Les examens impériaux (keju), de 605 à 1905
Pendant treize siècles, la Chine a recruté ses fonctionnaires par un concours ouvert au mérite plutôt qu'à la naissance : trois degrés, des cellules d'examen, des classiques appris par cœur, et une abolition en 1905 qui a laissé l'empire sans école.
SOMMAIRE

Les rangées de cellules d'examen de Canton, photographiées en 1873.
Photographie anonyme, restaurée par Ralph Repo / Wikimedia Commons, CC BY 2.0
Des recommandations des Han au concours des Sui
Les Han avaient déjà cherché à recruter autrement que par la naissance : l'empereur Wen ouvre en 165 avant notre ère une sélection par épreuves, l'empereur Wu crée en 136 des postes d'académiciens, et l'académie impériale, la Taixue, passe de cinquante étudiants à mille sous l'empereur Yuan. Le recrutement reste pourtant fondé sur la recommandation par les autorités locales.
Le concours proprement dit naît sous les Sui. En 587, chaque préfecture doit envoyer trois lettrés par an à la capitale ; l'empereur Yang crée ensuite la catégorie du jinshi, le lettré accompli, degré le plus élevé. La tradition et la Wikipédia française retiennent 605, la version anglaise 607 ; la plupart des historiens y voient le vrai commencement du système.
Les Tang, les Song, l'anonymat
Les Tang élargissent l'édifice. Wu Zetian ajoute l'examen du palais, présidé par le souverain, et un concours militaire ; sous son règne, la moyenne dépasse cinquante-huit jinshi reçus par an, alors que la dynastie entière n'en aura formé que 6 585. Dès 702, les noms des candidats sont masqués pour empêcher le favoritisme.
Les Song en font le mode principal de recrutement et se donnent les moyens de l'équité : copies anonymes à partir de 1015, puis recopiage des copies par des tiers en 1037, pour que l'écriture ne trahisse pas l'auteur. Le volume explose : cinq à dix mille candidats par an à l'examen métropolitain au milieu du XIe siècle, cent mille aux examens préfectoraux un siècle plus tard, plus de quatre cent mille inscrits au milieu du XIIIe. À Fuzhou, en 1090, quarante reçus pour trois mille candidats. Les Yuan suspendent le système à la chute des Song puis le rétablissent en 1315, avec des quotas par groupe ethnique qui réservent la moitié des places aux Mongols et à leurs alliés.
Trois degrés et un exercice
Le système que les Ming et les Qing lèguent au XIXe siècle s'étage en trois degrés. Le shengyuan, ou xiucai, s'obtient au chef-lieu de préfecture ; le juren, aux examens provinciaux, tenus tous les trois ans ; le jinshi, aux examens de la capitale et du palais, dont le premier reçu porte le titre de zhuangyuan. Les épreuves durent de vingt-quatre à soixante-douze heures, dans des cellules individuelles où le candidat compose, mange et dort.
Depuis 1370, la matière est fixée : les Quatre Livres et les Cinq Classiques lus selon le commentaire néoconfucéen de Zhu Xi. Depuis les Ming, la forme l'est aussi, et c'est elle que ses critiques jugeront stérile : l'essai en huit parties, le bagu, impose un plan rigide en huit sections et une longueur de cinq cent cinquante à sept cents caractères. Les Qing y ajoutent leurs quotas : de 1644 à 1905, 26 747 jinshi sont reçus en 112 sessions, soit environ 239 par session.
Ce que le concours a fait de la société
Le concours n'a jamais été ouvert à tous : les femmes en sont exclues, sauf dans le Royaume céleste des Taiping, qui les admet en 1853 et donne à la Chine sa seule zhuangyuan, Fu Shanxiang. Les fils de familles aisées, qui peuvent payer des années d'études, y réussissent mieux ; sous les Ming tardifs, six diplômés métropolitains sur dix viennent déjà de familles de fonctionnaires. Il offre pourtant une promotion sociale réelle, et surtout il unifie la culture des élites d'un empire immense : partout, on a lu les mêmes livres.
Au XIXe siècle, la pression devient écrasante. Deux à trois millions de candidats se présentent chaque année pour un taux de réussite d'environ un pour cent. Une famille se ruine pour un fils qui repassera l'examen à trente, à quarante, à soixante ans ; toute une littérature, du Rêve dans le pavillon rouge aux nouvelles de Pu Songling, vit de cette attente.
L'abolition du 2 septembre 1905
Les réformateurs ont d'abord voulu changer le contenu : Feng Guifen propose d'y ajouter les techniques occidentales en 1861, Li Hongzhang en 1864, les mathématiques et les sciences sont réclamées en 1867 et 1872, le commerce international est introduit en 1888, et la réforme des Cent Jours veut supprimer le bagu en 1898. La débâcle des Boxers emporte les hésitations. Le 2 septembre 1905, sur le mémoire de Yuan Shikai et de Zhang Zhidong, le trône abolit les examens après treize siècles, pour ouvrir la voie aux écoles modernes et aux études à l'étranger.
Les conséquences dépassent l'administration. Les diplômés en place gardent leur rang, mais les candidats vieillissants, formés à un exercice qui n'existe plus, se retrouvent sans avenir ; les élites locales cessent de devoir leur statut à l'État ; et le lien qui attachait l'empire aux lettrés de chaque canton se défait. Sept ans plus tard, personne ne défendra la dynastie.
Une postérité, en Chine et ailleurs

Un pavillon de l'ancien centre d'examens du Jiangnan, à Nankin.
ScareCriterion12 / Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0
Le modèle avait essaimé bien avant sa disparition : la Corée, le Vietnam et le Japon l'ont adopté, et l'Europe s'en est inspirée pour ses concours administratifs, la Grande-Bretagne dès 1855, les États-Unis à partir de 1883. En Chine même, la place laissée vide a fini par être reprise par un autre concours national, le gaokao, l'examen d'entrée à l'université, dont les cortèges de parents devant les grilles rappellent chaque année les anciennes cellules d'examen.
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