Entretiens de Confucius
Les Analectes — Lunyu
Confucius. Traduction de Séraphin Couvreur, Ho Kien Fou, Imprimerie de la Mission catholique, 1895. Texte du domaine public, d'après Wikisource. Texte chinois d'après le Wikisource chinois, apparié passage par passage sur la numérotation traditionnelle des 章.
Passage 121 CHAPITRE VI. IOUNG IE
哀公問:「弟子孰爲好學?」孔子對曰:「有顏回者,好學;不遷怒,不貳過,不幸短命死矣!今也則亡,未聞好學者也。」
2. Le prince Ngai demanda à Confucius quels étaient ceux de ses disciples qui s’appliquaient avec ardeur à l’étude et à la pratique de la vertu. Confucius répondit : « Ien Houei s’y appliquait avec ardeur. Lorsqu’il était justement irrité contre quelqu’un, il n’étendait pas injustement sa colère à un autre. Il ne tombait jamais deux fois dans la même faute. Malheureusement, il a peu vécu. A présent, il n’est plus personne qui lui ressemble. Je n’ai entendu citer aucun homme qui aimât véritablement la sagesse. »
Passage 122 CHAPITRE VI. IOUNG IE
子華使於齊,冉子爲其母請粟。子曰:「與之釜。」請益,曰:「與之庾。」冉子與之粟五秉。子曰:「赤之適齊也,乘肥馬,衣輕裘;吾聞之也:君子周急不繼富。」原思爲之宰,與之粟九百,辭。子曰:「毋!以與爾鄰里鄉黨乎!」
3. Tzeu houa était dans la principauté de Ts’i chargé d’une mission (qui lui avait été confiée par Confucius, alors ministre de la justice dans la principauté de Lou.). Jen tzeu (ami de Tzeu houa) demanda à Confucius du grain pour la mère de Tzeu houa. Le Maître dit : « Je lui en donne six boisseaux et quatre dixièmes. » Jen tzeu en demanda davantage. (Confucius) dit : « Je lui en donne seize boisseaux. » Jen tzeu lui en donna de son chef quatre cents boisseaux. Le Maître réprimanda Jen tzeu, et lui dit : « Tzeu houa est allé à Ts’i dans une voiture traînée par des chevaux magnifiques, et avec des vêtements garnis de fine fourrure. J’ai entendu dire que le sage secourait les indigents ; mais n’ajoutait pas à l’opulence des riches. »
Iuen seu était gouverneur d’une préfecture. (Confucius) lui donna neuf cents mesures de grain. Iuen seu, jugeant que c’était trop, refusa. Le Maître dit : Acceptez ; vous le distribuerez aux pauvres dans les hameaux, les villages, les villes et les bourgades de votre préfecture. Un officier ne doit pas refuser le traitement ordinaire. S’il a du superflu, il fera bien de le distribuer aux pauvres et aux indigents.
Passage 123 CHAPITRE VI. IOUNG IE
子謂仲弓曰:「犁牛之子,騂且角;雖欲勿用,山川其舍諸?」
4. Le Maître dit en parlant de Tchoung koung : « Si une génisse, née d’une vache au poil varié, est de couleur rousse et a les cornes bien régulières, quand même on ne voudrait pas l’offrir en victime, les esprits des montagnes et des fleuves n’exigeraient ils pas qu’elle leur fût immolée ? » Sous la dynastie des Tcheou, les victimes de couleur rougeâtre étaient les plus estimées ; on immolait des bœufs roux. Sans doute une génisse ou un taureau qui n’est pas d’une seule couleur ne peut servir comme victime ; mais la génisse ou le taureau né d’une vache ou d’un taureau aux couleurs variées peut être immolé, si sa couleur est rougeâtre ou rousse. Le père de Tchoung koung était un homme méprisable et vicieux. Confucius se sert d’une comparaison tirée de la couleur des victimes, pour montrer que les vices du père ne détruisent pas les bonnes qualités du fils ; que si Tchoung koung a des vertus et des talents, on doit lui confier une charge dans l’intérêt du pays.
