Les classiques chinois : Cinq Classiques, Quatre Livres et quatre grands romans

Cinq Classiques, Quatre Livres, quatre grands romans : trois listes qu'on confond sans arrêt, et qui n'ont ni le même âge, ni le même auteur, ni la même fonction. Ce que chacune contient, ce qui est établi et ce qui ne l'est pas, et par quel livre commencer.

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Confucius debout en robe de lettré, les mains jointes, d'après un dessin attribué au peintre Wu Daozi sous les TangQuand un lecteur français entend parler des « classiques chinois », il imagine un seul rayon de bibliothèque. Il y en a trois, et rien ne les relie : un canon d'État fixé sous les Han, une anthologie scolaire composée par un philosophe du XIIe siècle, et une liste de romans populaires qui, sous sa forme actuelle, est plus récente que la République populaire. Les confondre n'est pas grave. Ne pas savoir qu'ils existent séparément l'est davantage, parce que ce sont trois portes différentes, et qu'elles ne donnent pas sur la même pièce.

Cette fiche démêle les trois listes, dit ce qui est établi et ce qui ne l'est pas — plusieurs de ces auteurs sont contestés, et c'est plus intéressant que de trancher —, et indique par quel livre commencer. Les œuvres qui se lisent sur ce site, en chinois et en français en regard, sont liées au fil du texte.

Les Cinq Classiques, le fonds le plus ancien

Les Cinq Classiques五經, wǔjīng — ne sont l'œuvre de personne. Ce sont des documents accumulés à la cour royale des Zhou et dans les cours princières : des poèmes, des harangues, des règlements rituels, un manuel de divination, une chronique. Ils circulaient déjà du temps de Confucius, qui les cite ; la tradition lui en attribue la mise en ordre, sans preuve.

Ce qui en fait un canon n'est pas leur beauté, c'est une décision politique, et elle est datée : en 136 avant notre ère, l'empereur Wu des Han institue des « lettrés au vaste savoir » spécialistes des Cinq Classiques. À partir de ce jour, les connaître cesse d'être une culture pour devenir une qualification.

Les cinq sont le Classique des vers (詩經), recueil d'odes que l'on chantait ; le Classique des documents (書經), discours et proclamations prêtés aux souverains de la haute antiquité ; le Classique des rites (禮記), qui règle le deuil, la table, la cour et les mariages ; le Classique des mutations (易經), manuel de divination bâti sur soixante-quatre hexagrammes ; et les Annales des Printemps et Automnes (春秋), chronique sèche de la principauté de Lu, année par année.

Il y en eut six. Le Classique de la musique (樂經) est perdu, et l'on parle encore parfois des « Six Classiques » par égard pour un livre que plus personne n'a lu.

Les Quatre Livres, la sélection de Zhu Xi

Mille ans plus tard, le canon a grossi de ses commentaires et il est devenu impraticable. Zhu Xi (1130-1200), qui refonde la pensée confucéenne sous les Song, fait alors l'inverse de ce qu'on attend d'un commentateur : il retranche. Il isole quatre textes courts et les met en tête — non comme un résumé du canon, mais comme la porte par laquelle il faut y entrer.

Deux d'entre eux ne sont même pas des livres. La Grande Étude (大學) et l'Invariable Milieu (中庸) sont deux chapitres qu'il extrait du Classique des rites et publie à part. Les deux autres sont les Entretiens de Confucius (論語) et le Meng Tzeu (孟子) : les paroles du maître, et celles du successeur qui, un siècle après sa mort, soutiendra que la nature humaine est bonne.

Ces deux-là se lisent ici en entier, dans la traduction du jésuite Séraphin Couvreur (1895) et avec leur texte chinois en regard : les Entretiens de Confucius et le Meng Tzeu.

Six siècles de programme d'examen

Voici le fait qui explique tout le reste, et sans lequel ces listes ne sont que des curiosités de bibliothécaire. Ces textes ont été, pendant près de six cents ans, le programme du concours qui donnait accès à la fonction publique de l'empire. Un décret de 1313, sous l'empereur Renzong des Yuan, impose aux examens impériaux les Quatre Livres et les Classiques dans les commentaires de Zhu Xi. Le système est aboli le 2 septembre 1905.

