La Pérégrination vers l'Ouest (Xiyouji) : le roman, ses personnages, ses éditions

L'un des quatre grands romans classiques chinois raconte le pèlerinage d'un moine des Tang vers l'Inde, escorté d'un singe insoumis. Son origine historique, sa construction en cent chapitres, ses personnages et les éditions par lesquelles il se lit en chinois, en anglais et en français.

SOMMAIRE

La Grande Pagode de l'oie sauvage dominant la cour de son temple, à Xi'an.
La Grande Pagode de l'oie sauvage, Xi'an, province du Shaanxi.

Un pèlerinage qui a réellement eu lieu

Le roman part d'un fait établi. Au VIIe siècle, un moine nommé Xuanzang (602-664) quitte Chang'an, la capitale des Tang — l'actuelle Xi'an —, pour l'Inde, où il compte chercher les textes bouddhiques que les traductions chinoises alors disponibles rendaient mal. Il part en 629 sans l'autorisation impériale : les routes de l'ouest sont fermées, et le départ tient de la fuite. Il revient en 645 avec quelque six cent cinquante-sept manuscrits chargés sur une caravane de chevaux, et il est reçu en triomphe par le pouvoir même qui lui avait interdit de partir.

Le reste de sa vie se passe à traduire : soixante-quinze ouvrages passent du sanskrit au chinois sous sa direction. La Grande Pagode de l'oie sauvage est élevée à Chang'an pour abriter ce qu'il a rapporté ; elle se visite toujours à Xi'an. En 646, à la demande de l'empereur Taizong, il dicte le récit de son itinéraire : les Mémoires sur les contrées occidentales à l'époque des Grands Tang, description des royaumes traversés dont les archéologues se sont servis, bien plus tard, pour retrouver en Inde des sites bouddhiques dont l'emplacement s'était perdu. Ce livre a été traduit en français dès le milieu du XIXe siècle par Stanislas Julien et publié en deux volumes par l'Imprimerie impériale.

Entre ce voyage et le roman, il y a neuf siècles. C'est la première chose à savoir de la Pérégrination vers l'Ouest : ce n'est pas un récit de voyage, c'en est le lointain écho romanesque, et le moine y est devenu un personnage sans grand rapport avec le savant qui a franchi le désert de Gobi.

Cinq siècles de récits avant le livre

Le pèlerinage passe au répertoire des conteurs presque aussitôt. Les disciples de Xuanzang avaient composé sa biographie, les temples racontaient ses miracles, et la quête des écritures est devenue une matière narrative qu'on reprenait librement, comme la légende arthurienne en Europe.

Le plus ancien état conservé de cette matière est un petit livre imprimé daté de la fin des Song, une narration en dix-sept sections mêlant prose et vers, où le moine ne voyage déjà plus seul : un « singe pèlerin » se présente à lui, l'accompagne et écarte les monstres. Tout le principe du roman est là, trois siècles avant sa rédaction. Le théâtre des Yuan a ensuite mis la quête à la scène, et un récit en langue parlée en a fixé les épisodes.

L'édition de 1592, et un auteur incertain

Le texte que l'on lit aujourd'hui paraît à Nankin en 1592, chez un imprimeur du nom de Shidetang, sous un titre publicitaire comme on en faisait alors : Pérégrination vers l'Ouest nouvellement gravée, illustrée, en gros caractères. Vingt fascicules, cent chapitres, quelque cinq cent quatre-vingt-cinq mille caractères. Des impressions antérieures sont mentionnées par les catalogues ; aucun exemplaire n'en a survécu.

Cette édition ne porte aucun nom d'auteur, et c'est ce silence qui fait toute la difficulté. L'attribution à Wu Cheng'en (vers 1500-1582), lettré de Huai'an, est un acquis du XXe siècle : Hu Shi et Lu Xun l'ont établie à partir d'une monographie locale qui range un « Xiyouji » parmi les écrits de ce personnage. L'objection tient en une phrase et n'a jamais été levée : la monographie dit que Wu Cheng'en a écrit quelque chose portant ce titre, elle ne dit pas que c'était un roman. Sous les Ming, un lettré ne signait pas une œuvre de divertissement en langue courante, et l'anonymat de 1592 n'a donc rien d'un accident. Le nom reste sur les couvertures faute de mieux.

