Comment l'Occident a vu la Chine : quatre siècles de regards qui se retournent
En 1697, Leibniz jugeait « presque nécessaire » de faire venir des missionnaires chinois pour nous enseigner la morale. En 1861, Victor Hugo appelait « bandits » les armées qui venaient de brûler le Palais d'été. En 2026, 51 % des Français de 18 à 34 ans voient la Chine favorablement, contre 23 % des plus de 50 ans. Ce regard s'est retourné plusieurs fois, et jamais au rythme du pays.
SOMMAIRE
L'histoire du regard occidental sur la Chine n'est pas une histoire de la Chine : c'est une histoire de l'Occident. En quatre siècles, ce regard s'est retourné complètement, plusieurs fois, et jamais au rythme du pays qu'il prétendait décrire. Un même empire y a été tour à tour le modèle de gouvernement dont l'Europe devait s'inspirer, un colosse décadent qu'on pouvait forcer au canon, un péril, une paysannerie, une espérance révolutionnaire, un atelier, un concurrent. Ce que chaque époque a cru voir en Chine dit d'abord ce qu'elle cherchait chez elle.

La carte du monde 坤輿萬國全圖 imprimée à Pékin en 1602 par Matteo Ricci, à la demande de l'empereur Wanli. Six exemplaires recopiés sur papier de riz subsistent.
Un empire lu avant d'être vu
La première carte de la Chine dessinée par un Occidental est l'œuvre du Portugais Luis de Barbuda ; elle paraît en 1584 dans le Theatrum Orbis Terrarum d'Ortelius, considéré comme le premier atlas du monde. Un an plus tôt, un jésuite italien d'une trentaine d'années s'était installé à Zhaoqing, dans le Guangdong.
Matteo Ricci (1552-1610), 利瑪竇 de son nom chinois, était arrivé à Macao au début du mois d'août 1582. Il lui faudra dix-neuf ans pour atteindre Pékin : une première tentative échoue le 7 septembre 1598, et il n'y entre définitivement que le 24 janvier 1601, reçu à la cour trois jours plus tard. Il n'a jamais rencontré l'empereur Wanli, reclus ; il en a obtenu l'accès à la Cité interdite et une pension. En 1602, à la demande du souverain, il fait imprimer à Pékin sa grande carte du monde, le 坤輿萬國全圖. À sa mort, le 11 mai 1610, Wanli lui accorde un terrain de sépulture dans la capitale : une dérogation au code des Ming, qui imposait l'inhumation des étrangers à Macao. C'est le cimetière de Zhalan, où reposent aussi Ferdinand Verbiest et Adam Schall von Bell.
Ce que l'Europe a lu de la Chine pendant deux siècles est sorti de cette mission. En 1687 paraît à Paris le Confucius Sinarum Philosophus, mené par Philippe Couplet avec Prospero Intorcetta, Christian Herdtrich et François de Rougemont : la traduction annotée de trois des Quatre Livres confucéens, le Mencius manque. De 1702 à 1776 paraissent les trente-quatre volumes des Lettres édifiantes et curieuses, écrites des missions par les jésuites. Et en 1735, en quatre volumes, la Description géographique, historique, chronologique, politique et physique de l'empire de la Chine de Jean-Baptiste Du Halde, traduite en anglais dès 1738.
Du Halde n'avait jamais quitté Paris et ne savait pas le chinois : il compilait les mémoires de ses confrères. C'est le paradoxe fondateur de toute l'affaire. L'Europe a lu la Chine avant de la voir, et elle l'a lue dans les lettres d'hommes qui avaient besoin qu'elle parût raisonnable : la stratégie d'accommodation des jésuites supposait qu'un lettré confucéen pût devenir chrétien sans cesser d'être lettré. C'est cette question-là, et non la géographie, qui a fini par tout emporter : la querelle des rites. Rome tranche le 20 novembre 1704 par le décret Cum Deus optimus, puis le 19 mars 1715 par la bulle Ex illa die ; Benoît XIII accorde en 1721 huit permissions que Benoît XIV révoque le 11 juillet 1742 par Ex quo singulari, en imposant aux missionnaires un serment leur interdisant de rouvrir le débat. Entre-temps, en 1724, l'édit de proscription de Yongzheng a chassé les missionnaires de Chine : seuls les jésuites savants de la cour de Pékin sont autorisés à rester. La sinologie naîtra de leurs papiers.
Le siècle où la Chine servait d'argument
En 1697, Leibniz publie les Novissima Sinica, un recueil de relations missionnaires qu'il augmente d'une seconde partie en 1699. Sa préface, en latin, contient la phrase la plus célèbre de toute la sinophilie européenne, et elle est plus radicale qu'on ne le rapporte d'ordinaire : « L'état de nos affaires me paraît tel, les corruptions croissant démesurément, qu'il semble presque nécessaire que des missionnaires chinois nous soient envoyés, pour nous enseigner l'usage et la pratique de la théologie naturelle, comme nous leur envoyons les nôtres pour leur enseigner la théologie révélée. Aussi je crois que si un sage était choisi pour juge, non de la beauté des déesses mais de l'excellence des peuples, il donnerait la pomme d'or aux Chinois. »
Ce que Leibniz admire est précis : la philosophie pratique et une manière de vivre mieux réglée. Il note que les lois chinoises sont ordonnées « pour que les hommes se nuisent le moins possible » là où, chez nous, « l'homme est un loup pour l'homme n'a été que trop véridiquement dit ». Sa curiosité pour la Chine ira jusqu'aux mathématiques : le jésuite Joachim Bouvet, à qui il expose son arithmétique binaire en 1700, lui démontre dans ses lettres de 1701 que les hexagrammes du Yi Jing sont une invention parallèle et indépendante de la même notation. Leibniz le publiera en 1703 dans son Explication de l'Arithmétique Binaire.
Voltaire ouvre son Essai sur les mœurs, dont la première édition complète paraît à Genève en 1756, par un chapitre premier consacré à la Chine. On y lit : « Nous avons remarqué que le corps de cet État subsiste avec splendeur depuis plus de quatre mille ans, sans que les lois, les mœurs, le langage, la manière même de s'habiller, aient souffert d'altération sensible » ; et : « ce n'est pas à nous, au bout de notre Occident, à contester les archives d'une nation qui était toute policée quand nous n'étions que des sauvages ». Sur Confucius, dans l'article « De la Chine » du Dictionnaire philosophique : « J'ai lu ses livres avec attention ; j'en ai fait des extraits ; je n'y ai trouvé que la morale la plus pure, sans aucune teinture de charlatanisme. » Il avait tiré de la traduction du Zhao shi gu er par le père de Prémare, publiée sans autorisation par Du Halde en 1735, une tragédie, L'Orphelin de la Chine, créée à la Comédie-Française le 20 août 1755.
Il faut lire la suite du même article, qu'on cite beaucoup moins. « On sait assez qu'ils sont encore aujourd'hui ce que nous étions tous il y a environ trois cents ans, des raisonneurs très-ignorants », écrit Voltaire des savants chinois. Puis : « Mais on peut être un fort mauvais physicien et un excellent moraliste. […] Nous leur avons enseigné tout le reste ; mais dans cette partie nous devions être leurs disciples. » Le partage est exactement celui de Leibniz soixante ans plus tôt : à eux la morale, à nous les sciences. La sinophilie des Lumières n'était pas une admiration sans réserve ; c'était une admiration bornée à un domaine, et ce domaine était celui où l'Europe se jugeait elle-même en défaut.