Passage 124 CHAPITRE VI. IOUNG IE
子曰:「回也,其心三月不違仁。其餘,則日月至焉而已矣。」
5. Le Maître dit : Ien Houei passait trois mois entiers sans qu’aucun mouvement de son cœur s’écartât de la plus haute perfection. Mes autres disciples atteignent la perfection au plus une fois par jour ou par mois, et ils s’arrêtent.
Passage 125 CHAPITRE VI. IOUNG IE
季康子問:「仲由可使從政也與?」子曰:「由也果,於從政乎何有!」曰:「賜也可使從政也與?」曰:「賜也達,於從政乎何有!」曰:「求也可使從政也與?」曰:「求也藝,於從政乎何有!」
6. Ki K’ang tzeu demanda si Tzeu lou était capable d’administrer les affaires publiques (en qualité de grand préfet). Le Maître répondit : « Iou (Tzeu lou) sait prendre une décision ; quelle difficulté aurait il à administrer les affaires publiques ? » Ki K’ang tzeu dit : Seu (Tzeu lou) est-il capable d’administrer les affaires publiques ? Confucius répondit : « Seu est très intelligent ; quelle difficulté aurait il à administrer les affaires publiques ? » Ki K’ang tzeu dit : K’iou (Jen lou) peut-il gérer les affaires publiques ? Confucius répondit : « K’iou a beaucoup de talents ; quelle difficulté aurait il à administrer les affaires publiques ? »
Passage 126 CHAPITRE VI. IOUNG IE
季氏使閔子騫爲費宰。閔子騫曰:「善爲我辭焉。如有復我者,則吾必在汶上矣。」
7. Le chef de la famille Ki fit inviter Min Tzeu k’ien à exercer la charge de gouverneur dans la ville de Pi. Min Tzeu k’ien répondit à l’envoyé : « Exprimez poliment mon refus à votre maître. S’il m’envoie un second messager, je serai certainement au delà de la Wenn (non plus dans la principauté de Lou, mais dans celle de Ts’i). » Min Tzeu k’ien, nommé Suenn, disciple de Confucius. Wenn, rivière qui passait au sud de la principauté de Ts’i, au nord de celle de Lou. Le chef de la famille Ki était grand préfet ; il gouvernait la principauté de Lou avec un pouvoir absolu. La ville de Pi lui appartenait, et lui servait comme de citadelle pour résister à son prince. Lorsque Confucius était ministre de la justice, il voulait toujours la démolir. Un jour Ki fit inviter Min tzeu à exercer la charge de gouverneur dans cette ville. Il n’avait d’autre dessein que de se l’attacher. Mais Min tzeu était un disciple vertueux et sage du plus sage des philosophes. Comment aurait il consenti à suivre le parti d’un sujet qui avait usurpé tout le pouvoir ? Il répondit à l’envoyé : « Le grand préfet veut se servir de moi ; mais les honneurs et les riches appointements n’excitent pas mes désirs. Vous, parlez pour moi à votre maître doucement et adroitement. Dites lui mon désir de n’exercer aucune charge, et détournez le de me confier un emploi. Si l’on revient me faire une seconde invitation, certainement je quitterai la principauté de Lou, et me réfugierai au delà de la Wenn. »
Passage 127 CHAPITRE VI. IOUNG IE
伯牛有疾,子問之,自牖執其手,曰:「亡之,命矣夫!斯人也,而有斯疾也!斯人也,而有斯疾也!」
8. Pe gniou étant malade, le Maître alla lui faire visite. Il lui prit la main à travers la fenêtre, et dit : « Nous le perdrons. Le Ciel l’a ainsi ordonné. Se peut il qu’un tel homme soit ainsi malade ! Se peut il qu’un tel homme soit ainsi malade ! »
Pe gniou était l’un des disciples de Confucius. Son nom de famille était Jen, et son nom propre Keng. Les anciens lettrés ont pensé que sa maladie était la lèpre. La fenêtre dont il est ici parlé regardait le midi. D’après les usages, celui qui était malade se tenait auprès d’une fenêtre tournée au nord. S’il devait recevoir la visite d’un prince, il changeait de place et se tenait auprès d’une fenêtre tournée au midi, afin que le prince en le visitant eût le visage tourné vers le midi. Les personnes de la maison de Pe gniou voulurent faire le même honneur à Confucius ; mais le Philosophe n’osa pas l’accepter. Il n’entra pas dans la maison, prit la main du malade par la fenêtre, et lui dit un éternel adieu.
