Entretiens de Confucius
Les Analectes — Lunyu
Confucius. Traduction de Séraphin Couvreur, Ho Kien Fou, Imprimerie de la Mission catholique, 1895. Texte du domaine public, d'après Wikisource. Texte chinois d'après le Wikisource chinois, apparié passage par passage sur la numérotation traditionnelle des 章.
Passage 457 CHAPITRE XVII. IANG HOUO
子路曰:「君子尙勇乎?」子曰:「君子義以爲上。君子有勇而無義爲亂,小人有勇而無義爲盜。」
22. Tzeu lou dit : « Le sage n’a-t-il pas en grande estime la bravoure ? » Le Maître répondit : « Le sage met la justice au dessus de tout. Un homme élevé en dignité qui a de la bravoure et ne respecte pas la justice trouble le bon ordre. Un homme privé qui a de la bravoure et manque de justice devient brigand. »
Passage 458 CHAPITRE XVII. IANG HOUO
子貢曰:「君子亦有惡乎?」子曰:「有惡,惡稱人之惡者,惡居下流而訕上者,惡勇而無禮者,惡果敢而窒者。」曰:「賜也亦有惡乎?」「惡徼以爲知者,惡不孫以爲勇者,惡訐以爲直者。」
23. Tzeu koung dit : « Est-il des hommes qui soient odieux au sage ? » Le Maître répondit : « Oui. Le sage hait ceux qui publient les défauts ou les fautes d’autrui ; il hait les hommes de basse condition qui dénigrent ceux qui sont d’une condition plus élevée ; il hait les hommes entreprenants qui violent les lois ; il hait les hommes audacieux qui ont l’intelligence étroite. » Le Maître ajouta : « Et vous, Seu, avez vous aussi de l’aversion pour certains hommes ? » « Je hais, répondit Tzeu koung, ceux qui observent la conduite des autres, croyant que c’est prudence ; je hais ceux qui ne veulent jamais céder, s’imaginant que c’est courage ; je hais ceux qui reprochent aux autres des fautes secrètes, pensant que c’est franchise. »
Passage 459 CHAPITRE XVII. IANG HOUO
子曰:「唯女子與小人爲難養也!近之則不孫,遠之則怨。」
24. Le Maître dit : « Les femmes de second rang et les hommes de service sont les personnes les moins maniables. Si vous les traitez familièrement, ils vous manqueront de respect ; si vous les tenez à distance, ils seront mécontents. »
Passage 460 CHAPITRE XVII. IANG HOUO
子曰:「年四十而見惡焉,其終也已。」
25. Le Maître dit : « Celui qui, à quarante ans, conserve encore des défauts qui le rendent odieux, ne se corrigera jamais. »
Passage 461 CHAPITRE XVIII. WEI TZEU
微子去之,箕子爲之奴,比干諫而死。孔子曰:「殷有三仁焉。」
1. Le prince de Wei quitta la cour ; le prince de Ki fut réduit en esclavage ; Pi kan, pour avoir adressé des remontrances, fut mis à mort. Confucius dit : « Sous la dynastie des In, il y eut trois hommes d’une vertu parfaite. » Wei, Ki, noms de deux domaines féodaux. Tzeu, l’un des cinq titres de noblesse. Le prince de Wei était le frère du tyran Tcheou, mais il était né d’une femme de second rang. Le prince de Ki et Pi kan étaient princes du sang, d’une génération antérieure à celle de Tcheou. Le prince de Wei, voyant la mauvaise conduite de Tcheou, quitta la cour. Le prince de Ki et Pi kan adressèrent tous deux des remontrances au tyran. Tcheou mit à mort Pi kan, jeta dans les fers le prince de Ki et le réduisit en esclavage. Le prince de Ki contrefit l’insensé et fut accablé d’outrages.
