Lavis à l’encre : un vieux pin tordu, seul au bord d’une terrasse en pente, et à son pied de jeunes pousses sortant de la terre nue ; au loin, des collines noyées de brume au lever du soleil.
Illustration engendrée par un modèle d’image pour Chine Informations ; ce n’est pas une peinture d’époque.

Meng Tzeu

Les œuvres de Mencius

Mencius. Traduction de Séraphin Couvreur, Ho Kien Fou, Imprimerie de la Mission catholique, 1895. Texte du domaine public, d'après Wikisource. Texte chinois d'après le Wikisource chinois, apparié passage par passage sur la numérotation traditionnelle des 章.

Passage 1 LIVRE I. LEANG HOUEI WANG — CHAPITRE I

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1. Meng tzeu alla voir Houei, roi de Leang. Houei, roi de Leang, était Ing, prince de Wei : Il établit sa cour à T’ai leang, (ville qui donnait son nom au pays environnant), et usurpa le titre de roi : Il reçut le nom posthume de Houei, Bienfaisant. Le roi lui dit : « Maître, vous n’avez pas craint de faire un voyage de mille stades pour venir ici. Ne m’enseignerez vous pas un moyen d’augmenter les richesses et la puissance de mon royaume ? »

Meng tzeu répondit : Prince, pourquoi parler de richesses et de puissance ? Parlons de bienfaisance et de justice ; cela suffit. Si le prince dit : « Par quel moyen augmenterai-je les richesses et la puissance de mon royaume ? » les grands préfets diront : « Par quel moyen augmenterons nous les richesses et la puissance de nos maisons ? » les lettrés et les hommes du peuple diront : « Par quel moyen augmenterons nous nos richesses et notre influence particulières ? ». Les grands et les petits se disputeront entre eux les richesses et la puissance ; le royaume sera en péril.

« Dans le domaine qui entretient dix mille chariots de guerre (dans le domaine particulier de l’empereur), celui qui mettra à mort son souverain (l’empereur), ce sera le chef d’une famille qui entretient mille chariots de guerre (un ministre d’État de l’empereur). Dans un fief qui possède mille chariots de guerre, celui qui mettra à mort son prince de tchou heou), ce sera le chef d’une famille qui entretient cent chariots de guerre (un grand préfet). Avoir mille sur dix mille, et cent sur mille, ce n’est pas peu : Cependant, si les richesses et la puissance passent avant la justice, les inférieurs ne seront satisfaits que quand ils auront tout enlevé à leurs supérieurs. Le royaume qui entretient dix mille chariots de guerre est le territoire particulier de l’empereur ; il a mille stades en tous sens, et fournit dix mille chariots pour la guerre. Une famille qui entretient mille chariots, est celle d’un ministre d’État de l’empereur ; son domaine a cent stades en tous sens, et fournit mille chariots pour la guerre. Une principauté qui entretient mille chariots, est celle d’un tchou heou. Une famille qui entretient cent chariots, est celle d’un tai fou dans la principauté d’un tchou heou.

« Jamais un homme bienfaisant n’a abandonné ses parents, ni un homme juste préféré son intérêt à ses devoirs envers son prince. Parlez donc d’humanité et de justice ; cela suffit. Qu’est il besoin de parler de richesses et de puissance ?

Passage 2 LIVRE I. LEANG HOUEI WANG — CHAPITRE I

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2. Meng tzeu étant allé voir Houei, roi de Leang, le trouva au bord d’un bassin, occupé à regarder des oies sauvages de différentes tailles et des cerfs de plusieurs espèces. Le prince lui dit : Un prince sage trouve-t-il aussi du plaisir à ces sortes de choses ? Meng tzeu répondit : Celui qui est déjà sage, y trouve un vrai plaisir ; celui qui n’est pas sage, n’y trouve pas de plaisir réel. Dans le Cheu King, il est dit : « On se mit à mesurer l’emplacement pour élever la Tour des Esprits ; on le mesura, on le dessina. Tout le peuple travailla ; en moins d’un jour (en très peu de temps), la construction fut terminée. Quand on mesura l’emplacement, Wenn wang dit : Ne vous pressez pas. Mais tous ses sujets accoururent comme des fils à leur père. Le prince, dans le Parc des Esprits, regardait les cerfs et les biches se reposant sur l’herbe, les cerfs et les biches luisant de graisse, et les oiseaux d’une blancheur éclatante. Le prince, au bord du Bassin des Esprits, considérait les nombreux poissons prenant leurs ébats. »

