mon disciple, moi…
一自當年別聖君,奔波晝夜甚慇懃。芒鞋踏破山頭霧,竹笠沖開嶺上雲。夜靜猿啼殊可嘆,月明鳥噪不堪聞。何時滿足三三行,得取如來妙法文?」
Depuis l’année où je quittai le souverain sacré,
Jour et nuit j’erre en peinant avec zèle.
Mes sandales de chanvre ont foulé et rompu les brumes des sommets,
Mon chapeau de bambou a percé les nuages au-dessus des crêtes.
Dans le calme nocturne, les cris des singes sont bien affligeants ;
Sous la lune brillante, le tumulte des oiseaux est insupportable à entendre.
Quand achèverai-je enfin la course trois fois trois,
Pour obtenir les merveilleux textes de la Loi du Tathāgata ?
行者聽畢,忍不住鼓掌大笑道:「這師父原來只是思鄉難息。若要那三三行滿,有何難哉?常言道:『功到自然成』哩。」八戒回頭道:「哥啊,若照依這般魔障凶高,就走上一千年也不得成功。」沙僧道:「二哥,你和我一般,拙口鈍腮,不要惹大哥熱擦。且只捱肩磨擔,終須有日成功也。」
Après l’avoir écouté, le pèlerin Sun ne put s’empêcher de battre des mains et d’éclater de rire : « Notre maître ne parvient donc pas à étouffer la nostalgie de son pays ! Si vous voulez achever la course trois fois trois, qu’y a-t-il là de difficile ? Comme on dit : “Quand l’effort est accompli, la réussite vient d’elle-même.” » Bajie se retourna et dit : « Frère, si les obstacles démoniaques restent aussi redoutables, nous pourrions marcher mille ans sans parvenir au succès. » Le moine Sha dit : « Deuxième frère, toi et moi avons la bouche maladroite et la langue pesante ; ne va pas échauffer notre frère aîné. Contentons-nous de tendre l’épaule et d’user la palanche : il viendra bien un jour où nous réussirons. »
師徒們正話間,腳走不停,馬蹄正疾,見前面有一道黑水滔天,馬不能進。四眾停立岸邊,仔細觀看,但見那:
Tandis que maître et disciples parlaient sans cesser d’avancer, les pieds des uns allaient bon train et les sabots du cheval se hâtaient. Ils virent alors devant eux une étendue d’eau noire dont les flots montaient jusqu’au ciel, et le cheval ne put aller plus loin. Tous quatre s’arrêtèrent sur la rive et examinèrent attentivement le spectacle. Ils virent :
層層濃浪,疊疊渾波,層層濃浪翻烏潦,疊疊渾波捲黑油。近觀不照人身影,遠望難尋樹木形。滾滾一地墨,滔滔千里灰。水沫浮來如積炭,浪花飄起似翻煤。牛羊不飲,鴉鵲難飛。牛羊不飲嫌深黑,鴉鵲難飛怕渺瀰。只是岸上蘆蘋知節令,灘頭花草鬥青奇。湖泊江河天下有,溪源澤洞世間多。人生皆有相逢處,誰見西方黑水河?
Des vagues épaisses, couche après couche ; des flots troubles, repli sur repli. Les vagues épaisses retournent des eaux noirâtres, les flots troubles enroulent une huile obscure. De près, l’eau ne reflète pas la silhouette humaine ; de loin, on n’y distingue pas la forme des arbres. Partout roule une terre d’encre, sur mille lis déferle une cendre grise. L’écume qui surnage ressemble à des monceaux de charbon, les fleurs des vagues à de la houille retournée. Bœufs et moutons n’en boivent pas ; corbeaux et pies ne peuvent la survoler. Bœufs et moutons n’en boivent pas, rebutés par sa noirceur profonde ; corbeaux et pies ne peuvent la survoler, effrayés par son immensité brumeuse. Seuls les roseaux et les lentilles d’eau de la rive connaissent le cours des saisons, tandis que les fleurs et les herbes du banc rivalisent d’étrange verdure. Le monde possède lacs, fleuves et rivières ; il abonde en ruisseaux, sources, marais et grottes. Toute vie connaît des lieux de rencontre, mais qui a jamais vu, en Occident, la rivière des Eaux Noires ?
唐僧下馬道:「徒弟,這水怎麼如此渾黑?」八戒道:「是那家潑了靛缸了。」沙僧道:「不然,是誰家洗筆硯哩。」行者道:「你們且休胡猜亂道,且設法保師父過去。」八戒道:「這河若是老豬過去不難:或是駕了雲頭,或是下河負水,不消頓飯時,我就過去了。」沙僧道:「若教我老沙,也只消縱雲屣水,頃刻而過。」行者道:「我等容易,只是師父難哩。」三藏道:「徒弟啊,這河有多少寬麼?」八戒道:「約摸有十來里寬。」三藏道:「你三個計較,著那個馱我過去罷。」行者道:「八戒馱得。」八戒道:「不好馱:若是馱著騰雲,三尺也不能離地。常言道:『背凡人重若丘山。』若是馱著負水,轉連我墜下水去了。」
Le moine des Tang descendit de cheval et demanda : « Mes disciples, pourquoi cette eau est-elle si trouble et si noire ? » Bajie répondit : « Quelqu’un a dû y renverser sa cuve d’indigo. » Le moine Sha dit : « Non, c’est plutôt quelqu’un qui y a lavé ses pinceaux et sa pierre à encre. » Le pèlerin Sun dit : « Cessez vos conjectures absurdes et cherchons plutôt un moyen de faire traverser le maître. » Bajie répondit : « Si le vieux Zhu devait franchir cette rivière, rien ne serait plus facile : je pourrais monter sur un nuage ou entrer dans l’eau et remonter le courant ; je serais de l’autre côté avant le temps d’un repas. » Le moine Sha dit : « Quant au vieux Sha, il lui suffirait aussi de chevaucher les nuages ou de glisser sur l’eau pour traverser en un instant. » Le pèlerin Sun dit : « Pour nous, c’est facile ; seul le maître pose problème. » Sanzang demanda : « Mes disciples, quelle largeur peut bien avoir cette rivière ? » Bajie répondit : « Une dizaine de lis, à vue de nez. » Sanzang dit : « Décidez donc lequel de vous trois me portera jusqu’à l’autre rive. » Le pèlerin Sun répondit : « Bajie peut vous porter. » Bajie protesta : « Impossible ! Si je le porte en montant sur un nuage, je ne pourrai même pas m’élever de trois pieds au-dessus du sol. Comme on dit : “Porter un mortel pèse autant qu’une montagne.” Et si je le porte en remontant l’eau, son poids m’entraînera moi-même au fond. »
師徒們在河邊正都商議,只見那上溜頭有一人棹下一隻小船兒來。唐僧喜道:「徒弟,有船來了,叫他渡我們過去。」沙僧厲聲高叫道:「棹船的,來渡人,來渡人。」船上人道:「我不是渡船,如何渡人?」沙僧道:「天上人間,方便第一。你雖不是渡船,我們也不是常來打攪你的。我等是東土欽差取經的佛子,你可方便方便,渡我們過去,謝你。」那人聞言,卻把船兒棹近岸邊,扶著槳道:「師父啊,我這船小,你們人多,怎能全渡?」三藏近前看了,那船兒原來是一段木頭刻的,中間只有一個艙口,只好坐下兩個人。三藏道:「怎生是好?」沙僧道:「這般啊,兩遭兒渡罷。」八戒就使心術,要躲懶討乖,道:「悟淨,你與大哥在這邊看著行李、馬匹,等我保師父先過去,卻再來渡馬。教大哥跳過去罷。」行者點頭道:「你說的是。」
Tandis que maître et disciples délibéraient sur la rive, ils virent en amont un homme descendre le courant dans une petite barque. Le moine des Tang se réjouit : « Mes disciples, voici une barque. Appelez cet homme pour qu’il nous fasse traverser. » Le moine Sha cria d’une voix sévère : « Hé, le batelier ! Venez prendre des passagers ! Venez prendre des passagers ! » L’homme de la barque répondit : « Je ne suis pas un passeur ; comment prendrais-je des passagers ? » Le moine Sha dit : « Au ciel comme parmi les hommes, rien ne passe avant le service rendu. Même si votre barque n’est pas un bac, nous ne venons pas non plus vous importuner tous les jours. Nous sommes des disciples du Bouddha, envoyés par décret des terres de l’Est pour quérir les écritures. Rendez-nous ce service et faites-nous traverser ; nous vous en remercierons. » À ces mots, l’homme approcha sa barque de la rive, s’appuya sur sa rame et dit : « Maître, ma barque est petite et vous êtes nombreux ; comment pourrais-je vous faire tous traverser ? » Sanzang s’avança pour regarder. La barque était en fait taillée dans un seul morceau de bois ; elle ne possédait au milieu qu’un petit habitacle où deux personnes seulement pouvaient s’asseoir. Sanzang demanda : « Que faire ? » Le moine Sha répondit : « Dans ce cas, qu’il fasse deux traversées. » Bajie, usant aussitôt de ruse pour s’épargner de la peine tout en se donnant le beau rôle, dit : « Wujing, reste ici avec notre frère aîné pour garder les bagages et le cheval. Je vais d’abord escorter le maître de l’autre côté, puis je reviendrai chercher le cheval. Notre frère aîné pourra traverser d’un bond. » Le pèlerin Sun acquiesça : « Tu as raison. »
