Wu Gang et l'osmanthe de la lune

Wu Gang (吴刚, Wú Gāng) est le bûcheron que la tradition chinoise place sur la lune, condamné à abattre un arbre qui se referme à chaque coup de hache. Troisième figure du palais lunaire avec Chang'e et le lapin de jade, il est attesté par un recueil des Tang du IXe siècle, alors que l'arbre qu'il frappe, lui, est bien plus ancien.

SOMMAIRE

Grappes de fleurs d'osmanthe orange sur une branche aux feuilles vert foncé
Grappes de fleurs d'osmanthe orange sur une branche feuillue
Photo Laitr Keiows, CC BY-SA 3.0, Wikimedia Commons

Le texte qui porte le récit

Wu Gang (吴刚, Wú Gāng) est le bûcheron que la tradition chinoise place sur la lune, occupé pour l'éternité à abattre un arbre qui se referme à chaque coup de hache. La plus ancienne mention connue du personnage tient en une trentaine de caractères, dans le Youyang zazu (酉阳杂俎), recueil de curiosités composé vers le milieu du IXe siècle par le lettré des Tang Duan Chengshi (段成式), mort en 863. Le passage figure au premier livre, dans la section Tianzhi (天咫), qui traite des choses du ciel.

Le texte dit ceci : on disait autrefois qu'il y a dans la lune un gui () et un crapaud ; c'est pourquoi les livres d'étrangetés racontent que le gui lunaire est haut de cinq cents zhang, qu'un homme se tient dessous et le coupe sans cesse, et que la plaie de l'arbre se referme aussitôt ; cet homme a pour nom de famille Wu et pour nom personnel Gang, il vient de Xihe, et pour une faute commise dans son étude de l'immortalité il fut condamné à abattre l'arbre. Cinq cents zhang font, à la mesure des Tang, plus d'un kilomètre et demi.

Deux choses, dans ces quelques lignes, commandent tout ce qui suit. La première est que Duan Chengshi ne revendique rien : il ouvre par une formule d'emprunt, « on disait autrefois » (旧言, jiù yán), puis renvoie à des « livres d'étrangetés » qu'il ne nomme pas et dont rien n'a été conservé. Il compile, il n'invente pas. La seconde est que la faute tient en quatre caractères, 学仙有过 (xué xiān yǒu guò), « avoir commis une faute en étudiant l'immortalité ». Ni la nature de cette faute, ni le nom de celui qui l'a punie ne sont donnés. Tout ce que la tradition a mis dans ce vide, elle l'a mis après.

Un arbre plus ancien que le bûcheron

Le condamné est tardif ; l'arbre, lui, était déjà là. Le crapaud lunaire est attesté dès le Huainanzi (淮南子), compilation du IIe siècle avant notre ère, qui pose en une phrase la symétrie du ciel : il y a dans le soleil un corbeau, et dans la lune un crapaud. L'arbre vient ensuite. Une phrase souvent citée, « il y a dans la lune un arbre gui », est attribuée au Huainanzi par la grande encyclopédie des Song, le Taiping yulan achevé en 983, mais elle ne figure dans aucune édition reçue du Huainanzi : l'attribution circule partout et ne se vérifie nulle part.

La première attestation solide de l'arbre et d'une silhouette humaine ensemble est plus modeste, et bien plus instructive. Elle vient du Antian lun (安天论), traité d'astronomie de Yu Xi (虞喜), lettré des Jin au IVe siècle, connu par citation : la tradition populaire, y lit-on, place dans la lune un immortel et un arbre gui ; quand l'astre commence à croître, on voit les pieds de l'immortel, puis la forme s'achève, et l'arbre paraît ensuite. Cinq siècles avant Duan Chengshi, l'arbre et l'homme sont donc en place, et l'homme n'a pas de nom.

Wu Gang n'est pas l'origine du mythe. C'est un nom donné tardivement à une silhouette que l'on regardait depuis longtemps, et le recueil des Tang le dit lui-même en commençant par « on disait autrefois ».

Trois fautes pour un seul condamné

Demander ce que Wu Gang a fait pour mériter sa peine est la question que le texte des Tang laisse ouverte. Les réponses qu'on lit aujourd'hui n'ont ni le même âge ni la même autorité, et les confondre est la faute la plus commune sur ce sujet.

La première version est celle du Youyang zazu, la seule qui repose sur un texte ancien : une faute non précisée dans l'apprentissage de la voie des immortels. Le vague y est probablement volontaire, et il a pour effet de faire porter le récit sur la peine plutôt que sur le crime.

La deuxième est la plus répandue dans les livres pour enfants et les récits de fête : Wu Gang aurait été négligent, ou versatile, changeant de maître sans jamais achever un apprentissage, et l'Empereur de jade l'aurait relégué sur la lune. Elle prolonge la première en la précisant, mais elle ne s'appuie sur aucun texte ancien, et l'Empereur de jade lui-même ne prend sa place de souverain du panthéon qu'à partir des Song, plusieurs siècles après le recueil de Duan Chengshi.