« Wenn wang avait fait faire cette tour et ce bassin au prix des fatigues du peuple, et cependant le peuple en était très content. Le peuple appela cette tour la Tour des Esprits, et ce bassin le Bassin des Esprits. Il se réjouissait de ce que Wenn wang avait des cerfs, des poissons et des tortues. Les anciens princes faisaient partager au peuple leurs satisfactions ; aussi goûtaient ils un vrai contentement.

« Dans l’Avis de T’ang, il est dit : Quand donc ce soleil périra-t-il ? (Pourvu que tu périsses), nous périrons volontiers avec toi, (s’il le faut). » Kie disait lui-même : « Je suis dans l’empire comme le soleil dans le ciel. Je ne périrai que quand le soleil périra. » Le peuple, qui détestait sa cruelle tyrannie, prenant ses propres paroles, et le regardant avec indignation, disait : « Quand donc ce soleil périra-t-il ? Pourvu qu’il périsse, nous serons heureux de périr tous avec lui. » (Pourvu que le tyran eût péri), le peuple aurait volontiers péri avec lui. Quand même Kie aurait eu des tours, des étangs, des oiseaux, des quadrupèdes, aurait il pu trouver seul de la satisfaction, quand tout le peuple était mécontent ? »

Passage 3 LIVRE I. LEANG HOUEI WANG — CHAPITRE I

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3. Houei, roi de Leang, dit : « Je donne au gouvernement toute l’application dont je suis capable. Quand la moisson manque dans le Ho nei, j’en transfère les habitants (un peu plus à l’est) dans le Ho toung, et je fais transporter des grains du Ho toung dans le Ho nei. Quand la moisson manque dans le Ho toung, j’emploie encore le même expédient. Je considère l’administration des principautés voisines ; aucun prince ne paraît donner aux affaires autant d’application que moi. Cependant la population des principautés voisines ne diminue pas, celle de la mienne n’augmente pas ; quelle en est la raison ? »

Meng tzeu répondit : « Prince, vous aimez la guerre ; permettez moi d’employer une comparaison tirée de la guerre. Le tambour donne le signal du combat, et la bataille s’engage. Bientôt les soldats de l’une des deux armées jettent leurs cuirasses, et traînant leurs armes derrière eux, fuient, les uns jusqu’à une distance de cent pas, les autres jusqu’à une distance de cinquante : Ces derniers, parce qu’ils n’ont fui que jusqu’à une distance de cinquante pas, se moquent de ceux qui ont fui jusqu’à une distance de cent pas. Ont ils raison de s’en moquer ? » « Ils n’ont pas raison, répondit le roi. Ils n’ont pas fui jusqu’à une distance de cent pas ; mais de fait eux aussi ont fui. »

Meng tzeu reprit : « Prince, si vous admettez cela, n’espérez pas que la population augmente plus dans votre principauté que dans les principautés voisines. (Car, bien que vous négligiez moins votre peuple que les autres princes ne négligent les leurs, vous ne lui donnez pas encore assez de soins). Ne prenez pas sur le temps des travaux des champs (pour les travaux et les autres services publics) ; on récoltera plus de grains qu’on n’en pourra consommer. Qu’il soit défendu de pêcher dans les étangs et les viviers avec des filets à mailles serrées ; on aura plus de poissons et de tortues qu’on n’en pourra manger. Que sur les montagnes et dans les vallées, la cognée et la hache ne touchent pas aux arbres des forêts en dehors de certaines époques ; on aura plus de bois qu’on n’en pourra employer. Si l’on a plus de grains, de poissons et de tortues qu’on n’en peut manger, et plus de bois qu’on n’en peut employer, on nourrira les vivants, on rendra les derniers devoirs aux morts, sans que personne ait la douleur de manquer des choses nécessaires. Que le peuple ait tout ce qu’il faut pour l’entretien des vivants et les obsèques des morts, c’est le fondement indispensable d’un gouvernement vraiment royal.