Passage 128 CHAPITRE VI. IOUNG IE
子曰:「賢哉回也!一簞食,一瓢飮,在陋巷,人不堪其憂,回也不改其樂。賢哉回也!」
9. Le Maître dit : « Que la sagesse de Ien Houei était grande ! Il demeurait dans une misérable ruelle, n’ayant qu’une écuelle de nourriture et une cuillerée de boisson. Un autre, en se voyant si dépourvu, aurait eu un chagrin intolérable. Houei était toujours content. Oh ! que Houei était sage ! »
Passage 129 CHAPITRE VI. IOUNG IE
冉求曰:「非不說子之道,力不足也。」子曰:「力不足者,中道而廢;今女畫。」
10. Jen K’iou dit : « Maître, ce n’est pas que votre doctrine me déplaise ; mais je n’ai pas la force de la mettre en pratique. » Le Maître répondit : « Celui qui vraiment n’a pas assez de forces tombe épuisé à moitié route. Pour vous, vous vous prescrivez des limites (que vous ne voulez pas dépasser ; ce n’est pas la force, mais la volonté qui vous manque). »
Passage 130 CHAPITRE VI. IOUNG IE
子謂子夏曰:「女爲君子儒,無爲小人儒。」註解:「女」有「汝、你」的意思。本句文意是「孔子給學生子夏的期許,希望子夏能做大事,不做計算小事的儒者。」
11. Le Maître dit à Tzeu hia : « Soyez un lettré vertueux et sage, et non un lettré sans vertu. »
Passage 131 CHAPITRE VI. IOUNG IE
子游爲武城宰。子曰:「女得人焉耳乎?」曰:「有澹臺滅明者,行不由徑;非公事,未嘗至於偃之室也。」
12. Lorsque Tzeu iou était gouverneur de Ou tch’eng (ville de la principauté de Lou, à présent Kia siang hien), le Maître lui dit : « Avez vous trouvé des hommes qui méritent votre confiance ? » Tzeu iou répondit : « Il y a T’an tai Mie ming. Il ne va jamais par les sentiers écartés et cachés. Jamais il n’est allé à mon prétoire que pour des affaires publiques (jamais il n’y va pour avancer ses propres affaires). »
Passage 132 CHAPITRE VI. IOUNG IE
子曰:「孟之反不伐,奔而殿,將入門,策其馬,曰:『非敢後也,馬不進也。』」
13. Le Maître dit : « Meng Tcheu fan ne se vante pas lui-même. L’armée ayant été mise en déroute, il est revenu le dernier. Arrivé à la porte de la capitale, il frappa son cheval, en disant : « Ce n’est pas que j’aie eu le courage de me retirer après les autres ; mais mon cheval ne marche pas. » Meng Tcheu fan, nommé Tche, était grand préfet dans la principauté de Lou. La onzième année de Ngai, l’armée de Ts’i envahit la frontière septentrionale de Lou. Les troupes de Lou rencontrèrent celles de Ts’i non loin de la capitale de Lou. Elles furent mises en déroute. Meng Tcheu fan resta seul derrière tous les autres, revint le dernier et, en se retirant, il résista encore à l’ennemi, afin de sauver l’armée. On peut dire qu’il a bien mérité de son pays. Arrivé à la porte de la capitale de Lou, au moment où tous les regards étaient tournés vers lui, il fouetta son cheval, et dit : « Je n’aurais pas eu le courage de rester le dernier ; mais mon cheval ne peut avancer. » Non seulement il n’eut aucun orgueil de sa belle action, mais il essaya même de la cacher.