Entretiens de Confucius
Les Analectes — Lunyu
Confucius. Traduction de Séraphin Couvreur, Ho Kien Fou, Imprimerie de la Mission catholique, 1895. Texte du domaine public, d'après Wikisource. Texte chinois d'après le Wikisource chinois, apparié passage par passage sur la numérotation traditionnelle des 章.
Passage 433 CHAPITRE XVI. KI CHEU
陳亢問於伯魚曰:「子亦有異聞乎?」對曰:「未也。嘗獨立,鯉趨而過庭。曰:『學《詩》乎?』對曰:『未也。』『不學《詩》,無以言。』鯉退而學《詩》。他日,又獨立,鯉趨而過庭。曰:『學禮乎?』對曰:『未也。』『不學禮,無以立!』鯉退而學禮。聞斯二者。」陳亢退而喜曰:「問一得三:聞《詩》,聞禮,又聞君子之遠其子也。」
13. Tch’enn Kang demanda à Pe iu (fils de Confucius, aussi appelé Li) si son père lui avait donné des enseignements particuliers qu’il ne communiquait pas à ses disciples. Pe iu répondit : « Aucun jusqu’à présent. Un jour qu’il se trouvait seul, comme je traversais la salle d’un pas rapide, il me dit : Avez-vous étudié le Cheu king ? Pas encore, lui dis je. Si vous n’étudiez le Cheu king, me répondit il, vous n’aurez pas de sujets de conversation. « Je me retirai et me mis à étudier le Cheu king. Un autre jour qu’il était encore seul, comme je traversais la salle d’un pas rapide, il me dit : Avez vous étudié le Li ki ? Pas encore, lui répondis-je. Si vous n’étudiez pas le Li ki, dit il, votre vertu n’aura pas de fondement solide. « Je me retirai et me mis à étudier le Livre des Devoirs. Voilà les deux enseignements que j’ai reçus. » Tch’enn Kang se retira satisfait et dit : « J’ai demandé une chose, et j’en ai appris trois ; dont l’une concerne le Cheu king, l’autre concerne le Livre des Devoirs ; et la troisième, c’est que le sage ne donne pas d’enseignements secrets et particuliers à son fils. »
Passage 434 CHAPITRE XVI. KI CHEU
邦君之妻,君稱之曰「夫人」,夫人自稱曰「小童」;邦人稱之曰「君夫人」,稱諸異邦曰「寡小君」;異邦人稱之,亦曰「君夫人」。
14. Un prince (tchou heou) appelle sa femme fou jenn, son aide. La femme d’un prince, en parlant d’elle même, s’appelle petite fille. Les habitants de la principauté la désignent sous le nom de Dame qui aide le prince. Quand ils parlent d’elle devant un étranger, ils l’appellent leur petite Dame. Les étrangers lui donnent le nom de Dame qui aide le prince.
