Le lapin de jade, compagnon de Chang'e
Le second personnage de la Lune chinoise est un lièvre. On le voit dans les taches de l'astre, il pile un élixir depuis plus de deux mille ans, il est devenu un jouet d'argile à Pékin, et il a fini par donner son nom au premier astromobile chinois.
SOMMAIRE

Le lièvre pile l'élixir sous l'osmanthe en fleur, et la Terre n'est plus qu'un point dans le ciel.
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Dans le ciel chinois, la Lune n'est pas habitée par une seule figure. La déesse y demeure, mais elle n'y est pas seule : un lièvre l'accompagne, un pilon à la main, penché sur un mortier. On l'appelle le lapin de jade, yutu, et c'est probablement le plus ancien des habitants de la Lune chinoise, plus ancien que la déesse elle-même.
Ce que l'on voit dans la Lune
Le point de départ n'est pas un récit mais un regard. Les grandes plaines sombres de la face visible dessinent, pour qui les regarde d'un certain œil, un animal accroupi aux longues oreilles. Toute l'Asie orientale y a vu un lièvre, quand l'Europe y a vu un visage.
La plus ancienne trace écrite est une question, et elle date des Royaumes combattants. Dans les Questions au ciel, le poète Qu Yuan demande ce que la Lune a de si particulier pour mourir et renaître chaque mois, et ce qu'elle gagne à porter un lièvre dans son ventre. La question suppose que la réponse est connue de tous : le lièvre est déjà là.
L'image se voit ensuite avant de se lire. Sur la bannière de soie peinte retrouvée dans la tombe numéro un de Mawangdui, sous les Han occidentaux, la Lune porte déjà le lièvre et le crapaud, l'un à côté de l'autre. Le lettré Liu Xiang, dans le Wujing tongyi, se demande d'ailleurs pourquoi les deux animaux cohabitent, et répond par la théorie des souffles : la Lune est yin, le crapaud est yang, et l'un se tient auprès de l'autre. Les Dix-neuf poèmes anciens emploient le couple comme un simple synonyme de la Lune : le quinze la pleine lune est ronde, le vingt le crapaud et le lièvre s'échancrent.
Le lièvre qui pile l'élixir
Ce que fait le lièvre est aussi fixe que sa présence. Il pile, dans un mortier, la drogue d'immortalité. Le motif se retrouve au dos des miroirs de bronze des Tang comme sur les laques des Ming, toujours identique : l'animal debout, le pilon levé, le mortier à ses pieds.
C'est cette occupation qui le rattache à la déesse. Celle qui a bu l'élixir et s'est envolée vers la Lune y trouve, ou y emmène selon les versions, l'animal qui le prépare. Les récits ne s'accordent pas sur l'ordre des choses, et cela n'a jamais gêné personne : le lièvre et la déesse forment un couple d'images plus qu'un récit suivi. L'histoire complète de la déesse est dans la fiche de Chang'E, déesse de la Lune.
Le détail change en traversant la mer. Au Japon et en Corée, le même lièvre lunaire pile non pas un remède mais une pâte de riz, et c'est le gâteau de riz gluant qui sort du mortier. Le geste est resté, son objet a changé de nature.
L'autre lièvre, celui du bûcher
Une seconde tradition, venue de l'Inde avec le bouddhisme, a rejoint la première. Dans un récit des vies antérieures du Bouddha, un ascète affamé demande la charité à des animaux. Chacun apporte ce qu'il trouve ; le lièvre, qui ne sait rien rapporter, se jette lui-même dans le feu pour offrir sa chair. Le dieu Indra, saisi, dessine alors son image sur la Lune afin que tous s'en souviennent. La même histoire se lit dans un recueil de contes japonais du Moyen Âge.
Les deux lièvres n'ont pas la même origine et ne racontent pas la même chose : l'un prépare l'immortalité, l'autre donne sa vie. Ils se sont superposés sans se contredire, et le lièvre de la Lune chinoise porte aujourd'hui les deux lectures.
Le dieu lapin de Pékin

Le dieu lapin de Pékin : tête de lièvre, robe de dignitaire, monture de tigre et fanions au dos.
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À Pékin, le lièvre est descendu de la Lune pour devenir un objet qu'on tient dans la main. Le Dijing jingwu lüe, description de la capitale sous les Ming, note qu'au quinzième jour du huitième mois, pour l'offrande à la Lune, on représente un lièvre debout comme un homme, tenant un pilon et pilant dans un mortier. Un autre recueil des environs de 1636 décrit des lièvres d'argile en habit, assis à la façon des hommes. Un troisième texte de la même époque donne enfin le nom sous lequel on le connaît encore : modelé dans la terre jaune du marché, il s'appelle Tu'er Ye, le seigneur lapin.
L'almanach des saisons de Pékin, deux siècles et demi plus tard, montre que rien n'a bougé et que tout s'est démultiplié. À chaque mi-automne, écrit-il, les artisans habiles de la ville modèlent dans l'argile jaune des figures de crapaud et de lièvre qu'ils mettent en vente : on les appelle Tu'er Ye. Il y en a en habit de cour sous un dais, il y en a en armure avec une bannière, il y en a montés sur un tigre, il y en a assis en silence.
La fabrication est restée la même : de l'argile jaune, pressée dans un moule ou modelée à la main, puis peinte. Le corps est humain, seules les longues oreilles et la lèvre fendue sont celles de l'animal. Les tailles vont d'un peu plus d'un pied chinois à trois ou quatre. Le répertoire s'est élargi jusqu'à devenir un portrait de la ville : à côté des figures d'opéra, avec leur maquillage de rôle, on trouve des seigneurs lapins barbiers, savetiers ou marchands de raviolis en soupe.
Ce glissement est le vrai sujet de l'objet. Sous les Ming, le Tu'er Ye est une figurine de culte que l'on pose sur la table de l'offrande. Sous les Qing, il devient d'abord et surtout un jouet d'enfant, acheté à la foire, cassé dans l'année, racheté l'automne suivant. Il a été inscrit en 2014 sur la liste nationale chinoise du patrimoine culturel immatériel, au titre des arts traditionnels, sur proposition du district de Chaoyang.
Du mythe au véhicule lunaire
Le nom a fini par quitter la légende sans quitter la Lune. Le premier astromobile chinois posé sur le sol lunaire s'appelle Yutu, lapin de jade, et son successeur Yutu-2. Le programme d'exploration lunaire chinois, lui, porte le nom de la déesse. Les deux figures de la nuit du quinzième jour ont donc été reprises telles quelles par une agence spatiale, ce qui est une façon de mesurer leur persistance.
Sur la table de la fête
Le lièvre n'a jamais quitté le mobilier de la mi-automne. Il figure sur les moules des pâtissiers, au milieu des vœux et des rinceaux, et les grands gâteaux d'offrande du Pékin du XIXe siècle portaient dessinés le palais lunaire, le crapaud et le lièvre : les trois habitants au complet. Sa place sur la croûte se lit encore dans la fiche du gâteau de Lune.
Le reste des usages, des dates et des récits de la nuit du quinzième jour est réuni sur la fête de la mi-automne.
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