San-Tseu-King
Le Livre de phrases de trois mots
Classique de la Chine ancienne. Traduction de Stanislas Julien, Genève, H. Georg, 1873. Texte du domaine public, d'après Wikisource.
Strophe 85
四百載,遷夏社
Au bout de quatre cents ans, l’empire des Hia changea de maître.
Notes de Stanislas Julien
Littéralement : On transporta ailleurs l’autel de l’Esprit de la terre[19]. Toutes les fois qu’un royaume était renversé, cet autel était transporté dans la capitale du roi vainqueur. La translation de cet autel annonçait un changement de règne ou de dynastie.
Plus haut, il a été parlé en général des trois Wang (rois) ; ici, il est question du commencement et de la fin (de la durée) de chaque dynastie. Les trois Hoang (Fo-hi, Chin-nong, Hoang-ti) et les cinq Ti regardèrent l’empire comme une chose publique ; ils le transmirent a des sages et leur donnèrent le trône ; on a dit d’eux qu’ils rendirent la souveraineté accessible à tous[20]. Ce sont les princes des Hia qui ont commencé à regarder l’empire comme un bien de famille (qu’ils ne devaient transmettre qu’à leurs héritiers légitimes).
Le roi Yu, de la dynastie des Hia, avait pour nom de famille Sse et pour nom propre Wen-ming ; il descendait de Tchouen-hio. Il régla le cours des eaux débordées. Ses vertus saintes, ses travaux admirables s’étendirent au loin et occupèrent longtemps l’attention du peuple. Il eut un fils nommé Ki, qui était doué de prudence et put marcher avec respect sur les traces de son père. Quand il se vit sur le point de mourir, il céda le trône à son ministre Pe-i. Mais tout le peuple de l’empire refusa de se soumettre à lui ; ils reconnurent Ki pour roi en disant : « C’est le fils de notre souverain. »
Depuis que Yu eut cédé l’empire à son fils, les princes suivants rendirent, à son exemple, l’empire héréditaire ; c’est pourquoi on a dit qu’il regarda l’empire comme un bien de famille.
La dynastie des Hia compte dix-sept générations de princes. Quand on fut arrivé à Kie, prince adonné au vice et à la débauche, qui était sans principes et tyrannisait le peuple, l’empire fut détruit après avoir duré quatre cent cinquante-huit ans.
Strophe 86
湯伐夏,國號商
Thang ayant détruit les Hia, son empire prit le nom de Chang.
Strophe 87
六百載,至紂亡
Il dura six cents ans, et fut détruit sous le règne de Tcheou.
Notes de Stanislas Julien
Ce furent les Chang qui succédèrent aux Hia et montèrent sur le trône. Thang, premier roi des Chang, dont le nom était Li, le nom honorifique Thien-i et le nom de famille Tseu, descendait de Sie, fils de Kao-sin. Après avoir régné par droit d’hérédité, dans la principauté de Chang, il fit la guerre à Kie et devint le maître de l’empire. Il eut vingt-huit successeurs qui régnèrent six cent quarante-quatre ans. Tcheou, qui était un homme sans principes, n’arriva pas plus tôt au pouvoir qu’il perdit aussitôt son trône.
Strophe 88
周武王,始誅紂
Wou-wang, de la dynastie des Tcheou, commença par exterminer Tcheou-sin.
Notes de Stanislas Julien
Tcheou, fils de l’empereur Ti-i, fut un roi de la dynastie des Chang. Il était assez disert pour réfuter les représentations, assez intelligent pour pallier ses fautes. Pour plaire à sa favorite Tan-ki, il torturait par le feu les officiers du palais[21] ; il fendit le ventre d’une femme enceinte, pour voir le sexe qu’elle portait ; il coupa les os des jambes d’un homme, pour s’assurer si la moelle les remplissait ou y manquait, et il ouvrit le cœur de Pi-kan, son oncle. Le régent de l’Ouest, Wou-wang, de la dynastie des Tcheou, leva des troupes, attaqua Tcheou-sin, et transporta ailleurs les autels du Génie de la terre et de l’Esprit des grains, de la dynastie In[22].
