Le christianisme en Chine

Le christianisme est entré en Chine au moins quatre fois : par la route de la soie au VIIe siècle, par l'empire mongol, par la cour des Ming, puis par les traités du XIXe siècle. Treize siècles plus tard, le nombre de chrétiens chinois reste l'objet d'estimations qui vont d'une vingtaine à plus de cent millions selon la source et selon ce qu'on décide de compter.

SOMMAIRE

Sommet de la stèle nestorienne de Xi'an : une croix sculptée sous un fronton triangulaire, encadrée de deux animaux mythiques et de neuf grands caractères chinois
Le fronton de la stèle de Xi'an, dressée en 781 : sous la croix, les neuf caractères qui annoncent « la propagation en Chine de l'enseignement lumineux venu du Daqin ».

Le christianisme est entré en Chine au moins quatre fois : au VIIe siècle par la route de la soie, au XIIIe siècle dans les fourgons de l'empire mongol, au XVIe siècle par la cour des Ming, au XIXe siècle par les traités arrachés à coups de canon. Des deux premières, il ne restait presque rien : une stèle, quelques tombes, des noms. Treize siècles plus tard, le nombre de chrétiens chinois demeure l'objet d'estimations qui vont du simple au quintuple selon la source et selon ce qu'on décide de compter.

Cette page retrace cette histoire et décrit la situation actuelle. Elle n'entend prendre parti ni pour ni contre une religion, ni pour ni contre une politique ; là où les faits sont contestés, elle le dit et nomme qui affirme quoi.

Les nestoriens, ou l'« enseignement lumineux »

Le premier christianisme attesté en Chine n'est ni catholique ni protestant : c'est celui de l'Église de l'Orient, longtemps appelée nestorienne, venue de Perse et de Syrie par la route de la soie. Selon la stèle de Xi'an, un religieux nommé Alopen arrive en 635 à Chang'an, la capitale des Tang, et se voit autorisé à faire traduire ses livres ; trois ans plus tard, en 638, un édit écrit de l'empereur Taizong ordonne la construction d'une église dans la capitale et reconnaît vingt et un religieux.

La stèle elle-même a été dressée en 781. Son titre, 大秦景教流行中國碑, annonce un « mémorial de la propagation en Chine de l'enseignement lumineux venu du Daqin », c'est-à-dire de l'Orient romain. Elle porte un long texte chinois et des inscriptions en syriaque, composés par un religieux nommé Jingjing, et sa croix est sculptée au sommet, sous un fronton que gardent deux animaux mythiques. Le décompte exact des caractères et des mots syriaques varie selon les éditions ; la date même de l'érection est donnée en janvier ou en février 781 selon les sources. Enfouie et oubliée, la pierre fut redécouverte dans les années 1620 près de Xi'an, au moment même où les jésuites préparaient leur entrée dans la province, coïncidence si opportune que leurs adversaires européens les accusèrent d'avoir fabriqué le monument. Elle est aujourd'hui au musée de la Forêt des stèles, à Xi'an.

En 845, l'empereur Wuzong frappe d'un même édit le bouddhisme, le christianisme et le mazdéisme : le texte ordonne le retour à la vie laïque de plus de trois mille religieux du Daqin et mazdéens confondus. Ce coup n'est pas la fin, mais la fin vient vite. Vers 987, un moine revenu de Chine, interrogé à Bagdad, rapporte que le christianisme y est éteint et qu'il n'y reste qu'un seul chrétien ; le propos est recueilli par le libraire Ibn al-Nadim dans son Kitāb al-Fihrist. Voir aussi la fiche Église de l'Est en Chine.

