Wham! à Pékin, 1985 : ce qu'a coûté le premier concert de pop occidentale en Chine

Le 7 avril 1985, un groupe britannique jouait devant douze à quinze mille personnes au gymnase des Travailleurs de Pékin. Il n'était pas le premier Occidental à s'y produire, un Français l'avait devancé de quatre ans, et ce qu'il a fallu pour l'y amener en dit plus sur la Chine de l'époque que sur lui.

SOMMAIRE

Le gymnase des Travailleurs de Pékin, grande salle omnisports circulaire à colonnes, vue de l'extérieur.
Le gymnase des Travailleurs de Pékin (北京工人体育馆), photographié en 2005. C'est là que Wham! a joué le 7 avril 1985.

On raconte souvent l'histoire à l'envers : Wham! aurait ouvert la Chine à la musique occidentale. C'est le contraire qui s'est produit. La Chine avait décidé de s'ouvrir, et elle cherchait à quoi cette ouverture ressemblerait ; un groupe de variété britannique s'est trouvé là au bon moment, et il a payé le prix demandé, c'est-à-dire tout, sauf de l'argent.

Dix-huit mois de démarches, et deux brochures

L'imprésario du duo, Simon Napier-Bell, a négocié pendant dix-huit mois avec les autorités chinoises. Son argument ne portait pas sur la musique : un concert occidental, expliquait-il, montrerait aux investisseurs étrangers que le pays s'ouvrait pour de bon. C'est cet argument-là qui a été entendu.

Restait à choisir le groupe. Napier-Bell raconte avoir présenté deux brochures : l'une montrant le public de Wham!, des adolescents proprets ; l'autre, des photographies de Freddie Mercury dans des poses flamboyantes. Ses interlocuteurs ont choisi le premier. La comparaison n'était pas innocente, et elle a fonctionné.

Le duo a joué le 7 avril 1985 au gymnase des Travailleurs de Pékin (北京工人体育馆), puis le 10 avril à la salle commémorative Sun Yat-sen de Canton, devant cinq mille personnes. Les deux concerts ont été donnés gratuitement : le groupe n'a touché aucun cachet.

Une cassette avec chaque billet

Le billet de Pékin valait l'équivalent d'environ 1,75 dollar, celui de Canton 5,50. Une partie n'a pas été vendue mais distribuée par les ministères et les unités de travail, comme un avantage accordé aux employés : un spectateur a raconté avoir eu le sien par le service de l'armée où travaillaient ses parents.

Chaque billet donnait droit à une cassette. Elle portait les chansons du groupe sur une face et, sur l'autre, leurs versions chinoises interprétées par la chanteuse Cheng Fangyuan (成方圆). Le rapport que l'ambassade britannique a rédigé après le concert, rendu public en 2005 au titre de la loi sur la liberté d'information, note d'ailleurs qu'« il y avait un marché noir animé des billets, sans doute encouragé par la générosité de Wham!, qui offrait une copie gratuite de sa dernière cassette avec chacun d'eux ».

Un public qu'on tenait assis

Ce même rapport est le document le plus précis que l'on ait sur la salle ce soir-là, et il ne décrit pas une fête. « Il y a eu quelques danses animées, écrit le diplomate, mais elles se sont limitées presque entièrement aux plus jeunes spectateurs occidentaux. Quelques Chinois ont essayé, mais la police les en a dissuadés. Elle n'arrivait pas à venir à bout des jeunes Occidentaux, mais elle a dans l'ensemble réussi à tenir les Chinois à leur place. »

Sa conclusion est plus juste encore : « Ni les Chinois ni Wham! ne savaient très bien comment se comporter devant quelque chose qui dépassait complètement leur expérience. » George Michael a tenté de faire taper des mains sur Club Tropicana ; le public a compris qu'on lui demandait des applaudissements, et il a poliment applaudi.

Sur la jauge, les sources divergent : douze mille spectateurs pour la plupart, quinze mille selon le rapport britannique, qui note surtout que « le gymnase des Travailleurs était presque plein ».