Strophe 89
八百載,最長久
(Les Tcheou) régnèrent huit cents ans ; c’est une immense durée.
Notes de Stanislas Julien
Le mot khieou (longtemps) se prend ici verbalement : (La dynastie) dura longtemps ; en mandchou : Goidakha.
Dès que Wen-wang et Wou-wang eurent fondé leur puissance, les Tcheou établirent leur cour à Fong-kao. Ils eurent pour successeur Tch’ing-wang et Khang-wang, et tout l’empire jouit d’une paix profonde. Le trône échut après eux à Tchao-wang, Mou-wang, lesquels, jusqu’à Kong-wang, I-wang, Hiao-wang, I-wang et Li-wang, forment treize générations d’empereurs.
Mais Li-wang fut détrôné à cause de sa cruauté. Siouen-wang s’éleva ensuite au pouvoir suprême, et, quand son fils Yeou-wang lui eut succédé, il se montra sans principes et fut tué par les barbares occidentaux. Son fils, P’ing-wang, transporta sa cour à Loyang, et c’est depuis cette époque que ce prince et les suivants ont été appelés Tcheou orientaux (Tong-tcheou).
Après lui, régnèrent P’ing-wang, Houan-wang, Tchoang-wang, Hi-wang, Hoeï-wang, Siang-wang, King-wang, Kouang-wang, Ting-wang, Kien-wang, Ling-wang, King-wang, Tao-wang, King-wang, Youen-wang, Tching-ting-wang, ’Aï-wang, Sse-wang, Khao-wang, Weï-lie-wang, ’An-wang, Lie-wang, Hien-wang, Chin-tsing-wang, Nan-wang avec qui s’éteignit la maison des Tcheou, laquelle, en comprenant les Tcheou orientaux et occidentaux, compte en tout trente-huit générations. Elles ont subsisté pendant huit cent soixante-quatorze ans, et l’on peut dire que le règne des Tcheou a eu une immense durée.
Strophe 90
周轍東,王綱墮
Quand les Tcheou se furent transporté dans l’Orient, les lois des empereurs périrent.
Strophe 91
逞干戈,尚游說
On se passionna pour les armes, et l’on estime les orateurs nomades.
Notes de Stanislas Julien
Il s’agit ici de ces lettrés doué d’une pernicieuse faconde, qui allaient d’un royaume à un autre pour exciter les princes feudataires à se faire mutuellement la guerre.
Dès que les Tcheou se furent transportés dans l’Orient, les princes feudataires devinrent plus puissants et les ordres de l’empereur n’étaient point obéis. Les différents royaumes prirent chaque jour les armes, s’attaquèrent et s’envahirent les uns les autres. Des lettrés nomades employaient leur faconde à soutenir le pour et le contre pour exciter les princes à se faire la guerre.
Strophe 92
始春秋,終戰國五霸強,七雄出
Au commencement, ce fut l’époque du printemps et de l’automne ; à la fin, celle des guerres des royaumes.
Notes de Stanislas Julien
J’ai suivi la version mandchoue : Dada tchôn tchio ; doubede dchan gouwe. — L’époque ou P’ing-wang commença à se transporter dans l’Orient s’appelle le Printemps et l’Automne[23]. Après que Confucius eut cessé d’écrire vint l’époque appelée les guerres du royaume (tchen-koue)[24]. Les princes du Printemps et de l’Automne sont Kouan-kong, du royaume de Thsi ; Sian-kong, du royaume de Song ; Mou-kong, du royaume de Thsin ; Tchoang-wang, du royaume de Thsou. Quand ils furent devenus puissants, ils firent alliance avec les autres princes feudataires ; on les appelle les cinq Pa ou chefs des regulos.
