Entretiens de Confucius
Les Analectes — Lunyu
Confucius. Traduction de Séraphin Couvreur, Ho Kien Fou, Imprimerie de la Mission catholique, 1895. Texte du domaine public, d'après Wikisource. Texte chinois d'après le Wikisource chinois, apparié passage par passage sur la numérotation traditionnelle des 章.
Passage 421 CHAPITRE XVI. KI CHEU
季氏將伐顓臾。冉有季路見於孔子曰:「季氏將有事於顓臾。」孔子曰:「求!無乃爾是過與?夫顓臾,昔者先王以爲東蒙主,且在邦域之中矣,是社稷之臣也。何以伐爲?」冉有曰:「夫子欲之,吾二臣者,皆不欲也。」孔子曰:「求!周任有言曰:『陳力就列,不能者止。』危而不持,顚而不扶,則將焉用彼相矣?且爾言過矣!虎兕出於柙,龜玉毀於櫝中,是誰之過與?」冉有曰:「今夫顓臾,固而近於費;今不取,後世必爲子孫憂。」孔子曰:「求!君子疾夫舍曰欲之,而必爲之辭。丘也,聞有國有家者,不患寡而患不均,不患貧而患不安。蓋均無貧,和無寡,安無傾。夫如是,故遠人不服,則修文德以來之。既來之,則安之。今由與求也,相夫子,遠人不服而不能來也;邦分崩離析而不能守也,而謀動干戈於邦內。吾恐季孫之憂,不在顓臾,而在蕭牆之內也!」
1. Le chef de la famille Ki se préparait à envahir Tchouen iu (Petite principauté qui dépendait de celle de Lou, à présent dans le district de Pi hien). Jen Iou et Tzeu lou (qui étaient au service de Ki), allèrent voir Confucius et lui dirent : « Ki prépare une expédition contre Tchouen iu. » « K’iou (Jen lou), répondit Confucius, n’avez vous pas quelque part à ce crime ? Tchouen iu a été choisi par les anciens empereurs (de la dynastie des Tcheou) pour être le lieu ordinaire des sacrifices, au pied du mont Moung oriental. De plus, il fait partie de la principauté de Lou et relève de l’autorité de notre prince. De quel droit Ki irait il l’attaquer ? »
« Notre maître le veut, répondit Jen Iou ; nous, ses ministres, nous ne le voulons ni l’un ni l’autre. » Confucius dit : « K’iou, (l’ancien historien) Tcheou jenn répétait souvent : « Que celui qui peut se dépenser pour le bien du peuple entre dans les rangs de la magistrature ; que celui qui ne peut rendre un vrai service n’accepte pas de charge. A quoi servira ce conducteur d’aveugles, qui ne saura ni affermir celui qui est ébranlé, ni soutenir celui qui tombe ? » (Si vous ne pouvez pas travailler pour le bien public, quittez votre charge). De plus, votre réponse est blâmable. Si un tigre ou un bœuf sauvage s’échappe de sa cage ou de son enclos, si une écaille de tortue ou une pierre précieuse est endommagée dans le coffre, à qui en est la faute ? (La faute en est à celui qui est chargé de garder ces bêtes féroces ou ces objets). »
Jen Iou répliqua : « Tchouen iu est bien fortifié et proche de la ville de Pi (qui appartient à Ki). Si Ki ne s’empare pas à présent de Tchouen iu, dans les temps à venir ses descendants seront dans l’embarras. » « Kiou, répondit Confucius, le sage déteste ces hommes qui ne veulent pas avouer leur cupidité et inventent des prétextes pour l’excuser. J’ai entendu dire que ce qui doit faire le souci des tchou heou et des tai fou, ce n’est pas le petit nombre de leurs sujets, mais le défaut de justice ; ce n’est pas le manque de ressources, mais le manque d’union et de concorde. La pauvreté n’est pas à craindre, où la justice est observée ; ni le défaut de sujets, où règne la concorde ; ni le bouleversement de l’État, où règne la tranquillité. Si les habitants des contrées éloignées ne reconnaissent pas l’autorité du prince, qu’il fasse fleurir les vertus civiles (l’urbanité, l’harmonie, la pureté des mœurs), afin de les attirer ; après les avoir attirés, qu’il les fasse jouir de la tranquillité. Vous, Iou et K’iou, vous êtes les ministres de Ki. Les habitants des contrées éloignées ne se soumettent pas, et vous ne savez pas les attirer. La principauté de Lou penche vers sa ruine et se divise en plusieurs parties. Vous ne savez pas lui conserver son intégrité ; et vous pensez à exciter une levée de boucliers dans son sein. Je crains bien que la famille de Ki ne rencontre de grands embarras, non pas à Tchouen iu, mais dans l’intérieur même de sa maison, (parce que l’injustice trouble la paix des citoyens, et amène la discorde intestine). Sian, respectueux. Ts’iang, cloison ou petit mur élevé devant la porte d’une habitation pour dérober aux passants la vue de la maison. Dans les visites entre un prince et son sujet, les témoignages de respect commencent auprès de cette cloison. C’est pourquoi elle s’appelle cloison du respect.
