Poème chinois : "Quand la lune sera-t-elle claire ?" par Su Shi
Le poème de la mi-automne : Su Shi l'écrit en 1076, ivre au petit matin, en pensant à son frère dont il est séparé depuis sept ans. Texte chinois, pinyin et traduction française vers par vers.
SOMMAIRE
Un titre en deux parties, dont la première n'en est pas un
Le poème est désigné en chinois par deux groupes séparés d'un point médian : 水调歌头·明月几时有 (Shuǐdiào gētóu · Míngyuè jǐshí yǒu). Seul le second est un titre. Le premier, 水调歌头, littéralement « le début du chant sur l'air de Shuidiao », est un cipai (词牌, cípái) : le nom d'un patron métrique.
La poésie ci (词, cí) est le grand genre lyrique de la dynastie des Song. Elle ne s'écrit pas sur un mètre régulier comme la poésie shi des Tang, mais sur des mélodies préexistantes : chaque air impose un nombre de strophes, une longueur de vers ligne par ligne, une distribution des tons et une place des rimes. L'auteur ne choisit pas sa forme, il la remplit. L'air de 水调歌头 compte quatre-vingt-quinze caractères en deux strophes, neuf vers et quatre rimes plates pour la première, dix vers et quatre rimes plates pour la seconde ; il est né du découpage de la première section d'une grande suite musicale des Tang appelée 水调歌.
Les mélodies, elles, se sont perdues. Il reste les moules, et les milliers de poèmes qui les ont remplis. Comme des dizaines d'auteurs ont écrit sur ce même air, le nom du cipai ne suffit pas à identifier un texte : on lui adjoint donc son premier vers, ou un titre propre. D'où la forme double, et d'où l'usage français de nommer ce poème par sa question d'ouverture.
Mizhou, 1076 : une nuit de beuverie et un frère qu'on n'a pas vu depuis sept ans
Le poème porte une courte préface, et c'est elle qui donne les circonstances :
丙辰中秋,欢饮达旦,大醉,作此篇,兼怀子由。
Bǐngchén zhōngqiū, huān yǐn dá dàn, dà zuì, zuò cǐ piān, jiān huái Zǐyóu.
« À la mi-automne de l'année bingchen, j'ai bu joyeusement jusqu'au point du jour, et me suis enivré ; j'ai composé ce morceau, en pensant aussi à Ziyou. »
L'année bingchen est la neuvième du règne de l'empereur Shenzong des Song, soit 1076. La mi-automne tombe le quinzième jour du huitième mois lunaire, la nuit de la pleine lune la plus célébrée de l'année. Su Shi est alors préfet de Mizhou, dans l'actuelle Zhucheng, au Shandong.
Ziyou est le nom de courtoisie de Su Zhe (苏辙), frère cadet de Su Shi et lui-même écrivain de premier plan. Il se trouve cette année-là à Jinan, dans la même province ; les deux frères ne se sont pas revus depuis sept ans. La préface dit donc tout du poème avant qu'il ne commence : une fête de la réunion familiale, un homme ivre, et une absence.
La première question du poème n'est pas neuve, et Su Shi compte sur son lecteur pour l'entendre. Trois siècles plus tôt, Li Bai avait ouvert son 把酒问月 (« La coupe à la main, j'interroge la lune ») par 青天有月来几时?我今停杯一问之 : « depuis quand y a-t-il une lune dans le ciel bleu ? je pose ma coupe pour le lui demander ». Su Shi reprend les deux gestes et les intervertit : c'est au ciel qu'il demande, et c'est de la lune qu'il parle.
Le texte, vers par vers
Le chinois est donné ici en caractères simplifiés, suivi de la romanisation pinyin et d'une traduction française littérale. Un vers du texte reçu porte une variante ancienne : 又恐琼楼玉宇 s'écrit aussi 惟恐琼楼玉宇, sans que le sens change.
明月几时有?
míngyuè jǐ shí yǒu
Depuis quand y a-t-il une lune claire ?
把酒问青天。
bǎ jiǔ wèn qīngtiān
La coupe à la main, je le demande au ciel bleu.
不知天上宫阙,
bù zhī tiān shàng gōngquè
J'ignore, dans les palais d'en haut,
今夕是何年。
jīn xī shì hé nián
quelle année l'on compte ce soir.
我欲乘风归去,
wǒ yù chéng fēng guī qù
Je voudrais rentrer là-haut, porté par le vent,
又恐琼楼玉宇,
yòu kǒng qiónglóu yùyǔ
mais je crains que ces tours de jade et ces demeures de gemme,
高处不胜寒。
gāo chù bù shèng hán
placées si haut, ne soient d'un froid insupportable.
起舞弄清影,
qǐ wǔ nòng qīng yǐng
Je me lève, je danse, je joue avec mon ombre limpide :
何似在人间。
hé sì zài rénjiān
rien ne vaut d'être ici-bas, parmi les hommes.