Les franciscains sous les Mongols

La deuxième entrée passe par l'empire mongol, qui ouvre les routes et tolère les cultes. Jean de Montecorvino, franciscain italien envoyé par le pape, arrive à Khanbaliq, c'est-à-dire Pékin, en 1294 et y ouvre une première église en 1299, une seconde en 1305. Il est nommé archevêque de Khanbaliq en 1307 par Clément V, qui dépêche sept évêques franciscains pour le consacrer ; trois seulement arrivent, et le sacrent en 1308. Il meurt en 1328. Les six mille baptêmes qu'on lui attribue viennent de sa propre lettre de 1305, où il écrit les estimer du mieux qu'il peut. La mission ne survit pas à la dynastie qui l'abritait : avec la chute des Yuan, en 1368, elle disparaît à son tour.

Ricci, l'astronomie et la robe de lettré

Portrait de Matteo Ricci en robe et bonnet de lettré chinoisLa troisième entrée est la plus célèbre et la plus discutée. François Xavier meurt en 1552 sur l'île de Shangchuan, en vue d'une Chine qui lui reste fermée. Trente ans plus tard, en 1582, la Compagnie de Jésus réussit à s'installer, d'abord à Macao. Matteo Ricci atteint Pékin une première fois le 7 septembre 1598 sans pouvoir y demeurer, s'y établit en 1601, et y meurt le 11 mai 1610. Il n'a jamais rencontré l'empereur Wanli.

La méthode des jésuites, que l'on a appelée l'accommodation, consistait à entrer par le haut et par le savoir : robe de lettré, chinois classique, mathématiques, cartographie, horlogerie, astronomie. Le calendrier impérial fut confié à Adam Schall von Bell puis à Ferdinand Verbiest ; c'est un office d'État, et il a valu à la mission une protection que la seule prédication ne lui aurait pas donnée. Du côté chinois, le fonctionnaire Xu Guangqi, baptisé sous le nom de Paul, traduisit avec Ricci les six premiers livres des Éléments d'Euclide, parus en 1607 (les neuf autres ne le seront qu'en 1857), et devint l'un des plus hauts dignitaires de l'empire. En 1692, l'empereur Kangxi publia un édit de tolérance qui autorisait le culte chrétien.

Voir les fiches Mission jésuite en Chine, Chronologie de la présence jésuite en Chine et La présence des Jésuites à Pékin.

La querelle des rites

Tout s'est joué sur une question de fait devenue une question de dogme : les cérémonies rendues aux ancêtres et à Confucius sont-elles un culte religieux, ou une pratique civile ? Les jésuites tenaient pour la seconde réponse et laissaient leurs convertis les accomplir. Dominicains et franciscains tenaient pour la première.

Rome trancha en zigzag : condamnation des rites en 1645, revirement en 1656, puis condamnation définitive par le décret Cum Deus optimus de Clément XI, le 20 novembre 1704, confirmée par la bulle Ex illa die du 19 mars 1715. Le même texte interdisait de nommer Dieu Shangdi 上帝 ou Tian , les mots que les jésuites avaient empruntés aux classiques chinois, au profit de Tianzhu 天主, « Maître du Ciel ».

Kangxi, qui avait lui-même déclaré les rites civils, prit la décision de Rome pour ce qu'elle était, un pouvoir étranger statuant sur les usages de son empire, et interdit les missions chrétiennes en 1721. Son successeur Yongzheng proscrivit la « secte du Maître du Ciel » en 1724. Benoît XIV verrouilla la position romaine par la bulle Ex quo singulari, en juillet 1742, en exigeant des missionnaires un serment interdisant toute discussion. La suppression de la Compagnie de Jésus, en 1773, acheva la mission savante.

Rome est revenue sur sa décision deux cent trente-cinq ans après la condamnation de 1704 : l'instruction Plane compertum est de la Congrégation de la Propagande, datée du 8 décembre 1939, a reconnu aux honneurs rendus aux ancêtres et à Confucius un caractère civil et les a autorisés aux catholiques chinois. Le texte lève le serment qu'exigeait Benoît XIV, mais maintient l'interdiction de rouvrir la dispute : c'est une décision pastorale, non un revirement doctrinal. Le fait déclencheur mérite d'être noté : les garanties du caractère civil de ces rites avaient été obtenues dès 1935 du gouvernement du Mandchoukouo, l'État que le Japon avait installé en Mandchourie, et Rome n'avait d'abord autorisé que les catholiques de ce seul territoire, avant d'étendre la décision à toute la Chine en 1939. Voir aussi Les querelles des ordres monastiques chrétiens en Chine.