Passage 422 CHAPITRE XVI. KI CHEU
孔子曰:「天下有道,則禮樂征伐自天子出;天下無道,則禮樂征伐自諸侯出。自諸侯出,蓋十世希不失矣;自大夫出,五世希不失矣;陪臣執國命,三世希不失矣。天下有道,則政不在大夫。天下有道,則庶人不議。」
2. Le Maître dit : « Quand l’empire est bien gouverné, l’empereur règle lui-même les cérémonies (les rites, l’urbanité, ...), la musique, les expéditions militaires pour soumettre les feudataires désobéissants. Quand l’empire n’est pas bien gouverné, les tchou heou règlent les cérémonies, la musique, les expéditions militaires. Alors (la justice est violée, les lois ne sont plus observées, le trouble est dans l’État), les familles des tchou heou conservent rarement leur autorité au delà de dix générations (Elle leur est enlevée par les tai fou). Lorsque les tai fou s’emparent du pouvoir, ils le conservent rarement plus de cinq générations. Les intendants des princes ou des grands préfets, devenus à leur tour maîtres du pouvoir, le conservent rarement plus de trois générations. Quand l’empire est bien réglé, la haute administration n’est pas entre les mains des tai fou ; les particuliers ne sont pas admis à délibérer sur les affaires d’État. »
Passage 423 CHAPITRE XVI. KI CHEU
孔子曰:「祿之去公室,五世矣。政逮於大夫,四世矣。故夫三桓之子孫,微矣。」
3. Confucius dit : « Les revenus publics ont passé de la maison du prince de Lou aux maisons des trois puissants tai fou Meng Suenn, Chou suenn et Ki Suenn, qui descendent de Houan, prince de Lou, cela depuis cinq générations. La haute administration est entre les mains des tai fou depuis quatre générations. Aussi, (parce que les tai fou ne peuvent la conserver au delà de cinq générations), la puissance de ces trois grands seigneurs touche à son terme. » Parce que les tai fou ne peuvent la conserver au delà de cinq générations. A la mort de Wenn, prince de Lou (609 avant notre ère), ses fils avaient mis à mort l’héritier présomptif Tch’eu, et lui avaient substitué le prince Siuen. Celui-ci n’eut qu’une ombre de pouvoir (l’autorité souveraine fut usurpée par Ki Ou, chef de la famille Ki suenn). Siuen, Tch’eng, Siang, Tchao, Ting, en tout cinq princes, s’étaient succédé. Le tai fou Ki Ou, qui avait usurpé le pouvoir, avait eu pour successeurs Tao, Ping et Houan. En tout, quatre tai fou s’étaient succédé l’un à l’autre, et l’autorité passa de leurs mains entre celles de Iang Hou, intendant de leur famille.
Passage 424 CHAPITRE XVI. KI CHEU
孔子曰:「益者三友,損者三友:友直,友諒,友多聞,益矣;友便辟,友善柔,友便佞,損矣。」
4. Confucius dit : « Trois sortes d’amitié sont avantageuses, et trois sortes d’amitié sont nuisibles. L’amitié avec un homme qui parle sans détours, l’amitié avec un homme sincère, l’amitié avec un homme de grand savoir, ces trois sortes d’amitié sont utiles. L’amitié avec un homme habitué à tromper par une fausse apparence d’honnêteté, l’amitié avec un homme habile à flatter, l’amitié avec un homme qui est grand parleur, ces trois sortes d’amitié sont nuisibles. »
Passage 425 CHAPITRE XVI. KI CHEU
孔子曰:「益者三樂,損者三樂:樂節禮樂,樂道人之善,樂多賢友,益矣;樂驕樂,樂佚遊,樂宴樂,損矣。」
5. Confucius dit : « Il y a trois choses qu’il est utile d’aimer, et trois choses qu’il est nuisible d’aimer. Aimer à étudier les cérémonies et la musique, aimer à dire le bien qu’on a observé dans les autres, aimer à se lier d’amitié avec beaucoup d’hommes sages et vertueux, ces trois choses sont utiles. Aimer à donner libre cours à ses convoitises, aimer à perdre son temps et à courir çà et là, aimer les festins et les plaisirs déshonnêtes, ces trois passions sont nuisibles. »
Passage 426 CHAPITRE XVI. KI CHEU
孔子曰:「侍於君子有三愆:言未及之而言,謂之躁;言及之而不言,謂之隱;未見顏色而言,謂之瞽。」