Le médecin François Quesnay pousse l'argument jusqu'au bout dans Le Despotisme de la Chine (1767) : il loue un empire où le pouvoir politique appartient aux lettrés, sans aristocratie encombrante, et où l'agriculture est au centre de tout. Ses disciples le surnommeront « le Confucius de l'Europe » ; son engouement l'a conduit à faire imiter par le fils de Louis XV le labour rituel de l'empereur de Chine.
Mais tous ne lisaient pas Du Halde de la même façon. Montesquieu, dans De l'esprit des lois (1748, livre VIII, chapitre XXI), commence par citer ses adversaires, « Nos missionnaires nous parlent du vaste empire de la Chine, comme d'un gouvernement admirable », puis congédie leur témoignage : « Après des questions et des réponses très-sensées, le merveilleux s'est évanoui. » Sa conclusion tient en une ligne : « La Chine est donc un état despotique, dont le principe est la crainte. » Et il l'appuie d'une note de bas de page qui vaut tout le débat : « C'est le bâton qui gouverne la Chine, dit le P. du Halde. » Montesquieu réfute Du Halde avec Du Halde. Les deux camps lisaient le même livre de 1735 et en tiraient des conclusions opposées, parce qu'aucun des deux ne cherchait la Chine.
Le décor : porcelaines, pagodes et jardins
Pendant que les philosophes discutaient, l'Europe achetait. Le goût de la chinoiserie entre dans la décoration à la fin du XVIIe siècle et culmine au milieu du XVIIIe, porté par les cargaisons annuelles des compagnies des Indes anglaise, hollandaise, française et suédoise. Détail révélateur : le mot « chinoiserie » n'apparaît dans la littérature française qu'au XIXe siècle, chez Balzac, dans L'Interdiction (1836). La mode a été nommée après avoir passé.
Les monuments qu'elle a laissés se datent au chantier près. Le Trianon de porcelaine, à Versailles, est bâti en 1670-1671 par Louis Le Vau et François d'Orbay : cinq pavillons revêtus de carreaux de faïence bleue et blanche, faute de porcelaine, sur un modèle avoué : la tour de Nankin, qui passait alors pour la huitième merveille du monde. La faïence ne résistait pas aux intempéries ; il est détruit en 1687 et remplacé par le Grand Trianon. Le pavillon chinois de Drottningholm, en Suède, est offert à la reine Louise-Ulrique le 24 juillet 1753, le prince héritier Gustave, sept ans, déguisé en mandarin, lui remettant la clef d'or ; bâti à la hâte, il pourrit en dix ans, et celui qu'on visite aujourd'hui est le second, construit de 1763 à 1769. La pagode de Chanteloup, seul vestige du domaine du duc de Choiseul, est élevée entre 1775 et 1778 par Louis-Denis Le Camus. La Grande Pagode de Kew, dix étages et cinquante mètres, est montée en six mois en 1761-1762 par William Chambers, avec quatre-vingts dragons dorés sur ses toits : retirés avant 1784, rétablis à la réouverture de 2018.
Chambers est le seul de sa génération à avoir vu la Chine : il y a fait trois voyages dans les années 1740 pour la Compagnie suédoise des Indes orientales. Il tenait pourtant les modèles chinois pour des « toys », bons seulement comme ornements de jardin.
Le volume du commerce donne l'échelle. Pour la seule Compagnie hollandaise des Indes orientales, Theodoor Volker a recensé, dans les registres de Batavia, de Hirado et de Deshima, trente à trente-cinq millions de pièces de porcelaine d'exportation chinoise et japonaise entre 1602 et 1682. Et de l'autre bout de la chaîne, le jésuite François Xavier d'Entrecolles écrit de Jingdezhen en 1712 que « la porcelaine que l'on envoie en Europe est faite d'après de nouveaux modèles souvent excentriques et difficiles à reproduire ; au moindre défaut, les marchands les refusent, et elles restent aux mains des potiers, qui ne peuvent les vendre aux Chinois, car ceux-ci n'aiment pas de telles pièces ». La chinoiserie, vue de Chine, était un rebut.
1793 : la machine à vapeur qu'on n'a pas déballée

Document d'époque. « The reception of the diplomatique and his suite, at the Court of Pekin » : James Gillray publie sa caricature de l'ambassade Macartney le 14 septembre 1792, douze jours avant que les navires ne quittent Portsmouth. L'audience aura lieu un an plus tard, jour pour jour.
L'ambassade de Lord Macartney quitte Portsmouth le 26 septembre 1792. James Gillray avait publié sa caricature de l'événement douze jours plus tôt, le 14 septembre 1792 : le regard était formé avant que les navires n'appareillent. L'expédition touche Macao le 19 juin 1793, Tianjin le 11 août, et Macartney est reçu par Qianlong le 14 septembre 1793 sous une yourte jaune, aux abords de Chengde : un an jour pour jour après la parution de l'estampe.
On raconte d'ordinaire que la mission a échoué parce que Macartney refusa le kowtow. Le compromis réellement retenu fut qu'il mît un genou en terre, comme devant son propre souverain, en plus d'une prosternation unique ; et les travaux récents écartent explicitement cette explication. Ce qui s'est joué est plus profond, et deux objets le disent mieux qu'un récit. La lettre de George III fut traduite en chinois par des missionnaires européens qui la rendirent plus déférente qu'elle n'était, supprimant les références au christianisme et adoptant les formes honorifiques. Et parmi les cadeaux britanniques, la maquette de machine à vapeur ne fut jamais déballée.
La réponse de Qianlong à George III est passée à la postérité dans la traduction anglaise d'Edmund Backhouse et John Bland (1914) : dont il faut savoir que le premier a été démasqué comme faussaire par Hugh Trevor-Roper en 1976, ce qui invite à la citer avec précaution. Elle dit, dans cette version : « Comme votre ambassadeur peut le constater lui-même, nous possédons toutes choses. Je n'attache aucun prix aux objets étranges ou ingénieux, et n'ai aucun usage des manufactures de votre pays. » Macartney, lui, rentre convaincu du contraire de ce qu'il était venu chercher : la puissance chinoise est une illusion, la dynastie déclinera, et il prédit qu'elle pourrait s'effondrer de son vivant.
L'ambassade Amherst, en 1816, finit plus mal encore : conduite à marche forcée jusqu'à Pékin dans la nuit du 28 au 29 août, elle est renvoyée le matin même sans avoir été reçue. Au retour, l'escale à Sainte-Hélène : Napoléon reçoit Amherst en privé le 29 juin 1817 et lui reproche de n'avoir pas su se plier aux usages locaux. C'est de cette rencontre qu'on fait naître la formule « Quand la Chine s'éveillera, le monde tremblera ». Elle n'est attestée nulle part. Peter Hicks, de la Fondation Napoléon, et l'historien John Fitzgerald l'écrivent l'un et l'autre : rien, dans les discours ni dans les écrits de Napoléon, ne la porte. La première occurrence documentée d'une image voisine est anglaise et date de 1888, dans le Journal of Commerce de New York, sans mention de Napoléon.
Le renversement : d'un modèle de gouvernement à une proie
Le renversement du regard tient en une courbe, et cette courbe est celle de l'opium. Deux cents caisses par an en 1729, l'année du premier édit chinois d'interdiction ; quatre mille cinq cents en 1800 ; quarante mille en 1838 ; soixante-dix mille en 1858, soit environ 4 550 tonnes : l'équivalent approximatif d'une année de production mondiale d'opium entre 1995 et 2005. Une caisse pesait à peu près soixante-quatre kilos. En 1813, une caisse d'opium indien se vendait 2 400 roupies pour un prix de revient de 240.