Passage 435 CHAPITRE XVII. IANG HOUO
陽貨欲見孔子,孔子不見,歸孔子豚。孔子時其亡也,而往拜之,遇諸塗。謂孔子曰:「來,予與爾言。」曰:「懷其寶而迷其邦,可謂仁乎?」曰:「不可。」「好從事而亟失時,可謂知乎?」曰:「不可。」「日月逝矣,歲不我與。」孔子曰:「諾,吾將仕矣。」
1. Iang Houo désirait recevoir la visite de Confucius. Confucius n’étant pas allé le voir, Iang Houo lui envoya un jeune cochon. Confucius choisit le moment où Iang Houo n’était pas chez lui et alla à sa maison pour le saluer (et le remercier) ; il le rencontra en chemin. Iang Houo dit à Confucius : « Venez, j’ai à vous parler. » Alors il lui dit : « Celui qui tient son trésor (sa sagesse) caché dans son sein et laisse son pays dans le trouble, mérite-t-il d’être appelé bienfaisant ? » « Non, répondit Confucius. » Iang Houo reprit : « Celui qui aime à gérer les affaires publiques et laisse souvent passer les occasions de le faire mérite-t-il d’être appelé prudent ? » « Non, répondit Confucius. » Iang Houo continua : « Les jours et les mois passent ; les années ne nous attendent pas. » « Bien, répondit Confucius ; j’exercerai un emploi (quand le temps en sera venu). » Iang Houo, appelé aussi Iang Hou, était intendant de la famille Ki. Il avait jeté dans les fers Ki Houan, le chef de cette famille, et gouvernait seul en maître la principauté de Lou. (Il avait ainsi rendu à son maître ce que Ki Ou, bisaïeul de celui-ci, avait fait au prince de Lou.) Il voulait déterminer Confucius à lui faire visite ; mais Confucius n’y alla pas. Lorsqu’un grand préfet envoyait un présent à un lettré, si le lettré n’était par chez lui pour le recevoir, il devait, d’après les usager, aller à la maison du grand préfet présenter ses remerciements. Iang Houo, profitant d’un moment où Confucius n’était par chez lui, lui envoya un jeune cochon en présent, afin de l’obliger à venir le saluer et lui faire visite. Confucius, choisissant aurai le moment où Iang Houo était absent, alla à sa maison pour le remercier. Il craignait de tomber dans le piège que ce méchant homme lui avait tendu et de sembler reconnaître son pouvoir absolu ; et il voulait tenir sa première résolution, qui était de ne pas le voir. Contre son attente, il rencontra Iang Houo en chemin. Iang Houo, en critiquant la conduite de Confucius, et en l’engageant à accepter une charge sans délai, n’avait d’autre intention que d’obtenir son appui pour mettre le trouble dans le gouvernement. Confucius était tout disposé à exercer un emploi, mais non à se mettre au service de lang Houo.
Passage 436 CHAPITRE XVII. IANG HOUO
子曰:「性相近也,習相遠也。」
2. Le Maître dit : « Les hommes sont tous semblables par leur nature (par leur constitution physique et leurs facultés naturelles) ; ils différent par les habitudes qu’ils contractent. »
Passage 437 CHAPITRE XVII. IANG HOUO
子曰:「唯上知與下愚不移也。」
3. Le Maître dit : « Il n’y a que deux classes d’hommes qui ne changent jamais de conduite : les plus sages (qui sont toujours parfaits), et les plus insensés (qui ne veulent ni s’instruire ni se corriger). »
Passage 438 CHAPITRE XVII. IANG HOUO
子之武城,聞弦歌之聲,夫子莞爾而笑,曰:「割雞焉用牛刀。」子游對曰:「昔者,偃也聞諸夫子曰:『君子學道則愛人,小人學道則易使也。』」子曰:「二三子!偃之言是也,前言戲之耳!」
4. Le Maître, arrivant à Ou tcheng, entendit des chants et des sons d’instruments à cordes. Il sourit et dit : « Pour tuer une poule, emploie-t-on le couteau qui sert à dépecer les bœufs ? » Tzeu iou répondit : « Maître, autrefois je vous ai entendu dire que l’étude de la sagesse rend les officiers bienfaisants et les hommes du peuple faciles à gouverner. » « Mes enfants, reprit le Maître, Ien a dit vrai. Ce que je viens de dire n’était qu’une plaisanterie. » Ou tch’eng dépendait de la principauté de Lou. Tzeu iou était alors préfet de Ou tcheng et enseignait au peuple les Devoirs et la Musique. Aussi tour les habitants savaient chanter et jouer des instruments à cordes. La joie de Confucius parut sur son visage. Il sourit et dit : « Pour tuer une poule, un petit animal, quelle raison y a t il d’employer le grand couteau qui sert à dépecer les bœufs ? » Il voulait dire que Tzeu iou employait les grands moyens administratifs pour gouverner une petite ville. Il ne le dirait pas sérieusement. Les pays à gouverner n’ont pas tous la même étendue ; mais ceux qui les gouvernent doivent toujours enseigner les devoirs et la musique, et tenir ainsi la même conduite.