那獃子扶著唐僧,那梢公撐開船,舉棹沖流,一直而去。方才行到中間,只聽得一聲響喨,捲浪翻波,遮天迷日。那陣狂風十分利害!好風:
L’Idiot soutint le moine des Tang, et le batelier poussa la barque au large. Il leva sa rame, affronta le courant et partit droit devant lui. Ils venaient d’arriver au milieu de la rivière lorsqu’une violente détonation retentit : les vagues s’enroulèrent, les flots se renversèrent, le ciel fut caché et le soleil obscurci. Cette bourrasque était d’une violence extrême ! Quel vent :
當空一片炮雲起,中溜千層黑浪高。兩岸飛沙迷日色,四邊樹倒振天號。翻江攪海龍神怕,播土揚塵花木凋。呼呼響若春雷吼,陣陣兇如餓虎哮。蟹鱉魚蝦朝上拜,飛禽走獸失窩巢。五湖船戶皆遭難,四海人家命不牢。溪內漁翁難把鉤,河間梢子怎撐篙?揭瓦翻磚房屋倒,驚天動地泰山搖。
En plein ciel se lève un nuage pareil à la fumée d’un canon ; au milieu du courant, mille étages de vagues noires se dressent.
Sur les deux rives, le sable emporté obscurcit le soleil ; de tous côtés, les arbres abattus hurlent jusqu’au ciel.
Les fleuves retournés et les mers bouleversées effraient les dieux-dragons ; terre et poussière dispersées font dépérir fleurs et arbres.
Il gronde comme le tonnerre du printemps ; chaque rafale est féroce comme le rugissement d’un tigre affamé.
Crabes, tortues, poissons et crevettes se prosternent vers l’amont ; oiseaux et bêtes perdent nids et repaires.
Sur les Cinq Lacs, tous les bateliers connaissent le malheur ; aux Quatre Mers, la vie des hommes ne tient plus à rien.
Dans les ruisseaux, les pêcheurs ne peuvent manier l’hameçon ; sur les rivières, comment les bateliers tiendraient-ils leur perche ?
Tuiles arrachées, briques retournées, les maisons s’écroulent ; ciel et terre sont ébranlés, et jusqu’au mont Tai qui tremble.
這陣風,原來就是那棹船人弄的。他本是黑水河中怪物。眼看著那唐僧與豬八戒,連船兒淬在水裡,無影無形,不知攝了那方去也。
Cette bourrasque était en réalité l’œuvre de l’homme qui conduisait la barque. C’était un monstre de la rivière des Eaux Noires. Sous les yeux de tous, le moine des Tang, Zhu Bajie et la barque furent précipités dans l’eau. Ils disparurent sans laisser la moindre trace, et nul ne sut en quel lieu le monstre les avait emportés.
這岸上沙僧與行者心慌道:「怎麼好?老師父步步逢災,才脫了魔障,幸得這一路平安,又遇著黑水迍邅。」沙僧道:「莫是翻了船?我們往下溜頭找尋去。」行者道:「不是翻船,若翻船,八戒會水,他必然保師父,負水而出。我才見那個棹船的有些不正氣,想必就是這廝弄風,把師父拖下水去了。」沙僧聞言道:「哥哥何不早說?你看著馬與行李,等我下水找尋去來。」行者道:「這水色不正,恐你不能去。」沙僧道:「這水比我那流沙河如何?去得,去得。」
Sur la rive, le moine Sha et le pèlerin Sun s’affolèrent : « Que faire ? Notre vénérable maître rencontre un désastre à chaque pas. À peine sorti d’une épreuve démoniaque, il avait heureusement voyagé sans incident jusqu’ici, et voilà qu’il subit encore les tribulations des Eaux Noires. » Le moine Sha dit : « La barque aurait-elle chaviré ? Allons les chercher en aval. » Le pèlerin Sun répondit : « Elle n’a pas chaviré. Si tel était le cas, Bajie, qui sait évoluer dans l’eau, protégerait sûrement le maître et remonterait avec lui. J’ai remarqué tout à l’heure que ce batelier avait quelque chose de suspect. Ce doit être ce misérable qui a soulevé le vent et entraîné le maître sous l’eau. » Le moine Sha dit : « Frère aîné, pourquoi ne l’as-tu pas dit plus tôt ? Garde le cheval et les bagages pendant que je descends les chercher. » Le pèlerin Sun répondit : « La couleur de cette eau n’est pas naturelle ; je crains que tu ne puisses y entrer. » Le moine Sha dit : « Que vaut cette eau auprès de ma rivière des Sables Mouvants ? Je peux y aller, je peux y aller. »
好和尚,脫了褊衫,紮抹了手腳,掄著降妖寶杖,撲的一聲,分開水路,鑽入波中,大搭步行將進去。正走處,只聽得有人言語。沙僧閃在傍邊,偷睛觀看,那壁廂有一座亭臺,臺門外橫封了八個大字,乃是「衡陽峪黑水河神府」。又聽得那怪物坐在上面道:「一向辛苦,今日方能得物。這和尚乃十世修行的好人,但得吃他一塊肉,便做長生不老人。我為他也等夠多時,今朝卻不負我志。」教:「小的們,快把鐵籠擡出來,將這兩個和尚囫圇蒸熟,具柬去請二舅爺來,與他暖壽。」沙僧聞言,按不住心頭火起,掣寶杖,將門亂打。口中罵道:「那潑物,快送我唐僧師父與八戒師兄出來!」諕得那門內妖邪急跑去報:「禍事了。」老怪問:「甚麼禍事?」小妖道:「外面有一個晦氣色臉的和尚,打著前門罵,要人哩!」
Le vaillant moine ôta sa tunique courte, serra ses vêtements autour de ses bras et de ses jambes, fit tournoyer le précieux bâton dompteur de démons et, dans un grand plouf, ouvrit un chemin à travers l’eau. Il plongea au milieu des flots et s’avança à grandes enjambées. Tandis qu’il marchait, il entendit soudain parler. Le moine Sha se glissa sur le côté et observa à la dérobée. Il vit là-bas un pavillon dont la porte portait horizontalement huit grands caractères : « Résidence divine de la rivière des Eaux Noires, au ravin de Hengyang. » Il entendit encore le monstre, assis à l’intérieur, déclarer : « J’ai peiné longtemps, mais aujourd’hui seulement j’ai obtenu ce trésor. Ce moine est un homme de bien qui a cultivé sa conduite pendant dix existences. Il suffit de manger un morceau de sa chair pour acquérir longévité et jeunesse éternelle. Cela fait bien longtemps que je l’attends ; aujourd’hui, mon ambition n’aura pas été vaine. » Puis il ordonna : « Petits, sortez vite la cage de fer. Faites cuire ces deux moines tout entiers à la vapeur, puis rédigez une invitation pour mon deuxième oncle maternel et conviez-le à un banquet anticipé d’anniversaire. » À ces mots, le moine Sha ne put contenir la colère qui lui montait au cœur. Il tira son précieux bâton et se mit à frapper la porte en tous sens, tout en criant : « Misérable créature ! Rends-moi vite mon maître, le moine des Tang, et mon frère Bajie ! » Les démons qui se trouvaient à l’intérieur, terrifiés, coururent faire leur rapport : « Malheur ! » Le vieux monstre demanda : « Quel malheur ? » Un petit démon répondit : « Dehors, il y a un moine au visage sombre et sinistre. Il frappe la porte principale en nous insultant et réclame des prisonniers ! »
那怪聞言,即喚取披掛。小妖擡出披掛。老妖結束整齊,手提一根竹節鋼鞭,走出門來,真個是兇頑毒像。但見:
À ces mots, le monstre ordonna qu’on lui apportât son armure. Les petits démons la lui présentèrent. Le vieux démon s’équipa soigneusement, prit en main un fouet d’acier à nœuds de bambou et sortit. Il avait véritablement une apparence farouche et venimeuse. On vit :
方面圜睛霞彩亮,捲唇巨口血盆紅。幾根鐵線稀髯擺,兩鬢朱砂亂髮蓬。形似顯靈真太歲,貌如發怒狠雷公。身披鐵甲團花燦,頭戴金盔嵌寶濃。竹節鋼鞭提手內,行時滾滾拽狂風。生來本是波中物,脫去原流變化兇。要問妖邪真姓字,前身喚做小鼉龍。
Face carrée, yeux ronds, brillant des couleurs de l’aurore ; lèvres retroussées, bouche immense, rouge comme une cuve de sang.