La troisième est la plus spectaculaire, et c'est celle qu'il faut manier avec le plus de prudence. Elle veut que Wu Gang, parti trois ans étudier la voie, ait trouvé au retour sa femme séduite par Boling (伯陵), petit-fils de l'empereur mythique Yandi, et mère de trois fils de lui ; Wu Gang tue Boling, et Yandi le condamne. Le passage invoqué existe bel et bien, dans le Classique des monts et des mers (山海经), au livre des Mers intérieures : Boling, petit-fils de Yandi, s'unit à l'épouse de Wu Quan (吴权), laquelle porte trois ans et met au monde Gu, Yan et Shu.

Mais ce texte ne connaît ni la lune, ni l'arbre, ni le meurtre, ni la punition, et il ne nomme pas Wu Gang : il nomme Wu Quan, qui y est l'époux trompé et non le coupable, et la suite du passage est une généalogie d'inventeurs d'instruments de musique. L'identification des deux hommes appartient à la tradition tardive, et rien ne permet de dire quand elle a été faite. La version qui charge Wu Gang d'un adultère et d'un meurtre repose donc sur une confusion de noms, et elle inverse au passage le rôle de celui dont elle se réclame.

Osmanthe ou cannelier : ce que recouvre le mot gui

L'arbre de la lune s'écrit (guì), et ce caractère ne désigne pas une seule plante. Il couvre en chinois l'osmanthe odorant (桂花, guìhuā, Osmanthus fragrans, de la famille de l'olivier), le cannelier de Chine (肉桂, ròuguì, Cinnamomum cassia, de la famille du laurier) et, en composition, le laurier-sauce méditerranéen (月桂, yuèguì), qui n'existait pas en Chine ancienne. Les trois sont des arbres odorants, et ils n'ont aucune parenté botanique.

Dans les textes antérieurs aux Tang, renvoie le plus souvent à un cannelier : son bois sert à la charpente et à la construction navale, et l'arbre est odorant tout entier, quand l'osmanthe ne parfume qu'à la floraison. L'arbre lunaire des textes anciens est donc vraisemblablement un cannelier, et sa lecture comme osmanthe est une réinterprétation postérieure.

Cette réinterprétation est aujourd'hui universelle : c'est l'osmanthe que montrent les images, c'est lui que le folklore nomme, c'est de lui qu'on boit le vin le soir de la fête. Les traductions françaises hésitent depuis toujours entre osmanthe, cannelier et laurier, et aucune n'est proprement fautive : elles décrivent trois états d'une même ambiguïté.

Une fleur qui s'ouvre au moment de la fête

Si l'osmanthe a fini par l'emporter, c'est d'abord une affaire de calendrier. Osmanthus fragrans fleurit de la fin de l'été au début de l'automne, en petites grappes blanches, jaune pâle ou jaune orangé, dont la floraison est brève et le parfum très puissant, plus proche de l'abricot et de la pêche que de la cannelle. Elle tombe au huitième mois lunaire, celui-là même où l'on célèbre la fête de la mi-automne, au point que ce mois porte en chinois le nom de mois de l'osmanthe (桂月, guìyuè).

La fleur entre alors dans presque tout ce qui se mange et se boit ce soir-là : thé à l'osmanthe, confitures, gâteaux parfumés (桂花糕, guìhuāgāo), et surtout le vin d'osmanthe (桂花酒, guìhuājiǔ), un alcool de grain léger infusé de fleurs, titrant moins de vingt degrés, que l'usage associe aux retrouvailles familiales. On l'offre aussi pour un anniversaire, par un jeu de mots : le mot vin (, jiǔ) se prononce comme le mot qui signifie longtemps (, jiǔ).

L'osmanthe est la fleur emblème de Hangzhou, de Suzhou et de Guilin. Le nom même de Guilin (桂林) signifie forêt de gui, avec la même ambiguïté que partout ailleurs : la commanderie de Guilin, créée sous les Qin, tirait son nom des canneliers de la région et non des osmanthes des dépliants touristiques.

Cueillir l'osmanthe au palais du crapaud

De l'arbre lunaire, la langue a tiré l'une de ses images les plus chargées : 蟾宫折桂 (chán gōng zhé guì), « cueillir une branche d'osmanthe au palais du crapaud », c'est-à-dire réussir aux examens impériaux. Le palais du crapaud est la lune, ainsi nommée à cause de l'animal que le Huainanzi y logeait déjà ; cueillir la branche, c'est être reçu, et reçu au premier rang.