Passage 439 CHAPITRE XVII. IANG HOUO
公山弗擾以費畔,召,子欲往。子路不說,曰:「末之也已,何必公山氏之之也。」子曰:「夫召我者,而豈徒哉?如有用我者,吾其爲東周乎!」
5. Koung chan Fou jao, maître de la ville de Pi, s’était révolté (contre le chef de la famille Ki). Il manda Confucius (pour lui confier une charge). Le philosophe voulait aller le voir. Tzeu lou indigné lui dit : « Il n’est pas d’endroit où il convienne d’aller (puisque les vrais principes sont partout méconnus). Quelle nécessité y a t il d’aller trouver le chef de la famille Koung chan ? » Le Maître répondit : « Celui qui m’a invité l’a-t-il fait sans une intention véritable (de me confier une charge) ? Si l’on me donnait la direction des affaires publiques, ne ferais je pas revivre en Orient les principes des fondateurs de la dynastie des Tcheou ? » Koung chan Fou jao était intendant du chef de la famille des Ki, qui était grand préfet dans la principauté de Lou. Koung chan était son nom de famille, Fou iao son nom propre, et Tzeu sie son surnom. Avec Iang Houo, il s’était emparé de la personne du tai fou Ki Houan et, maître de la ville de Pi, il soutenait sa révolte contre le grand préfet. Il fit inviter Confucius à se rendre auprès de lui. Confucius voulait y aller. C’est que Koung chan Fou jao était en révolte contre la famille des Ki, et non contre le prince de Lou. Confucius voulait y aller dans l’intérêt du prince de Lou, non dans l’intérêt de Koung chan Fou iao. Si Confucius était parvenu à exécuter son dessein, il aurait retiré l’autorité souveraine des mains des grands préfets pour la rendre au prince ; et, après l’avoir rendue au prince, il l’aurait fait retourner à l’empereur. Il voulait se rendre auprès de Koung chan Fou iao parce que tels étaient ses principes. Cependant, il n’y alla pas, parce qu’il lui serait impossible d’exécuter son dessein.
Passage 440 CHAPITRE XVII. IANG HOUO
子張問「仁」於孔子。孔子曰:「能行五者於天下,爲仁矣。」「請問之?」曰:「恭、寬、信、敏、惠。恭則不侮,寬則得眾,信則人任焉,敏則有功,惠則足以使人。」
6. Tzeu tchang demanda à Confucius en quoi consiste la vertu parfaite. Confucius répondit : « Celui-là est parfait qui est capable de pratiquer cinq choses partout et toujours. » Tzeu tchang dit :
Permettez moi de vous demander quelles sont ces cinq choses ? » « Ce sont, répondit Confucius, la gravité du maintien, la grandeur d’âme, la sincérité, la diligence et la bienfaisance. La gravité du maintien inspire le respect ; la grandeur d’âme gagne les cœurs ; la sincérité obtient la confiance ; la diligence exécute des œuvres utiles ; la bienfaisance rend facile la direction des hommes. »
Passage 441 CHAPITRE XVII. IANG HOUO
佛肸召,子欲往。子路曰:「昔者由也聞諸夫子曰:『親於其身爲不善者,君子不入也。』佛肸以中牟畔,子之往也,如之何?」子曰:「然,有是言也。不曰堅乎?磨而不磷。不曰白乎?涅而不緇。吾豈匏瓜也哉?焉能繫而不食!」
7. Pi Hi invita Confucius à aller le voir. Le Maître voulait s’y rendre. Tzeu lou dit : « Maître, autrefois je vous ai entendu dire que le sage ne faisait pas société avec un homme engagé dans une entreprise coupable, (de peur que ce contact ne nuisît à sa vertu). Pi Hi, maître de Tchoung meou, a levé l’étendard de la révolte. Convient il que vous alliez le voir ? » Le Maître répondit : « Il est vrai, j’ai dit ces paroles. Mais ne dit on pas aussi qu’un objet très dur n’est pas entamé par le frottement ? Ne dit on pas aussi qu’un objet essentiellement blanc ne devient pas noir par la teinture ? Suis je donc une courge ventrue, qui peut être suspendue, et ne pas manger ou n’être pas mangée ? » Pi hi était gouverneur de la ville de Tchoung meou, qui appartenait au chef de la famille Tchao, grand préfet dans la principauté de Tsin. Tchoung meou est à présent dans le T’ang in hien, préfecture de Tchang te, province du Ho nan. Confucius dit : « Ma vertu est si ferme et si pure que je puis sans danger l’exposer au contact des hommes vicieux. Pourquoi ne répondrais je pas à l’invitation de Pi Hi, par crainte de me souiller moi-même ? Suis je donc une courge ? M’est il permis de me rendre inutile aux hommes, comme une courge qui reste suspendue toujours dans un même endroit, et ne peut rien faire, pas même boire ou manger ?
