Les messages cachés dans les gâteaux de lune et la chute des Yuan
Des billets glissés dans les gâteaux de lune auraient donné le signal d'un soulèvement contre les Mongols, le quinzième jour du huitième mois. Le récit est raconté partout, et les historiens qui ont cherché sa trace n'en trouvent aucune avant la fin du dix-neuvième siècle.
SOMMAIRE
Le récit tel qu'on le raconte
La version la plus répandue tient en quelques lignes. À la fin de la domination mongole, les Chinois auraient vécu sous une surveillance de tous les instants : rassemblements interdits, armes confisquées, un seul couteau de cuisine autorisé pour dix familles, et dans chaque groupe de foyers un surveillant mongol logé sur place, qui aurait contrôlé les vêtements, la nourriture et jusqu'au sort des jeunes gens. Conspirer devenait impossible, faute de pouvoir se parler.
C'est alors que Zhu Yuanzhang, le futur fondateur de la dynastie des Ming, aurait suivi le conseil de son stratège Liu Bowen. Puisque les Mongols ne mangeaient pas les gâteaux que les Chinois s'offrent à la mi-automne, ces gâteaux pouvaient circuler sans être ouverts. On y glissa donc un billet portant la même phrase : se soulever le quinzième jour du huitième mois, à la nuit, pendant que l'occupant serait à table ou endormi. Le soir venu, le mot d'ordre fut exécuté partout à la fois, la capitale tomba, et la dynastie des Ming naquit en 1368.
Le récit est partout : offices de tourisme, manuels scolaires, magazines de voyage, sites de vulgarisation chinois comme occidentaux. Il se lit encore, raconté au présent et sans la moindre réserve, dans des publications de presse réputées. Il donne au gâteau de lune ce qu'aucune pâtisserie ne possède, un rôle politique, et il explique d'un seul trait une fête et une révolution.
Ce que les sources disent du soulèvement
Les faits attestés dessinent une autre histoire, beaucoup plus longue, et sans mot d'ordre unique. En 1351, la cour mongole mobilise environ cent cinquante mille paysans pour ramener le fleuve Jaune dans son lit et rouvrir le Grand Canal dans l'ouest du Shandong. Le chantier rassemble des hommes affamés et mécontents, et c'est là que la prédication millénariste recrute.
La révolte des Turbans rouges éclate la même année. Elle doit son nom au linge rouge dont ses combattants se coiffaient pour se reconnaître, et elle se réclamait du Bouddha à venir, Maitreya, dont l'avènement devait mettre fin aux malheurs du monde. Han Shantong, l'un de ses initiateurs, est pris et exécuté ; son lieutenant Liu Futong met le fils du mort, Han Lin'er, à l'abri, puis le proclame empereur d'une dynastie Song restaurée, le 16 mars 1355, à Bozhou.
Zhu Yuanzhang n'est alors personne. Né le 21 octobre 1328 dans une famille de tenanciers, orphelin à seize ans, moine mendiant puis novice sans monastère, il rejoint en 1352 la garnison rebelle de Guo Zixing. Il entre en avril 1356 dans Jiqing, la future Nankin, écrase en septembre 1363 la flotte de son rival Chen Youliang sur le lac Poyang, prend Suzhou et capture Zhang Shicheng le 1er octobre 1367, puis se proclame empereur le 23 janvier 1368. Dix-sept années séparent le premier soulèvement de cette proclamation, et l'essentiel des combats a opposé des Chinois à d'autres Chinois.
La capitale mongole est tombée avant la fête
L'armée du nord, commandée par Xu Da, atteint Dadu, l'actuelle Pékin, à la fin de l'été 1368. Le dernier souverain mongol, Toghon Temür, quitte la ville avec sa cour et gagne les steppes du nord ; les troupes des Ming y entrent dans les premiers jours du huitième mois lunaire, soit le 14 septembre 1368. La domination des Yuan sur la Chine prend fin ce jour-là.
Cette date défait le récit sur son point le plus spectaculaire. Le quinzième jour du huitième mois, celui de la fête, tombait encore devant, non derrière : lorsque la pleine lune d'automne s'est levée cette année-là, la capitale de la dynastie Yuan était prise depuis près de deux semaines, et son occupant avait fui. Il n'y a pas eu de nuit de la mi-automne décisive, parce que la décision était déjà tombée.
Liu Bowen, conseiller réel et héros de légende
Liu Ji, plus connu sous son nom social de Liu Bowen, a bel et bien existé. Né le 1er juillet 1311, reçu au concours le plus élevé de l'empire, il a servi les Yuan pendant environ vingt-cinq ans comme fonctionnaire avant de se retirer. Ce n'est qu'en 1360 qu'il est présenté à Zhu Yuanzhang, dont il devient un conseiller écouté, chargé notamment de la reconquête du Zhejiang. Il meurt le 16 mai 1375.
Cette date de 1360 est décisive. Le soulèvement des Turbans rouges a commencé neuf ans plus tôt, en 1351, et Zhu Yuanzhang lui-même n'avait pris les armes qu'en 1352, huit ans avant de rencontrer Liu Bowen. Faire de ce dernier l'organisateur du signal de départ revient à confier la conduite d'une guerre à un homme qui ne connaissait pas encore son chef, et qui servait alors l'administration que la révolte combattait.
Le personnage a pourtant tout attiré à lui. La postérité lui a prêté des prophéties, dont la plus célèbre, le Chant de la galette, passe pour avoir annoncé des siècles d'histoire chinoise. L'historien Chan Hok-lam, qui a consacré une part de son travail aux légendes de la fondation des Ming, a montré que les premières versions de l'histoire des gâteaux ne nomment aucun organisateur : le nom de Liu Bowen ne s'y attache que plus tard, quand le personnage est devenu le stratège universel du folklore.