Quelques poils de barbe clairsemés, pareils à des fils de fer ; aux deux tempes, des cheveux épars couleur de cinabre.
Par la forme, il ressemble au véritable Taisui apparu en ce monde ; par le visage, au terrible Seigneur du Tonnerre en colère.
Sur son corps, une armure de fer resplendit de fleurs assemblées ; sur sa tête, un casque d’or est richement serti de joyaux.
Il tient en main son fouet d’acier à nœuds de bambou ; à chacun de ses pas, il traîne un vent furieux.
De naissance, c’était une créature des flots ; ayant quitté son courant originel, il s’est changé en monstre féroce.
Si l’on demande le véritable nom de ce démon, dans son ancienne forme on l’appelait Xiao Tuolong.
那怪喝道:「是甚人在此打我門哩?」沙僧道:「我把你個無知的潑怪!你怎麼弄玄虛,變作梢公,架船將我師父攝來?快早送還,饒你性命。」那怪呵呵笑道:「這和尚不知死活。你師父是我拿了,如今要蒸熟了請人哩。你上來,與我見個雌雄。三合敵得我啊,還你師父;如三合敵不得,連你一發都蒸吃了,休想西天去也。」沙僧聞言大怒,掄寶杖,劈頭就打;那怪舉鋼鞭,急架相迎。兩個在水底下,這場好殺:
Le monstre cria : « Qui frappe ainsi à ma porte ? » Le moine Sha répondit : « Misérable monstre ignorant ! Comment as-tu osé user d’artifices, prendre l’apparence d’un batelier et conduire une barque pour enlever mon maître ? Rends-le sans tarder, et je t’épargnerai la vie. » Le monstre éclata de rire : « Ce moine ne sait vraiment pas ce que sont la vie et la mort. C’est bien moi qui ai pris ton maître ; je vais maintenant le faire cuire à la vapeur pour inviter quelqu’un à le manger. Approche et voyons lequel de nous deux est le plus fort. Si tu me résistes pendant trois passes, je te rendrai ton maître ; si tu n’y parviens pas, je te ferai cuire avec lui et vous mangerai tous les deux. Ne rêve plus d’atteindre le Ciel occidental ! » Furieux, le moine Sha fit tournoyer son précieux bâton et frappa droit à la tête. Le monstre leva vivement son fouet d’acier pour parer le coup. Tous deux engagèrent sous l’eau un admirable combat :
降妖杖與竹節鞭,二人怒發各爭先。一個是黑水河中千載怪,一個是靈霄殿外舊時仙。那個因貪三藏肉中吃,這個為保唐僧命可憐。都來水底相爭鬥,各要功成兩不然。殺得蝦魚對對搖頭躲,蟹鱉雙雙縮首潛。只聽水府群妖齊擂鼓,門前眾怪亂爭喧。好個沙門真悟淨,單身獨力展威權。躍浪翻波無勝敗,鞭迎杖架兩牽連。算來只為唐和尚,欲取真經拜佛天。
Le bâton dompteur de démons affronte le fouet à nœuds de bambou ; tous deux, enflammés de colère, rivalisent pour prendre l’avantage. L’un est un monstre millénaire de la rivière des Eaux Noires, l’autre un ancien immortel qui se tenait jadis devant la salle de l’Empyrée. Celui-là convoite la chair de Sanzang, celui-ci défend la précieuse vie du moine des Tang. Tous deux viennent lutter au fond de l’eau ; chacun veut remporter le mérite, mais nul n’y parvient. Poissons et crevettes, par couples, secouent la tête et se cachent ; crabes et tortues, deux par deux, rentrent la tête et plongent. On entend seulement les démons du palais des eaux battre ensemble les tambours, tandis que devant la porte tous les monstres crient en tumulte. Quel remarquable disciple du Bouddha que Wujing ! Seul, par ses propres forces, il déploie sa majesté. Ils bondissent dans les vagues et retournent les flots sans que l’un l’emporte ; le fouet reçoit le bâton et le bâton pare le fouet, tous deux restant aux prises. À bien compter, tout cela n’est que pour le moine des Tang, qui veut obtenir les véritables écritures et vénérer le Bouddha au Ciel occidental.