Les traités, les missions et le siècle des conflits

La quatrième entrée est celle qui pèse encore sur la façon dont le christianisme est perçu en Chine, parce qu'elle est inséparable de la contrainte militaire. Encore faut-il dire exactement ce que chaque traité contenait, car on lui prête souvent plus qu'il ne porte.

Le premier missionnaire protestant, Robert Morrison, arrive à Macao le 4 septembre 1807, sans droit d'y prêcher. Il baptise son premier converti, Cai Gao, en 1814, achève vers 1819 une traduction de la Bible qui sera imprimée à Malacca en 1823, publie un dictionnaire chinois-anglais en six volumes, et meurt en 1834 en n'ayant vu que quelques conversions. Liang Fa, baptisé par son collègue William Milne, devient en 1827 le premier pasteur protestant chinois. Voir Traductions chinoises de la Bible.

Tout change avec les guerres de l'opium, mais pas d'un coup, et pas comme on le dit.

  • Le traité de Nankin (1842), qui clôt la première guerre de l'opium, ouvre cinq ports au commerce. Ses treize articles ne contiennent aucune clause religieuse : c'est l'erreur la plus répandue sur ce sujet.
  • Le traité de Huangpu (24 octobre 1844), signé avec la France, autorise à son article XXII les Français à élever « des églises, des hôpitaux, des hospices, des écoles et des cimetières », mais dans les cinq ports seulement, et non à prêcher à l'intérieur du pays.
  • Un rescrit impérial du 28 décembre 1844 lève l'interdiction du catholicisme, étendue par interprétation aux protestants l'année suivante ; un édit de 1846 ordonne la restitution des biens confisqués, mais il ne fut pas transmis à tous les gouverneurs de province et resta donc largement sans effet. Le guide en garde une fiche : La France impose à la Chine un traité de tolérance.
  • Les traités de Tianjin (1858), qui suivent la seconde guerre de l'opium, franchissent le pas, et il faut les distinguer : l'article VIII du traité britannique du 26 juin 1858 protège les chrétiens, chinois comme étrangers, dans l'exercice de leur foi ; c'est l'article 13 du traité français du 27 juin 1858 qui ouvre l'intérieur du pays aux missionnaires.
  • La convention de Pékin (1860) ajoute un épisode singulier. La version chinoise de son article 6 accorde aux missionnaires le droit d'acheter des terrains dans toutes les provinces ; la version française n'en dit rien. L'interpolation est attribuée à l'interprète de la légation, le père Delamarre. Elle a servi de base juridique à l'implantation des missions catholiques dans tout l'empire.

La France se posa alors en protectrice des missions catholiques, fonction diplomatique autant que religieuse. Cette protection eut un coût durable. Un converti pouvait obtenir, par l'intervention de son missionnaire, une exemption ou la révision d'un jugement dans un litige foncier ; les notables ruraux y perdaient leur pouvoir d'arbitrage, et la religion nouvelle apparut comme un privilège importé. Les « affaires de religion » (jiao'an 教案) se sont multipliées dans la seconde moitié du siècle, sous la forme d'émeutes, de procès et de destructions ; aucun décompte fiable n'en existe. L'historien Paul A. Cohen a étudié cette hostilité dans China and Christianity (1963), où il la rapporte d'abord à la défense, par les lettrés et les notables, de leur autorité et de l'orthodoxie confucéenne ; les privilèges obtenus par les convertis en sont un ressort parmi d'autres, non la cause unique.

Les Taiping : une révolte née d'une lecture

Hong Xiuquan, lettré cantonais recalé aux examens impériaux, avait reçu à Canton une brochure évangélique. Il fit en 1837, après un délire fiévreux, une vision dont il ne donna d'interprétation chrétienne qu'en 1843 : il se disait alors le frère cadet de Jésus-Christ, envoyé pour chasser les démons de la terre. Il ne fut jamais baptisé : le missionnaire américain Issachar Roberts, à qui il le demanda, s'y refusa en 1847. Le royaume céleste de la Grande Paix qu'il proclame en 1851 prend Nankin en 1853 et tient jusqu'en 1864.

