Poème chinois : "regard sur la lune, pensée lointaine" par Zhang Jiuling

Huit vers de Zhang Jiuling, ministre des Tang, dont le premier est l'un des plus cités de toute la poésie chinoise : sur la mer naît la lune claire, au bout du monde nous partageons cet instant.

SOMMAIRE

Aquarelle : une grande pleine lune ivoire dans un ciel bleu nuageux au-dessus d'une mer calme, son reflet traçant un sillage clair sur l'eau ; au premier plan à gauche, un promontoire rocheux planté de pins tordus
Aquarelle : la pleine lune au-dessus de la mer, son reflet sur l'eau, et des pins tordus sur un promontoire rocheux. — Image d'illustration

Le poème

Le titre chinois, 望月怀远 wàng yuè huái yuǎn, signifie mot à mot : regarder la lune et penser à qui est loin. Le poème compte huit vers de cinq caractères.

望月怀远
wàng yuè huái yuǎn
Regard sur la lune, pensée lointaine

海上生明月
hǎi shàng shēng míng yuè
sur la mer naît la lune claire

天涯共此时
tiān yá gòng cǐ shí
au bout du monde, nous partageons cet instant

情人怨遥夜
qíng rén yuàn yáo yè
celle qui aime en veut à la nuit trop longue

竟夕起相思
jìng xī qǐ xiāng sī
du soir jusqu'au matin monte en elle la pensée de l'absent

灭烛怜光满
miè zhú lián guāng mǎn
j'éteins la chandelle, épris de cette clarté qui emplit la chambre

披衣觉露滋
pī yī jué lù zī
je jette un vêtement sur mes épaules et sens la rosée me gagner

不堪盈手赠
bù kān yíng shǒu zèng
je ne puis en emplir mes mains pour te l'offrir

还寝梦佳期
huán qǐn mèng jiā qī
je retourne me coucher, et rêve du moment des retrouvailles

La traduction ci-dessus est littérale, vers par vers, et ne cherche ni la rime ni le compte des syllabes.

Un lüshi de cinq caractères

La pièce appartient au wǔlǜ (五律), abréviation de wǔyán lǜshī (五言律诗) : le poème régulier de huit vers à cinq caractères, la forme la plus exigeante de l'époque des Tang. Les huit vers se lisent par couples. Les deux couples du milieu, le deuxième et le troisième, doivent être en parallèle, chaque mot répondant à celui qui lui fait face : 灭烛 (éteindre la chandelle) contre 披衣 (jeter un vêtement), (chérir) contre (sentir), 光满 (la clarté pleine) contre 露滋 (la rosée qui gagne).

Une difficulté de lecture tient à un seul caractère. Le premier vers porte shēng, naître, et non shēng, monter, qui se prononce de la même façon. La lune ne s'élève pas au-dessus de la mer : elle en naît. Les commentateurs chinois s'arrêtent tous sur ce choix, qui donne au vers son ampleur.

Le poème figure dans les Trois cents poèmes des Tang (唐诗三百首), l'anthologie composée au XVIIIe siècle qui reste, aujourd'hui encore, le recueil sur lequel les écoliers chinois apprennent la poésie des Tang.

Zhang Jiuling, un ministre venu du Sud

Zhang Jiuling (张九龄, Zhāng Jiǔlíng) est mort en 740. Sa date de naissance varie selon les sources : les unes donnent 673, les autres 678, et aucune ne s'impose. Il est originaire de Qujiang, dans la préfecture de Shaozhou, l'actuelle Shaoguan, au nord de la province du Guangdong. C'est un détail qui compte : le Lingnan, la région des montagnes du Sud, passait alors pour une marge lointaine de l'empire, et Zhang Jiuling est le premier de ses fils à atteindre le sommet de l'État.

Reçu au concours impérial en 702, il fait une carrière d'administrateur avant d'être appelé au conseil. En 716, il fait ouvrir à travers la chaîne des Meiling la route qui relie le Guangdong au bassin du Yangzi, un ouvrage qui restera pendant des siècles la voie principale entre le Sud et le reste de la Chine. Il prend la tête du Secrétariat impérial (中书令), c'est-à-dire la charge de chancelier, sous l'empereur Xuanzong, vers 733 ou 734 selon les sources.

