Lavis à l’encre : un vieux pin tordu, seul au bord d’une terrasse en pente, et à son pied de jeunes pousses sortant de la terre nue ; au loin, des collines noyées de brume au lever du soleil.
Illustration engendrée par un modèle d’image pour Chine Informations ; ce n’est pas une peinture d’époque.

Meng Tzeu

Les œuvres de Mencius

Mencius. Traduction de Séraphin Couvreur, Ho Kien Fou, Imprimerie de la Mission catholique, 1895. Texte du domaine public, d'après Wikisource. Texte chinois d'après le Wikisource chinois, apparié passage par passage sur la numérotation traditionnelle des 章.

Passage 145 LIVRE VI. KAO TZEU — CHAPITRE I

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5. Meng Ki tzeu interrogeant Koung tou tzeu, dit : « Pourquoi dit-on que la justice réside en nous ? » (On croit que Meng Ki tzeu était le frère cadet de Meng Tchoung tzeu et le proche parent de Meng tzeu). « Nous produisons les marques de notre respect, répondit Koung ton tzeu ; voilà pourquoi l’on dit que la justice est en nous. » « Si un habitant de mon pays, dit Meng Ki tzeu, a un an de plus que mon frère aîné, lequel des deux dois je respecter le plus ? » « Votre frère aîné, répondit Koung tou tzeu. » « Mais, dit Meng Ki tzeu, si (je les invite à venir chez moi et que) je leur verse à boire, lequel des deux dois je servir en premier lieu ? » « Vous servirez d’abord l’habitant de votre pays, répondit Koung ton tzeu. » (Meng Ki tzeu dit) : « Ce que je respecte en mon frère aîné, est en lui ; ce que j’honore en cet habitant de mon pays, est en lui. Tout cela est hors de moi, et non en moi. »

Koung tou tzeu ne put répondre ; il proposa la question à Meng tzeu. Meng tzeu répondit : « (Vous lui direz) : Lequel des deux respectez vous le plus, du frère puîné de votre père ou de votre frère puîné ? Il répondra : Le frère puîné de mon père. Vous lui direz : Si dans une cérémonie, votre frère puîné représente votre aïeul, lequel des deux honorerez vous le plus (de votre oncle ou de votre frère) ? Il répondra : Ce sera mon frère. Vous lui direz : Que deviendra alors votre respect pour votre oncle ? Il répondra : (Je témoignerai un plus grand respect à mon frère), parce qu’il tiendra la place de mon aïeul. Vous lui répondrez à votre tour : (De même, vous verserez à boire en premier lieu à cet habitant de votre pays), parce qu’il sera alors votre invité. Vous devez respecter constamment votre frère aîné, et donner des marques passagères de respect à cet étranger. »

Koung tou tzeu ayant rapporté cette réponse à Ki tzeu, Ki tzeu dit : « Quand je dois témoigner du respect à mon oncle, je lui en témoigne ; quand je dois en témoigner à mon frère puîné, je lui en témoigne aussi. Mon respect est fondé sur une chose qui est hors de moi, et ne vient pas de moi. » Koung tou tzeu répondit : « Nous buvons chaud en hiver, et froid en été. Si votre principe est vrai, le choix de la boisson et de la nourriture se fait aussi hors de nous, et non en nous. »

Passage 146 LIVRE VI. KAO TZEU — CHAPITRE I

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6. Koung tou tzeu dit à Meng tzeu : « Kao tzeu dit : « La nature de l’homme n’est ni bonne ni mauvaise. » Quelques-uns disent : « La nature peut servir à faire le bien ou à faire le mal. Ainsi au temps de Wenn wang et de Ou wang, le peuple aima la vertu ; sous les règnes de Iou wang et de Li wang, le peuple fut enclin au mal. » D’autres disent : « Les hommes sont, les uns naturellement bons, les autres naturellement mauvais. Ainsi, sous un prince excellent comme Iao, il y eut un homme méchant comme Siang ; d’un père détestable comme Keou seou naquit un grand sage comme Chouenn ; avec un neveu et un souverain comme Tcheou, il y eut des hommes vertueux comme K’i, prince de Wei, et Pi kan, fils d’un empereur. » Vous dites que la nature de l’homme est bonne. Kao tzeu et tous les autres sont donc dans l’erreur. »