Lin Zexu, nommé commissaire impérial en décembre 1838, adresse en avril 1839 une lettre ouverte à la reine Victoria, qui ne la verra jamais, et fait détruire publiquement les stocks confisqués en juin. La première guerre de l'opium est votée aux Communes en avril 1840 et se conclut le 29 août 1842 par le traité de Nankin, signé à bord du HMS Cornwallis : cession de Hong Kong, indemnité de vingt et un millions de dollars sur quatre ans, cinq ports ouverts, abolition de la guilde de Canton, extraterritorialité des Occidentaux. Le traité ment d'ailleurs dans l'une de ses deux langues : le droit de séjour dans les ports ouverts y est permanent en anglais et seulement temporaire en chinois. Il n'existait pas encore, en Europe, d'enseignement du chinois moderne, et l'on négociait par l'entremise de missionnaires.
La seconde guerre s'achève par le sac du Palais d'été. Les troupes françaises s'en détournent dans la nuit du 5 octobre 1860 et le pillage dure plusieurs jours ; le 18 octobre, Lord Elgin en ordonne la destruction complète, en représailles du traitement infligé à une délégation anglo-française. Trois mille cinq cents soldats britanniques y emploient trois jours ; le commandant français Cousin-Montauban refuse d'y participer et aucun soldat français n'y prend part. Le domaine couvrait plus de trois kilomètres carrés et demi ; treize bâtiments seulement en réchappent intacts, et environ trois cents eunuques et servantes, enfermés dans des pièces verrouillées, périssent dans l'incendie. L'UNESCO situe aujourd'hui les œuvres pillées dans quarante-sept musées.

Les ruines du Xieqiqu, l'un des palais européens du Yuanmingyuan, photographiées par l'Allemand Ernst Ohlmer entre 1872 et 1873, une douzaine d'années après l'incendie.
C'est ce sac qui a produit le texte occidental le plus dur écrit sur l'affaire, et il est français. Le 25 novembre 1861, depuis Hauteville House, Victor Hugo répond à un capitaine britannique qui lui demandait son avis sur « l'expédition de Chine ». Le site en conserve le texte intégral : « Un jour, deux bandits sont entrés dans le Palais d'été. L'un a pillé, l'autre a incendié. […] Nous, Européens, nous sommes les civilisés, et pour nous, les Chinois sont les barbares. Voilà ce que la civilisation a fait à la barbarie. » Il y réclame, dès 1861, la restitution du butin : « J'espère qu'un jour viendra où la France, délivrée et nettoyée, renverra ce butin à la Chine spoliée. »
Hugo n'avait jamais vu le Palais d'été. Il le connaissait, écrit-il, par le récit des voyageurs, et par Voltaire, qu'il cite. C'est un point à ne pas manquer : la condamnation la plus violente du XIXe siècle européen s'appuie encore sur la Chine rêvée du XVIIIe.
Le mot « traités inégaux », lui, n'est pas contemporain des traités. Il a été popularisé dans les années 1920 par Sun Yat-sen, puis repris par le Kuomintang comme par le Parti communiste ; l'historienne Dong Wang note qu'il « manque d'un sens clair et sans ambiguïté » et qu'il n'existe aucun accord sur le nombre de traités qu'il faudrait y ranger. Quant à la chinoiserie, elle meurt à peu près en même temps : déjà entamée par le néoclassicisme dans les années 1770, elle décline encore après 1830, et la guerre de 1839-1842 achève d'en détourner le goût européen. On cesse d'acheter des pagodes de jardin l'année où l'on prend Hong Kong.
Les lois d'abord, le mot ensuite

Document d'époque. « The anti-Chinese wall : The American wall goes up as the Chinese original goes down », de Friedrich Graetz, paru dans « Puck » en mars 1882, deux mois avant le Chinese Exclusion Act. Selon la notice de la Bibliothèque du Congrès, des ouvriers, un Irlandais, un Afro-Américain, un vétéran de la guerre de Sécession, un Italien, un Français, un Juif, montent un mur contre les Chinois avec un mortier « du Congrès » et des blocs marqués « préjugé », « non-réciprocité », « loi contre une race », « peur » ; au loin, un navire américain entre en Chine pendant que les Chinois abattent la leur.
On présente souvent le « péril jaune » comme un mot qui aurait produit des lois. La chronologie dit l'inverse : les lois sont venues d'abord, et de vingt ans.
Aux États-Unis, le Page Act est du 3 mars 1875 ; le Chinese Exclusion Act, signé par Chester Arthur le 6 mai 1882, est la première loi de l'histoire américaine à restreindre largement l'immigration et la première à viser une nationalité nommée. Le Scott Act du 1er octobre 1888 interdit le retour de tout travailleur chinois sorti du pays et laisse vingt à trente mille personnes bloquées dehors ; le Geary Act du 5 mai 1892 impose à tout Chinois résident un certificat de résidence et exige, pour l'obtenir, le témoignage de deux témoins blancs. Le Canada instaure sa taxe d'entrée en 1885, cinquante dollars, portés à cent en 1900 puis à cinq cents en 1903, l'équivalent de deux années de salaire d'un travailleur chinois, puis interdit à peu près toute immigration chinoise par la loi du 1er juillet 1923, que les Sino-Canadiens appelleront le « jour de l'humiliation » ; elle est abrogée le 14 mai 1947, et le Premier ministre Stephen Harper présente des excuses officielles aux Communes le 22 juin 2006, sa phrase d'ouverture prononcée en cantonais. L'Australie, elle, sanctionne son Immigration Restriction Act le 23 décembre 1901, avec un test de dictée de cinquante mots dans une langue européenne au choix de l'agent : entre 1902 et 1909, cinquante-deux personnes le réussissent sur mille trois cent cinquante-neuf.
Ce que ces lois ont fait se lit dans les recensements américains. La population chinoise des États-Unis passe de 105 465 en 1880 à 107 488 en 1890, le sommet, huit ans après la loi, puis tombe à 61 639 en 1920. Presque une division par deux en trente ans, parce que le Page Act avait aussi barré la route aux femmes : en 1882, on compte cent trente-six femmes sur 39 579 immigrants chinois. Il faut attendre 1950 pour repasser au-dessus du niveau de 1880.
Le mot, lui, est de 1895. C'est l'année où Hermann Knackfuß exécute, d'après une esquisse de Guillaume II, l'allégorie Völker Europas, wahrt eure heiligsten Güter, que l'empereur allemand offre à Nicolas II en l'accompagnant d'un avertissement sur le danger d'une offensive chinoise mobilisée par le Japon. C'est par la reproduction de ce dessin, commentée par Le Monde illustré, que l'expression s'impose en français : François Pavé, dans les Études chinoises de 2007, conclut que « l'expression, née en Allemagne, est une traduction du terme allemand équivalent die gelbe Gefahr ».

Document d'époque. L'allégorie « Völker Europas, wahrt eure heiligsten Güter » (« Peuples d'Europe, gardez vos biens les plus sacrés »), dessinée par Hermann Knackfuß d'après une esquisse de Guillaume II en 1895 : l'archange Michel rassemble les nations européennes face à un Bouddha surgi de l'orage, à l'est. L'empereur allemand en offrit un exemplaire à Nicolas II. Ce tirage-ci est la reproduction parue dans l'hebdomadaire américain « Harper's Weekly », qui l'a titrée « The Yellow Peril » et légendée en deux langues, dont le français : « Nations européennes ! Défendez vos biens sacrés ! »
On lit souvent que le sociologue Jacques Novicow aurait forgé la formule dans son Péril jaune de 1897. C'est incompatible avec la datation de 1895 : Novicow est un vulgarisateur précoce, et d'ailleurs un contradicteur, pas un inventeur. Quant à Guillaume II, ce qui est établi est qu'il a commandé l'image et exploité la peur, la paternité du mot ne l'est pas. Suivent, en français, une bibliographie entière : Edmond Théry en 1901, Ármin Vámbéry et Austin de Croze en 1904, Louis Aubert en 1906, et le roman d'anticipation d'Émile Driant, L'Invasion jaune, en 1909. En anglais, le personnage de Fu Manchu paraît en 1912 dans la nouvelle « The Zayat Kiss » de Sax Rohmer, avec la formule qui a tout fixé : « le péril jaune incarné en un seul homme ». La révolte des Boxers de 1900 fournira à cette littérature son événement.