他二人戰經三十回合,不見高低。沙僧暗想道:「這怪物是我的對手,枉自不能取勝,且引他出去,教師兄打他。」這沙僧虛丟了個架子,拖著寶杖就走。那妖精更不趕來,道:「你去罷,我不與你鬥了,我且具柬帖兒去請客哩。」
Ils combattirent trente passes sans que l’un prît l’avantage. Le moine Sha se dit en lui-même : « Ce monstre est bien mon égal, et je ne puis malheureusement le vaincre. Je vais l’attirer dehors pour que mon frère aîné le frappe. » Il fit semblant de manquer une parade, puis s’enfuit en traînant son précieux bâton. Mais le démon ne le poursuivit pas et cria : « Va-t’en ! Je ne me bats plus avec toi. Je vais plutôt rédiger mes invitations et convier mes hôtes. »
沙僧氣呼呼跳出水來,見了行者道:「哥哥,這怪物無禮。」行者問道:「你下去許多時才出來,端的是甚妖邪?可曾尋見師父?」沙僧道:「他這裡邊有一座亭臺,臺門外橫書八個大字,喚做『衡陽峪黑水河神府』。我閃在傍邊,聽他在裡面說話,教小的們刷洗鐵籠,待要把師父與八戒蒸熟了,去請他舅爺來暖壽。是我發起怒來,就去打門。那怪物提一條竹節鋼鞭走出來,與我鬥了這半日,約有三十合,不分勝負。我卻使個佯輸法,要引他出來,著你助陣。那怪物乖得緊,他不來趕我,只要回去具柬請客。我才上來了。」行者道:「不知是個甚麼妖邪?」沙僧道:「那模樣象像個大鱉;不然,便是個鼉龍也。」行者道:「不知那個是他舅爺?」
Le moine Sha jaillit de l’eau, bouillant de colère, et dit au pèlerin Sun : « Frère aîné, ce monstre est vraiment insolent ! » Le pèlerin Sun demanda : « Tu es resté si longtemps sous l’eau avant de remonter. De quel démon s’agit-il exactement ? As-tu retrouvé le maître ? » Le moine Sha répondit : « Il y a là-dessous un pavillon dont la porte porte horizontalement huit grands caractères : “Résidence divine de la rivière des Eaux Noires, au ravin de Hengyang.” Je me suis caché sur le côté et l’ai entendu parler à l’intérieur. Il ordonnait à ses petits démons de nettoyer une cage de fer pour y faire cuire à la vapeur le maître et Bajie, puis d’inviter son oncle maternel à un banquet anticipé d’anniversaire. Pris de colère, je suis allé frapper à sa porte. Le monstre est sorti avec un fouet d’acier à nœuds de bambou et nous avons combattu longtemps, une trentaine de passes environ, sans que l’un l’emporte. J’ai alors feint la défaite pour l’attirer dehors et te faire venir à mon aide. Mais le monstre est fort rusé : il ne m’a pas poursuivi et voulait seulement rentrer rédiger ses invitations. Je viens donc de remonter. » Le pèlerin Sun demanda : « Sais-tu quelle sorte de démon c’est ? » Le moine Sha répondit : « Par son apparence, il ressemble à une énorme tortue à carapace molle ; sinon, ce doit être un dragon-alligator. » Le pèlerin Sun demanda : « Mais qui peut bien être son oncle maternel ? »
說不了,只見那下灣裡走出一個老人,遠遠的跪下,叫:「大聖,黑水河河神叩頭。」行者道:「你莫是那棹船的妖邪,又來騙我麼?」那老人磕頭滴淚道:「大聖,我不是妖邪,我是這河內真神。那妖精舊年五月間,從西洋海趁大潮來於此處,就與小神交鬥。奈我年邁身衰,敵他不過,把我坐的那衡陽峪黑水河神府就占奪去住了,又傷了我許多水族。我卻沒奈何,徑往海內告他。原來西海龍王是他的母舅,不准我的狀子,教我讓與他住。我欲啟奏上天,奈何神微職小,不能得見玉帝。今聞得大聖到此,特來參拜投生。萬望大聖與我出力報冤。」行者聞言道:「這等說,西海龍王都該有罪。他如今攝了我師父與師弟,揚言要蒸熟了,去請他舅爺暖壽。我正要拿他,幸得你來報信。這等,河神你陪著沙僧在此看守,等我去海中,先把那龍王捉來,教他擒此怪物。」河神道:「深感大聖大恩。」
Il n’avait pas achevé qu’un vieillard sortit d’une anse en aval, s’agenouilla de loin et cria : « Grand Saint, le dieu de la rivière des Eaux Noires se prosterne devant vous ! » Le pèlerin Sun demanda : « Ne serais-tu pas le démon batelier revenu me tromper ? » Le vieillard se frappa le front contre terre en versant des larmes : « Grand Saint, je ne suis pas un démon, mais le véritable dieu de cette rivière. Au mois de mai de l’année dernière, ce monstre est venu ici depuis la Mer occidentale en profitant d’une grande marée, puis il m’a livré combat. Hélas, vieux et affaibli, je n’ai pu lui résister. Il s’est emparé de ma résidence divine de la rivière des Eaux Noires, au ravin de Hengyang, et s’y est installé ; il a aussi blessé nombre de mes sujets aquatiques. Ne sachant que faire, je suis allé porter plainte contre lui dans la mer. Mais le Roi-Dragon de la Mer occidentale est son oncle maternel : il a rejeté ma plainte et m’a ordonné de lui céder la résidence. J’aurais voulu présenter une requête au Ciel, mais je ne suis qu’une divinité de peu de poids et un fonctionnaire subalterne ; je ne pouvais obtenir audience auprès de l’Empereur de Jade. Ayant appris aujourd’hui l’arrivée du Grand Saint, je suis spécialement venu me prosterner devant vous et me remettre entre vos mains. J’implore le Grand Saint de déployer sa force pour réparer mon injustice. » Le pèlerin Sun répondit : « S’il en est ainsi, le Roi-Dragon de la Mer occidentale est lui aussi coupable. Le monstre vient d’enlever mon maître et mon frère cadet, et prétend les faire cuire à la vapeur pour inviter son oncle maternel à un banquet d’anniversaire. J’allais précisément le capturer, et tu arrives fort à propos pour m’informer. Dieu de la rivière, reste donc ici avec le moine Sha pour monter la garde. Je vais à la mer capturer d’abord ce Roi-Dragon et lui faire saisir le monstre. » Le dieu de la rivière répondit : « Je suis profondément reconnaissant de la grande bonté du Grand Saint. »
行者即駕雲,徑至西洋大海。按觔斗,捻了避水訣,分開波浪。正然走處,撞見一個黑魚精捧著一個渾金的請書匣兒,從下流頭似箭如梭鑽將上來。被行者撲個滿面,掣鐵棒分頂一下,可憐就打得腦漿迸出,腮骨查開,嗗都的一聲,飄出水面。他卻揭開匣兒看處,裡邊有一張簡帖,上寫著:
Le pèlerin Sun monta aussitôt sur un nuage et se rendit droit à la grande Mer occidentale. Il abaissa son nuage de culbute, forma de ses doigts la formule pour écarter les eaux et sépara les vagues. Tandis qu’il avançait, il rencontra un esprit-poisson noir qui tenait un coffret d’invitation entièrement doré et remontait depuis l’aval, filant comme une flèche ou une navette. Le pèlerin Sun fondit sur lui face à face, tira son bâton de fer et lui en assena un coup sur le sommet du crâne. Le malheureux eut aussitôt la cervelle jaillissante et les os des joues fracassés ; avec un bruit sourd, il remonta flotter à la surface. Le pèlerin Sun ouvrit alors le coffret. Il contenait une lettre d’invitation ainsi rédigée :
愚甥鼉潔,頓首百拜,啟上二舅爺敖老大人臺下:向承佳惠,感感。今因獲得二物,乃東土僧人,實為世間之罕物,甥不敢自用。因念舅爺聖誕在邇,特設菲筵,預祝千壽。萬望車駕速臨,是荷。」
Votre indigne neveu Tuo Jie, le front contre terre et se prosternant cent fois, présente respectueusement cette lettre à son deuxième oncle maternel, le vénérable seigneur Ao : j’ai souvent reçu vos bienfaits, dont je vous garde une profonde reconnaissance. Or je viens d’obtenir deux êtres, des moines venus des terres de l’Est, qui sont véritablement des raretés en ce monde ; votre neveu n’oserait les consommer seul. Songeant que le saint anniversaire de mon oncle approche, j’ai spécialement préparé un modeste banquet afin de célébrer par avance vos mille années de longévité. Je vous prie instamment d’honorer sans tarder ces lieux de votre présence ; je vous en serai reconnaissant. »
行者笑道:「這廝都把供狀先遞與老孫也。」這才袖了帖子,往前再行。早有一個探海的夜叉望見行者,急抽身撞上水晶宮:「報大王:齊天大聖孫爺爺來了。」
Le pèlerin Sun rit : « Ce misérable vient de remettre lui-même sa confession au vieux Sun ! » Il glissa alors la lettre dans sa manche et poursuivit son chemin. Un yaksha chargé de surveiller la mer aperçut bientôt le pèlerin Sun, fit précipitamment demi-tour et se rua dans le palais de Cristal : « Rapport au Grand Roi : grand-père Sun, le Grand Saint Égal du Ciel, est arrivé ! »
那龍王敖順,即領眾水族,出宮迎接道:「大聖,請入小宮少座,獻茶。」行者道:「我還不曾吃你的茶,你倒先吃了我的酒也!」龍王笑道:「大聖一向皈依佛門,不動葷酒,卻幾時請我吃酒來?」行者道:「你便不曾去吃酒,只是惹下一個吃酒的罪名了。」敖順大驚道:「小龍為何有罪?」行者袖中取出簡帖兒,遞與龍王。
Ao Shun, le Roi-Dragon, conduisit aussitôt tous ses sujets aquatiques hors du palais pour l’accueillir : « Grand Saint, veuillez entrer dans mon humble palais, vous asseoir un moment et prendre du thé. » Le pèlerin Sun répondit : « Je n’ai pas encore bu ton thé que toi, tu as déjà bu mon vin ! » Le Roi-Dragon rit : « Le Grand Saint s’est depuis longtemps converti à la doctrine bouddhique et ne touche ni viande ni vin. Quand donc m’auriez-vous invité à boire ? » Le pèlerin Sun répondit : « Tu n’es peut-être pas encore allé boire, mais tu t’es déjà attiré le crime d’un banquet. » Ao Shun, très alarmé, demanda : « De quel crime le petit dragon est-il coupable ? » Le pèlerin Sun tira de sa manche la lettre d’invitation et la lui tendit.
