San-Tseu-King

Le Livre de phrases de trois mots

Classique de la Chine ancienne. Traduction de Stanislas Julien, Genève, H. Georg, 1873. Texte du domaine public, d'après Wikisource.

Strophe 1

À la naissance de l’homme, sa nature est radicalement bonne.

Notes de Stanislas Julien

(Extrait du Commentaire chinois.)

Dès que l’homme est né, il commence à avoir de l’intelligence. D’abord, il reconnaît sa mère. Lorsqu’il commence à apprendre à parler, il appelle d’abord son père.

Meng-tseu dit : « Il n’y a point de petit garçon qui ne sache aimer ses parents. Quand les garçons sont devenus grands, il n’y en a pas un seul qui ne sache respecter ses frères aînés. »

Tchou-hi dit : « La nature de l’homme est généralement bonne. » Il a bien raison.

Strophe 2

L’homme se rapproche de son semblable par sa nature ; il s’en éloigne par l’habitude (au bien ou au mal).

Notes de Stanislas Julien

[En mandchou : La nature (est) mutuellement proche ; l’éducation (est) mutuellement éloignée.]

L’auteur veut dire que dès le moment de leur naissance, les hommes qui se trouvent dans la suite intelligents ou bornés, vertueux ou vicieux, tous ont reçu du ciel la même nature (c’est-à-dire un bon naturel). Ils se rapprochent les uns des autres, sans qu’il y ait entre eux aucune différence. Mais quand leur esprit est une fois ouvert, chacun d’eux diffère des autres par ses dispositions naturelles. Celui qui est doué d’une vive conception est appelé intelligent ; celui qui est dépourvu de lumières est appelé stupide. Celui qui suit les principes de la raison est réputé sage, celui qui s’abandonne à ses désirs (à ses passions) est regardé comme un homme dégénéré ou vicieux. Si certains hommes se mettent en opposition avec l’excellente nature qu’ils ont reçue du ciel, ne peut-on pas dire qu’ils s’éloignent grandement des autres ? En voici la cause : C’est l’effet de leurs habitudes ou de leurs dispositions physiques. Le sage seul peut s’appliquer à nourrir (entretenir) ses bons penchants, et empêcher que l’excellente nature de son jeune âge ne soit altérée par le vice.

Strophe 3

Si un enfant n’est pas instruit, sa nature change (se gâte).

Strophe 4

Ce qu’on estime dans l’enseignement, c’est une application assidue.

Notes de Stanislas Julien

Littéralement : La méthode d’enseignement est estimable par l’application unique.

Qu’entend-on par nourrir les bons penchants ? On veut dire savoir instruire (donner l’éducation). À moins d’être un saint, personne ne peut avoir une éducation innée. Sans ses parents, un enfant ne pourrait être nourri ; si on ne l’instruisait pas (si on ne lui donnait pas de l’éducation), il ne pourrait se perfectionner. Si quelqu’un a des enfants et ne les instruit pas (ne leur donne pas l’éducation), ils laissent obscurcir (perdent) les lumières naturelles qu’ils ont reçues du ciel, ils se révoltent contre la raison, s’abandonnent à leurs désirs, et peu à peu ils tombent dans le vice.

Qu’entend-on par l’éducation ? Dans l’antiquité, lorsqu’une femme était enceinte, elle se tenait droite sur son siège et ne se penchait pas ; elle ne dormait pas sur le côté ; étant debout, elle ne se tenait pas sur un pied ; elle ne marchait point d’un pas désordonné ; ses yeux ne regardaient pas des objets indécents ; ses oreilles n’écoutaient point des chansons impudiques ; elle ne proférait pas des paroles inconsidérées ; elle ne faisait pas usage d’aliments singuliers. Elle ne cessait de pratiquer la droiture, la piété filiale, l’amitié, l’affection, la bienveillance. Aussi, les fils auxquels elle donnait le jour étaient doués d’intelligence, de talents et de prudence, et l’emportaient sur les autres par leur sagesse et leur vertu. Cela s’appelle l’éducation qui commence dans le sein de la mère et précède la naissance.