« Si une famille, dont l’habitation occupe cinq arpents, plante des mûriers (autour de la maison), les hommes de cinquante ans porteront des vêtements de soie. Si l’on observe les temps convenables pour la reproduction et l’élevage des poules, des chiens, des cochons mâles et femelles, les vieillards de soixante-dix ans mangeront de la viande. Si le prince ne prend pas le temps des laboureurs aux époques des travaux des champs, une famille de plusieurs personnes, avec cent arpents de terre, n’aura pas à souffrir de la faim. S’il veille sur l’éducation donnée dans les écoles, principalement en ce qui concerne la piété filiale et le respect dû à l’âge, on ne verra pas dans les chemins les hommes à cheveux gris porter des fardeaux ni sur les épaules ni sur la tête. Un prince aux soins duquel les vieillards de soixante dix ans doivent de porter des vêtements de soie et de manger de la viande, et ceux qui n’ont pas dépassé l’âge mûr, doivent de ne souffrir ni de la faim ni du froid ; Un tel prince obtient infailliblement l’empire.

« Vos chiens et vos pourceaux mangent la nourriture des hommes, à savoir, les grains du tribut ; et vous ne savez pas diminuer vos exactions. Sur les chemins on trouve des hommes morts de faim ; et vous ne savez pas ouvrir vos greniers aux indigents : Les hommes périssent, et vous dites : Ce n’est pas moi qui les fais périr, mais le manque de récolte. N’est-ce pas comme si quelqu’un, après avoir tué un homme en le perçant d’un glaive, disait : Ce n’est pas moi qui l’ai tué, mais mon arme ? Prince, cessez de prétexter le manque de récolte ; on viendra de toutes les contrées de l’empire, (la population de votre principauté augmentera). »

Passage 4 LIVRE I. LEANG HOUEI WANG — CHAPITRE I

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4. Houei, roi de Leang, dit : « Je désirerais vous entendre à loisir développer vos principes sur l’art de gouverner. » Meng tzeu dit : « Y a-t-il une différence entre tuer un homme avec un bâton et le tuer avec une épée ? » « Il n’y en a aucune, dit le prince. » Meng tzeu reprit : « Y a-t-il une différence entre faire périr les hommes par l’épée et les faire périr par une mauvaise administration ? » « Il n’y en a pas, répondit le roi. » Meng tzeu dit : « Vous avez des viandes grasses dans votre cuisine, et des chevaux gras dans vos écuries. Cependant, vos sujets ont l’air de faméliques, et dans les champs on trouve des hommes morts de faim. (Exiger du peuple un tribut très onéreux pour nourrir et engraisser des animaux domestiques), c’est en quelque sorte faire dévorer les hommes par les animaux. Les hommes ont horreur de voir les animaux se dévorer entre eux. Si celui qui est le père du peuple, se permet, par une administration tyrannique, de livrer les hommes en pâture aux animaux, où est son amour paternel envers ses sujets ?

« Confucius dit : « Celui qui le premier a fait des statuettes de bois pour les enterrer avec les morts dans les tombeaux, n’a-t-il pas été privé de descendants, c’est-à-dire n’a-t-il pas mérité de mourir sans postérité ? Parce que cet inventeur avait fait et enterré des statuettes, (qui n’avaient de l’homme que la forme, Confucius le trouvait cruel). Que doit on penser d’un prince qui réduit ses sujets à mourir de faim ? Dans la haute antiquité, on enterrait avec les morts des mannequins de paille, en guise de suivants et de gardes du corps. On les appelait Mânes de paille. Ils avaient à peine la forme d’un homme. Plus tard, ils furent remplacés par des statuettes de bois, qui avaient un visage et des yeux, pouvaient sauter au moyen d’un mécanisme, et pour cette raison s’appelaient ioung.