Meng tzeu répondit : « Les tendances de notre nature peuvent toutes servir à faire le bien ; voilà pourquoi je dis que la nature est bonne. Si l’homme fait le mal, on ne doit pas en attribuer la faute à ses facultés naturelles. »

« Tout homme a des sentiments de compassion pour les malheureux, de pudeur et d’aversion pour le mal, de déférence et de respect pour les autres hommes. Il sait discerner le vrai du faux et le bien du mal. La commisération, c’est la bienveillance. La honte et l’horreur du mal, c’est la justice (cette disposition qui nous porte à traiter les hommes et les choses comme il convient). La déférence et le respect constituent l’urbanité. La vertu par laquelle nous discernons le vrai du faux et le bien du mal, c’est la prudence. La bienveillance, la justice, l’urbanité, la prudence ne nous viennent pas du dehors, comme un métal fondu qu’on verse dans un moule. La nature les a mises en nous. (Mais la plupart des hommes) n’y font pas attention. Aussi dit on : « Si vous les cherchez, vous les trouverez ; si vous les négligez, vous les perdrez. » Parmi les hommes, les uns sont deux fois, cinq fois, un nombre indéfini de fois meilleurs ou pires que les autres, parce que la plupart n’arrivent pas à user pleinement de leurs facultés naturelles pour faire le bien.

« Il est dit dans le Cheu King : « Le Ciel donne à tous les hommes avec l’existence les principes constitutifs de leur être et la loi morale. Les hommes, grâce à cette loi, aiment et cultivent la vertu. » Confucius dit : « L’auteur de cette ode ne connaissait il pas la voie de la vertu ? » Ainsi l’homme reçoit toujours, avec les principes constitutifs de son être, la loi morale ; et parce qu’il a cette loi, il aime et cultive la vertu. »

Passage 147 LIVRE VI. KAO TZEU — CHAPITRE I

:「:『。』使。」

7. Meng tzeu dit : « Dans les bonnes années, la plupart des jeunes gens restent bons ; dans les mauvaises années, beaucoup de jeunes gens se corrompent (parce que l’indigence les porte à mal faire). Ce n’est pas que le Ciel ne leur donne à tous les mêmes dispositions naturelles ; mais beaucoup étouffent les bons sentiments de leurs cœurs, à cause des circonstances dans lesquelles ils se trouvent. (Eùl, comme cela, de cette manière, ainsi).

« Supposons que vous cultiviez de l’orge ou du blé. Vous répandez la semence et la recouvrez de terre. Les terrains dans lesquels vous semez, sont les mêmes, c’est-à-dire propres à la culture de l’orge ou du blé. Vous semez partout en même temps. La semence germe ; la moisson croît. Au solstice, elle est entièrement mûre. Si elle présente des différences, (elle ne les doit pas à la nature de la semence), c’est qu’elle n’a pas eu des terrains également fertiles, et n’a pas reçu partout dans une égale mesure la pluie, la rosée et les soins de l’homme.

« Les choses de même espèce sont toutes semblables entre elles. Serait-ce seulement pour l’homme que cette loi générale paraîtrait incertaine ? Les plus grands sages avaient la même nature que nous. Loung tzeu dit : « Je suppose qu’un homme fasse des souliers de paille pour un autre, sans connaître la grandeur de son pied ; je suis certain qu’il ne fera pas des paniers. » Tous les souliers sont semblables entre eux, parce que tous les pieds se ressemblent.

« Tous les hommes jugent des saveurs de la même manière. I Ia a discerné avant moi ce qui est agréable à mon palais. Si le palais de I Ia n’avait pas eu naturellement les mêmes goûts que celui des autres hommes, ce qui a lieu pour les chiens et les chevaux, qui forment des espèces différentes de la nôtre ; comment tous les hommes s’accorderaient-ils avec I Ia au sujet des saveurs ? Tous les hommes jugent des saveurs comme I Ia, parce que le palais est semblable chez tous les hommes.