龍王見了,魂飛魄散,慌忙跪下,叩頭道:「大聖恕罪。那廝是舍妹第九個兒子。因妹夫錯行了風雨,刻減了雨數,被天曹降旨,著人曹官魏徵丞相夢裡斬了。舍妹無處安身,是小龍帶他到此,恩養成人。前年不幸舍妹疾故,惟他無方居住,我著他在黑水河養性修真,不期他作此惡孽。小龍即差人去擒他來也。」行者道:「你令妹共有幾個賢郎?都在那裡作怪?」龍王道:「舍妹有九個兒子。那八個都是好的:第一個小黃龍,見居淮瀆;第二個小驪龍,見住濟瀆;第三個青背龍,占了江瀆;第四個赤髯龍,鎮守河瀆;第五個徒勞龍,與佛祖司鐘;第六個穩獸龍,與神宮鎮脊;第七個敬仲龍,與玉帝守擎天華表;第八個蜃龍,在大家兄處砥據太岳。此乃第九個鼉龍,因年幼無甚執事,自舊年才著他居黑水河養性,待成名,別遷調用。誰知他不遵吾旨,衝撞大聖也。」
À sa lecture, le Roi-Dragon sentit son âme s’envoler et son courage se disperser. Il s’agenouilla précipitamment, se frappa le front contre terre et dit : « Grand Saint, pardonnez-moi ! Ce misérable est le neuvième fils de ma sœur cadette. Mon beau-frère avait autrefois mal exécuté les vents et les pluies et diminué la quantité d’eau prescrite. L’Administration céleste publia un décret ordonnant à Wei Zheng, chancelier et fonctionnaire du Bureau des hommes, de le décapiter en rêve. Ma sœur n’ayant plus où demeurer, le petit dragon la recueillit ici avec son fils et éleva celui-ci jusqu’à l’âge adulte. Malheureusement, ma sœur mourut de maladie il y a deux ans. Son fils n’ayant aucun lieu où résider, je lui ordonnai de cultiver sa nature et la Voie dans la rivière des Eaux Noires. Je ne pensais pas qu’il commettrait un tel forfait. Le petit dragon va immédiatement envoyer des hommes le capturer. » Le pèlerin Sun demanda : « Combien de dignes fils ta sœur a-t-elle eus ? Et où commettent-ils tous leurs méfaits ? » Le Roi-Dragon répondit : « Ma sœur avait neuf fils. Les huit premiers sont tous bons. Le premier, Xiao Huanglong, réside actuellement dans le fleuve Huai ; le deuxième, Xiao Lilong, demeure dans la rivière Ji ; le troisième, Qingbeilong, occupe le Grand Fleuve ; le quatrième, Chiranlong, garde le fleuve Jaune ; le cinquième, Tulaolong, veille à la cloche auprès du Bouddha ; le sixième, Wenshoulong, protège le faîte d’un palais divin ; le septième, Jingzhonglong, garde pour l’Empereur de Jade une colonne fleurie qui soutient le ciel ; le huitième, Shenlong, sert d’appui au Grand Pic chez mon frère aîné. Celui-ci est le neuvième, Tuolong. Comme il était jeune et n’avait pas de charge précise, je ne lui ai confié que l’année dernière la rivière des Eaux Noires afin qu’il y cultivât sa nature ; j’attendais qu’il se fît un nom pour le muter ailleurs et lui donner un emploi. Qui aurait cru qu’il désobéirait à mes ordres et offenserait le Grand Saint ? »
行者聞言,笑道:「你妹妹有幾個妹丈?」敖順道:「只嫁得一個妹丈,乃涇河龍王。向年以此被斬,舍妹孀居於此,前年疾故了。」行者道:「一夫一妻,如何生此幾個雜種?」敖順道:「此正謂『龍生九種,九種各別。』」行者道:「我才心中煩惱,欲將簡帖為證,上奏天庭,問你個通同作怪,搶奪人口之罪。據你所言,是那廝不遵教誨,我且饒你這次:一則是看你昆玉分上;二來只該怪那廝年幼無知,你也不甚知情。你快差人擒來,救我師父,再作區處。」敖順即喚太子摩昂:「快點五百蝦魚壯兵,將小鼉捉來問罪。」一壁廂安排酒席,與大聖陪禮。行者道:「龍王再勿多心,既講開饒了你便罷,又何須辦酒?我今須與你令郎同去:一則老師父遭愆,二則我師弟盼望。」
Le pèlerin Sun rit : « Combien de maris ta sœur a-t-elle eus ? » Ao Shun répondit : « Elle n’en a épousé qu’un seul : le Roi-Dragon de la rivière Jing. Il fut décapité autrefois pour cette affaire. Ma sœur vécut ensuite ici dans le veuvage, puis mourut de maladie il y a deux ans. » Le pèlerin Sun demanda : « D’un seul mari et d’une seule femme, comment sont nés tant de rejetons disparates ? » Ao Shun répondit : « C’est précisément ce que signifie le dicton : “Le dragon engendre neuf espèces, et chacune est différente.” » Le pèlerin Sun dit : « Dans ma colère, j’allais porter cette lettre comme preuve devant la Cour céleste et t’accuser de complicité avec un démon et d’enlèvement de personnes. Mais d’après tes paroles, c’est ce misérable qui n’a pas obéi à tes enseignements. Je vais donc t’épargner cette fois : premièrement, par égard pour tes nobles frères ; deuxièmement, parce qu’il faut surtout blâmer l’ignorance de sa jeunesse et que tu n’étais guère au courant. Envoie vite quelqu’un le capturer et délivrer mon maître ; nous déciderons ensuite de son sort. » Ao Shun appela aussitôt le prince Mo’ang : « Rassemble vite cinq cents robustes soldats parmi les poissons et les crevettes, et va capturer Xiao Tuolong pour qu’il réponde de ses crimes. » Dans le même temps, il fit préparer un banquet afin de présenter ses excuses au Grand Saint. Le pèlerin Sun dit : « Roi-Dragon, ne t’inquiète plus. Puisque tout est expliqué et que je t’ai pardonné, l’affaire est close ; à quoi bon préparer du vin ? Je dois maintenant partir avec ton fils : d’une part, mon vénérable maître est en péril ; d’autre part, mon frère cadet m’attend avec impatience. »
那老龍苦留不住,又見龍女捧茶來獻。行者立飲他一盞香茶,別了老龍,隨與摩昂領兵,離了西海,早到黑水河中。行者道:「賢太子,好生捉怪,我上岸去也。」摩昂道:「大聖寬心,小龍子將他拿上來先見了大聖,懲治了他罪名,把師父送上來,才敢帶回海內,見我家父。」行者欣然相別,捏了避水訣,跳出波津,徑到了東邊崖上。沙僧與那河神迎著道:「師兄,你去時從空而去,怎麼回來卻自河內而回?」行者把那打死魚精,得簡帖,怪龍王,與太子同領兵來之事,備陳了一遍。沙僧十分歡喜,都立在岸邊,候接師父不題。
Le vieux dragon eut beau insister, il ne put le retenir. Une fille-dragon vint encore lui présenter du thé. Debout, le pèlerin Sun en but une tasse parfumée, prit congé du vieux dragon et partit avec Mo’ang et ses troupes. Ils quittèrent la Mer occidentale et atteignirent bientôt la rivière des Eaux Noires. Le pèlerin Sun dit : « Digne prince, prends bien soin de capturer le monstre ; pour moi, je remonte sur la rive. » Mo’ang répondit : « Que le Grand Saint se rassure. Le petit fils-dragon le capturera et l’amènera d’abord devant vous pour que son crime soit puni. Je ferai ensuite remonter votre maître, et alors seulement j’oserai ramener le coupable dans la mer devant mon père. » Le pèlerin Sun le quitta avec joie, forma de ses doigts la formule pour écarter les eaux, jaillit des flots et gagna directement la falaise orientale. Le moine Sha et le dieu de la rivière vinrent à sa rencontre : « Frère aîné, tu es parti par les airs ; pourquoi reviens-tu de l’intérieur de la rivière ? » Le pèlerin Sun leur raconta en détail comment il avait tué l’esprit-poisson, trouvé la lettre, accusé le Roi-Dragon et conduit ici son fils avec ses troupes. Le moine Sha en fut transporté de joie. Tous se tinrent sur la rive pour attendre le retour de leur maître.