Un fait, ici, mérite d'être posé à côté des autres, parce qu'il est rarement rapproché d'eux : aucune loi d'exclusion visant les Chinois n'a été trouvée en France ni dans un État d'Europe continentale. Sur le continent, le péril jaune a été une affaire d'imprimés, presse, romans, caricatures, cartes postales, et non de législation. Mieux : au moment même où l'anglosphère fermait ses frontières, la France recrutait des Chinois par dizaines de milliers. Le Chinese Labour Corps a compté environ cent quarante mille hommes pour les forces britanniques et françaises pendant la Première Guerre mondiale, dont environ quarante mille pour la France, sur un contrat signé le 14 mai 1916 et un premier contingent parti en juillet. Ils venaient surtout du Shandong. On recense environ deux mille morts et autant de tombes, réparties dans une quarantaine de cimetières du nord de la France et de Belgique ; les rapatriements s'échelonnent de décembre 1918 à septembre 1920, et cinq à sept mille hommes restent en France.
Pearl Buck, ou la Chine réduite à ses paysans

Pearl Buck vers 1932, photographiée par Arnold Genthe : l'année du prix Pulitzer pour « La Terre chinoise ».
Née le 26 juin 1892 en Virginie-Occidentale, fille d'un missionnaire presbytérien, Pearl Buck arrive à Zhenjiang à quatre ans et vit en Chine jusqu'en 1934 ; de 1920 à 1933, elle habite le campus de l'université de Nankin, où elle enseigne. Son roman The Good Earth, publié le 2 mars 1931, est le roman le plus vendu aux États-Unis en 1931 et en 1932, deux années de suite, selon les classements de Publishers Weekly. Prix Pulitzer en 1932, prix Nobel de littérature en 1938 : elle est la première Américaine à le recevoir.
Le film qu'en tire la MGM en 1937 obtient deux Oscars sur quatre nominations. Buck et le producteur Irving Thalberg voulaient une distribution entièrement chinoise ou sino-américaine ; le studio a refusé, et le code Hays, qui interdisait de montrer un couple mixte à l'écran, imposait qu'une actrice blanche jouât l'épouse de Paul Muni. Anna May Wong, à qui l'on proposait le rôle secondaire et antipathique de Lotus, refusa : « Vous me demandez, à moi qui ai du sang chinois, de tenir le seul rôle antipathique du film, dans une distribution entièrement américaine incarnant des personnages chinois. »
La réserve chinoise, elle, a été formulée dès le début des années 1930, et par un universitaire. Jiang Kanghu, qui signait en anglais Kiang Kang-hu et enseignait alors à McGill, écrivit dans le Chinese Christian Student que les paysans, les coolies et les gens de peu formaient certes l'immense majorité de la population chinoise, mais qu'ils « ne sont certainement pas représentatifs du peuple chinois ». L'objection ne portait pas sur l'exactitude du tableau ; elle portait sur le fait qu'un pays entier serait désormais lu à travers lui. En 1972, Pearl Buck ne put pas accompagner Richard Nixon en Chine : le refus est attesté, le rôle qu'y aurait joué Jiang Qing est rapporté sans être établi. Elle avait soixante-dix-neuf ans et mourut l'année suivante.
1943 : l'année où l'Occident renonce à ses privilèges
La guerre change le regard plus vite que n'importe quel livre. Le conflit sino-japonais s'ouvre le 7 juillet 1937 à l'incident du pont Marco Polo. Le massacre de Nankin commence le 13 décembre 1937 ; les bilans restent un objet de conflit historiographique : le tribunal de Tokyo a retenu plus de deux cent mille morts, le consensus savant récent se situe entre cent mille et deux cent mille, et la fourchette complète des estimations va de quarante mille à plus de trois cent quarante mille selon le périmètre retenu. Une zone de sécurité, établie le 22 novembre 1937 par quinze étrangers menés par l'homme d'affaires allemand John Rabe, est créditée d'avoir sauvé au moins deux cent mille vies ; Minnie Vautrin y abrita une dizaine de milliers de femmes au Ginling College.
C'est Archibald Steele, du Chicago Daily News, qui informe le monde le premier, le 15 décembre 1937, après avoir soudoyé un marin américain pour faire transmettre ses dépêches par la radio de la canonnière USS Oahu ; l'article de Tillman Durdin dans le New York Times paraît trois jours plus tard, le 18 décembre. C'est Durdin, pourtant, qu'on cite d'ordinaire. Le 3 janvier 1938, Time met en couverture Tchang Kaï-chek et Song Meiling sous le titre « Man & Wife of the Year ».
Puis vient 1943, et la séquence se lit d'elle-même. Le 11 janvier, les États-Unis et la Grande-Bretagne signent le même jour les traités par lesquels ils renoncent à l'extraterritorialité en Chine, mettent fin au protocole des Boxers et restituent les concessions internationales de Shanghai et d'Amoy : c'est la fin juridique d'un siècle qui avait commencé à Nankin en 1842, et la fin de ce monde particulier qu'étaient les étrangers de Shanghai. Le 18 février, Song Meiling s'adresse au Congrès des États-Unis, première ressortissante chinoise et deuxième femme à le faire. Le 17 décembre, le Magnuson Act abroge les lois d'exclusion, et accorde à la Chine un quota de cent cinq visas par an. Le chiffre est le meilleur commentaire de l'ensemble.
Pendant ce temps, une chaire au Collège de France
Une autre Chine se lisait, pendant tout ce temps, dans les bibliothèques françaises, et sa chaîne institutionnelle est remarquablement continue. La chaire de « langue et littérature chinoises et tartares-mandchoues » est créée au Collège de France le 29 novembre 1814 pour Jean-Pierre Abel-Rémusat, vingt-six ans : première chaire universitaire occidentale consacrée au chinois ; Stanislas Julien lui succède en 1832 et fonde par testament, en 1872, le prix qui porte son nom, décerné pour la première fois en 1875. Édouard Chavannes entre au Collège de France en 1893, à vingt-huit ans, et traduit quarante-sept des cent trente chapitres des Mémoires historiques de Sima Qian entre 1895 et 1905. Son élève Paul Pelliot part de Paris le 17 juin 1906, passe trois semaines en mars 1908 dans la grotte aux manuscrits de Dunhuang et en rapporte, achetés cinq cents taëls au taoïste Wang Yuanlu, plusieurs milliers de manuscrits antérieurs au XIe siècle, aujourd'hui à la Bibliothèque nationale de France. Marcel Granet, élève de Chavannes et de Durkheim, applique le premier en France les méthodes de la sociologie à la Chine ancienne. L'École française d'Extrême-Orient est créée le 15 décembre 1898 à Saïgon et prend son nom par décret le 20 janvier 1900.