Entre ces deux dates, tout homme qui voulait servir l'État a appris ces livres par cœur. Un édit des Ming ne demande pas de les comprendre : il demande de lire et de relire les Classiques jusqu'à savoir les réciter par cœur. À partir des années 1480, la copie devait en outre se couler dans une forme rigide, le « devoir en huit membres » (八股文), qui réglementait jusqu'au nombre de phrases.

Photographie de 1873 : une allée pavée traverse la salle d'examen impérial de Canton, bordée de longues rangées basses de cellules dont chacune porte un grand caractère peint
La salle d'examen de Canton, photographiée en 1873. La légende d'époque de la photographie annonce sept mille cinq cents cellules ; chaque rangée porte le grand caractère qui la désigne.

Le concours était une machine à éliminer : sur deux à trois millions de candidats annuels, un pour cent environ en sortait avec un titre. Les capitales provinciales alignaient pour cela des milliers de cellules individuelles, où le candidat restait enfermé le temps des épreuves, avec son encre et ses provisions.

C'est la raison pour laquelle un lettré chinois, jusqu'au début du XXe siècle, avait exactement les mêmes phrases en tête que tous les autres. Quand un roman, une pièce de théâtre ou une simple lettre cite une demi-ligne des Entretiens, personne n'a besoin qu'on lui donne la référence — et c'est encore vrai d'une bonne partie des expressions du chinois d'aujourd'hui.

Les quatre grands romans, une liste plus récente qu'elle n'en a l'air

L'expression 四大名著, « les quatre grands livres célèbres », désigne aujourd'hui l'Histoire des Trois Royaumes, Au bord de l'eau, la Pérégrination vers l'Ouest et le Rêve dans le pavillon rouge. Elle a l'air d'une évidence ancienne. Elle ne l'est pas.

Les éditeurs de la fin des Ming et du début des Qing parlaient des « quatre livres extraordinaires » (四大奇書), et leur quatrième n'était pas le Rêve dans le pavillon rouge : c'était Fleur en fiole d'or (金瓶梅), roman de mœurs longtemps interdit pour ses pages érotiques. Le Rêve l'a délogé à mesure que son prestige montait, et la liste sous sa forme actuelle s'est répandue en Chine continentale au début des années 1980. Quatre romans, donc, dont aucun n'est un classique au sens des deux listes précédentes : ce sont des livres de divertissement, écrits en langue vulgaire, que les lettrés lisaient sans le dire.

L'Histoire des Trois Royaumes (三國演義)

Un empire qui se défait, trois royaumes qui se le disputent, un siècle de batailles et de trahisons. Le roman couvre les années 169 à 280 de notre ère, de la veille de la révolte des Turbans jaunes à la réunification par les Jin occidentaux, en cent vingt chapitres et des centaines de personnages nommés. Trois d'entre eux sont connus de toute la Chine : Liu Bei, Guan Yu et Zhang Fei, qui se jurent fraternité dans un verger de pêchers dès les premières pages — Guan Yu a fini divinisé, et il a encore ses temples.

Gravure sur bois d'une édition Ming de l'Histoire des Trois Royaumes : trois cavaliers armés en combattent un quatrième
Les trois frères jurés contre Lü Bu, gravure d'une édition Ming de l'Histoire des Trois Royaumes dite « de Li Zhuowu ».

Il est attribué à Louo Kouan-tchong (羅貫中), au XIVe siècle, sans certitude. La plus ancienne édition conservée date de 1522 et porte une préface de 1494. Quant à sa phrase la plus citée — l'empire longtemps divisé doit s'unir, longtemps uni il doit se diviser —, elle n'est pas de lui : elle a été ajoutée par les Mao, père et fils, dans l'édition révisée qu'ils publient en 1679. Il se lit sur le site, le chinois et le français en regard.

Au bord de l'eau (水滸傳)

Cent huit hors-la-loi se rassemblent dans les marais du mont Liang et se révoltent contre la corruption des fonctionnaires. Chacun a son surnom, son métier d'avant et sa raison d'avoir basculé ; le roman est une suite de biographies avant d'être une épopée, et c'est ce qui le rend lisible par n'importe quel bout.