卻說那摩昂太子著介士先到他水府門前,報與妖怪道:「西海老龍王太子摩昂來也。」那怪正坐,忽聞摩昂來,心中疑惑道:「我差黑魚精投簡帖拜請二舅爺,這早晚不見回話,怎麼舅爺不來,卻是表兄來耶?」正說間,只見那巡河的小怪又來報:「大王,河內有一枝兵,屯於水府之西,旗號上書著『西海儲君摩昂小帥』。」妖怪道:「這表兄卻也狂妄。想是舅爺不得來,命他來赴宴。既是赴宴,如何又領兵勞士?咳!但恐其間有故。」教:「小的們,將我的披掛鋼鞭伺候,恐一時變暴。待我且出去迎他,看是何如。」眾妖領命,一個個擦掌摩拳準備。
Le prince Mo’ang envoya d’abord un soldat en armure devant la résidence des eaux annoncer au démon : « Mo’ang, prince du vieux Roi-Dragon de la Mer occidentale, est arrivé. » Le monstre était assis lorsqu’il apprit soudain la venue de Mo’ang. Saisi de perplexité, il se dit : « J’ai envoyé l’esprit-poisson noir remettre ma lettre et inviter mon deuxième oncle maternel. À cette heure, je n’ai encore reçu aucune réponse. Pourquoi mon oncle ne vient-il pas, tandis que mon cousin arrive ? » Pendant qu’il parlait, un petit démon chargé de patrouiller la rivière vint encore annoncer : « Grand Roi, une armée s’est déployée dans la rivière, à l’ouest de la résidence des eaux. Son étendard porte ces mots : “Mo’ang, prince héritier de la Mer occidentale et jeune commandant.” » Le démon dit : « Ce cousin est bien présomptueux. Sans doute mon oncle ne pouvait-il venir et l’a-t-il envoyé assister au banquet. Mais s’il vient au banquet, pourquoi amener tant de soldats ? Pourquoi camper ici au lieu d’entrer dans la résidence des eaux, et pourquoi porter armure et armes ? Hum ! Je crains qu’il n’y ait quelque raison cachée. » Il ordonna : « Petits, préparez mon armure et mon fouet d’acier, au cas où surviendrait un brusque changement. Je vais d’abord sortir à sa rencontre pour voir ce qu’il en est. » Les démons obéirent et, l’un après l’autre, se frottèrent les paumes et serrèrent les poings pour se préparer.
這鼉龍出得門來,真個見一枝海兵劄營在右。只見:
Tuolong franchit la porte et vit effectivement une armée de la mer qui avait dressé son camp sur la droite. On voyait :
征旗飄繡帶,畫戟列明霞。寶劍凝光彩,長槍纓繞花。弓彎如月小,箭插似狼牙。大刀光燦燦,短棍硬沙沙。鯨鰲並蛤蚌,蟹鱉共魚蝦。大小齊齊擺,干戈似密麻。不是元戎令,誰敢亂爬蹅?
Aux étendards de guerre flottent des rubans brodés ; les hallebardes peintes s’alignent comme une brillante aurore.
Les épées précieuses concentrent des lueurs éclatantes ; autour des longues lances, les houppes dessinent des fleurs.
Les arcs recourbés ressemblent à de petits croissants de lune ; les flèches fichées ont l’air de crocs de loup.
Les grands sabres étincellent de lumière ; les bâtons courts sont durs et menaçants.
Baleines, tortues géantes, palourdes et moules ; crabes, tortues, poissons et crevettes,
Grands et petits sont tous rangés en ordre ; les armes sont serrées comme les fibres du chanvre.
Sans l’ordre du général en chef, qui oserait s’agiter en désordre ?
鼉怪見了,徑至那營門前,厲聲高叫:「大表兄,小弟在此拱候,有請。」有一個巡營的螺螺,急至中軍帳:「報千歲殿下:外有鼉龍叫請哩。」太子按一按頂上金盔,束一束腰間寶帶,手提一根三棱簡,拽開步,跑出營去,道:「你來請我怎麼?」鼉龍進禮道:「小弟今早有簡帖拜請舅爺,想是舅爺見棄,著表兄來的。兄長既來赴席,如何又勞師動眾?不入水府,扎營在此,又貫甲提兵,何也?」太子道:「你請舅爺做甚?」妖怪道:「小弟一向蒙恩賜居於此,久別尊顏,未得孝順。昨日捉得一個東土僧人,我聞他是十世修行的元體,人吃了他,可以延壽,欲請舅爺看過,上鐵籠蒸熟,與舅爺暖壽哩。」太子喝道:「你這廝十分懵懂!你道僧人是誰?」妖怪道:「他是唐朝來的僧人,往西天取經的和尚。」太子道:「你只知他是唐僧,不知他手下徒弟利害哩。」妖怪道:「他有一個長嘴的和尚,喚做個豬八戒,我也把他捉住了,要與唐和尚一同蒸吃。還有一個徒弟,喚做沙和尚,乃是一條黑漢子,晦氣色臉,使一根寶杖,昨日在這門外與我討師父,被我帥出河兵,一頓鋼鞭,戰得他敗陣逃生,也不見怎的利害。」
Le monstre-alligator alla droit devant la porte du camp et cria d’une voix sévère : « Grand cousin, ton petit frère t’attend ici les mains jointes. Je t’en prie, approche. » Un coquillage chargé de patrouiller le camp courut aussitôt à la tente du commandement : « Rapport à Votre Altesse aux mille ans : Tuolong vous appelle dehors. » Le prince ajusta son casque d’or, resserra sa précieuse ceinture, prit en main une masse à trois arêtes, allongea le pas et sortit du camp en courant : « Pourquoi m’as-tu invité ? » Tuolong le salua : « Ce matin, ton petit frère a envoyé une lettre pour inviter notre oncle. Sans doute m’a-t-il dédaigné et t’a-t-il envoyé à sa place. Mais puisque mon frère vient au banquet, pourquoi mobiliser ainsi une armée ? Pourquoi camper ici au lieu d’entrer dans la résidence des eaux, et pourquoi portes-tu armure et armes ? » Le prince demanda : « Pourquoi invites-tu notre oncle ? » Le démon répondit : « Ton petit frère a reçu depuis longtemps la faveur de demeurer ici. Cela fait longtemps que je n’ai contemplé le vénérable visage de mon oncle et que je n’ai pu lui témoigner ma piété. Hier, j’ai capturé un moine des terres de l’Est. J’ai entendu dire qu’il possède le corps originel d’un homme ayant cultivé sa conduite pendant dix existences et que manger sa chair prolonge la vie. Je voulais inviter notre oncle à venir le voir, puis le faire cuire à la vapeur dans une cage de fer afin de célébrer par avance son anniversaire. » Le prince cria : « Tu es complètement stupide ! Sais-tu seulement qui est ce moine ? » Le démon répondit : « C’est un moine venu de la dynastie des Tang, qui se rend au Ciel occidental pour chercher les écritures. » Le prince dit : « Tu sais seulement qu’il est le moine des Tang, mais tu ignores combien ses disciples sont redoutables. » Le démon répondit : « Il a un moine au long groin appelé Zhu Bajie. Je l’ai capturé lui aussi et veux le faire cuire avec le moine des Tang. Il a encore un disciple appelé le moine Sha : un grand gaillard noir au visage sombre et sinistre, armé d’un précieux bâton. Hier, il est venu devant cette porte réclamer son maître. J’ai conduit contre lui les soldats de la rivière et, à grands coups de fouet d’acier, l’ai vaincu et mis en fuite. Je ne l’ai pas trouvé si redoutable. »