La littérature, elle, arrive en retard sur elle-même. De l'œuvre chinoise de Victor Segalen, seul Stèles, quarante-huit poèmes, imprimés à Pékin, a paru de son vivant, en 1912 ; René Leys sort en 1922, Équipée en 1929, Le Fils du Ciel en 1975, l'Essai sur l'exotisme en 1978. Et le roman occidental le plus lu sur la Chine révolutionnaire, La Condition humaine d'André Malraux, prix Goncourt 1933, se déroule pendant l'insurrection de Shanghai de mars 1927, où son auteur n'était pas : Malraux n'a vu la Chine pour la première fois qu'en 1931. Sa matière asiatique vécue est cambodgienne et judiciaire : le vol de bas-reliefs à Banteay Srei en décembre 1923, l'arrestation à Phnom Penh le 23 décembre, la condamnation à trois ans le 21 juillet 1924, ramenée en appel à dix-huit mois avec sursis le 28 octobre.
Ce qu'on montrait aux voyageurs des années 1970

Richard Nixon et Mao Zedong, Pékin, 21 février 1972.
Il faut, pour cette période, tenir deux choses ensemble : ce que les voyageurs ont vu, et ce qu'on leur montrait. La seconde est documentée, et par eux.
Simone de Beauvoir passe six semaines en Chine en septembre-octobre 1955 et publie La Longue Marche chez Gallimard le 23 avril 1957. Elle y écrit avoir « vite compris qu'il ne fallait pas songer à écrire sur la Chine un reportage, au sens classique du mot », et conclut sur un pays qui n'est « ni paradis, ni infernale fourmilière, mais une région bien terrestre ». En 1972, dans Tout compte fait, elle reconnaîtra avoir accepté trop facilement les représentations officielles.
Les visites étaient organisées par la Luxingshe, l'agence internationale du tourisme créée en mai 1954 et placée sous la responsabilité du ministère des Affaires étrangères. Le dispositif est décrit dans les travaux de François Hourmant, dont Au pays de l'avenir radieux (Aubier, 2000) reste la référence : mobilisation des travailleurs d'usine, des écoles et des comités d'habitants pour composer des comités d'accueil, slogans appris par cœur, et surtout un cadrage précis des questions qu'on pouvait poser et des réponses que les employés devaient formuler. La seule question personnelle admise, rapporte-t-il, était : « Votre famille se compose de combien de personnes ? »
Le voyage le plus connu est celui de la revue Tel Quel, du 11 avril au 3 mai 1974 : Philippe Sollers, Julia Kristeva, Roland Barthes, Marcelin Pleynet et l'éditeur François Wahl, invités par les autorités chinoises, à Pékin, Shanghai, Nankin, Luoyang et Xi'an. Le plus frappant, en le relisant, est qu'ils ont vu le dispositif et l'ont écrit. Pleynet note dans son journal que le programme « déjà très organisé ne laisse pas grande place à l'initiative », puis : « il y a beaucoup à voir et d'abord évidemment ce que l'on ne nous laissera jamais voir ici ». Barthes consigne dans ses carnets qu'ils sont « vraiment bouclés dans ce wagon spécial » et qu'on a refusé de les emmener à l'université.
Le texte que Barthes publie dans Le Monde du 24 mai 1974, « Alors, la Chine ? », est d'ailleurs remarquable par sa réserve : « On part pour la Chine, muni de mille questions pressantes et, semble-t-il, naturelles : qu'en est-il, là-bas, de la sexualité, de la femme, de la famille, de la moralité ? […] Rien ne tombe. En un sens, nous revenons (hors la réponse politique) avec : rien. » François Wahl, lui, rompt tout de suite : il donne au Monde cinq articles sous le titre « La Chine sans utopie », dont le quatrième paraît le 19 juin 1974, et le comité de rédaction de Tel Quel y voit une trahison. Sollers ne s'expliquera qu'en 1981, dans un texte intitulé « Pourquoi j'ai été chinois », où il parle d'« une vision romantique » et d'une utopie « que je n'ai plus du tout maintenant ».
Il existait pourtant, dès 1971, un livre qui disait autre chose : Les Habits neufs du président Mao, publié chez Champ libre par le sinologue belge Pierre Ryckmans sous le nom de Simon Leys. Sa méthode mérite d'être rappelée, parce qu'elle répond d'avance à l'objection qu'on lui a faite : il travaillait depuis Hong Kong sur la presse communiste chinoise elle-même, le Renmin ribao, Hongqi, le Jiefangjun bao, sur les publications des Gardes rouges et sur le bulletin China News Analysis du jésuite hongrois László Ladány. Il lisait ce que la Chine publiait sur elle-même pendant que d'autres regardaient ce qu'on leur montrait. Le Monde l'accusa de répandre des mensonges fabriqués par la CIA ; Jean Daubier, dans Le Monde diplomatique, parla d'« une anthologie de ragots circulant à Hong-Kong ». Jacques Gernet lui proposa en 1971 un poste à Paris 7, appuyé par Paul Demiéville ; quatre universitaires s'y opposèrent, et Ryckmans resta tenu à distance de l'université française. Étiemble, lui, écrivit : « Depuis L'Aveu de London, je n'ai rien lu de plus bouleversant dans l'ordre du politique. » Le livre obtint le prix Jean-Walter de l'Académie française en 1975. Le 27 mai 1983, sur le plateau d'Apostrophes, Leys dira de De la Chine de Maria-Antonietta Macciocchi, best-seller du Seuil de 1971, que c'est, « ce qu'on peut dire de plus charitable […] d'une stupidité totale ».
La même mécanique a joué sur les images. Michelangelo Antonioni est invité en 1972 pour filmer les réalisations de la Révolution culturelle. Son équipe, qui devait tourner près de six mois, ne disposera que de vingt-deux jours ; Chung Kuo, Cina, environ trois heures et demie, est diffusé par la RAI en trois parties du 24 janvier au 7 février 1973 et sort en France le 13 septembre. Fin octobre 1973, Pékin l'interdit ; le Renmin Ribao ouvre, sur ordre de Jiang Qing, une campagne intitulée « Intentions malveillantes, procédés vils », qui dure près d'un an, réunit quarante-trois articles dans un recueil publié en juin 1974 et va jusqu'à faire apprendre des chansons anti-Antonioni aux écoliers. Le film n'a été projeté en Chine que le 25 novembre 2004, à l'Académie du cinéma de Pékin.
Reste la question qu'on ne peut pas éviter : que savait-on ? Sur le point le plus grave, la réponse est une date. L'ampleur démographique de la Grande Famine de 1959-1961 n'a été établie en Occident qu'à partir de 1984, par l'étude de Basil Ashton, Kenneth Hill, Alan Piazza et Robin Zeitz parue dans Population and Development Review, qui compare les cohortes d'âge des recensements de 1953, 1964 et 1982 ; les travaux chinois se développent après 1980, quand des données démographiques commencent à être publiées. Les estimations vont depuis de quinze millions de morts (Académie chinoise des sciences, 1989) à plus de quarante-cinq millions (Frank Dikötter, 2010), en passant par trente (Judith Banister, 1987) et trente-six (Yang Jisheng, 2012). Ce n'est pas une excuse : c'est un calendrier. Ce que nous savons aujourd'hui n'était pas établi quand ces voyages ont eu lieu, et, dans le même temps, la matière permettant de voir autrement existait, puisque Leys l'a trouvée dans des journaux publics.
Une dernière anecdote de cette période mérite d'être remise à l'endroit, parce qu'elle a fondé une mode entière. En juillet 1971, le journaliste James Reston, du New York Times, est opéré de l'appendicite à l'hôpital anti-impérialiste de Pékin. Il en tire un article, « Now, About My Operation in Peking », publié le 26 juillet 1971, à qui l'on attribue le lancement de l'engouement occidental pour la médecine chinoise. Or Reston a été opéré sous anesthésie conventionnelle, par injection de benzocaïne et de lidocaïne : l'acupuncture n'a traité que sa douleur postopératoire.