Passage 462 CHAPITRE XVIII. WEI TZEU
柳下惠爲士師,三黜。人曰:「子未可以去乎?」曰:「直道而事人,焉往而不三黜?枉道而事人,何必去父母之邦?」
2. Houei de Liou hia était préposé à la justice (dans la principauté de Lou) ; il fut plusieurs fois destitué de sa charge. Quelqu’un lui dit : « Le moment n’est-il pas encore venu de quitter ce pays (et d’aller dans un autre, où vos services seraient mieux appréciés) ? » « Si je veux servir le public en observant toutes les règles de l’honnêteté, répondit il, où irai-je pour n’être pas destitué plusieurs fois ? Si je veux servir le public en faisant fléchir les lois de la probité, qu’ai-je besoin de quitter ma patrie ? »
Passage 463 CHAPITRE XVIII. WEI TZEU
齊景公待孔子,曰:「若季氏則吾不能,以季、孟之閒待之。」曰:「吾老矣,不能用也。」孔子行。
3. King, prince de Ts’i, se préparant à recevoir Confucius, dit à ses ministres : « Je ne puis le traiter avec autant d’honneur que le prince de Lou traite le chef de la famille Ki. je le traiterai moins honorablement que le prince de Lou ne traite le chef de la famille Ki, mais plus honorablement qu’il ne traite le chef de la famille Meng. » Puis il ajouta : « Je suis vieux ; je ne pourrai mettre en pratique ses enseignements. » Confucius (à qui ces paroles furent rapportées) quitta la principauté de Ts’i, (voyant qu’il n’y rendrait aucun service).
Passage 464 CHAPITRE XVIII. WEI TZEU
齊人歸女樂,季桓子受之,三日不朝。孔子行。
4. Le prince de Ts’i et ses ministres envoyèrent au prince de Lou une bande de musiciennes. Ki Houan les reçut ; au palais, durant trois jours, le soin des affaires fut abandonné. Confucius s’en alla. Ki Houan, nommé Seu, était grand préfet dans la principauté dé Lou. Sous le règne de Ting, prince de Lou, Confucius exerça la charge de ministre de la justice. En trois mois, il avait établi l’ordre le plus parfait dans le gouvernement. Le prince de Ts’i et ses ministres l’ayant appris, et craignant la puissance de Lou, envoyèrent en présent une bande de quatre-vingts filles, qui, vêtues d’habits magnifiques, et montées sur des chevaux richement ornés, exécutèrent des chants avec pantomime, et se donnèrent en spectacle hors de la ville, près de la porte méridionale. Houan exerçait le pouvoir souverain. Le prince Ting ne conservait plus qu’un vain titre. Il finit par accepter la bande de musiciennes. Le prince de Lou et ses ministres tombèrent ainsi dans le piège tendu par ceux de Ts’i. Entièrement occupés à entendre des chants et à voir des spectacles lascifs, les oreilles et les yeux fascinés, ils négligèrent les affaires publiques, et n’eurent plus d’estime pour les hommes vertueux et capables. Confucius aurait voulu adresser des remontrances au prince ; mais il ne le pouvait pas (ou bien, il voyait qu’elles auraient été sans effet). Il quitta le pays. (Ce fut la quatorzième année du règne de Ting, en 496 av. J. C.).
Passage 465 CHAPITRE XVIII. WEI TZEU
楚狂接輿,歌而過孔子,曰:「鳳兮!鳳兮!何德之衰?往者不可諫,來者猶可追。已而!已而!今之從政者殆而!」孔子下,欲與之言。趨而辟之,不得與之言。
5. Un sage de la principauté de Tch’ou, qui contrefaisait l’insensé, nommé Tsie iu, passa devant la voiture de Confucius, en chantant : « O phénix ! ô phénix ! Que ta vertu est diminuée ! Il n’est plus temps d’empêcher par des avis tes égarements passés ; mais tes fautes futures peuvent encore être prévenues. Cesse donc (de te produire et d’enseigner). Ceux qui maintenant sont à la tête des affaires sont en grand danger. » Confucius descendit de voiture pour lui parler. Mais Tsie iu s’en alla d’un pas rapide. Confucius ne put converser avec lui. La dynastie des Tcheou étant sur son déclin, les hommes de mérite pratiquaient la vertu dans la retraite. Tsie iu dit : Quand la société est bien réglée, le phénix apparaît ; quand elle est troublée, il demeure caché. Tant il aime la vertu ! Maintenant, en quels temps est il venu ? Comment ne va-t-il pas encore replier ses ailes et se cacher ? Tsie iu compare Confucius au phénix. Il le blâme de ce qu’il ne se décide pas à vivre dans la retraite, et prétend que sa vertu a beaucoup diminué. Tes fautes futures peuvent encore être prévenues, c’est-à dire il est encore temps de te retirer dans la vie privée.