6. Confucius dit : « Quand vous êtes en présence d’un homme distingué par son rang et sa vertu, vous avez trois défauts à éviter. Si vous lui adressez la parole avant qu’il vous interroge, c’est précipitation. Si, interrogé par lui, vous ne lui répondez pas, c’est dissimulation. Si vous lui parler avant d’avoir vu, à l’air de son visage, qu’il vous prête une oreille attentive, c’est aveuglement. »
Passage 427 CHAPITRE XVI. KI CHEU
孔子曰:「君子有三戒:少之時,血氣未定,戒之在色;及其壯也,血氣方剛,戒之在鬭;及其老也,血氣既衰,戒之在得。」
7. Confucius dit : « Celui qui s’applique à pratiquer la vertu se tient en garde contre trois choses. Dans la jeunesse, lorsque le sang et les esprits vitaux sont toujours en mouvement, il se tient en garde contre les plaisirs des sens. Dans l’âge mûr, lorsque le sang et les esprits vitaux sont dans toute leur vigueur, il évite les querelles. Dans la vieillesse, lorsque le sang et les esprits vitaux ont perdu leur énergie, il se tient en garde contre la passion d’acquérir. »
Passage 428 CHAPITRE XVI. KI CHEU
孔子曰:「君子有三畏:畏天命,畏大人,畏聖人之言。小人不知天命而不畏也,狎大人,侮聖人之言。」
8. Confucius dit : « Le sage respecte trois choses. Il respecte la volonté du Ciel (la loi naturelle) ; il respecte les hommes éminents en vertu et en dignité ; il respecte les maximes des sages. L’homme vulgaire ne connaît pas la loi naturelle et ne la respecte pas ; il traite sans respect les hommes éminents ; il tourne en dérision les maximes des sages. »
Passage 429 CHAPITRE XVI. KI CHEU
孔子曰:「生而知之者,上也;學而知之者,次也;困而學之,又其次也。困而不學,民斯爲下矣!」
9. Confucius dit : « Ceux en qui la connaissance des principes de la sagesse est innée sont des hommes tout à fait supérieurs. Au second rang viennent ceux qui acquièrent cette connaissance par l’étude ; et, au troisième rang, ceux qui, malgré leur peu d’intelligence, travaillent à l’acquérir. Ceux qui n’ont ni intelligence ni volonté d’apprendre forment la dernière classe d’hommes. »
Passage 430 CHAPITRE XVI. KI CHEU
孔子曰:「君子有九思:視思明,聽思聰,色思溫,貌思恭,言思忠,事思敬,疑思問,忿思難,見得思義。」
10. Confucius dit : « Le sage donne une attention spéciale à neuf choses. Il s’applique à bien voir ce qu’il regarde, à bien entendre ce qu’il écoute ; il a soin d’avoir un air affable, d’avoir une tenue irréprochable, d’être sincère dans ses paroles, d’être diligent dans ses actions ; dans ses doutes, il a soin d’interroger ; lorsqu’il est mécontent, il pense aux suites fâcheuses de la colère ; en face d’un bien à obtenir, il consulte la justice. »
Passage 431 CHAPITRE XVI. KI CHEU
孔子曰:「『見善如不及,見不善如探湯。』吾見其人矣,吾聞其語矣。『隱居以成其志,行義以達其道。』吾聞其語矣,未見其人也。」
11. Confucius dit : « A la vue d’un bien à faire, déployer toute son énergie, comme si l’on craignait de ne pouvoir y parvenir ; à la vue d’un mal à éviter, se retirer comme si l’on avait mis la main dans l’eau bouillante ; c’est un principe que j’ai vu mettre en pratique, et que j’ai appris des anciens. Se préparer dans la retraite (par l’étude et la pratique de la vertu) à servir son prince et son pays, (et dans la vie publique) pratiquer la justice, afin d’étendre au loin l’influence de sa vertu, c’est un principe que j’ai appris des anciens, mais que je n’ai encore vu suivi par personne. »
Passage 432 CHAPITRE XVI. KI CHEU
(『誠不以富,亦祇以異。』)齊景公有馬千駟,死之日,民無德而稱焉。伯夷叔齊餓於首陽之下,民到于今稱之。其斯之謂與?
12. King, prince de Ts’i, avait mille attelages de quatre chevaux. A sa mort, le peuple ne trouva aucune vertu à louer en lui. Pe i et Chou ts’i moururent de faim au pied du mont Cheou iang (Cf C. VII. 14). Le peuple n’a pas encore cessé de célébrer leurs louanges, « non à cause de leurs richesses, mais seulement à cause de leur rare vertu. » Ces deux vers du Cheu king ne peuvent ils pas leur être appliqués justement ?