« Il en est de même pour l’oreille. Tous les hommes jugent des sons comme le musicien K’ouang ; c’est que l’oreille est semblable chez tous les hommes. Il en est aussi de même pour l’œil. Il n’y avait personne qui ne reconnût la beauté de Tzeu tou. Celui qui n’aurait pas reconnu que Tzeu tou était beau, n’aurait pas eu d’yeux.

« Pour cette raison, je dis que, chez tous les hommes, le palais apprécie de même les saveurs, l’oreille les sons, et l’œil les couleurs. L’esprit serait-il le seul qui ne portât pas sur certaines choses les mêmes jugements chez tous les hommes ? Quelles sont ces choses sur lesquelles tous les hommes portent les mêmes jugements ? Je dis que ce sont les premiers principes et leurs applications. (Li, les principes innés dans l’âme ; i, l’application de ces principes). Les plus grands sages ont trouvé avant nous ce que notre esprit approuve généralement. L’esprit de l’homme agrée les principes de la raison et leurs applications, comme son palais agrée la chair des animaux qui se nourrissent d’herbe ou de grain. »

Passage 148 LIVRE VI. KAO TZEU — CHAPITRE I

:「:『。』?」

8. Meng tzeu dit : « Autrefois, sur la Montagne des Bœufs (dans le Ts’ing tcheou fou actuel), les arbres étaient beaux. Parce qu’ils étaient sur la limite du territoire d’une grande principauté, la hache et la cognée les ont coupés. Pouvaient ils conserver leur beauté ? Comme la sève continuait à circuler (dans les souches mutilées), et que la pluie et la rosée les humectaient, ils ont poussé des bourgeons et des rejets. Mais les bœufs et les brebis, survenant à leur tour, les ont mangés. Voilà pourquoi cette montagne est si nue. En la voyant toute nue, on s’imagine qu’elle n’a jamais eu d’arbres capables de servir pour les constructions. Est-ce un défaut inhérent à sa nature ?

« (N’en est-il pas de même) des sentiments que l’homme reçoit de la nature ? N’a-t-il pas des sentiments de bienveillance et de justice ? Ce qui les lui fait perdre, est comme la hache et la cognée à l’égard des arbres. Si chaque jour il leur porte des coups, peuvent ils se développer ? Nuit et jour, ils tendent à reprendre des forces. Le matin (après le repos de la nuit, quand l’esprit est calme), les affections et les aversions sont quelque peu telles que l’homme doit les avoir. Mais les actions faites pendant la journée interrompent et étouffent les bons sentiments. Après qu’elles les ont étouffés maintes et maintes fois, l’action réparatrice de la nuit n’est plus suffisante. pour les préserver d’un anéantissement complet. Quand l’influence bienfaisante de la nuit ne suffit plus pour les conserver, l’homme diffère à peine des animaux. En le voyant devenu comme un être sans raison, on croirait qu’il n’a jamais eu de bonnes qualités. L’homme est il tel par nature ?

« Tout être se développe, s’il trouve ce qui est nécessaire à son entretien ; il périt, s’il en est privé. Confucius disait : « Si vous les tenez ferme, ils se conserveront ; si vous les laissez aller, ils se perdront. Ils vont et viennent sans avoir de temps déterminé. Personne ne connaît le lieu où ils demeurent. » Il disait cela en parlant des sentiments du cœur. »

Passage 149 LIVRE VI. KAO TZEU — CHAPITRE I

:「退使。」

9. Meng tzeu dit : « Il n’est pas étonnant que le roi de Ts’i manque de sagesse. La plante qui croît le plus facilement du monde, ne se développera jamais, si elle est exposée un jour au soleil et dix jours au froid. J’ai rarement visité le roi. Dès que j’étais loin de sa présence, des flatteurs allaient refroidir l’ardeur de ses bons désirs. Comment aurais je pu entretenir en son cœur les germes des bons sentiments ?