Les estimations du nombre de morts de cette guerre civile vont couramment de vingt à trente millions, et des travaux plus récents avancent des chiffres nettement supérieurs. Dans tous les cas, c'est l'un des conflits les plus meurtriers de l'histoire. Les missionnaires occidentaux, d'abord intrigués par un mouvement qui citait la Bible, s'en détournèrent en constatant ce qu'il en faisait ; les puissances finirent par aider Pékin à l'écraser. Reste que, du point de vue des autorités chinoises comme de la mémoire populaire, une lecture du christianisme avait produit la plus grande insurrection du siècle.

Les Boxers

La révolte des Boxers, de 1899 à 1901, s'est prise aux chrétiens plus qu'à quiconque, et les décomptes divergent fortement. Selon les sources, 136 ou 189 missionnaires protestants ont été tués ; les victimes chinoises protestantes sont estimées de cinq cents à deux mille, et les catholiques chinois à quelque trente mille. Ce sont des reconstitutions faites après coup, non des relevés. Le massacre de Taiyuan, le 9 juillet 1900, est l'épisode le plus connu : il est traditionnellement imputé au gouverneur Yuxian, mais l'historien Roger Thompson en attribue la responsabilité à la foule plutôt qu'à un ordre du gouverneur.

La Chine, vaincue, dut signer le 7 septembre 1901 le protocole des Boxers et payer 450 millions de taels d'argent, davantage que ses recettes fiscales annuelles.

Un siècle plus tard, le 1er octobre 2000, Jean-Paul II a canonisé cent vingt martyrs de Chine, dont quatre-vingt-sept Chinois et trente-trois missionnaires étrangers, la plupart morts pendant les persécutions du XIXe siècle et lors de la révolte des Boxers. La date, qui est la fête nationale de la République populaire, a suscité de vives protestations de Pékin ; le pape a rappelé que le 1er octobre est la fête de sainte Thérèse de Lisieux, patronne des missions.

1949 : les missionnaires partent, les Églises restent

Combien de chrétiens à la veille de la proclamation de la République populaire ? Le document 19 du Comité central, texte officiel chinois de 1982, écrit qu'il y avait « au début de la Libération » environ 2 700 000 catholiques et environ 700 000 protestants. Les sources occidentales sont plus généreuses, jusqu'à quatre millions de catholiques et un million de protestants. Dans tous les cas, une fraction très minoritaire d'une population de plus de cinq cents millions d'habitants. Les missionnaires étrangers quittent le pays entre 1950 et 1953, expulsés ou contraints au départ.

L'État organise alors des Églises nationales. Un « Manifeste chrétien », rédigé à partir de mai 1950 par Wu Yaozong à la demande de Zhou Enlai, est émis le 28 juillet 1950 puis publié en une du Quotidien du Peuple le 23 septembre : il porte alors 1 527 signatures, et en revendiquera 417 389 à la clôture de la campagne, en 1954. Le Mouvement patriotique des Trois Autonomies est formellement établi cette même année 1954, lors de la première Conférence chrétienne nationale réunie à Pékin. Les trois autonomies (三自) sont l'auto-administration, l'auto-subsistance et l'auto-propagation : une Église dirigée, financée et prêchée par des Chinois. Les cultes unifiés de 1958 firent disparaître dans les faits les dénominations protestantes héritées des missions.