转朱阁,
zhuǎn zhū gé
Elle contourne le pavillon vermillon,
低绮户,
dī qǐ hù
descend jusqu'aux fenêtres ouvragées,
照无眠。
zhào wú mián
éclaire celui qui ne dort pas.
不应有恨,
bù yīng yǒu hèn
Elle ne devrait pourtant nous vouloir aucun mal :
何事长向别时圆?
hé shì cháng xiàng bié shí yuán
pourquoi donc est-elle toujours pleine à l'heure des séparations ?
人有悲欢离合,
rén yǒu bēi huān lí hé
Les hommes ont le chagrin et la joie, l'éloignement et les retrouvailles ;
月有阴晴圆缺,
yuè yǒu yīn qíng yuán quē
la lune a ses voiles et ses clartés, ses pleins et ses déclins :
此事古难全。
cǐ shì gǔ nán quán
de tout temps, rien de cela n'a été parfait.
但愿人长久,
dàn yuàn rén chángjiǔ
Puissions-nous seulement vivre longtemps,
千里共婵娟。
qiān lǐ gòng chánjuān
et partager, à mille lieues l'un de l'autre, cette même beauté de lune.
Ce que le poème fait
La première strophe est une ascension, et elle échoue volontairement. Le poète ivre veut monter au ciel, « rentrer » (归去) comme s'il en venait ; il se ravise devant le froid des demeures célestes, danse avec son ombre et conclut que la terre vaut mieux. C'est le mouvement d'un homme qui a envisagé de se retirer du monde et qui reste.
La seconde strophe redescend avec le clair de lune, qui glisse du pavillon aux fenêtres puis sur le visage de celui qui ne dort pas. Le poète adresse alors à la lune un reproche presque enfantin : pourquoi est-elle pleine précisément les soirs où l'on est séparé ? Puis il retire le reproche. Le vers qui suit est le plus cité de tout le corpus ci : les hommes ont leurs séparations comme la lune a ses phases, et cela n'a jamais été autrement.
C'est cette bascule qui explique la fortune du texte. Le poème ne console pas en promettant des retrouvailles : il déplace la consolation ailleurs, dans le fait que deux personnes éloignées regardent au même moment le même objet. La distance n'est pas abolie, elle est rendue habitable.
婵娟, le dernier mot
Le poème se ferme sur 但愿人长久,千里共婵娟 (dàn yuàn rén chángjiǔ, qiān lǐ gòng chánjuān). Le mot 婵娟 (chánjuān) désigne d'abord la grâce, la beauté d'une forme gracieuse ; employé seul, il en est venu à désigner la lune elle-même, et parfois Chang'e, la déesse qui l'habite. Il n'a pas d'équivalent en français : traduire « la lune » perd la grâce, traduire « la belle » perd la lune.
La formule est devenue un souhait de circonstance. On l'écrit sur les cartes et sur les boîtes de gâteaux de lune, on la prononce au téléphone le soir de la fête, on la place au bas d'un message adressé à quelqu'un qui est loin. Beaucoup de ceux qui l'emploient ne sauraient pas nommer le poème dont elle vient.
La chanson de 1983
Les mélodies des Song étant perdues, le texte a longtemps été récité et non chanté. Une musique neuve lui a été composée par Liang Hongzhi (梁弘志), et la chanson qui en est sortie porte le titre de son avant-dernier vers : 但愿人长久, « puissions-nous vivre longtemps ». Teresa Teng l'enregistre pour l'album 淡淡幽情 (Dàndàn yōuqíng), paru le 2 février 1983, douze chansons tirées de poèmes des Tang et des Song. L'album s'est vendu à plus de cinq millions d'exemplaires selon un relevé cité en 2008 par l'agence Xinhua. La chanson a été reprise depuis, notamment par Faye Wong et Jacky Cheung.
C'est par elle que le poème est aujourd'hui le plus souvent entendu. Il figure aussi au programme scolaire chinois, se récite le soir de la fête de la Mi-Automne et revient chaque année dans les galas télévisés de la fête.
Su Shi
Su Shi (苏轼, 1037-1101), plus connu sous son nom de plume Su Dongpo, est le poète le plus universel de la dynastie des Song : lettré, calligraphe, peintre, haut fonctionnaire, il fut aussi plusieurs fois disgracié et exilé pour son franc-parler. Le poème de la mi-automne appartient à sa période de province, avant l'affaire des poèmes de la Terrasse des corbeaux et la relégation à Huangzhou qui suivra. Sa vie et son œuvre sont détaillées dans la fiche du guide qui lui est consacrée.
Le guide présente aussi, dans la même forme bilingue, les « pensées de nuit » de Li Bai, l'autre grand poème chinois de la lune.