Le neuvième chapitre des éditions courantes manquait en 1592. Il raconte la rencontre des parents du futur moine, l'assassinat du père et l'enfant sauvé des eaux — un récit auquel le reste du livre ne cesse de renvoyer, ce qui a fait conclure qu'il existait sous une forme ou une autre et que l'imprimeur l'avait écarté. Des éditeurs postérieurs l'ont rétabli, et il figure dans les traductions modernes.

Cent chapitres, quatre-vingt-une épreuves

La composition est très nette et se retient en quatre parties.

  • Chapitres 1 à 7, le singe. Naissance d'un singe sorti d'une pierre, apprentissage auprès d'un patriarche qui lui enseigne l'immortalité et les métamorphoses, conquête d'une arme, effacement de son propre nom sur le registre des morts, insurrection contre le Ciel, capture par le Bouddha et cinq cents ans d'emprisonnement sous une montagne. Le héros du livre n'est pas encore un pèlerin : c'est un rebelle vaincu.
  • Chapitres 8 à 12, la mission. Le Bouddha veut que ses écritures passent en Chine, et il faut quelqu'un pour venir les chercher. La bodhisattva Guanyin recrute en chemin les futurs disciples ; l'empereur des Tang donne au moine sa mission et son nom de voyage.
  • Chapitres 13 à 99, la route. C'est la masse du livre, faite d'épisodes largement indépendants : un royaume, un démon, une captivité, un secours obtenu au Ciel, et l'on repart. Quatre-vingt-une épreuves en tout, ni plus ni moins, le chiffre étant le carré de neuf.
  • Chapitre 100, le retour. Les textes sont rapportés à Chang'an et chacun des pèlerins reçoit son grade dans la hiérarchie céleste.

Ce décompte fournit d'ailleurs l'une des meilleures plaisanteries du livre : au chapitre 99, la divinité chargée du registre s'aperçoit qu'il n'y a eu que quatre-vingts épreuves, et une dernière est organisée en catastrophe pour que le compte soit juste. Le roman se moque de ses propres règles, et il le fait d'un bout à l'autre.

Autre chiffre qui compte : le voyage fait cent huit mille li, et le singe franchit exactement cette distance d'un seul saut de nuage. Les commentateurs y lisent la formule même du livre — ce qui doit être obtenu ne se transporte pas, il se mérite pas à pas.

Les cinq pèlerins

Tang Sanzang, le moine. Son nom de voyage rend en chinois le sanskrit Tripitaka, les « trois corbeilles » du canon bouddhique, précédé du nom de la dynastie : le Tripitaka des Tang. Le personnage n'a rien du savant historique. Il est pieux, peureux, souvent injuste envers celui qui le sauve, et incapable de distinguer un démon d'une vieille femme. Sa faiblesse est le moteur du récit : sans elle, il n'y aurait pas d'épreuves.

Sun Wukong, le roi des singes. Né d'un rocher sur la montagne des Fleurs et des Fruits, roi de ses semblables dans une grotte cachée derrière une cascade, il reçoit de son maître le nom de 悟空 Wùkōng, « éveillé à la vacuité ». Il possède soixante-douze métamorphoses, un saut de nuage qui abolit les distances et une arme prise au palais du roi-dragon de la mer de l'Est : un pilier de fer qui obéit à la pensée et change de taille à volonté. Il s'est décerné à lui-même le titre de Grand Sage égal du Ciel, que le Ciel a fini par lui reconnaître. Pour le contenir, Guanyin remet au moine un cercle d'or que le singe porte au front : une formule récitée le resserre, et la douleur fait plier ce que rien d'autre ne pliait. C'est le seul frein du livre à un personnage sans limites.

Zhu Bajie, le porc. Ancien officier céleste chassé du Ciel pour son inconduite, il s'est réincarné par erreur dans un corps de cochon. Son nom désigne les huit défenses de la règle monastique, ce qui est une plaisanterie permanente : il est glouton, paresseux, poltron, occupé de confort et de femmes, et propose à chaque difficulté de tout arrêter et de rentrer. Le comique du roman lui doit l'essentiel.

Sha Wujing, le moine des sables. Autre banni du Ciel, il dévorait les voyageurs au bord d'une rivière de sables mouvants avant d'être recruté. Il parle peu, porte les bagages et sépare les autres quand ils se disputent.

Le cheval blanc, enfin, qui est un dragon. Troisième fils du roi-dragon de la mer de l'Ouest, condamné à mort pour une faute, il est gracié à la condition de porter le moine jusqu'en Inde. Il compte comme cinquième pèlerin et reçoit sa récompense au même titre que les autres.