Du côté catholique, l'Association patriotique des catholiques chinois est fondée le 2 août 1957. Le 13 avril 1958, à la cathédrale Saint-Joseph de Hankou, Dong Guangqing et Yuan Wenhua, désigné pour Wuchang, sont consacrés évêques sans mandat pontifical par Mgr Li Daonan : ce sont les premières consécrations de ce genre. Pie XII y répond le 29 juin suivant par l'encyclique Ad Apostolorum Principis, refusant de reconnaître ces consécrations. C'est de là que date la division entre une Église catholique « officielle » et une Église « clandestine » restée fidèle à Rome, division dont les conséquences ne sont pas entièrement dénouées. L'Église orthodoxe chinoise a connu une trajectoire parallèle.

Pendant la Révolution culturelle (1966-1976), les lieux de culte du pays sont fermés, quelle que soit la religion, et le culte public cesse de fait.

Depuis 1979

Les églises rouvrent à partir de 1979 ; celle de Ningbo, fermée en juillet 1966, revendique d'avoir été la première à rouvrir ses portes, le 8 avril 1979. Le document 19 du Comité central, publié le 31 mars 1982, fixe la doctrine qui vaut encore pour l'essentiel : la religion est un phénomène durable qu'on ne supprime pas par décret, et elle doit s'exercer dans le cadre d'organisations reconnues par l'État. Le texte ne s'en cache pas, et il faut le citer tel quel : la liberté religieuse y est « une politique de long terme, qui doit être menée continûment jusqu'à ce moment futur où la religion disparaîtra d'elle-même ».

La Constitution adoptée la même année garantit à son article 36 « la liberté de croyance religieuse », interdit de contraindre quiconque à croire ou à ne pas croire, protège les « activités religieuses normales », interdit d'utiliser la religion pour troubler l'ordre public, nuire à la santé des citoyens ou entraver le système éducatif, et dispose que les organisations et les affaires religieuses ne sont soumises à aucune tutelle étrangère. L'article n'a été modifié par aucun des cinq amendements constitutionnels, et son texte chinois n'a pas bougé d'un caractère depuis 1982 : 宗教团体和宗教事务不受外国势力的支配. C'est la traduction anglaise officielle qui a durci en 2019, passant de « not subject to any foreign domination » à « not be subject to control by foreign forces ». Ce n'est donc pas la loi qui a changé, mais ce qu'on lui fait dire à l'étranger.

Cinq religions sont administrativement reconnues : bouddhisme, taoïsme, islam, protestantisme et catholicisme, ces deux derniers comptant en Chine pour deux religions distinctes. Le Conseil chrétien de Chine est fondé en 1980 à Nankin ; il forme avec le Mouvement patriotique des Trois Autonomies ce qu'on appelle les « deux organisations » du protestantisme officiel, longtemps animées par l'évêque Ding Guangxun (1915-2012). En novembre 1987 s'ouvre à Nankin l'imprimerie Amity, coentreprise de la fondation Amity et de l'Alliance biblique universelle. Une délégation du Conseil œcuménique des Églises y a constaté sur place, en novembre 2025, plus de 286 millions d'exemplaires imprimés depuis l'ouverture, pour la Chine et pour l'exportation.

Aujourd'hui : ce qu'on sait, et ce qui est contesté

Assemblée nombreuse dans une grande église chinoise, devant une croix lumineuse et deux écrans affichant un texte en chinois
Un culte à l'église Chongyi de Hangzhou, l'un des plus grands lieux de culte protestants enregistrés de Chine.

Combien de chrétiens ? C'est la question sur laquelle il faut être le plus prudent, parce que les chiffres publiés ne mesurent pas la même chose.