L'origine de l'image est pourtant antérieure à la lune, et beaucoup de gloses l'escamotent. Elle vient du Livre des Jin (晋书), dans la biographie de Xi Shen (郤诜) : interrogé par l'empereur Wu sur l'idée qu'il se faisait de lui-même, le haut fonctionnaire répond qu'ayant été classé premier de l'empire à l'épreuve des hommes de bien et de talent, il est comme une branche unique de la forêt de gui, comme un éclat de jade du mont Kun. L'empereur en rit et le laissa dire. Il n'y a pas une lune dans cette phrase : la forêt de gui et le mont Kunlun sont deux lieux terrestres d'où l'on tire une chose rare, et l'on rencontre aujourd'hui des commentaires qui traduisent le premier par palais lunaire, ce que le texte ne dit pas.

La soudure avec la lune se fait plus tard, quand le concours devient la voie unique vers la fonction publique et que ses sessions d'automne tombent au mois de l'osmanthe. La forme de quatre caractères est citée par les dictionnaires chez le dramaturge des Yuan Shi Hui (施惠), et elle n'a plus quitté la langue : le guide traite ailleurs les examens impériaux eux-mêmes, dont l'histoire court de 605 à 1905, et l'expression sert encore aujourd'hui à souhaiter bonne chance aux candidats du concours d'entrée à l'université.

Ce que la tradition lit dans les taches de la lune

Ce mythe n'est pas une allégorie abstraite : c'est une lecture de ce que l'œil voit. Les taches sombres de la face visible, que l'astronomie appelle les mers lunaires, dessinent pour l'observateur chinois un arbre touffu et, à côté, une silhouette. Le traité de Yu Xi le décrit comme une observation suivie, étalée sur la lunaison : au premier croissant on distingue les pieds de l'immortel, puis la forme s'achève, puis l'arbre apparaît.

Les autres habitants de la lune sont nés de la même façon, et le poème Chant de la lune claire à la manière ancienne (古朗月行) de Li Bai, au VIIIe siècle, les réunit en quelques vers : l'enfant prend la lune pour un plateau de jade blanc, puis y voit l'immortel qui laisse pendre ses deux pieds et l'arbre gui tout en rondeur, le lièvre blanc qui achève de piler la drogue, et le crapaud qui ronge le disque plein. Arbre, silhouette, lièvre, crapaud : la lune peuplée est complète, et elle le restera.

L'iconographie suit le même partage. Les miroirs de bronze dits miroirs du palais lunaire, très répandus sous les Tang, portent la composition entière : l'arbre au centre, la déesse d'un côté, le lièvre au pilon de l'autre, le crapaud au pied de l'arbre. Le bûcheron, lui, y est rarement figuré.

Wu Gang à côté de Chang'e et du lapin de jade

Trois récits se partagent le ciel de la mi-automne. Chang'e, la déesse de la Lune y monte après avoir bu l'élixir d'immortalité, et c'est de très loin le plus connu : c'est à elle que s'adresse le rite domestique, et c'est son nom que porte le programme d'exploration lunaire chinois.

Le deuxième récit est celui du lapin de jade, qui pile sans fin la drogue d'immortalité dans son mortier. Le troisième est celui de Wu Gang. Les trois sont cités ensemble par les encyclopédies chinoises, mais l'égalité s'arrête à l'énumération : Wu Gang ne reçoit aucune offrande, ne tient aucun rôle dans le rituel familial de la contemplation de la lune, et la plupart des présentations occidentales de la fête ne le mentionnent même pas. Il n'est pas un destinataire du culte ; il est une explication des taches.

Sa notoriété en Chine continentale doit beaucoup à un texte récent. En 1957, Mao Zedong compose un poème adressé à Li Shuyi, veuve d'un révolutionnaire, où les âmes des martyrs montent au palais de la lune et où Wu Gang leur tend le vin d'osmanthe. Le poème a été enseigné pendant des décennies, et ce vers est passé dans la mémoire commune.

Une peine sans fin, devenue une image courante

En chinois d'aujourd'hui, 吴刚伐桂 (Wú Gāng fá guì), « Wu Gang abat l'osmanthe », s'emploie comme une expression toute faite pour désigner un labeur interminable et sans résultat. Le rapprochement avec Sisyphe est devenu un lieu commun de la vulgarisation occidentale, au point de servir de sous-titre aux notices en anglais ; il éclaire l'usage plus qu'il ne dit une parenté, et aucune filiation entre les deux récits n'est établie.

Une différence mérite pourtant d'être relevée, parce qu'elle change le sens de la peine. Le rocher de Sisyphe retombe, et le travail est perdu. L'arbre de Wu Gang, lui, se referme : il guérit. La punition n'est pas seulement vaine, elle s'applique à une chose vivante que la hache ne peut pas entamer durablement, et ce que la lune donne à voir dans cette lecture est moins l'échec d'un homme que la permanence de l'arbre.

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