1985-1989 : l'ouverture, puis le 4 juin
Le troisième plénum du XIe Comité central, du 18 au 22 décembre 1978, fait basculer la priorité de l'idéologie vers l'économie. Deng Xiaoping se rend aux États-Unis du 29 janvier au 5 février 1979 : le siège de Coca-Cola et une usine Ford à Atlanta, le Johnson Space Center, un chapeau Stetson reçu au rodéo de Simonton et aujourd'hui exposé au Musée national de Chine, une commande de Boeing 747 à Seattle. Shenzhen, cependant, passe de 332 900 habitants en 1980 à 1 677 000 en 1990, et son produit intérieur brut de 270 à 17 167 millions de yuans.
Les premières coentreprises arrivent au milieu des années 1980. Une délégation chinoise visite Volkswagen en Allemagne dès novembre 1978 ; cent Santana sont assemblées à titre d'essai à Shanghai en 1982 ; le contrat de coentreprise est signé le 10 octobre 1984 au Palais de l'Assemblée du peuple et la première pierre posée le 12 par Li Peng et Helmut Kohl. Beijing Jeep, établie en janvier 1984, sort sa première Cherokee le 26 septembre 1985. La même année, le 7 avril, Wham! joue au gymnase des Travailleurs de Pékin. Et en 1987, Le Dernier Empereur de Bertolucci est le premier long-métrage occidental autorisé à tourner dans la Cité interdite ; il obtient neuf Oscars sur neuf nominations le 11 avril 1988.
L'opinion américaine, mesurée par Gallup, suit cette courbe et l'amplifie. Elle est à 64 % d'opinions favorables en septembre 1979, à l'établissement des relations diplomatiques ; à 38 % en 1985 ; et à 72 % en février 1989, lors de la visite de George H. W. Bush à Pékin, le sommet de toute la série. En août 1989, elle est à 34 %. Trente-huit points en six mois ; elle restera sous 40 % dans dix des douze enquêtes des onze années suivantes.
Ce qui s'est produit entre les deux mesures est connu, et son bilan ne l'est pas. Hu Yaobang meurt le 15 avril 1989 ; une centaine de milliers d'étudiants occupent la place le 22 ; l'éditorial du Quotidien du Peuple du 26 avril parle de « troubles à l'ordre public » ; la grève de la faim commence le 13 mai ; Gorbatchev arrive le 15, et sa cérémonie d'accueil doit être déplacée à l'aéroport ; la loi martiale est proclamée le 20 mai ; l'armée intervient dans la nuit du 3 au 4 juin. La presse internationale était à Pékin pour le sommet sino-soviétique : c'est une des raisons pour lesquelles ces images existent. Le gouvernement chinois a coupé les transmissions satellite de CNN et de CBS.
Sur le nombre de morts, aucun bilan n'est établi, et il faut le dire ainsi. Le chiffre officiel du Parti est de 241, donné par Li Ximing le 19 juin ; le porte-parole Yuan Mu avait avancé environ 300 le 6 juin. Onze hôpitaux de Pékin ont compilé au moins 478 morts et 920 blessés, un relevé que l'historien Timothy Brook juge sous-estimé faute d'informations sur les autres établissements. Amnesty International retient de plusieurs centaines à près d'un millier. Les Mères de Tiananmen ont identifié 202 victimes par leur nom. Le câble de l'ambassadeur britannique Alan Donald, déclassifié en 2017, avançait au minimum dix mille morts sur la foi d'un « bon ami » du Conseil des affaires d'État ; il l'a lui-même révisé ensuite à 2 700-3 400, et Brook qualifie l'estimation initiale d'« extravagante ». Une distinction est établie et souvent perdue : la plupart des morts se sont produits sur les voies d'accès occidentales, vers Muxidi, plutôt que sur la place elle-même.
Le « Tank Man » du 5 juin a été photographié par cinq personnes : Jeff Widener pour l'Associated Press, Charlie Cole pour Newsweek, Stuart Franklin pour Magnum, Arthur Tsang pour Reuters, et Terril Jones, dont le cliché pris au niveau de la rue n'a été révélé que le 4 juin 2009. Widener avait épuisé sa pellicule et tirait sur celle que lui avait donnée un routard australien croisé dans le hall de l'hôtel de Pékin ; Cole a caché la sienne dans le réservoir de la chasse d'eau pendant qu'on fouillait sa chambre. L'identité de l'homme n'est pas établie. Le Conseil européen réuni à Madrid décide l'embargo sur les armes le 26 juin 1989 ; il est toujours en vigueur.
L'atelier du monde

Le port à conteneurs de Yantian, à Shenzhen, en 2015.
L'expression « atelier du monde » a d'abord désigné l'Angleterre victorienne. Son application à la Chine est plus récente qu'on ne croit : les deux attestations datées les plus anciennes qu'on retrouve sont de 2002 : le South China Morning Post du 28 janvier, qui crédite l'économiste Wang Zhile de la formule, et The Economist du 10 octobre, sous le titre « A new workshop of the world » : « Elle est devenue l'équivalent contemporain du Manchester du XIXe siècle. » Quelques mois, dans les deux cas, après l'entrée à l'Organisation mondiale du commerce, le 11 décembre 2001.
Les chiffres donnent la pente. La part chinoise des exportations mondiales de marchandises, calculée sur les séries de la Banque mondiale, passe de 0,9 % en 1980 à 1,8 % en 1990, 3,8 % en 2000, 4,3 % l'année de l'adhésion, 10,3 % en 2010, puis se stabilise autour de 14 à 15 % depuis 2020, 14,5 % en 2024. La part chinoise de la valeur ajoutée manufacturière mondiale, que les statistiques des Nations unies ne suivent pour la Chine qu'à partir de 2004, passe de 8,7 % cette année-là à 18,6 % en 2010 et 28,5 % en 2024. Et le déficit commercial américain avec la Chine, tel que le publie le Bureau du recensement des États-Unis, va de 10,4 milliards de dollars en 1990 à 83,8 en 2000, 273,0 en 2010, et un record de 418,2 milliards en 2018.
Ce que le grand public a retenu de cette décennie ne tient pourtant pas dans ces séries, mais dans deux affaires. Le 14 août 2007, Mattel rappelle plus de dix-huit millions de produits fabriqués en Chine, pour deux motifs distincts et souvent confondus : la peinture au plomb et des aimants détachables. En septembre 2008, le scandale du lait à la mélamine est rendu public en Chine : le bilan officiel du ministère chinois de la Santé, en janvier 2009, fait état de trois cent mille enfants touchés, cinquante-quatre mille hospitalisations et six décès de nourrissons ; au moins vingt-cinq pays cessent d'importer des produits laitiers chinois. C'est ce qui a fixé le sens de « Made in China », et l'effet se mesure : dans l'enquête du Pew Research Center menée du 17 mars au 21 avril 2008, dans dix-neuf pays sur vingt-quatre, au moins la moitié des personnes interrogées se méfiaient de la sûreté des produits chinois ; 73 % des Américains y associaient un risque de sécurité, et environ neuf personnes sur dix au Japon et en Corée du Sud.
