San-Tseu-King
Le Livre de phrases de trois mots
Classique de la Chine ancienne. Traduction de Stanislas Julien, Genève, H. Georg, 1873. Texte du domaine public, d'après Wikisource.
Strophe 133
彼既老,猶悔遲。爾小生,宜早思
Celui-ci, dans un âge avancé, se repentait encore d’avoir trop tardé. Vous, jeunes enfants, vous devez songer de bonne heure (à votre avancement).
Notes de Stanislas Julien
Quoiqu’à vingt ans on ne soit pas vieux, comme on doit entrer à huit ans dans la petite école, et à quinze ans dans la grande, si l’on calcule bien, (Lao-thsiouen) était déjà vieux (pour commencer à étudier). Or, Lao-thsiouen était déjà dans l’âge adulte, sa maison était pauvre, et il avait en outre des embarras de famille. De plus, dans le commencement, il n’avait aucun goût pour l’étude. Mais, un matin il regretta d’avoir tant tardé à étudier. Alors, il montra une grande ardeur (pour les travaux littéraires), et acquit une grande réputation. Vous autres, jeunes gens, pendant que vous n’êtes pas encore arrivés à la vieillesse, vous devez songer à votre avancement, et vous efforcer d’acquérir du mérite. N’allez pas attendre la vieillesse pour vous abandonner ensuite à un repentir inutile. Comment pourriez-vous atteindre la hauteur des facultés naturelles de Lao-thsiouen ?
Strophe 134
若梁灝,八十二。對大廷,魁多士
Par exemple, Liang-hao, à l’âge de quatre-vingt-deux ans, après avoir répondu dans la grande salle, obtint le premier rang parmi les lettrés.
Notes de Stanislas Julien
On parle ici d’un homme qui, ayant l’amour de l’étude, ne fit que le fortifier davantage jusqu’à la vieillesse.
L’expression ta-thing, la grande salle, désigne la salle du palais impérial.
Les mots kouei-to-sse (il l’emporta sur la multitude des lettrés), signifient qu’il obtint le titre de Tchoang-youen (le premier des docteurs, que l’empereur choisit pour occuper le premier rang dans l’Académie des Han-lin). Liang-hao, qui vivait sous les Song, avait péniblement étudié pendant toute sa vie sans avoir obtenu aucun emploi. Arrivé à l’âge de quatre-vingt-deux ans, il put encore montrer du zèle et faire preuve d’une grande capacité. Ayant répondu avec succès à une question politique, dans le palais impérial, il fut mis à la tête des nombreux lettrés.
Strophe 135
彼既成,衆稱異。爾小生,宜立誌
Quand il eut réussi à ce point, tout le monde le proclama un homme admirable. Vous autres, jeunes gens, vous devez prendre la résolution de l’imiter.
Notes de Stanislas Julien
Le mot pi, celui-ci, désigne Liang-hao. L’auteur veut dire que Liang-hao, dans une extrême vieillesse, était doué d’un talent éminent et d’une grande vigueur physique. De plus, il put acquérir cette grande réputation. C’est vraiment l’homme le plus extraordinaire qu’on ait vu dans l’antiquité et les temps modernes. Vous tous, jeunes étudiants, prenez-le pour modèle. Quoique vous ayez réussi, ne vous vantez pas ; quoique vous ayez échoué, ne vous découragez pas. Livrez-vous de tout cœur à l’étude, et persévérez-y jusqu’à la vieillesse sans vous lasser, dans l’espoir de réussir comme Liang-hao, Vous le pourrez, si vous ne laissez pas fléchir votre première résolution.
Strophe 136
瑩八歲,能詠詩
Ing, à huit ans, put composer des vers.
Strophe 137
泌七歲,能賦碁
Li-mi, à l’âge de sept ans, put composer des vers sur le jeu d’échecs.
Notes de Stanislas Julien
Ici l’on propose pour exemples des personnes qui ont réussi de très-bonne heure. Tsou-ing, qui vivait sous les Thsi du Nord, put, dès l’âge de huit ans, composer des vers d’une élégance parfaite. Dans la suite, il devint Tchou-tso-lang (rédacteur de documents officiels).