On l'attribue à Shi Nai'an (施耐庵), au XIVe siècle, parfois avec Louo Kouan-tchong pour éditeur. Il circule en versions de longueur très inégale : en 1644, le critique Jin Shengtan l'ampute de sa seconde moitié et publie une version en soixante-dix chapitres, qui s'imposera jusqu'au XXe siècle. Le guide lui consacre une fiche.

La Pérégrination vers l'Ouest (西遊記)

Un moine part chercher les écritures bouddhiques en Inde, escorté par un singe immortel, un cochon glouton et un moine des sables. C'est un roman de pèlerinage, et c'est aussi une farce : le singe Sun Wukong a mis le ciel à sac avant d'être puni sous une montagne, et l'escorte est sa pénitence. Cent chapitres, un ton qui passe du sermon à la bouffonnerie en trois lignes, et un héros dont la Chine n'a jamais cessé de se servir.

Son auteur n'est pas établi, et la source la plus ancienne le dit elle-même. L'édition conservée la plus ancienne sort en 1592 à Nankin, du Shidetang (世德堂), et sa préface écrit : « de ce livre, on ne sait qui l'a fait ». L'attribution à Wou Tcheng-en (吳承恩) repose sur une notice de chronique locale de Huai'an relevée au XVIIe siècle ; elle a été défendue au XXe siècle par Hu Shi et Lu Xun, aucun autre candidat sérieux n'a jamais été proposé, et elle reste discutée. Il se lit sur le site, chapitre par chapitre.

Le Rêve dans le pavillon rouge (紅樓夢)

Il commence par une pierre. La déesse Nüwa répare la voûte du ciel avec trente-six mille cinq cents pierres et en laisse une de côté, inutile ; c'est celle-là qui, devenue jade, descendra dans le monde et y verra ce que le roman raconte — la lente ruine d'une grande maison, ses cousines, ses domestiques, ses dettes, et un adolescent qui préfère la poésie aux examens.

Peinture chinoise sur rouleau représentant le Jardin aux Vastes Vues du Rêve dans le pavillon rouge, ses pavillons, ses rochers et ses plans d'eau
Le Jardin aux Vastes Vues du « Rêve dans le pavillon rouge », peint par Sun Wen au XIXe siècle.

Cao Xueqin (曹雪芹) meurt en 1763 ou 1764 en laissant quatre-vingts chapitres. Les quarante derniers du texte que l'on lit aujourd'hui ne sont pas de sa main : ils ont été établis pour la première édition imprimée, en caractères mobiles de bois, publiée en 1791 par Cheng Weiyuan (程偉元) et Gao E (高鶚). Qui les a écrits se discute depuis un siècle — Hu Shi les attribuait à Gao E, l'édition courante en Chine les donne comme la suite d'un anonyme. Le roman a donné naissance à une discipline universitaire entière, la « rougeologie », qui ne s'est jamais mise d'accord. Il se lit sur le site, le chinois et le français en regard.

Ce qui n'entre dans aucune des deux listes

Trois des textes chinois les plus lus hors de Chine n'appartiennent ni aux Classiques ni aux grands romans. Aucune des deux listes ne les prend, et ils pèsent autant qu'elles.

Le Tao Te King (道德經) tient en quatre-vingt-un chapitres et cinq mille caractères environ — un livre de poche. Que Lao Tseu ait existé est débattu ; le texte que nous lisons est tenu pour une compilation, stabilisée vers la fin des Royaumes combattants. Les lattes de bambou exhumées à Guodian, antérieures à 300 avant notre ère, en donnent le plus ancien état connu ; les rouleaux de soie de Mawangdui, sortis d'une tombe scellée en 168 avant notre ère, en présentent les deux parties dans l'ordre inverse de celui que nous connaissons. Il se lit ici dans la traduction de Stanislas Julien (1842), avec les notes du sinologue.