Sa franchise fait sa réputation et sa perte. Il s'oppose au clan de Li Linfu, ministre habile et sans scrupule qui s'appuie sur les faveurs du palais, et il met en garde l'empereur contre un général dont il juge l'ascension dangereuse : An Lushan. En 736, il perd la charge de chancelier, et il est envoyé l'année suivante comme administrateur à Jingzhou, où il meurt. La rébellion d'An Lushan éclate en 755 et ruine l'âge d'or des Tang : l'empereur, dit l'histoire officielle, se souvint alors de l'homme qu'il avait congédié. Zhang Jiuling reçut le nom posthume de Wenxian (文献), le lettré exemplaire.

Son œuvre tient dans le Recueil de Qujiang (曲江集). On lui doit surtout la suite des Ganyu (感遇), des poèmes de méditation morale écrits pendant sa disgrâce : l'anthologie des Trois cents poèmes en retient quatre et les place en tête de tout le recueil, avant même Li Bai et Du Fu.

Ce que dit le poème

Le sujet est la séparation, et le moyen en est la lune. Deux êtres éloignés ne peuvent ni se voir ni s'écrire, mais ils lèvent les yeux au même moment vers le même astre : c'est le seul lien qui leur reste, et il suffit à faire un poème. Le premier couple pose cette idée en dix caractères, sans une image de trop.

Les six vers suivants redescendent dans une chambre. Quelqu'un ne dort pas, en veut à la nuit de durer, souffle la chandelle pour mieux laisser entrer la clarté, sort et sent la rosée. Puis vient le geste qui a fait la célébrité de la fin : vouloir prendre la lumière à pleines mains pour l'envoyer à l'autre, comprendre que cela ne se peut pas, et se recoucher pour rêver des retrouvailles. Le mot 佳期 jiā qī, le beau moment, désigne précisément le rendez-vous que l'on attend.

Rien dans le texte ne dit à qui le poète s'adresse. La tradition lit ces vers comme un poème d'amour ; d'autres commentateurs y voient un ministre écarté qui pense à son souverain, lecture ancienne et courante dans la poésie chinoise, où l'amoureuse délaissée sert souvent de figure au sujet disgracié. Les deux lectures tiennent, et le poème ne tranche pas.

Quand un vers donne son nom à une fête

Le second vers, 天涯共此时, est devenu une formule autonome. Il se décompose mot à mot : tiān, le ciel ; , la rive, la limite ; ensemble 天涯 tiānyá désigne le bout du monde, l'endroit le plus éloigné qui soit. Puis gòng, en commun, ensemble ; , ce, celui-ci ; shí, le moment. Soit : aux confins du monde, nous avons cet instant en partage.

C'est sous ce nom que la Chine célèbre aujourd'hui la mi-automne hors de ses frontières. « 天涯共此时 » est la marque commune des manifestations organisées chaque année pour la fête de la mi-automne par les Centres culturels de Chine à l'étranger et les bureaux du tourisme, sous la conduite du bureau des échanges internationaux du ministère de la Culture et du Tourisme. Le programme se décline en concerts, expositions, dégustations de gâteaux de lune et séances d'observation, et il s'est prolongé en ligne à partir de 2020, année où le ministère annonçait une quarantaine de pays associés à un enregistrement musical commun.

Le choix de la formule se comprend de lui-même : une fête dont le thème est la réunion des familles, célébrée par des gens qui vivent loin de chez eux, n'avait pas de meilleur mot d'ordre qu'un vers écrit il y a treize siècles par un homme du Sud tenu à distance de la capitale.

La même lune, d'un poète à l'autre

Le motif traverse toute la poésie chinoise, et trois pièces suffisent à en marquer les bornes. Le quatrain de Li Bai, "pensées de nuit" tient en vingt caractères : un homme prend le clair de lune sur le sol pour du givre, lève la tête, la baisse, et pense à son village. C'est le plus connu, et le plus simple.

Zhang Jiuling, une génération plus tôt, écrit à l'inverse un poème régulier de huit vers, où la lune n'est pas un souvenir mais un point de rencontre.

Trois siècles plus tard, sous les Song, Su Shi compose pour la mi-automne de 1076 le Shuidiao getou (水调歌头), dont le dernier vers, 但愿人长久,千里共婵娟 dàn yuàn rén cháng jiǔ, qiān lǐ gòng chán juān, souhaite : puissions-nous vivre longtemps et partager à mille lieues cette beauté de lune. La parenté avec le vers de Zhang Jiuling est évidente, et elle est voulue : la distance n'est plus une privation, elle devient le lieu même du partage.

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