Passage 466 CHAPITRE XVIII. WEI TZEU
長沮、桀溺耦而耕。孔子過之,使子路問津焉。長沮曰:「夫執輿者爲誰?」子路曰:「爲孔丘。」曰:「是魯孔丘與?」曰:「是也。」曰:「是知津矣!」問於桀溺,桀溺曰:「子爲誰?」曰:「爲仲由。」曰:「是魯孔丘之徒與?」對曰:「然。」曰:「滔滔者,天下皆是也,而誰以易之?且而與其從辟人之士也,豈若從辟世之士哉?」耰而不輟。子路行以吿,夫子憮然曰:「鳥獸不可與同群!吾非斯人之徒與而誰與?天下有道,丘不與易也。」
6. Tch’ang Ts’iu et Kie Gni s’étaient associés pour cultiver la terre. Confucius, passant en voiture auprès d’eux, envoya Tzeu lou leur demander où était le gué (pour passer la rivière). Tch’ang Ts’iu dit : « Quel est celui qui est dans la voiture et tient les rênes ? » « C’est K’oung K’iou (Confucius), répondit Tzeu lou. » « Est ce K’oung K’iou de la principauté de Lou ? reprit Tch’ang Ts’iu. » « C’est lui, dit Tzeu lou. » « (Puisqu’il a parcouru plusieurs fois tout le pays), dit Tch’ang Ts’iu, lui-même connaît le gué, (il n’a pas besoin d’interroger). »
Tzeu lou interrogea Kie Gni. « Qui êtes vous ? dit Kie Gni. » « Je suis Tchoung Iou, répondit Tzeu lou. » Kie Gni dit : « N’êtes vous pas l’un des disciples de K’oung K’iou de Lou ? » « Oui, répondit Tzeu lou. » « Tout l’empire, dit Kie Gni, est comme un torrent qui se précipite. Qui vous aidera à le réformer ? Au lieu de suivre un philosophe qui fuit les hommes (qui cherche par¬tout des princes et des ministres amis de la vertu, et qui, n’en trouvant pas, passe sans cesse d’une principauté dans une autre), ne feriez-vous pas mieux de suivre (d’imiter) les sages qui fuient le monde et vivent dans la retraite ? » Kie Gni continua à recouvrir avec sa herse la semence qu’il avait déposée dans la terre.
Tzeu lou alla porter à Confucius les réponses de ces deux hommes. Le Maître dit avec un accent de douleur : « Nous ne pouvons pas faire société avec les animaux. Si je fuis la société de ces hommes (des princes et de leurs sujets), avec qui ferai-je société ? Si le bon ordre régnait dans l’empire, je n’aurais pas lieu de travailler à le réformer. » Autrefois, sur les confins des principautés de Tch’ou et de Ts’ai (dans le Ho nan actuel), deux lettrés qui menaient la vie privée s’étaient associés pour cultiver leurs champs. Leurs noms n’ont pas été transmis à la postérité. Les annalistes ont appelé l’un Ts’iu, Qui s’arrête et ne sort pas du repos, et l’autre, Gui, Qui reste au fond de l’eau et n’émerge jamais.