Dès qu’un enfant pouvait manger, on lui apprenait à se servir de la main droite ; dès qu’il pouvait parler, on l’empêchait de balbutier ; dès qu’il pouvait marcher, on lui apprenait à connaître les quatre côtés du monde, ainsi que le haut et le bas. Dès qu’il pouvait saluer, on lui enseignait la politesse, la déférence et le respect des parents. Voilà les habitudes qu’on faisait prendre aux jeunes garçons : ce genre d’éducation était le devoir des mères.

Quant à la manière d’arroser la chambre et de la balayer, de répondre à un appel ou à des questions, de s’avancer ou de se retirer, quant aux règles des rites, de la musique, du tir de l’arc, de la conduite d’un char, de l’écriture et du calcul, c’était là la première étude des jeunes garçons et l’objet de l’enseignement du père ou du maître. Ce qui donne de la valeur à l’enseignement, c’est de s’y appliquer d’une manière assidue et sans se lasser ; c’est de suivre un ordre et une gradation. Or, si l’on ne s’y applique pas d’une manière assidue, l’élève ne pourra mener ses études à bonne fin ; si l’on se lasse de l’instruire, il se relâchera de plus en plus. Ce n’est pas la bonne méthode d’enseignement.

Strophe 5

Jadis, la mère de Meng-tseu choisit un (bon) voisinage et s’y établit.

Notes de Stanislas Julien

L’enseignement de la mère a pour base l’affection, et se communique doucement. C’est par là qu’on doit commencer. Parmi les mères sages de l’antiquité, qui se sont rendues célèbres par l’éducation qu’elles ont donnée à leurs fils, celle de Meng-tseu brille au premier rang.

Meng-tseu s’appelait Kho, de son petit nom, et son nom honorifique était Tseu-yu ; il était originaire du pays de Tseou et vivait à l’époque des guerres civiles appelée Tchen-koue. Son père, Ki-kong-i, mourut de bonne heure. Comme sa mère Tchang-chi, demeurait près d’une boucherie, Meng-tseu, dans son enfance, allait jouer en cet endroit, et il étudiait la manière dont les bouchers tuent et découpent les animaux. Sa mère dit : « Je ne puis permettre que mon fils demeure ici. »

Alors, elle se transporta dans la banlieue, et alla demeurer près d’un cimetière. Meng-tseu se fit un jeu d’imiter ceux qui enterraient les morts et s’abandonnaient aux pleurs et aux lamentations. La mère de Meng-tseu dit : « Je ne puis permettre encore que mon fils demeure ici. »

Alors, elle se transporta dans le voisinage d’une école. Meng-tseu, du matin au soir apprenait la manière de saluer, de céder le pas aux autres, de s’avancer, de se retirer et de se conduire en société. La mère de Meng-tseu dit : « C’est ici que je puis commencer l’éducation de mon fils. » Aussitôt elle se fixa en cet endroit, et s’occupa de l’éducation de son fils. Il y a un ancien axiôme qui dit : Pour former les relations, il est nécessaire de choisir ses voisins. Confucius disait : « Un village où règne l’humanité est celui que l’on estime le plus. Celui qui choisit son séjour en dehors de l’humanité, ne saurait passer pour un homme prudent. » Voilà la meilleure manière de choisir ses voisins.

Strophe 6

Comme son fils n’étudiait pas, elle coupa la trame de l’étoffe qu’elle tissait.

Notes de Stanislas Julien

Littéralement : Coupe-métier-navette. En mandchou : Tekke i sirge be laskhalakhabi, elle brisa la soie du métier.

La mère de Meng-tseu s’occupait habituellement à filer et à tisser. Quand Meng-tseu fut devenu grand, il sortait et allait recevoir des leçons au dehors. Mais, tout à coup, il se dégoûta de l’étude et revint à la maison. La mère de Meng-tseu prit un couteau et coupa elle-même la trame de l’étoffe qu’elle tissait (il y a en chinois son métier (khi-ki), et en mandchou khomso, la navette). Meng-tseu, effrayé, se jeta à genoux et lui en demanda la cause. Sa mère lui dit : L’instruction que tu reçois peut être comparée à l’étoffe que je tisse. En ajoutant des fils de soie, j’en fais un pouce ; en ajoutant des pouces, j’en fais un pied. En ajoutant sans m’arrêter des pouces et des pieds, j’en fais un tchang (dix pieds). Maintenant tu étudiais pour devenir un sage et un saint, mais, par lassitude et dégoût, tu as voulu t’en revenir : c’est comme moi qui ai coupé les fils de la trame avant d’avoir achevé mon tissage.