Après le règne de l’empereur Weï-lie-wang (402-376 av. J.-Ch.), les princes feudataires abusèrent de leur puissance, et, n’écoutant que leur volonté, s’arrogèrent le titre de Wang (rois), opprimèrent les petits royaumes et furent sur le point de les annexer à leurs domaines[26]. Alors surgirent sept héros : c’étaient les princes de Thsin, de Thsou, de Thsi, de Yen, de Han, de Tchao et de Weï. Chacun d’eux prit les armes, et ils s’envahirent les uns les autres. Du temps des cinq chefs des regulos, quoiqu’ils n’eussent qu’une puissance trompeuse, sous prétexte d’obéir à un sentiment de justice et d’humanité, ils honoraient l’empereur, attaquaient les rebelles et se donnèrent le mérite de soutenir les princes chancelants et de prêter secours aux faibles. Quand les sept héros se furent donné le titre de Wang (rois), la maison des Tcheou tomba en décadence et descendit au rang des plus petits royaumes. Quoique son règne eut duré fort longtemps, elle fut presque réduite à rien[27].
Strophe 93
嬴秦氏,始兼並
Ing-thsin-chi commença par englober (tous les royaumes).
Strophe 94
傳二世,楚漢爭
Quand il eut transmis (l’empire) à Eul-chi, Thsou et Han se (le) disputèrent.
Notes de Stanislas Julien
Ing est le nom de famille de la maison des Thsin. Thsin était un descendant de Pe-i[28]. Ing-feï-tseu sortit du milieu des barbares de l’Ouest et se mit au service de Hiao-wang, de la dynastie des Tcheou, qui lui confia l’administration de ses haras. Les chevaux s’étant multipliés en grand nombre, l’empereur (pour le récompenser) lui donna la principauté de Thsin. Sous Siang-kong, cette principauté devint de jour en jour plus riche ; sous Mou-koug, de Thsin, sa puissance ne fit que s’augmenter.
Hoeï-wen, ayant pris le titre de Wang (roi), envahit successivement différents royaumes. Tchao-siang étendit encore davantage sa puissance et engloba toutes les principautés. L’empereur Nan-wang lui offrit ensuite ses domaines, et la maison des Tcheou fut ruinée. Le pouvoir passa ensuite à Hiao-wen-wang et à Tchao-siang-wang. Ce dernier détruisit les Tcheou, et ainsi s’éteignit la dynastie de Ki[29]. Ensuite surgit l’empereur Chi-hoang-ti. Il passe pour fils de Tchoang-siang-wang ; mais sa mère était déjà enceinte de lui, avant d’entrer au palais où elle mit au monde Chi-hoang-ti, qui en réalité était le fils de Liu-chi. Il succéda frauduleusement aux Thsin, et le nom de Ing s’éteignit. Chi-hoang, ayant hérité d’une puissance formidable, s’empara de six royaumes, et fonda la monarchie. Il gouverna l’empire par la force et la violence, fit fabriquer des armes et construisit la Grande muraille. Il brûla le Livre des Vers (Chi-king) et le Livre des Annales impériales (Chou-king), attacha une grande importance aux lois pénales, abolit l’usage des noms posthumes, se décerna lui-même le titre de Chi-hoang (premier empereur) et eut le désir de transmettre son trône à dix mille générations (c’est-à-dire, à un nombre infini de ses descendants). Il régna trente-sept ans. Comme il faisait une tournée du côté de l’Est, il mourut dans un lieu appelé Cha-kieou. Un comique nommé Tchao-kao, fit périr Fou-sou, l’héritier légitime, en vertu d’un faux décret, et mit sur le trône Hou-haï, encore en bas-âge, sous le nom de Eul-chi[30]. Ce prince était dur et cruel, il accabla le peuple d’impôts, fit périr les membres de sa famille, construisit des palais et des parcs. Alors le peuple émigra et l’empire tomba dans le plus grand désordre. Un homme du pays de Tch’ou, nommé Tchin-ching, leva des troupes, mais il ne réussit point et fut complètement battu. Cette révolte fut suivie de celle de Hiang-liang et de Hiang-yu, lequel proclama empereur un descendant de la maison de Thsou pour attaquer la famille de Thsin.