Passage 467 CHAPITRE XVIII. WEI TZEU
子路從而後,遇丈人,以杖荷蓧。子路問曰:「子見夫子乎?」丈人曰:「四體不勤,五穀不分,孰爲夫子?」植其杖而芸。子路拱而立。止子路宿,殺雞爲黍而食之,見其二子焉。明日,子路行以吿。子曰:「隱者也。」使子路反見之。至則行矣。子路曰:「不仕無義。長幼之節,不可廢也;君臣之義,如之何其廢之?欲潔其身,而亂大倫。君子之仕也,行其義也。道之不行,已知之矣。」
7. Tzeu lou, voyageant avec Confucius, resta en arrière (et le perdit de vue). Il rencontra un vieillard qui à l’aide d’un bâton portait sur son épaule une corbeille pour recueillir de l’herbe. Il lui demanda s’il avait vu son maître. Le vieillard lui dit : « Vous ne remuez ni pieds ni mains (vous ne cultivez pas la terre) ; vous ne savez pas même distinguer les cinq espèces de grains. Quel est votre maître ? » Puis, ayant enfoncé en terre son bâton, il arracha de l’herbe. Tzeu lou joignit les mains (en signe de repect) et attendit. Le vieillard l’invita à passer la nuit dans sa maison. Il tua un poulet, prépara du millet, et servit à manger à son hôte. Il lui présenta aussi ses deux fils.
Le lendemain, Tzeu lou s’en alla et raconta ce fait à Confucius. Le Maître dit : « C’est un sage qui vit caché. » Il ordonna à Tzeu lou d’aller le voir de nouveau. Quand Tzeu lou arriva, le vieillard était déjà parti. Tzeu lou dit (à ses deux fils) : « Refuser les charges, c’est manquer à un devoir. S’il n’est pas permis de négliger les égards dus à ceux qui sont plus âgés que nous, quelqu’un a-t-il le droit de ne pas remplir les importants devoirs d’un sujet envers son prince ? En voulant se conserver sans tache, il violerait les grandes lois des relations sociales. Le sage accepte les charges, (non pour avoir des honneurs et des richesses, mais) pour remplir le devoir qu’il a de servir son prince. Le bon ordre ne règne pas ; c’est ce que nous savons depuis longtemps. » Le vieillard dit à Tzeu lou : « A présent, c’est le moment de se livrer aux travaux des champs. Vous entreprenez des voyages lointains à la suite de votre maître. Quelle utilité en revient-il aux hommes de notre siècle ? Qui connaît seulement votre maître ? » Les cinq espèces de grains sont deux sortes de millets à panicules, les haricots et les pois, le blé et l’orge, le riz. Les cinq relations sociales sont celles qui existent entre le prince et le sujet, entre le père et le fils, entre le frère aîné et le frère puîné, entre le mari et la femme, entre les amis.
Passage 468 CHAPITRE XVIII. WEI TZEU
逸民:伯夷、叔齊、虞仲、夷逸、朱張、柳下惠、少連。子曰:「不降其志,不辱其身,伯夷叔齊與!」謂柳下惠、少連:「降志辱身矣。言中倫,行中慮,其斯而已矣。」謂虞仲、夷逸:「隱居放言,身中淸,廢中權。」我則異於是,無可無不可。」
8. Pe i, Chou ts’i, Iu tchoung, I i, Tchou Tchang, Houei de Liou hia et Chao lien ont vécu en simples particuliers. Le Maître dit : « Pe i et Chou ts’i n’ont ils pas tenu invariablement leur résolution (de pratiquer la vertu la plus par¬faite, et de ne jamais rien accorder aux hommes ni aux circonstances) de peur de se souiller ? » Confucius dit que Houei de Liou hia et Chao lien faisaient fléchir leur résolution et s’abaissaient eux mêmes ; que leur langage avait été conforme à la droite raison, et leur conduite, d’accord avec le sentiment commun des hommes ; qu’ils avaient eu cela de bon, et rien de plus. Il dit que I tchoung et I i avaient vécu dans la retraite, donné des avis avec une liberté excessive ; mais qu’ils avaient pratiqué la vertu la plus pure, et que le sacrifice des dignités leur était permis à cause des circonstances. « Pour moi, ajouta-t-il, je ne suis pas du sentiment de ces sages, je ne veux ni ne rejette rien absolument, (mais je consulte toujours les circonstances). »