Ce qui ne tient pas dans le récit
Le premier obstacle est la pâtisserie elle-même. Le mot désignant le gâteau de lune apparaît dans deux recueils de la fin des Song, où il nomme une friandise vendue toute l'année parmi d'autres, sans aucun lien avec l'automne. La coutume de s'offrir ces gâteaux à la mi-automne n'est clairement attestée qu'au seizième siècle, chez le lettré Tian Rucheng, qui note en 1547 que le peuple s'échange alors des gâteaux de lune pour signifier la réunion des familles. L'usage devient courant sous les Ming, c'est-à-dire après les faits qu'il est censé avoir permis.
Le deuxième obstacle est l'intendance. Faire parvenir un billet identique à des dizaines de milliers de foyers dispersés, par un objet fragile et périssable, sans qu'aucun paquet ne soit ouvert par erreur, sans qu'aucun porteur ne parle, et de façon assez synchronisée pour qu'une insurrection éclate la même nuit sur un territoire immense, suppose une organisation dont les révoltes du quatorzième siècle n'offrent aucun exemple.
Le troisième obstacle est le silence des textes. Ni les histoires officielles des Yuan et des Ming, ni les recueils privés de ces deux époques, ni les proclamations de Zhu Yuanzhang lui-même, qui ne manquaient pourtant pas une occasion de justifier son pouvoir, ne mentionnent le stratagème. Un coup d'éclat de cette nature aurait fourni au nouveau régime un récit fondateur idéal ; il n'en a rien fait, pour la raison la plus simple.
Le quatrième obstacle touche au décor du récit. Le surveillant mongol installé dans chaque groupe de foyers vient d'un livre, les Mémoires des cendres, attribué à un lettré de Suzhou resté fidèle aux Song, mais dont aucun exemplaire n'est connu avant son impression sous le règne de Guangxu, à la toute fin du dix-neuvième siècle. Les spécialistes le tiennent pour un faux. L'historien Li Zefen a relevé que le découpage administratif qu'il décrit, par groupes de foyers surveillés, est une institution des Ming et non des Yuan, et que le nombre de surveillants mongols qu'il suppose dépasse largement la population mongole installée en Chine.
D'où vient l'histoire, et quand
Chan Hok-lam a réuni une douzaine de versions de ces récits et cherché leur origine. Sa conclusion, publiée en 2004 dans le bulletin de l'Institut d'histoire moderne de l'Academia Sinica, est claire : ces histoires ne figurent ni dans les chroniques des Yuan, ni dans les écrits des Ming ou des Qing. Elles ont circulé oralement, puis ont été mises par écrit par des lettrés et des collecteurs de traditions populaires à la fin des Qing, qui les ont enrichies au passage.
Le moment de cette mise par écrit explique presque tout. À la fin du dix-neuvième siècle, la Chine est gouvernée par une autre dynastie venue du nord, les Mandchous des Qing, et les révolutionnaires qui veulent l'abattre cherchent des précédents. Parler des Mongols permettait de parler des Mandchous sans les nommer, et la chute des Yuan devenait la promesse de la chute des Qing. Le mot d'ordre de la révolution, chasser les barbares et restaurer la Chine, se lit déjà dans la phrase du billet.
Cette phrase existe d'ailleurs comme slogan avant d'exister comme anecdote de pâtisserie : 八月十五杀鞑子, bā yuè shíwǔ shā dázi, littéralement « le quinze du huitième mois, tuer les Tartares », a servi de mot d'ordre aux soulèvements de 1911, notamment au Shaanxi, où il fut placardé en ville. Le récit des gâteaux donne à cette formule une origine héroïque et une caution historique. Il est né de la propagande d'une révolution, et il raconte une autre révolution.
Pourquoi la légende a pris
Une légende ne s'impose pas seulement parce qu'on la répète. Celle-ci a pris parce qu'elle dit quelque chose de juste sur l'objet qu'elle met en scène. Le gâteau de lune n'est pas une pâtisserie que l'on achète pour soi : il se donne, il circule d'une maison à l'autre, il passe entre les mains des voisins, des parents, des collègues et des créanciers. Un objet dont la fonction sociale est de passer de main en main est le support idéal d'un message clandestin, et l'imagination populaire l'a compris avant les historiens.
Elle dit aussi quelque chose de la fête. La mi-automne est le moment où l'on se compte, où l'on se retrouve, où l'on regarde tous la même lune au même instant. Une fête de la reconnaissance mutuelle se prête sans effort à l'idée d'un peuple qui se reconnaît contre un occupant. Le récit ne fait qu'ajouter un mot d'ordre à ce que la fête produit déjà : le sentiment d'appartenir ensemble à quelque chose.
Enfin, elle console. La véritable chute des Yuan est une affaire de famines, de crues du fleuve Jaune, de rivalités entre chefs de guerre chinois et de guerres de succession mongoles. Le récit des gâteaux remplace ce désordre par une ruse, un signal, une nuit. C'est une histoire mieux faite que l'histoire, et c'est précisément ce qui doit rendre méfiant.
Ce qu'il faut en retenir
Il n'y a aucune raison de cesser de raconter cette histoire, à condition de dire ce qu'elle est. Ce n'est pas un témoignage sur la fin des Yuan : c'est un document sur la fin des Qing, sur la façon dont un peuple s'est fabriqué un précédent au moment où il en avait besoin. Elle appartient à l'histoire de la fête, et aucunement à celle de 1368.
La distinction vaut d'être tenue, parce que le récit est aujourd'hui répété par des institutions qui le présentent comme établi, et que la rectification, elle, reste confinée aux revues savantes. Devant un gâteau de lune, la seule chose certaine est qu'il se partage, et que cela suffit à expliquer sa fortune.