太子道:「原來是你不知。他還有一個大徒弟,是五百年前大鬧天宮上方太乙金仙齊天大聖。如今保護唐僧往西天拜佛求經,是普陀巖大慈大悲觀音菩薩勸善,與他改名,喚做孫悟空行者。你怎麼沒得做,撞出這件禍來?他又在我海內遇著你的差人,奪了請帖,徑入水晶宮,拿捏我父子們有結連妖邪,搶奪人口之罪。你快把唐僧、八戒送上河邊,交還了孫大聖,憑著我與他陪禮,你還好得性命;若有半個『不』字,休想得全生居於此也。」那怪鼉聞此言,心中大怒道:「我與你嫡親的姑表,你倒反護他人。聽你所言,就教把唐僧送出。天地間那裡有這等容易事也?你便怕他,莫成我也怕他?他若有手段,敢來我水府門前與我交戰三合,我才與他師父;若敵不過我,就連他也拿來,一齊蒸熟,也沒甚麼親人,也不去請客,自家關了門,教小的們唱唱舞舞,我坐在上面,自自在在,吃他娘不是。」
Le prince dit : « C’est donc que tu ne sais rien. Il possède encore un disciple aîné : l’Immortel d’Or du Grand Un qui, cinq cents ans plus tôt, sema un immense trouble au palais céleste, le Grand Saint Égal du Ciel. Il protège maintenant le moine des Tang dans son voyage vers le Ciel occidental, où celui-ci va vénérer le Bouddha et demander les écritures. Le bodhisattva Guanyin, grande compatissante et grande miséricordieuse du rocher de Putuo, l’a exhorté au bien et lui a donné un nouveau nom : le pèlerin Sun Wukong. Comment as-tu pu, faute de mieux à faire, provoquer un pareil malheur ? Il a rencontré ton messager dans notre mer, lui a pris la lettre d’invitation et s’est rendu droit au palais de Cristal, où il a accusé mon père et moi d’être liés à un démon et coupables d’enlèvement. Conduis vite le moine des Tang et Bajie sur la rive, et rends-les au Grand Saint Sun. Je lui présenterai tes excuses, et tu pourras encore conserver la vie. Mais si tu prononces seulement la moitié du mot “non”, n’espère pas rester ici vivant et entier ! » En entendant cela, le monstre Tuolong entra dans une grande colère : « Je suis ton cousin germain par ta tante, et tu prends pourtant le parti d’un étranger ! À t’entendre, je devrais simplement lui rendre le moine des Tang. Où a-t-on jamais vu les choses se faire si facilement sous le ciel ? Toi, tu le crains peut-être, mais crois-tu que moi aussi je le craigne ? S’il en est capable, qu’il vienne devant ma résidence des eaux m’affronter pendant trois passes ; alors je lui rendrai son maître. S’il ne peut me vaincre, je le capturerai lui aussi et les ferai tous cuire ensemble. Puisque je n’ai pas d’autres parents et n’inviterai personne, je fermerai mes portes, ferai chanter et danser mes petits démons et, assis là-haut bien à mon aise, je me régalerai de leur chair ! »
太子見說,開口罵道:「這潑邪!果然無狀。且不要教孫大聖與你對敵,你敢與我相持麼?」那怪道:「要做好漢,怕甚麼相持?」教:「取披掛。」呼喚一聲,眾小妖跟隨左右,獻上披掛,捧上鋼鞭。他兩個變了臉,各逞英雄;傳號令,一齊擂鼓。這一場比與沙僧爭鬥,甚是不同。但見那:
À ces mots, le prince ouvrit la bouche et l’injuria : « Misérable démon ! Tu es vraiment effronté. Sans même demander au Grand Saint Sun de t’affronter, oseras-tu seulement te mesurer à moi ? » Le monstre répondit : « Celui qui veut être un brave n’a rien à craindre d’un combat ! » Puis il ordonna : « Apportez mon armure ! » À son appel, les petits démons accoururent autour de lui, lui présentèrent son armure et lui tendirent son fouet d’acier. Tous deux changèrent de visage et rivalisèrent d’héroïsme ; les ordres furent transmis et les tambours battirent ensemble. Ce combat différait grandement de celui qu’il avait livré au moine Sha. On vit :
旌旗照耀,戈戟搖光。這壁廂營盤解散,那壁廂門戶開張。摩昂太子提金簡,鼉怪掄鞭急架償。一聲炮響河兵烈,三棒鑼鳴海士狂。鰕與鰕爭,蟹與蟹鬥。鯨鰲吞赤鯉,鯁鮊起黃鱨。鯊鯔吃鮆鯖魚走,牡蠣擒蟶蛤蚌慌。少揚刺硬如鐵棍,鯤司針利似鋒芒。鱏鯕追白蟮,魲鱠捉烏鯧。一河水怪爭高下,兩處龍兵定弱強。混戰多時波浪滾,摩昂太子賽金剛。喝聲金簡當頭重,拿住妖鼉作怪王。
Étendards éblouissants, lances et hallebardes agitant leurs reflets. De ce côté, le camp se déploie ; de l’autre, les portes s’ouvrent. Le prince Mo’ang brandit sa masse d’or, le monstre-alligator fait tournoyer son fouet et se hâte de lui répondre. À la détonation du canon, les soldats de la rivière s’élancent avec fureur ; au troisième coup de gong, les guerriers de la mer deviennent frénétiques. Crevettes contre crevettes, crabes contre crabes. Baleines et tortues géantes engloutissent les carpes rouges ; gardons et brèmes pourchassent les poissons-chats jaunes. Requins et mulets dévorent anchois et maquereaux en fuite ; les huîtres capturent les couteaux, et les palourdes s’affolent. Le shaoyang dresse des piquants durs comme des barres de fer ; le kunsi porte des aiguilles acérées comme des pointes de lance. Esturgeons et poissons-drapeaux poursuivent les anguilles blanches ; perches et poissons émincés saisissent les pomfrets noirs. Tous les monstres d’une rivière rivalisent de vaillance ; les soldats-dragons des deux camps décident qui est faible et qui est fort. Après une longue mêlée, les vagues bouillonnent ; le prince Mo’ang se montre l’égal d’un Vajra. Il pousse un cri, abat lourdement sa masse d’or en plein sur la tête et capture le démon Tuolong, roi des fauteurs de troubles.
