Les singes qui voulurent repêcher la lune
Cinq cents macaques, un puits, un reflet, et une chaîne qui casse : la plus connue des paraboles bouddhiques sur l'erreur de perception.
SOMMAIRE

La chaîne de singes au-dessus du puits, telle que la parabole la décrit. — Image d'illustration
Cinq cents macaques jouent dans un bois. Ils arrivent sous un grand arbre, au pied duquel s'ouvre un puits, et dans le puits la lune se reflète. Le chef de la troupe se penche, s'alarme et rassemble les autres.
Le récit, tel que le canon bouddhique le rapporte
La version la plus ancienne tient en quelques lignes, et il vaut la peine de les lire telles qu'elles ont été écrites :
昔有五百猕猴,游行林中。俱至大树下,树下有井,井中有月影现。时猕猴主见是月影,语诸伴曰:月今日死,落于井中,当共出之,莫令世间长夜暗冥。共作议言:云何能出?时猕猴主言:我知出法。我捉树枝,汝捉我尾。展转相连,乃可出之。时诸猕猴,即如主语,展转相捉。树弱枝折,一切猕猴堕井水中。
« Autrefois, cinq cents macaques cheminaient dans un bois. Ils arrivèrent ensemble sous un grand arbre ; sous l'arbre était un puits, et dans le puits paraissait le reflet de la lune. Le chef des macaques, voyant ce reflet, dit à ses compagnons : la lune est morte aujourd'hui, elle est tombée dans le puits, il nous faut l'en retirer ensemble, pour que le monde ne demeure pas dans une longue nuit obscure. Ils délibérèrent : comment l'en tirer ? Le chef répondit : je connais la méthode. Je saisirai une branche, tu me saisiras la queue, et ainsi de suite l'un à l'autre : alors nous pourrons l'en tirer. Les macaques firent comme leur chef avait dit et se saisirent l'un l'autre. La branche, trop faible, se rompit, et tous les macaques tombèrent dans l'eau du puits. »
Le détail qui fait la force du récit est le mobile : les singes ne convoitent pas la lune, ils veulent la sauver. C'est une intention généreuse, fondée sur une erreur de perception, et c'est cette générosité mal informée qui les noie.
D'où vient l'histoire
Elle figure au septième rouleau du Mohe sengqi lü (摩訶僧祇律), la règle monastique de l'école Mahāsāṃghika, traduite en chinois au début du Ve siècle par Buddhabhadra et Faxian. Le cadre y est précisé : le royaume de Kāśi, la ville de Bénarès, un bois à l'écart.
Deux siècles et demi plus tard, le moine Daoshi la reprend dans le Fayuan zhulin (法苑珠林, achevé en 668), la grande encyclopédie bouddhique des Tang, au chapitre consacré à la sottise. C'est par cette seconde source qu'elle a circulé le plus largement, et c'est sa version que les recueils chinois citent aujourd'hui.
La parabole visait des maîtres, pas des singes
Dans son cadre d'origine, l'histoire n'est pas une fable pour enfants. Elle sert d'avertissement contre les maîtres hétérodoxes : celui qui enseigne ce qu'il n'a pas compris, avec l'assurance de qui n'a jamais douté, entraîne dans sa chute tous ceux qui se sont accrochés à lui. La chaîne de singes est la métaphore : elle ne tient que par la confiance, et elle casse par le haut.
C'est aussi une leçon d'épistémologie, formulée mille cinq cents ans avant qu'on lui donne ce nom. Le reflet est visible, il est même parfaitement net ; il n'est pourtant pas la chose. Le chef des macaques ne se trompe pas en voyant la lune dans le puits, il se trompe en concluant qu'elle y est tombée.
Du sermon au proverbe
La langue courante en a tiré deux expressions voisines. Houzi lao yue (猴子捞月), « les singes repêchent la lune », désigne l'entreprise vaine menée avec conviction et à plusieurs. Shui zhong lao yue (水中捞月), « repêcher la lune dans l'eau », dit la même chose en une image plus sèche, sans les singes, et s'emploie pour toute peine perdue d'avance.
La seconde a sa page à part dans ce guide, sous la forme d'une fable annotée pour apprenants : le roi des singes y demande au patriarche Bodhi le secret de l'immortalité, et s'entend répondre que c'est là repêcher la lune dans l'eau.
Une image restée populaire
La fable est l'une des premières que les enfants chinois rencontrent, dans les albums illustrés comme dans les manuels de lecture. Elle a aussi donné un court-métrage resté célèbre : Les singes repêchent la lune, onze minutes réalisées par Zhou Keqin en 1981 aux studios d'art cinématographique de Shanghai, en papier découpé mêlé au lavis, avec des personnages dessinés par Ada. Le film a reçu le premier prix de la catégorie enfants au festival international du film d'animation d'Ottawa en 1982.
Elle se retrouve enfin sur les affiches d'automne : le singe suspendu au-dessus d'un reflet est devenu, hors de Chine aussi, l'une des images de la fête de la mi-automne, celle qui dit sans un mot que la lune se regarde et ne s'attrape pas.