Ce que le roman raconte d'autre

Le livre se lit sans clé, comme un roman d'aventures ; il en supporte plusieurs. La tradition chinoise l'a très tôt commenté comme un traité d'alchimie intérieure taoïste, chaque personnage figurant un principe à l'œuvre dans le corps. Les lectures bouddhiques y voient le chemin de l'éveil, avec ses reculs et son terme. Une troisième lecture, très présente depuis un siècle, y trouve une satire de l'administration : le Ciel du roman est un ministère, avec ses registres, ses grades et ses fonctionnaires qui se couvrent, et les démons les plus redoutables se révèlent presque toujours être les animaux domestiques d'un dieu qui vient les récupérer sans un mot d'excuse.

Une expression du texte résume la première de ces lectures. Les titres de chapitres appellent régulièrement le singe 心猿 xīnyuán, le « cœur-singe » : l'esprit qui saute d'une chose à l'autre et qu'aucune discipline ne fixe. Le voyage, dans cette perspective, ne va pas en Inde, il va vers le calme.

Ces lectures ne s'excluent pas. Le roman mêle constamment les trois enseignements — bouddhisme, taoïsme, confucianisme —, ce qui était l'air du temps sous les Ming.

Lire le roman en chinois et en anglais

Le texte chinois est dans le domaine public et se lit intégralement en ligne, chapitre par chapitre, sur les bibliothèques numériques de textes classiques. Les cent chapitres y figurent dans leur état reçu, avec les poèmes qui ouvrent et referment chaque épisode et que les traductions abrègent souvent.

Une traduction anglaise du roman est proposée en téléchargement sur ce site, en un fichier unique de quelque mille quatre cents pages.

Les traductions anglaises intégrales, elles, sont récentes. Arthur Waley fit connaître le livre au monde anglophone en 1942 avec Monkey, version abrégée d'une trentaine de chapitres qui coupe la plus grande partie du voyage. La première traduction complète et annotée est celle d'Anthony C. Yu, parue en quatre volumes chez University of Chicago Press entre 1977 et 1983, et révisée par son auteur en 2012. Celle de W. J. F. Jenner, également en quatre volumes, a paru à Pékin dans les mêmes années.

Le roman en français, de 1839 à la Pléiade

L'histoire française du livre est longue et faite de fragments. Théodore Pavie en donne deux épisodes dès 1839, dans un recueil de contes traduits du chinois. George Soulié de Morant en publie une version abrégée en 1912, puis une adaptation très libre en 1924 sous le titre Le Singe et le Pourceau. En 1951 paraît Le Singe pèlerin, traduit par George Deniker : ce n'est pas une version du chinois mais du Monkey de Waley, et c'est pourtant par ce livre que des générations de lecteurs français ont connu le roman. Louis Avenol donne au Seuil, en 1957, un Si Yeou Ki ou le Voyage en Occident traduit directement du chinois, en cent chapitres mais abrégé.

Il faut attendre 1991 pour que le roman existe en français dans son entier. La Pérégrination vers l'Ouest, traduite, présentée et annotée par André Lévy, paraît alors chez Gallimard dans la Bibliothèque de la Pléiade, en deux volumes. C'est l'édition de référence, celle qui a imposé en français le titre sous lequel le livre est désormais connu, et l'appareil de notes y occupe une place considérable : le texte est, page à page, une machine à allusions.

Hors du livre

Peu d'œuvres ont autant essaimé. L'opéra de Pékin a fait du roi des singes l'un de ses emplois les plus exigeants, avec son maquillage propre, sa démarche et son maniement de bâton. Le studio d'animation de Shanghai a tiré des sept premiers chapitres un long métrage en deux parties, achevé en 1964, qui reste une référence du dessin animé chinois. La série télévisée de la télévision centrale chinoise, dont la diffusion commence le 1er octobre 1986, est rediffusée depuis sans discontinuer et appartient aux souvenirs d'enfance de plusieurs générations.

Hors de Chine, la descendance est tout aussi large : le manga et l'animation japonaise ont repris le personnage à d'innombrables reprises, le cinéma et le jeu vidéo à leur tour. Le singe né d'une pierre est l'un des personnages de fiction chinois les plus reconnaissables au monde, souvent par des lecteurs qui n'ont jamais ouvert le livre dont il sort.

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