  • Le livre blanc du Bureau de l'information du Conseil des affaires d'État, publié le 3 avril 2018, recense plus de 38 millions de protestants et environ 6 millions de catholiques, pour près de 200 millions de croyants toutes religions confondues, 380 000 membres du clergé et 144 000 lieux de culte enregistrés. Ce sont les fidèles des Églises reconnues.
  • Le Pew Research Center a repris la question à zéro dans une étude de 2023, Measuring Religion in China, et son résultat va contre l'idée reçue : environ 2 % des adultes chinois se déclarent chrétiens, soit une vingtaine de millions de personnes, sans progression significative entre 2010 et 2018. Mesurer la croyance plutôt que l'appartenance déclarée donne deux autres nombres, et l'écart entre les trois est le vrai sujet : 3 % en croyance exclusive, et 7 % si l'on additionne toutes les formes de croyance chrétienne, syncrétismes compris, soit environ 81 millions d'adultes. Pew en tire une conclusion qui n'est pas celle qu'on lit d'ordinaire : la population chrétienne de Chine semble avoir cessé de croître après la progression rapide des années 1980 et 1990.
  • Le Centre pour l'étude du christianisme mondial, qui compte les affiliés et non les déclarants, monte à 10,6 % de la population. Les organisations d'évangélisation avancent des ordres de grandeur voisins : 96,7 millions pour Portes ouvertes dans sa World Watch List 2026, et 129,7 millions pour Asia Harvest, total que Pew tient pour surévalué faute de pouvoir additionner les assemblées non enregistrées sans double compte.
  • Le sociologue Fenggang Yang, de l'université Purdue, avance 160 millions en 2025 et 247 millions en 2030, le périmètre du premier nombre (protestants seuls ou ensemble des chrétiens) n'étant pas explicite. Ce n'est pas une projection démographique : elle prolonge un taux de croissance observé, et les démographes Conrad Hackett et Yunping Tong ont objecté qu'un tel prolongement tient pour acquis ce qu'il faudrait établir, à savoir que la croissance des années 1980 et 1990 se poursuive.

D'où viennent les écarts ? Pew les énumère : la sensibilité politique du sujet, qui pousse à la discrétion ; la différence entre se déclarer d'une religion, y croire et la pratiquer ; les enfants comptés ou non ; les assemblées non enregistrées comptées ou non ; et la concentration géographique (les catholiques au Hebei, les protestants dans le Zhejiang et surtout à Wenzhou), qui malmène les échantillons. On peut retenir, sans trancher, une fourchette allant d'une vingtaine à une centaine de millions de personnes : dans tous les cas une petite minorité de la population chinoise, et l'une des plus grandes populations chrétiennes du monde.

Deux mondes qui se recouvrent. Une partie des chrétiens fréquente les lieux de culte enregistrés auprès des « deux organisations » protestantes ou de l'Association patriotique catholique ; une autre se réunit dans des assemblées non enregistrées, dites Églises domestiques ou Églises de maison ; le mot recouvre aussi bien de petits groupes de quartier que des réseaux urbains de plusieurs milliers de personnes. Leur statut est celui de l'absence de statut, et il s'est durci : sous le règlement de 2018, organiser un culte hors d'un lieu enregistré est illégal, alors que de grandes assemblées non enregistrées avaient longtemps été tolérées. L'Église de l'Alliance de la Pluie précoce, à Chengdu, a été fermée en décembre 2018, et son pasteur Wang Yi condamné à neuf ans de prison un an plus tard, le 30 décembre 2019.

Un encadrement resserré. Le règlement sur les affaires religieuses révisé est entré en vigueur le 1er février 2018 ; des mesures encadrant l'information religieuse sur internet, qui soumettent celle-ci à permis et interdisent la diffusion en ligne des cultes, ont suivi le 1er mars 2022. Le discours officiel promeut la « sinisation » des religions (宗教中国化), formule lancée par Xi Jinping à la conférence centrale du Front uni de mai 2015 et reprise au XIXe congrès en 2017 ; les organisations protestantes officielles en avaient ouvert le chantier dès 2014. Le mot désigne littéralement une acclimatation culturelle ; dans son application, les observateurs y lisent aussi une exigence d'alignement politique.