Meng-tseu fut touché de ces paroles et reconnut ses torts. Il alla trouver Tseu-sse et reçut ses leçons. Il continua et mit en lumière l’enseignement du saint homme (de Confucius), et se rendit célèbre parmi les princes feudataires. Tels furent les heureux effets de l’éducation que Meng-tseu reçut de sa mère.

Strophe 7

Teou-yen-chan possédait les règles du devoir.

Notes de Stanislas Julien

Littéralement : Les règles de la justice [en mandchou dchourgan ; mais le mot i (vulgo justice) signifie aussi ce qui est conforme à la raison, ce qu’il convient de faire. On verra plus bas (314-315) l’expression chi-i, les dix devoirs. — Glose C : la manière, l’art de pratiquer la justice, c’est-à-dire le devoir ou les devoirs (hing-i-tchi-fang).

L’éducation que donne le père étant basée sur la vérité, on ne doit pas négliger de les instruire et de les élever suivant les bons principes. Parmi les pères des temps modernes qui se sont rendus célèbres par l’éducation sévère qu’ils ont donnée à leurs fils, Teou-chi occupe le premier rang. Teou-yu-kiun était originaire de Yeou-tcheou ; comme ce pays dépendait anciennement de la principauté de Yen, on le surnomma Yen-chan. Lorsqu’il instruisait ses fils, les rites domestiques étaient plus sévèrement observés qu’à la cour ; les précautions qu’il prenait au dedans et au dehors de sa maison étaient plus rigoureuses que dans la partie la plus secrète du palais. Les instructions qu’il donnait à ses fils étaient plus redoutables que celles d’un magistrat ou d’un maître.

On lit dans le Tso-tch’ouen : le commentaire de Tso-kieou-ming. Chi-kio disait : « Si vous aimez votre fils, enseignez-lui les règles du devoir, et ne le laissez pas tomber dans le vice. » En voyant la manière dont Yen-chan instruisait ses fils, on peut dire qu’il possédait les règles du devoir.

Strophe 8

Quand il eut achevé l’éducation de ses cinq fils, ceux-ci devinrent célèbres.

Notes de Stanislas Julien

Les cinq fils de Yen-chan étaient Teou-i, Teou-yen, Teou-kan, Teou-tching, Teou-hi. Au commencement de la dynastie des Song, ils devinrent tous des ministres célèbres et des magistrats du plus haut rang. Leurs descendants continuèrent à observer les instructions domestiques de leurs pères, et ils arrivèrent successivement aux honneurs et à la célébrité. Tels furent les heureux résultats de l’éducation et de la direction sévères qu’ils reçurent de leurs pères.

Strophe 9

Un père est coupable, s’il nourrit ses fils sans les instruire.

Notes de Stanislas Julien

Il n’est pas à craindre qu’un père n’aime pas ses fils ; la seule chose à craindre, c’est qu’il manque de les instruire. Si un père a des fils et qu’il ne puisse pas les instruire, il est vraiment coupable.

Strophe 10

Si le maître instruit ses élèves sans se montrer sévère, c’est une preuve de paresse.

Notes de Stanislas Julien

On ne craint pas que les maîtres ou les aînés n’instruisent pas leurs disciples ; on craint seulement qu’ils ne manquent de sévérité. S’ils manquent de sévérité, leurs disciples deviennent paresseux et indociles ; leur esprit se dissipe, et ils abandonnent leur devoirs. On doit en rejeter la faute sur la paresse et la négligence du maître.

Strophe 11

Si un fils n’étudie pas, il ne fait pas son devoir.

Notes de Stanislas Julien

Littéralement : Ce n’est pas ce qu’il convient.

Strophe 12

S’il n’étudie pas dans sa jeunesse, que deviendra-t-il quand il sera vieux ?

Notes de Stanislas Julien

Les anciens disaient : Si le père fait instruire son fils, si le maître se montre sévère et que l’instruction du fils reste imparfaite, c’est lui seul qui est coupable. Ne dites pas : « Aujourd’hui je n’étudie pas, mais je le ferai l’année prochaine. » Les jours s’ajouteront aux jours et les années aux années, et bientôt vous serez arrive à la vieillesse. À qui la faute ? Alors il sera trop tard de se repentir.

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David Houstin