Li-mi avait sept ans, quand Youen-pan, son cousin germain, âgé de neuf ans, fut présenté à la cour comme un enfant divin. L’empereur Ming-hoang lui ayant demandé si, en dehors, il y avait quelqu’un qui fût semblable à lui : « Mon cousin Li-mi, répondit-il, qui n’a que sept ans, est supérieur à moi. »
L’empereur, au moment où il le fit amener devant lui, jouait aux échecs avec Tchang-youe. L’empereur lui dit : Mon jeune enfant, es-tu capable de composer des vers ? — Oui, sire ! répondit-il.
L’empereur lui dit alors de faire des vers sur les mots carré, rond, mouvement, repos.
Li-mi demanda ce qu’il entendait par là.
Tchang-youe lui dit : Ce qui est carré, c’est l’échiquier ; ce qui est rond, c’est chaque pion ; le mouvement, c’est la vie (le jeu) des pions ; le repos, c’est la mort des pions (la fin de la partie).
Li-mi (prenant le sujet au moral) dit : Par le mot carré, j’entends la pratique de la justice ; par le mot rond, l’esprit qui circule (en tous sens) ; par le mouvement, l’emploi du talent ; par le repos, l’accomplissement de nos vœux.
L’empereur admira son intelligence et lui donna un vêtement de soie violette. Dans la suite, il fut ministre des quatre empereurs (Ming-tsong, So-tsong, Taï-tsong, Te-tsong), et il devint le soutien de l’empire.
Strophe 138
彼穎悟,人稱奇
Ces hommes étaient doués de sagacité et d’intelligence ; ils faisaient l’admiration de tout le monde.
Strophe 139
爾幼學,當效之
Vous, jeunes étudiants, vous devez les imiter.
Notes de Stanislas Julien
L’auteur dit que Tsou-ing et Li-mi montrèrent dès leur enfance une grande intelligence. Par leur talent et leur capacité, ils firent impression sur le souverain, et obtinrent de bonne heure la dignité de ministre. Tout le monde conçut pour eux une vive admiration.
Vous, jeunes gens, vous devez les prendre pour modèles, et les imiter.
Strophe 140
蔡文姬,能辨琴。謝道韞,能詠吟
Tsaï-wen-ki put distinguer les sons du khin ; Sie-tao-yun put composer des vers.
Notes de Stanislas Julien
Dans l’antiquité, les hommes n’eurent pas seuls l’amour de l’étude ; on vit même des femmes qui l’emportèrent sur les hommes, par leur intelligence, leur talent et leur prudence. La fille de Tsaï-pe-kiaï avait pour petit nom Yen et pour surnom Wen-ki. Un jour que son père jouait du khin[55], il arriva qu’un chat prit une souris. Tsaï-wen-ki comprit que l’air joué sur le khin exciterait le chat à tuer sa proie.
Lorsque Tong-tcho s’était emparé du pouvoir, Tsaï-yun, affligé des malheurs du temps, se mit à toucher le khin. Wen-ki vit avec douleur, dans les sons lugubres du khin de son père, le présage de sa mort prochaine. En effet, par suite de l’assassinat de Tong-tcho, son père fut condamné à mort, et Wen-ki fut exilée dans le pays des Mongols. Wen-ki, pour imiter les sons du khin, composa une chanson en dix-huit couplets, qu’elle exécutait sur une flûte mongole. Cette chanson, où elle peignait ses plaintes secrètes et ses poignantes douleurs, se répandit dans le Royaume du Milieu. Tsao-meng-te ayant appris son malheur, la racheta au prix de mille onces d’argent, et la fit rentrer dans son pays. Ensuite il la maria à un lettré nommé Tong-ki.
Sie-tao-yun fils du frère aîné de Sie-’an, ministre du roi de Tsin, put, dans son enfance, composer des vers. Comme il neigeait dans la cour, Sie-’an adressa cette question à ses enfants et à ses neveux : À quoi ressemble la neige qui tombe à gros flocons ?
Yen, sa nièce, répondit : À du sel qu’on répandrait dans l’air.