« (De plus, il ne donnait pas à mes avis toute son attention). L’habileté d’un joueur d’échecs a peu de valeur. Celui-là ne l’acquerra pas, qui ne donne pas toute son application au jeu. I Ts’iou était le plus habile joueur d’échecs de toute sa nation. Supposons que I Ts’iou enseigne à deux hommes les règles de ce jeu. L’un d’eux s’y applique de tout son pouvoir, et s’occupe uniquement d’écouter I Ts’iou. L’autre l’écoute aussi ; mais son esprit est tout occupé de l’arrivée prochaine d’une oie ou d’un cygne sauvage. Il pense à bander son arc, à lier sa flèche et à frapper l’oiseau. Bien que cet homme apprenne avec le premier, il ne l’égalera pas. Faut il en conclure qu’il a moins d’intelligence ? Je dis que non. » (Le mot I est devenu comme le nom propre du joueur d’échecs Ts’iou).

Passage 150 LIVRE VI. KAO TZEU — CHAPITRE I

:「使使。「。」

10. Meng tzeu dit : « J’aime le poisson, et j’aime les pattes d’ours. (Les pattes d’ours sont un mets recherché). Si je ne puis avoir les deux à la fois, je laisserai le poisson, et je prendrai une patte d’ours. J’aime la vie, et j’aime aussi la justice. Si je ne puis garder les deux à la fois, je sacrifierai ma vie, et je garderai la justice.

« Sans doute j’aime la vie ; mais parce qu’il est d’autres choses que j’aime plus que la vie, je n’emploierai pas indistinctement tous les moyens pour la conserver. Je crains la mort ; mais parce qu’il est d’autres choses que je crains plus que la mort, il est des maux que je ne chercherai pas à éviter (dussé-je perdre la vie).

« Si l’homme n’aimait rien plus que la vie, n’emploierait il pas tous les moyens pour la conserver ? S’il ne craignait rien plus que la mort, ne ferait il pas tout pour éviter un malheur ?

« (Parce qu’il est des choses que l’homme aime plus que la vie), il est des moyens qu’il ne voudra pas employer pour conserver sa vie. (Parce qu’il est des choses qu’il craint plus que la mort), il est des choses qu’il ne voudra pas faire pour conjurer un malheur. Ce ne sont pas seulement les sages, qui aiment certaines choses plus que la vie, et en craignent d’autres plus que la mort ; tous les hommes ont (reçu de la nature) les mêmes sentiments. Les sages (ont de particulier qu’ils) les conservent.

« Je suppose qu’un homme soit dans une telle extrémité que, s’il peut avoir une écuelle de riz, une tasse de bouillon, il conservera la vie ; s’il ne les a pas, il mourra. On les lui offre en criant d’une manière impolie ; fût il voyageur, il ne les acceptera pas. On les lui offre en les foulant du pied ; fût il mendiant, il les dédaignera.

« On m’offrirait dix mille tchoung de grain ; et je les accepterais, sans examiner si les convenances et la justice me le permettent ! Que me feraient, à moi, dix mille tchoung de grain ? (Les accepterais-je) pour avoir une maison et des appartements magnifiques, pour me procurer les services d’une femme et de plusieurs concubines, pour me rendre agréable aux pauvres, aux indigents qui m’entourent ? (Dix mille tchoung de grain étaient le traitement ordinaire d’un ministre d’État. Cf. p. 399 )

Précédemment, je n’ai rien accepté, même pour échapper à la mort ; accepterai-je à présent quelque chose, pour avoir une maison et des appartements magnifiques ? Précédemment, je n’ai rien accepté, même pour échapper à la mort ; accepterai-je à présent quelque chose pour me procurer les services d’une femme et de plusieurs concubines ? Précédemment, je n’ai rien accepté, même pour échapper à la mort ; accepterai-je à présent quelque chose pour me rendre agréable aux pauvres qui m’entourent ? Ces trois avantages doivent ils me déterminer à accepter ? (Accepter quelque chose contrairement aux lois de la bienséance ou de la justice), cela s’appelle étouffer ses bons sentiments naturels. »

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