La même période a produit, du côté américain, un chiffre qu'il faut manier avec soin. David Autor, David Dorn et Gordon Hanson ont établi en 2013, dans l'American Economic Review, que la concurrence des importations expliquait « un quart du déclin agrégé de l'emploi manufacturier américain » entre 1990 et 2007. Leur article de synthèse de 2016 donne quatre chiffres emboîtés pour la période 1999-2011 : 560 000 emplois manufacturiers perdus par la concurrence directe, 985 000 en tenant compte des liens entre branches, 2,0 millions pour l'économie entière, et 2,4 millions au niveau des zones d'emploi. C'est le plus large des quatre qu'on cite d'ordinaire, sans dire qu'il est le plus large. Leur étude de 2021 pour la Brookings montre que les effets étaient encore présents en 2019, et que les gains agrégés de bien-être ont été « positifs mais faibles ». Ils y ajoutent une phrase que leurs commentateurs oublient : « Peu d'économistes interpréteraient nos résultats empiriques comme justifiant davantage de protection commerciale. »
Restent les Jeux olympiques de 2008, dont on dit qu'ils devaient changer le regard. La mesure d'avant les Jeux est sévère : dans la même enquête Pew, des majorités jugeaient la Chine favorablement dans sept pays sur vingt-trois, et l'opinion reculait dans neuf pays sur vingt et un suivis, le Japon tombant à 14 % de favorables. Côté chinois, 96 % pensaient que le pays réussirait son organisation et 93 % que les Jeux amélioreraient son image. On ne trouve pas, chez le même institut, de comparaison publiée avant et après les Jeux : ce qu'ils ont changé n'est donc pas établi ici.
De la copie à l'innovation
Le renversement suivant est celui du cliché lui-même, et il porte une date précise. En 2019, la Chine dépasse pour la première fois les États-Unis comme premier déposant de demandes internationales de brevets auprès de l'Organisation mondiale de la propriété intellectuelle : 58 990 contre 57 840, soit un écart de 1 150 : première fois depuis la création du système en 1978. La Chine en avait déposé 276 en 1999. En 2025, elle en dépose 73 718 contre 52 617 aux États-Unis : l'écart de 2 % de 2019 est devenu un écart de 40 %. Le premier déposant d'entreprise au monde est Huawei, avec 4 411 demandes en 2019 et 7 523 en 2025.
Huawei, précisément, résume la décennie. Sa directrice financière Meng Wanzhou est arrêtée à Vancouver le 1er décembre 2018 à la demande des États-Unis ; l'entreprise et une soixantaine de ses filiales sont inscrites sur l'Entity List américaine le 16 mai 2019 ; Meng Wanzhou est libérée le 24 septembre 2021. Le 29 août 2023, sans annonce préalable, Huawei met en vente le Mate 60 Pro, équipé d'un processeur Kirin 9000s gravé en 7 nanomètres et fabriqué en Chine continentale par SMIC : c'est-à-dire ce que les sanctions étaient censées rendre impossible.
Sur la recherche, l'Australian Strategic Policy Institute publie le 1er décembre 2025 la mise à jour de son Critical Technology Tracker, qui mesure la part des 10 % de publications les plus citées sur la période 2020-2024 : la Chine y est en tête de 66 des 74 technologies suivies, les États-Unis de 8. Sur l'automobile, la Chine dépasse le Japon comme premier exportateur mondial au premier semestre 2023, avec 2,34 millions de véhicules contre 2,02 millions ; pour l'année entière, la China Passenger Car Association annonce 5,26 millions de véhicules exportés : la CAAM, elle, en publie 4,91 millions, et il vaut mieux dire de quel organisme vient le chiffre qu'on cite. En 2025, BYD dépasse Tesla comme premier vendeur mondial de véhicules électriques, avec 4,6 millions de véhicules. L'Union européenne a répondu par le règlement d'exécution (UE) 2024/2754 du 29 octobre 2024, qui institue des droits compensateurs définitifs de 17,0 % pour le groupe BYD, 18,8 % pour Geely, 35,3 % pour SAIC et 7,8 % pour Tesla Shanghai, qui s'ajoutent au droit automobile ordinaire de 10 %. L'Agence internationale de l'énergie situe par ailleurs en Chine près de 85 % de la capacité mondiale de production de cellules de batteries et plus de 70 % de la production mondiale de véhicules électriques.
Le 20 janvier 2025, une entreprise de Hangzhou publie un modèle de langage nommé DeepSeek-R1. Le 27, son application prend la première place des téléchargements gratuits de l'App Store américain, et Nvidia perd en une séance la plus grosse capitalisation de l'histoire boursière américaine : environ 589 milliards de dollars selon Bloomberg, soit à peu près 17 %. The Guardian parle ce jour-là d'un « moment Spoutnik ». Le coût d'entraînement de six millions de dollars annoncé par l'entreprise est lui-même contesté, et ne couvre qu'une partie du coût réel : il vaut mieux ne pas le citer sans cette réserve.
Ce que les enquêtes mesurent, en 2026
À partir d'ici, on peut cesser de raisonner par impressions. Trois avertissements, cependant, avant les chiffres. « Favorable » et « défavorable » ne sont jamais complémentaires : il reste partout des sans-réponse, et ils peuvent peser dix ou vingt points. Les instruments ne se mélangent pas : une question à quatre modalités et une échelle en quatre points ne mesurent pas la même grandeur. Et les médianes internationales ne se comparent d'une année sur l'autre que si l'échantillon de pays est le même.
La série la plus longue est celle du Pew Research Center, qui pose la même question depuis 2005. Pour la France, en pourcentages d'opinions favorables et défavorables : 58/42 en 2005, 33/63 en 2019, 26/70 à l'été 2020, puis un creux à 22/72 en 2023, et une remontée à 36/58 en 2025, chiffres identiques en 2026. La France a donc fait tout son mouvement en une année. L'Allemagne passe de 19/77 en 2023 à 33/64 en 2026 ; le Royaume-Uni de 27/69 à 46/52 ; les États-Unis, sur leur série de panel en ligne, de 14/83 à 27/71. Le creux est 2023 à peu près partout, et la remontée est nette.
L'enquête internationale de 2026, menée du 8 février au 13 mai auprès de 45 658 personnes dans 37 pays et publiée le 15 juillet, donne une médiane de 51 % d'opinions favorables contre 39 % de défavorables. Ce chiffre ne se compare pas aux 36 % de 2025 : l'échantillon est passé de 25 à 37 pays, et la part des pays à revenu intermédiaire, nettement plus favorables, de 9 sur 25 à 18 sur 37. Ce qui est comparable, et qui est le fait marquant de l'année, est ailleurs : la Chine est désormais mieux vue que les États-Unis dans 25 des 36 pays interrogés hors des États-Unis, et Xi Jinping y inspire plus confiance que Donald Trump dans 22. Une exception résiste à tout : le Japon, à 88 % d'opinions défavorables en 2026, sans la moindre amélioration en vingt ans de mesure.
D'autres instruments confirment le sens sans donner les mêmes nombres. L'Eurobaromètre, qui procède en face-à-face sur échantillon aléatoire, avait retiré la question de 2019 à 2023 ; depuis son retour, l'Union européenne passe de 29 % de vues positives contre 65 % de négatives à l'automne 2024 à 33/61 au printemps 2026. La France y est à 34/55, avec 11 % de sans-réponse : le taux le plus élevé de l'Union sur cette question, ce qui est en soi un résultat. Le European Council on Foreign Relations, qui demande non pas une opinion mais une qualification, allié, partenaire nécessaire, rival, adversaire, trouve en mai 2026 chez les Français 32,9 % de « partenaire nécessaire », 34,9 % de « rival », 8,0 % d'« adversaire », 5,3 % d'« allié » et 18,9 % de sans opinion.