這太子將三稜簡閃了一個破綻,那妖精不知是詐,鑽將進來,被他使個解數,把妖精右臂只一簡,打了個躘踵。趕上前,又一拍腳,跌倒在地。眾海兵一擁上前,揪翻住,將繩子背綁了雙手,將鐵索穿了琵琶骨,拿上岸來。押至孫行者面前道:「大聖,小龍子捉住妖鼉,請大聖定奪。」
Le prince feignit de laisser une ouverture avec sa masse à trois arêtes. Le démon, sans soupçonner la ruse, s’y engouffra. Le prince exécuta alors une botte et lui assena sur le bras droit un coup de masse qui le fit chanceler. Il le poursuivit, lui balaya les jambes et le jeta à terre. Tous les soldats de la mer se ruèrent ensemble sur lui, le renversèrent, lui lièrent les mains derrière le dos et lui passèrent une chaîne de fer à travers les omoplates. Puis ils l’emmenèrent sur la rive et le conduisirent devant le pèlerin Sun. Mo’ang dit : « Grand Saint, le petit fils-dragon a capturé le démon-alligator. Je prie le Grand Saint de décider de son sort. »
行者與沙僧見了道:「你這廝不遵旨令。你舅爺原著你在此居住,教你養性存身,待你名成之日,別有遷用。你怎麼強占水神之宅,倚勢行兇,欺心誑上,弄玄虛,騙我師父、師弟?我待要打你這一棒,奈何老孫這棒子甚重,略打打兒就了了性命。你將我師父安在何處哩?」那怪叩頭不住道:「大聖,小鼉不知大聖大名。卻才逆了表兄,騁強背理,被表兄把我拿住。今見大聖,幸蒙大聖不殺之恩,感謝不盡。你師父還綑在那水府之間,望大聖解了我的鐵索,放了我手,等我到河中送他出來。」摩昂在傍道:「大聖,這廝是個逆怪,他極奸詐,若放了他,恐生惡念。」沙和尚道:「我認得他那裡,等我尋師父去。」
Le pèlerin Sun et le moine Sha le regardèrent, puis dirent : « Misérable, tu n’as pas obéi aux ordres. Ton oncle maternel t’avait permis de demeurer ici pour cultiver ta nature et préserver ton être ; une fois ton nom établi, une autre affectation t’aurait été donnée. Comment as-tu osé occuper de force la demeure du dieu des eaux, t’appuyer sur ton influence pour commettre des violences, tromper ta conscience et abuser tes supérieurs, puis user d’artifices pour enlever mon maître et mon frère cadet ? Je voudrais t’assener un coup de bâton, mais celui du vieux Sun est fort lourd : une légère tape suffirait à mettre fin à ta vie. Où as-tu enfermé mon maître ? » Le monstre ne cessa de se prosterner : « Grand Saint, le petit Tuolong ignorait votre illustre nom. Tout à l’heure encore, j’ai désobéi à mon cousin, me fiant à ma force au mépris de la raison, et il m’a capturé. Maintenant que je vois le Grand Saint, je vous suis infiniment reconnaissant de m’accorder la vie. Votre maître est toujours ligoté dans la résidence des eaux. Je prie le Grand Saint de me retirer ma chaîne et de me libérer les mains ; j’irai alors dans la rivière et vous le ramènerai. » Mo’ang dit à côté de lui : « Grand Saint, ce misérable est un monstre rebelle et extrêmement perfide. Si vous le libérez, je crains qu’il ne conçoive quelque mauvais dessein. » Le moine Sha dit : « Je connais cet endroit. Laissez-moi aller chercher le maître. »
他兩個跳入水中,徑至水府門前。那裡門扇大開,更無一個小卒。直入亭臺裡面,見唐僧、八戒赤條條都綑在那裡。沙僧即忙解了師父,河神亦隨解了八戒,一家背著一個,出水面,徑至岸邊。豬八戒見那妖精鎖綁在側,急掣鈀上前就築,口裡罵道:「潑邪畜!你如今不吃我了?」行者扯住道:「兄弟,且饒他死罪罷,看敖順賢父子之情。」摩昂進禮道:「大聖,小龍子不敢久停。既然救得你師父,我帶這廝去見家父;雖大聖饒了他死罪,家父決不饒他活罪,定有發落處置,仍回覆大聖謝罪。」行者道:「既如此,你領他去罷。多多拜上令尊,尚容面謝。」那太子押著那妖潑,投水中,帥領海兵,徑轉西洋大海不題。
Le moine Sha et le dieu de la rivière plongèrent dans l’eau et gagnèrent directement la porte de la résidence. Les battants étaient grands ouverts et il ne restait plus un seul petit soldat. Ils entrèrent droit dans le pavillon et virent le moine des Tang et Bajie entièrement nus, ligotés à cet endroit. Le moine Sha se hâta de délivrer son maître, tandis que le dieu de la rivière détachait Bajie. Chacun en prit un sur son dos, remonta à la surface et gagna directement la rive. Lorsque Zhu Bajie aperçut le démon enchaîné et ligoté à côté d’eux, il tira aussitôt son râteau et s’avança pour le frapper en criant : « Misérable bête démoniaque ! Tu ne veux donc plus me manger, maintenant ? » Le pèlerin Sun le retint : « Frère, épargne-lui pour l’instant la peine de mort, par considération pour le digne Ao Shun et son fils. » Mo’ang salua et dit : « Grand Saint, le petit fils-dragon n’ose s’attarder. Puisque votre maître est délivré, je vais ramener ce misérable devant mon père. Même si le Grand Saint l’épargne de la mort, mon père ne lui épargnera certainement pas un châtiment de son vivant : il prendra les dispositions nécessaires, puis répondra au Grand Saint pour lui présenter ses excuses. » Le pèlerin Sun dit : « Puisqu’il en est ainsi, emmène-le. Présente tous mes respects à ton vénérable père ; j’irai encore le remercier en personne. » Le prince poussa le démon dans l’eau et, à la tête des soldats de la mer, reprit directement le chemin de la grande Mer occidentale.
卻說那黑水河神謝了行者道:「多蒙大聖復得水府之恩。」唐僧道:「徒弟啊,如今還在東岸,如何渡此河也?」河神道:「老爺勿慮,且請上馬,小神開路,引老爺過河。」那師父才騎了白馬,八戒採著韁繩,沙和尚挑了行李,孫行者扶持左右。只見河神作起阻水的法術,將上流擋住,須臾,下流撤乾,開出一條大路。師徒們行過西邊,謝了河神,登崖上路。這正是:
Le dieu de la rivière des Eaux Noires remercia alors le pèlerin Sun : « C’est grâce au Grand Saint que j’ai recouvré ma résidence des eaux. » Le moine des Tang dit : « Mon disciple, nous sommes encore sur la rive orientale. Comment franchirons-nous cette rivière ? » Le dieu de la rivière répondit : « Que le vénérable maître ne s’inquiète pas. Veuillez monter à cheval ; la petite divinité ouvrira le chemin et vous conduira de l’autre côté. » Le maître monta alors sur le cheval blanc ; Bajie saisit les rênes, le moine Sha porta les bagages, et le pèlerin Sun resta à ses côtés pour le soutenir. Le dieu de la rivière déploya un pouvoir capable d’arrêter les eaux : il barra le cours en amont et, en un instant, l’aval fut asséché, découvrant une large route. Maître et disciples passèrent sur la rive occidentale, remercièrent le dieu de la rivière, gravirent l’escarpement et reprirent leur chemin. Voilà précisément pourquoi l’on dit :
禪僧有救朝西域,徹地無波過黑河。
Le moine en méditation, sauvé, se dirige vers les contrées occidentales ;
Les eaux retirées jusqu’au fond, il franchit sans vagues la rivière Noire.
畢竟不知怎生得拜佛求經,且聽下回分解。
Mais on ignore encore comment ils parviendront à vénérer le Bouddha et à obtenir les écritures ; écoutez les explications du prochain chapitre.