Le Français qui les avait précédés de quatre ans

La formule « premier groupe pop occidental » est exacte à condition de garder chacun de ses mots, car des Occidentaux jouaient en Chine bien avant 1985 : l'Orchestre de Philadelphie y était venu dès 1973, l'Orchestre symphonique de Boston en mars 1979. Et le premier musicien occidental de musique populaire à s'y produire est français : Jean-Michel Jarre, invité officiellement, a donné cinq concerts en octobre 1981 : les 21 et 22 à Pékin, les 26, 27 et 29 à Shanghai. Quatre ans avant le duo britannique.

Ce que Wham! apportait de neuf n'était donc pas d'être occidental, mais d'être de la variété : un groupe avec des tubes, une chorégraphie, un public d'adolescents et des affiches. Jarre était de la musique instrumentale, et il avait été invité ; Wham! a dû se vendre.

Ce que la Chine écoutait pendant ce temps

Le pays n'attendait pas la pop, il en avait déjà une, et elle venait de l'autre côté du détroit. Les cassettes de la chanteuse taïwanaise Teresa Teng (鄧麗君) circulaient sur le continent depuis des années, alors même que Pékin entretenait, comme le dit sa fiche, « des rapports très tendus avec tous les représentants de l'art, de la culture et de la politique taïwanaise ».

Un an après le passage de Wham!, en 1986, un ancien trompettiste de l'Orchestre philharmonique de Pékin monte sur scène avec une guitare et chante Je n'ai rien (一无所有). Cui Jian venait de fonder le rock chinois, et sa chanson deviendrait trois ans plus tard l'hymne officieux des étudiants de Tiananmen. La musique qui allait compter n'était pas celle qu'on avait fait venir.

Ce qui a changé depuis, et ce qui n'a pas bougé

Le régime d'autorisation, lui, est resté. Le 2 mars 2008, au Centre international de gymnastique de Shanghai, Björk a crié « Tibet » à la fin de Declare Independence ; chine.in le rapportait sur le moment. Le 7 mars, le ministère de la Culture déclarait qu'elle avait « enfreint la loi chinoise et blessé les sentiments du peuple chinois », et annonçait un contrôle renforcé des artistes étrangers. La notice publiée le 17 juillet suivant, trois semaines avant les Jeux olympiques, précisait que le contenu d'un spectacle ne devait pas porter atteinte à la souveraineté du pays, et que les agences qui feraient venir un artiste en infraction seraient interdites d'activité pendant deux ans. Le contrôle des répertoires, lui, était plus ancien : les Rolling Stones s'étaient vu retirer quatre titres de leur programme pour leur concert de Shanghai, le 8 avril 2006.

Neuf ans plus tard, un internaute demande au Bureau de la culture de Pékin pourquoi Justin Bieber ne peut pas s'y produire. La réponse, publiée le 18 juillet 2017 sur le site du bureau, est d'une politesse remarquable : le chanteur est « talentueux mais controversé », ses comportements ont « suscité le mécontentement du public », et « pour assainir le marché du spectacle, il n'est pas opportun d'y faire venir des artistes au comportement fautif ». Elle se termine en souhaitant qu'il s'améliore en grandissant.

Ce que la règle demande aujourd'hui se lit noir sur blanc, et sans qu'il faille un incident. Un spectacle est autorisé par le département culturel de la province, non par le ministère ; le dossier d'un artiste étranger se dépose vingt jours avant la date, contre trois pour un artiste chinois. La page officielle en anglais de la municipalité de Pékin énumère les pièces à fournir, dont les paroles : « qui doivent être bilingues pour les chansons en langue étrangère ».

Quarante ans après Wham!, le marché que Napier-Bell promettait aux investisseurs existe : l'Association chinoise des arts du spectacle a recensé 488 400 représentations commerciales en 2024, pour 57,95 milliards de yuans de billetterie et 176 millions de spectateurs. Ce qui n'a pas changé, c'est qu'une salle chinoise ne s'obtient pas seulement en la louant. C'est le fil de cette série : ce que les célébrités étrangères peuvent ou ne peuvent pas faire en Chine dit presque toujours autre chose qu'un calendrier de tournée.

Illustration : Pseudotriton, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons.

La Rédaction

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