Le miroir existe, et il est instructif. L'enquête du Chicago Council on Global Affairs et du Carter Center, menée du 25 avril au 16 juin 2025 par composition téléphonique aléatoire auprès de 1 002 adultes de Chine continentale, demandait si tel pays est « un ami de la Chine » : les États-Unis recueillent 17 % de oui, l'Union européenne 50 %, la Russie 83 %, le peuple taïwanais 91 %. Et le sondage du Center for International Security and Strategy de l'université Tsinghua, en 2024, fait apparaître une distinction que nos propres enquêtes ne posent jamais : 75,92 % des répondants ont une opinion défavorable des États-Unis, mais 81,71 % ont une attitude neutre ou favorable envers les Américains ordinaires, quand 81,4 % ont une opinion défavorable du gouvernement américain.
Le renversement qu'on ne sait pas mesurer
Le fait le plus intéressant de 2026 n'est pas le niveau, c'est l'écart entre les âges. Toujours selon Pew, en France, les 18-34 ans sont à 51 % d'opinions favorables contre 42 % de défavorables ; les 50 ans et plus, à 23 % contre 70 %. Vingt-huit points d'écart sur les deux mesures, le plus large d'Europe de l'Ouest. Au Royaume-Uni, 54/44 chez les jeunes contre 37/59 chez les aînés ; aux États-Unis, 38/59 contre 19/79. Deux pays font exception dans l'autre sens, et il faut les nommer : en Hongrie et en Corée du Sud, les jeunes sont plus négatifs que leurs parents.
L'hypothèse qui vient à l'esprit est culturelle : les jeunes Occidentaux rencontreraient aujourd'hui la Chine par la vidéo courte, le jeu vidéo, la mode et l'automobile électrique, sans passer par la géopolitique. Ce qu'on peut compter va dans ce sens. Black Myth: Wukong, sorti le 20 août 2024 et tiré du Voyage en Occident, s'est vendu à dix millions d'exemplaires en trois jours selon son studio, a atteint un pic de 2 406 967 joueurs simultanés sur Steam, et a remporté deux prix aux Game Awards du 12 décembre 2024, meilleur jeu d'action et choix des joueurs. En janvier 2025, la fermeture annoncée de TikTok aux États-Unis a envoyé plus de sept cent mille utilisateurs vers l'application chinoise Xiaohongshu en deux jours. Pop Mart, la société des figurines Labubu, a fait 13,0 milliards de yuans de chiffre d'affaires en 2024, dont 5,07 milliards hors de Chine continentale, en hausse de 375 %, puis 37,1 milliards en 2025. Et selon leurs propres déclarations au titre du règlement européen sur les services numériques, trois des quatre plus grandes plateformes de commerce en ligne d'Europe sont chinoises : Shein compte 108 millions d'utilisateurs actifs mensuels moyens dans l'Union, AliExpress 104,3 millions, Temu 75 millions, et TikTok, réseau social, 135,9 millions.
Voilà pour le faisceau. Il faut maintenant dire ce qu'il ne prouve pas, et donner le contre-exemple.
Le contre-exemple est le plus grand succès culturel chinois de la décennie. Ne Zha 2, sorti le 29 janvier 2025, a encaissé 2,27 milliards de dollars dans le monde selon Box Office Mojo, dont 2,21 milliards en Chine continentale. Hors de Chine continentale : 61,1 millions, soit 2,7 % du total. Aux États-Unis et au Canada réunis : 23,3 millions, soit 1,0 %. C'est le cinquième film le plus rentable de tous les temps, le seul film non anglophone de ce haut de classement, et le film d'animation le plus rentable de l'histoire, et presque personne, en Occident, ne l'a vu. Si l'hypothèse du canal culturel était vraie au cinéma, ce film l'aurait montrée.
Les autres chiffres demandent la même prudence. La part des joueurs de Black Myth: Wukong résidant hors de Chine n'est pas auditée : la seule déclaration attribuable au studio est celle de son directeur artistique et cofondateur Yang Qi, qui l'estime à environ 30 % et dit que l'équipe en a été surprise ; des chiffres plus élevés circulent, sans source vérifiable. Et la courbe de fréquentation du jeu est celle d'un lancement, non d'une installation durable : sur les trente derniers jours, le pic de joueurs simultanés est de 34 845, contre 2,4 millions en août 2024. L'épisode Xiaohongshu, lui, n'a pas duré, et l'entreprise n'a jamais publié de chiffre d'utilisateurs américains gagnés. Le titre de Pop Mart a chuté de près de 23 % le jour de la publication de ses résultats 2025, sur la crainte d'une dépendance à une seule licence.
Surtout, il manque la mesure qui trancherait. Aucune enquête connue ne demande à un jeune Occidental par quel canal il s'est formé une image de la Chine. Pew mesure l'opinion, pas son origine. Aucun sondage ne mesure non plus si les utilisateurs de TikTok savent que l'application est d'origine chinoise. Et une explication concurrente, au moins aussi forte, se trouve dans la même enquête : l'effondrement de l'image américaine, dont Pew constate qu'elle est désormais moins bonne que la chinoise dans vingt-cinq pays. L'institut ne départage pas les deux.
Ce qu'on peut donc écrire honnêtement tient en deux phrases, et pas en trois. Les jeunes Occidentaux voient la Chine plus favorablement que leurs aînés, et l'écart se creuse : c'est un fait mesuré, daté, publié. Qu'ils la découvrent par la culture populaire est une hypothèse, que les données disponibles rendent plausible sans l'établir. La presse d'État chinoise la soutient d'ailleurs volontiers, et sans données non plus.
Ce que chaque époque a vu
Quatre phrases, écrites à cent soixante-quatre ans d'intervalle, résument toute cette histoire. Leibniz en 1697 : il faudrait que des missionnaires chinois viennent nous enseigner la morale. Montesquieu en 1748, en note de bas de page : « C'est le bâton qui gouverne la Chine, dit le P. du Halde. » Voltaire en 1756 : « dans cette partie nous devions être leurs disciples ». Hugo en 1861 : « Voilà ce que la civilisation a fait à la barbarie. » Aucun des quatre n'était allé en Chine.
Ce n'est pas un reproche, c'est la structure du sujet. Chaque époque a regardé la Chine au moment où elle se posait une question sur elle-même : sur son gouvernement au XVIIIe siècle, sur sa puissance au XIXe, sur ses frontières au tournant du XXe, sur sa révolution dans les années 1970, sur ses usines dans les années 2000, sur son rang technologique aujourd'hui. Et elle a trouvé, à chaque fois, une réponse à la question qu'elle apportait. Un travail universitaire présenté à Bordeaux en 1999, et que le site conserve, propose de lire cette suite comme trois figures récurrentes de l'imaginaire social de l'Occident à l'égard de la Chine : le guerrier, la femme, l'éducateur.
Le mouvement, du reste, n'est pas à sens unique, et c'est peut-être la meilleure façon de refermer. La Chine aussi a lu l'Occident avant de le voir, et l'a traduit abondamment : les écrivains étrangers les plus lus en Chine y sont entrés au début du XXe siècle. Et le nom même que le chinois donne à la France, 法国, a sa propre histoire, faite d'approximations phonétiques et de choix de caractères. Là comme ici, ce qui change le plus vite, dans cette histoire, n'est pas le pays regardé.
Illustrations : Matteo Ricci, Public domain ; James Gillray, CC0 ; Ernst Ohlmer, Public domain ; Friedrich Graetz, Public domain ; Hermann Knackfuß, Public domain ; Arnold Genthe, Public domain ; White House Photo Office, Public domain ; Gigel.atat, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons.
La Rédaction
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