Passage 442 CHAPITRE XVII. IANG HOUO
子曰:「由也,女聞『六言六蔽』矣乎?」對曰:「未也。」「居!吾語女。好仁不好學,其蔽也愚;好知不好學,其蔽也蕩;好信不好學,其蔽也賊;好直不好學,其蔽也絞;好勇不好學,其蔽也亂;好剛不好學,其蔽也狂。」
8. Le Maître dit : « Iou (Tzeu lou), connaissez-vous les six paroles (les six vertus) et les six ombres (les six défauts dans lesquels tombe celui qui veut pratiquer ces six vertus et ne cherche pas à les bien connaître) ? » Tzeu lou se levant, répondit : « Pas encore. » « Asseyez vous, reprit Confucius, je vous les dirai. Le défaut de celui qui aime à se montrer bienfaisant, et n’aime pas à apprendre, c’est le manque de discernement. Le défaut de celui qui aime la science, et n’aime pas l’étude, c’est de tomber dans l’erreur. Le défaut de celui qui aime à tenir ses promesses, et n’aime pas à apprendre, c’est de nuire aux autres (en leur promettant et en leur accordant des choses nuisibles). Le défaut de celui qui aime la franchise, et n’aime pas à apprendre, c’est d’avertir et de reprendre trop librement sans aucun égard pour les personnes. Le défaut de celui qui aime à montrer du courage et n’aime pas à apprendre, c’est de troubler l’ordre. Le défaut de celui qui aime la fermeté d’âme, et n’aime pas à apprendre, c’est la témérité. »
Passage 443 CHAPITRE XVII. IANG HOUO
子曰:「小子!何莫學夫《詩》?《詩》可以興,可以觀,可以群,可以怨;邇之事父,遠之事君;多識於鳥獸草木之名。」
9. Le Maître dit : « Mes enfants, pourquoi n’étudiez-vous pas le Cheu king ? Il nous sert à nous exciter à la pratique de la vertu, à nous examiner nous mêmes. Il nous apprend à traiter convenablement avec les hommes, à nous indigner justement, à remplir nos devoirs envers nos parents et envers notre prince. Il nous fait connaître beaucoup d’oiseaux, de quadrupèdes et de plantes. »
Passage 444 CHAPITRE XVII. IANG HOUO
子謂伯魚曰:「女爲周南召南矣乎?人而不爲周南召南,其猶正牆面而立也與!」
10. Le Maître dit à son fils Pe iu : « Étudiez vous le Tcheou nan et le Chao nan (les deux premiers chapitres du Cheu king) ? Celui qui n’a pas étudié le Tcheou nan et le Chao nan n’est-il pas comme un homme qui se tiendrait le visage tourné vers un mur (ne voyant rien, et ne pouvant faire un pas) ? »