L'Art de la guerre (孫子兵法) fait treize chapitres. L'existence de Sun Tzu est mise en doute par les lettrés chinois depuis le XIIe siècle, pour une raison simple : le Commentaire de Zuo, qui recense les figures de son temps, ne le nomme nulle part. Les lattes de bambou de Yinqueshan, découvertes en 1972, ont réglé une confusion vieille de mille ans en montrant qu'il existait deux traités et non un — celui de Sun Tzu et celui de Sun Bin. Sa première traduction européenne est française : celle du jésuite Jean-Joseph-Marie Amiot, en 1772. Il se lit ici, chapitre par chapitre.

Le San-Tseu-King (三字經) n'est pas un chef-d'œuvre, c'est un abécédaire — et il a appris à lire à des générations d'enfants. On l'attribue à Wang Yinglin (1223-1296), sous les Song, parfois à Ou Shizi. Sa version d'origine compte trois cent cinquante-six vers de trois caractères, soit mille soixante-huit caractères en tout, et c'est cette forme qui l'a porté : on l'apprend en le récitant à voix haute, trois mots par trois mots, et il se retient tout seul. Jusqu'à la fin du XIXe siècle il ouvrait l'éducation des enfants ; il sert encore, dans les familles sinophones, à apprendre à lire. Son cousin, le Classique des Mille Caractères, poussait le procédé plus loin : mille caractères, et pas deux fois le même. Le San-Tseu-King se lit ici dans la traduction de Stanislas Julien (1873).

Comment on les lit aujourd'hui

Mal, si l'on croit que ces livres sont au musée. Le feuilleton que la télévision centrale chinoise a tiré de la Pérégrination vers l'Ouest à partir de 1986 est l'une des séries les plus vues du pays : ses vingt-cinq premiers épisodes ont été rediffusés plus de deux mille fois par les chaînes de Chine continentale. Les Trois Royaumes ont eu la leur en 1994, puis une seconde en 2010, en quatre-vingt-quinze épisodes.

Le même roman a donné, le 20 août 2024, le jeu vidéo Black Myth: Wukong du studio chinois Game Science : dix millions d'exemplaires en quatre jours, et un record du monde Guinness du jeu vidéo tiré d'un roman classique le plus rapidement vendu. Il reprend les personnages et l'arrière-plan du roman — ce qui suppose, pour être compris, que le public les connaisse déjà.

Rien de tout cela n'est de la révérence. C'est du fonds commun : on y puise comme on puise chez nous dans les contes de Perrault, sans avoir à expliquer qui est le loup.

Par où commencer

Pour lire du chinois dès le premier jour, c'est le San-Tseu-King : trois caractères par vers, une idée par ligne, et rien à comprendre avant d'avoir commencé.

Pour un livre entier et court, c'est le Tao Te King : quatre-vingt-un chapitres de quelques lignes chacun, qu'on ouvre où l'on veut et qui ne demandent aucun ordre.

Pour entendre une voix plutôt qu'une doctrine, ce sont les Entretiens : des fragments de deux ou trois phrases, où un homme répond à ses élèves, se contredit parfois, et refuse tranquillement les questions sur la mort et sur les esprits.

Pour un roman, prendre la Pérégrination vers l'Ouest avant les Trois Royaumes : elle est épisodique, drôle, et l'on peut s'arrêter au bout de n'importe quel chapitre. Les Trois Royaumes demandent de tenir des centaines de noms à la fois. Le Rêve dans le pavillon rouge se garde pour la fin : c'est le plus beau des quatre, et celui qui ne pardonne pas la lecture distraite.

Elles se lisent toutes dans les textes classiques du site, le chinois et le français en regard : passer la souris ou le doigt sur un caractère en donne le pinyin et la définition. Les traductions d'époque, tombées dans le domaine public, portent le nom de leur traducteur ; celles que le site a établies depuis le chinois, faute de traduction française libre, le disent sur leur page.

Illustrations : Wu Daozi (685-758), dynastie Tang, Public domain ; ralph repo, CC BY 2.0 ; gravure anonyme, édition Ming dite « de Li Zhuowu », Public domain ; Sun Wen (孙温), Public domain — via Wikimedia Commons.

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