Lieou-ki ou Lieou-pang qui, sous le nom de Kao-tsou, fonda la dynastie des Han, était dans l’origine le chef d’un thing[31], dans le pays de Sse-chang. Profitant des troubles populaires, il se joignit au prince de Thsou, leva des troupes et, entrant dans les frontières, il détruisit la dynastie de Thsin. Eul-chi avait déjà été mis à mort par l’eunuque Tchao-kao. Thseu-ing, surnommé San-chi (troisième génération), s’éloigna sur un char ordinaire attelé de chevaux blancs et fit sa soumission. Ainsi s’éteignit la dynastie des Thsin à sa troisième génération, après un règne de quarante-trois ans. Hiang-yu, en vertu d’un décret, donna à Kao-tsou le titre de roi de Han et établit son royaume dans la partie occidentale de Chou. Mais, craignant qu’il ne revînt dans l’Est, il nomma trois rois, Yong, Sse et In pour arrêter ses progrès. Peu de temps après, Kao-tsou, ayant pris Han-sin pour général en chef, se mit en campagne et conquit les trois principautés de Thsin[32]. S’étant joint au prince de Thsou, il livra bataille dans le pays de Tch’in-kao, et après soixante-dix combats où chacun des partis fut tantôt vainqueur tantôt vaincu, il finit par concentrer ses troupes à Khaï-hia, et défit l’armée de Thsou. Hiong-wang, voyant sa puissance ruinée, se donna la mort, et la famille des Han monta sur le trône.
Strophe 95
高祖興,漢業建
Kao-tsou étant monté sur le trône, fonda la dynastie des Han.
Notes de Stanislas Julien
Littéralement : La dynastie des Han fut établie. Le mot nie signififie ici une propriété, un bien de famille. (En mandchou : Khetkhe.)
Strophe 96
至孝平,王莽篡
Sous le règne de Hiao-p’ing, Wang-mang usurpa (le pouvoir suprême).
Notes de Stanislas Julien
Les Mémoires historiques, de Sse-ma-thsien, commencent aux trois Hoang (voyez 541-545) et s’arrêtent à l’empereur Wou-ti, de la dynastie des Han. Pan-chi (Pan-kou) a composé les Annales des premiers Han, et a fait l’histoire de douze empereurs de la capitale de l’Ouest. Kao-tsou, de la dynastie des Han, dont le nom de famille était Lieou, le petit nom Pang et le nom honorifique Ki, était originaire du pays de P’ei. Après avoir détruit les Thsin et éteint la maison de Thsou, il devint le maître de l’empire et établit sa cour à Tchang-’an. Il eut pour successeurs Hoeï-ti, Wen-ti, King-ti, Wou-ti, Tchao-ti, Siouen-ti, Youen-ti, Tch’ing-ti, ’Aï-ti, P’ing-ti, Jou-tseu ; en tout douze générations d’empereurs. Ensuite, Wang-mang s’empara violemment du trône. Wang-mang était le fils du frère aîné de l’impératrice, femme de Youen-ti. Par des manières humbles et respectueuses, il se fit une réputation usurpée, et arriva à la dignité de premier ministre. Il fit périr P’ing-ti par le poison, et, sous un faux prétexte, mit sur le trône Jou-tseu, qu’il renversa encore pour s’y asseoir lui-même. Il régna, en tout, dix-huit ans[33].
Par la vertu du feu[34], les Han remontèrent sur le trône et exterminèrent Wang-mang, qui avait usurpé l’empire pendant dix-huit ans.