Faguo : ce que le mot français a déposé dans la langue et la mémoire chinoises
Du nom Faguo aux platanes de Shanghai, des jésuites de Kangxi au mouvement travail-études, trois siècles d'échanges ont chargé le mot français d'un sens particulier en Chine.
SOMMAIRE

Le chinois nomme encore le platane faguo wutong, le wutong de France. Illustration.
Faguo, le nom que la Chine a donné à la France
La France se dit 法国 (Fǎguó), forme abrégée de 法兰西 (Fǎlánxī), qui n'est qu'une transcription des sons du mot France. Avant que ce nom ne se fixe, les textes des Ming employaient Folangji, venu par l'arabe et le persan du mot Franc : il désignait indistinctement les Européens venus par la mer, et servit aussi à nommer leurs canons. Le caractère 法 retenu pour la première syllabe signifie par ailleurs loi, règle, méthode, et traduit dans le vocabulaire bouddhique le sanskrit dharma. La coïncidence ne doit rien à une intention, ces transcriptions retenaient le son avant le sens, mais elle a durablement associé la France, dans l'écriture même, au caractère de la Loi.
Les mathématiciens du Roi et la naissance de la sinologie
En 1685, Louis XIV envoie vers l'Orient un groupe de jésuites qualifiés de mathématiciens du Roi. Reçus à Pékin, Joachim Bouvet et Jean-François Gerbillon entrent au service de l'empereur Kangxi, à qui ils enseignent des éléments de géométrie ; Gerbillon accompagne comme interprète l'ambassade qui négocie en 1689 le traité de Nertchinsk avec la Russie. Bouvet cherchera dans le Yijing la trace d'une révélation primitive, la voie dite figuriste. Leurs confrères lèveront, sur ordre de Kangxi, la grande carte de l'empire. À Pékin encore, Joseph-Marie Amiot publie en 1772 la première traduction en langue européenne de l'Art de la guerre de Sun Zi et consacre un mémoire à la musique chinoise.
Le mouvement joue dans les deux sens. Le père de Prémare traduit la pièce des Yuan l'Orphelin de la maison de Zhao ; publiée en France par Du Halde, elle inspire à Voltaire l'Orphelin de la Chine (1755), et les physiocrates voient dans l'empire agricole un modèle de gouvernement. En 1814, le Collège de France ouvre pour Abel-Rémusat la première chaire de chinois d'Europe : la sinologie universitaire naît là. Édouard Chavannes traduira Sima Qian ; Paul Pelliot rapportera de Dunhuang, en 1908, une part des manuscrits de la grotte murée, aujourd'hui conservés à Paris : acquisition que la Chine range parmi ses dépossessions.
Le siècle des concessions
Cette familiarité a un revers. En octobre 1860, les troupes franco-britanniques pillent puis incendient le Yuanmingyuan, l'ancien Palais d'Été, dont un jésuite français, Michel Benoist, avait conçu les fontaines. Victor Hugo écrit alors au capitaine Butler : « Un jour, deux bandits sont entrés dans le Palais d'été. L'un a pillé, l'autre a incendié. » La lettre est aujourd'hui lue dans les manuels scolaires chinois. Suivent les établissements français :
- la concession de Shanghai, ouverte en 1849, et celles de Tianjin et Hankou ;
- l'îlot de Shamian, à Canton, partagé avec les Britanniques ;
- le territoire à bail de Guangzhouwan, l'actuelle Zhanjiang, obtenu en 1898 ;
- la ligne ferrée du Yunnan, achevée en 1910, qui reliait Kunming au Tonkin.
De cette période, Shanghai garde ses avenues plantées d'arbres que le chinois nomme toujours faguo wutong, le wutong de France, c'est-à-dire le platane.
Le détour par la France d'une génération chinoise
Au lendemain de 1919, plus d'un millier de jeunes Chinois gagnent la France dans le cadre du mouvement qingong jianxue, travail-études : ouvriers le jour, étudiants le reste du temps. On y trouve Zhou Enlai, Chen Yi, Nie Rongzhen et Deng Xiaoping, arrivé adolescent et employé un temps dans les usines, dont celles de Renault. Une organisation communiste chinoise d'Europe se constitue à Paris en 1922, tandis que l'Institut franco-chinois de Lyon accueille des centaines d'étudiants. Le premier congrès du Parti communiste chinois s'était d'ailleurs tenu, en juillet 1921, dans la concession française de Shanghai. Le fil se renoue le 27 janvier 1964, quand la France devient la première grande puissance occidentale à reconnaître la République populaire.
Ce que le mot dit aujourd'hui
Dans la Chine contemporaine, l'adjectif fashi, à la française, fonctionne comme une promesse de raffinement, du pain aux robes de mariée, et le mot langman, romantique, lui reste accolé. Notre-Dame de Paris compte parmi les romans étrangers les plus lus. La mémoire du Yuanmingyuan, elle, ne s'est pas effacée : le sort des têtes de bronze du zodiaque dispersées en 1860 demeure une affaire publique. Français, en chinois, ne désigne donc pas seulement une langue ou une nationalité : c'est un mot chargé de trois siècles de savoir partagé et de comptes non soldés.
La Rédaction