Dans le Zhejiang, une campagne engagée en 2013 contre les « constructions illégales » s'est retournée début 2014 contre les édifices religieux, puis contre les croix installées sur les toits, avant de s'interrompre brusquement en avril 2016. Le cas le plus commenté est celui de l'église Sanjiang de Wenzhou, bâtiment neuf visé le 28 avril 2014 : les autorités invoquaient la non-conformité de la construction, les fidèles la visibilité de la croix. Les ordres de grandeur divergent, et il faut d'abord dire ce que l'on compte : les décomptes qui vont de mille deux cents à mille sept cents portent sur des croix retirées, et non sur des édifices détruits, dont le nombre se compte en dizaines. L'organisation Christian Solidarity Worldwide, de son côté, a recueilli plus de sept cents signalements dont cinq cents datés, en précisant que sa liste n'est pas exhaustive. Wenzhou, souvent surnommée « la Jérusalem de la Chine » (surnom d'usage local, revendiqué par les habitants eux-mêmes selon l'étude que le sociologue Nanlai Cao lui a consacrée en 2011), compterait 11 à 20 % de chrétiens selon les sources et les années.

Rome et Pékin. Le 22 septembre 2018, le Saint-Siège et la République populaire ont signé un accord provisoire sur la nomination des évêques. Son texte n'a jamais été publié : le cardinal Parolin expliquait en 2023 qu'il reste confidentiel parce qu'il n'a pas encore été approuvé définitivement. Il prévoit, selon ce que les deux parties en ont dit, que les autorités chinoises proposent des candidats et que le pape conserve le dernier mot. L'accord a été renouvelé pour deux ans le 22 octobre 2020, pour deux ans le 22 octobre 2022, puis pour quatre ans le 22 octobre 2024.

Il est vivement critiqué, notamment par le cardinal Joseph Zen, ancien évêque de Hong Kong, qui y voit une « incroyable trahison » des catholiques clandestins. Le cardinal Parolin a lui-même reconnu que très peu d'évêques de l'Église clandestine avaient été reconnus par les autorités depuis la signature. Le Saint-Siège répond qu'il s'agit d'un acte pastoral et non politique, destiné à ce que les fidèles aient des évêques à la fois en communion avec Rome et reconnus par leur pays. L'accord a par ailleurs été mis à l'épreuve : en avril 2023, Pékin a transféré l'évêque Shen Bin au siège de Shanghai sans consulter le Saint-Siège, qui l'a fait savoir. Il n'existe pas de relations diplomatiques entre Pékin et le Saint-Siège : celui-ci a noué des relations avec la République de Chine en 1942, alors sur le continent, a transféré sa représentation à Taipei en 1952, et n'y entretient plus qu'un chargé d'affaires depuis 1979.

Ce qui reste ouvert

Trois questions traversent ces treize siècles et ne sont réglées par aucun des épisodes qui précèdent. La première est celle du vocabulaire : par quels mots chinois dire ce que le christianisme apporte, et que change-t-on en les choisissant ? Elle a opposé les jésuites à Rome, puis les protestants entre eux au XIXe siècle. La deuxième est celle de l'allégeance : une religion dont l'autorité est à l'étranger peut-elle être pleinement chinoise ? C'est la question de Kangxi en 1721, et c'est encore celle de l'article 36 de la Constitution. La troisième est celle du nombre, et l'on a vu qu'elle n'a pas de réponse unique.

Le christianisme en Chine se laisse mal résumer, parce qu'il n'est pas une histoire mais quatre, et parce que les acteurs qui la racontent (Églises officielles, Églises domestiques, Saint-Siège, autorités chinoises, organisations étrangères) n'ont ni les mêmes sources ni les mêmes intérêts. Cette page a essayé de dire à chaque fois d'où vient le chiffre et qui tient le propos.

Le guide détaille plusieurs de ces épisodes à part : une chronologie de la présence missionnaire catholique qui va de 635 à l'an 2000, la mission vincentienne, les principaux sites touristiques du christianisme en Chine et une liste de 70 cathédrales catholiques romaines pour ce qu'il en reste sur le terrain, John Sung, Watchman Nee et Gladys Aylward pour le protestantisme en Chine au XXe siècle. Sur la tradition avec laquelle la querelle des rites a mis le christianisme aux prises, voir Confucius et le confucianisme.

Illustrations : David Castor, Public domain ; Yu Wenhui (Emmanuel Pereira), Public domain ; TUPEIRAN, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons.

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