Tao-yun dit : Elle ressemble plutôt à des fleurs de saule que ferait voltiger le vent.
Sie-’an admira beaucoup sa nièce. Dans la suite, elle épousa Wang-ing-tchi fils de Wang-yeou-kiun. Son mari étant mort, elle se distingua (dans son veuvage) par sa fidélité et sa chasteté.
Strophe 141
彼女子,且聰敏。爾男子,當自警
Celles-ci étaient des jeunes filles, et cependant elles étaient douées d’intelligence et de sagacité.
Notes de Stanislas Julien
Wen-ki et Tao-yun n’étaient que des jeunes filles ; cependant, la première, douée d’intelligence et de sagacité, interpréta les sons avec une finesse et une clarté surprenantes ; la seconde répondit (à une question difficile) avec une merveilleuse promptitude. Vous, qui êtes des hommes, pourriez-vous rester au-dessous des jeunes filles, et laisser tomber vos résolutions ? Leur exemple doit vous stimuler et même vous inspirer un sentiment de crainte.
Strophe 142
唐劉晏,方七歲。舉神童,作正字朋朋
Sous la dynastie des Thang, Lieou-yen, à l’âge de sept ans, reçut le nom de Chin-thong (enfant merveilleux), et obtint le titre de Tching-tseu[56].
Notes de Stanislas Julien
On cite ici l’exemple d’un enfant merveilleux, pour mettre en lumière le mérite qui naît de la sagacité et de l’intelligence. Sous les Thang, vivait Lieou-yen, qui, quoique dans l’enfance, possédait déjà une grande instruction. Un jour que l’empereur Ming-hoang se rendait dans le palais de Hoa-thsing, Lieou-yen l’arrêta et lui présenta une lettre. L’empereur conçut de l’admiration pour lui et l’appela Chin-thong (enfant merveilleux). Il lui donna ensuite la charge de Tching-tseu (correcteur de caractères) dans l’Académie des Han-lin. Un jour qu’il l’avait mandé auprès de lui, l’impératrice le fit asseoir sur ses genoux et lia elle-même avec un ruban la touffe de ses cheveux. L’empereur étant survenu, lui dit : En votre qualité de Tching-tseu (correcteur de caractères), combien avez-vous corrigé ?
Lieou-yen se prosterna jusqu’à terre et répondit : Tous les caractères sont corrects, à l’exception du mot p’ong 朋 (camarade, ami). Or, dans les anciens livres, le caractère p’ong s’écrivait penché 朋 et n’était pas droit[57]. Or, par là il voulait critiquer les nombreux favoris des mauvais ministres de cette époque, qui se liaient d’amitié entre eux pour faire le mal. Ming-hoang conçut pour lui une grande admiration. Dans la suite, il servit successivement quatre empereurs, Ming-tsong, So-tsong, Taï-tsong et Te-tsong, et arriva à la dignité de président du Hou-po (ministère des finances) et de ministre. On voit par là que Lieou-yen était non-seulement sagace et intelligent, mais encore qu’il estimait les hommes droits et repoussait les hommes vicieux.
Strophe 143
彼雖幼,身己仕。爾幼學,勉而緻
Quoiqu’il fût fort jeune, il obtint une magistrature. Vous, jeunes étudiants, faites des efforts, et vous parviendrez.
Notes de Stanislas Julien
L’auteur dit que Lieou-yen, quoiqu’il fût un jeune enfant de sept ans, fut admis au nombre des magistrats et devint membre de l’Académie des Han-lin. Vous, jeunes étudiants, vous devez faire des efforts.
Strophe 144
有為者,亦若是
Quiconque travaille avec zèle, peut réussir comme eux.
Notes de Stanislas Julien
La seule chose est que les hommes ne peuvent montrer du zèle et travailler avec ardeur. Lieou-yen était aussi un homme ; est-il si difficile de l’imiter ? Yen-tseu disait : Chun était un homme. Quiconque fait des efforts peut lui ressembler. S’il était possible d’imiter le grand Chun, quelle difficulté y a-t-il à imiter Lieou-yen ?