Passage 5 LIVRE I. LEANG HOUEI WANG — CHAPITRE I

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5. Houei, roi de Leang, dit : « Autrefois, la principauté de Tsin était la plus puissante de tout l’empire, comme vous le savez. Depuis qu’elle m’est échue, à l’est, elle a été battue par Ts’i, et mon fils aîné a perdu la vie. A l’ouest, elle a été forcée de céder à Ts’in sept cents stades de terrain. Au midi, elle a subi les outrages de Tch’ou. Je suis un objet de honte pour mes prédécesseurs. Pour l’honneur des défunts, je désire laver cet affront. Par quel moyen pourrai-je y réussir ? »

Meng tzeu répondit : « Un prince n’aurait-il à gouverner qu’un espace carré ayant cent stades de chaque côté ; (si son administration est bienfaisante), il obtiendra l’empire. Prince, si vous gouvernez votre peuple avec bonté, si vous avez rarement recours aux supplices, si vous diminuez les impôts et les taxes, les laboureurs défonceront le sol profondément, et nettoieront soigneusement la terre des mauvaises herbes. Les jeunes gens, aux jours de repos, apprendront à aimer leurs parents, à respecter ceux qui sont au dessus d’eux par l’âge où la dignité, à se montrer dignes de confiance, à parler avec sincérité. Par suite, dans la famille, ils aideront leurs parents et ceux de leurs frères qui sont plus âgés qu’eux ; hors de la famille, ils aideront ceux qui sont au dessus d’eux. Ils seront tels que vous pourrez leur dire de préparer des bâtons, et les envoyer avec cette seule arme repousser les cuirasses épaisses et les armes bien affilées des soldats de Ts’in et de Tch’ou.

« Les princes de Ts’in et de Tch’ou ne laissent pas à leurs sujets le temps de labourer la terre ni de la débarrasser des mauvaises herbes, pour en tirer les choses nécessaires à l’entretien de leurs parents. Les parents souffrent du froid et de la faim. Les frères, la femme et les enfants se séparent et se dispersent. Ces princes ruinent leurs peuples. Si vous alliez les attaquer, qui combattrait, pour eux contre vous ? On dit communément qu’un prince bienfaisant ne rencontre aucune résistance. Prince, cela est vrai ; n’en doutez pas, je vous prie. »

Passage 6 LIVRE I. LEANG HOUEI WANG — CHAPITRE I

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6. Meng tzeu alla voir Siang, prince de Leang (fils de Houei). En sortant du palais, il dit : « En le considérant de loin, je n’ai pas vu en lui l’air majestueux d’un prince ; en le regardant de près, je n’ai trouvé en lui rien qui m’inspirât le respect. Il m’a demandé brusquement par quel moyen l’empire pourrait recouvrer la tranquillité. Je lui ai répondu : « Il trouvera la tranquillité dans l’unité de gouvernement ». « Qui pourra, dit le prince, lui donner l’unité ? » « Ce sera, lui ai-je répondu, celui qui n’aimera pas à faire périr les hommes. » Le prince dit : « Qui pourra (se soustraire à la tyrannie des princes cruels et) se donner à lui ? »

« Je lui ai répondu : « Tout le monde sans exception se donnera à lui. Prince, ne savez vous pas ce qui a lieu pour les moissons ? Si, au septième ou au huitième mois de l’année, la terre est aride, les moissons se dessèchent. Si le ciel se charge d’épais nuages et qu’il tombe une pluie abondante, les plantes prennent leur essor et grandissent rapidement : Qui pourrait les arrêter dans leur croissance ? A présent, dans tout l’empire, parmi les pasteurs des peuples, il n’en est pas un qui n’aime à faire périr les hommes. S’il s’en trouvait un qui eût des sentiments contraires, tous les habitants de l’empire se tourneraient vers lui, et mettraient en lui leur espoir. Dès lors, les peuples iraient à lui aussi naturellement que l’eau descend dans les vallées. Ils courraient à lui avec l’impétuosité d’un torrent : Qui pourrait les arrêter ? » (Le septième et le huitième mois des Tcheou correspondaient au cinquième et au sixième mois du calendrier des Hia et du calendrier actuel).

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