Le jiaozi, premier papier-monnaie du monde
Né des reçus de marchands de Chengdu qui ne voulaient plus porter leurs pièces de fer, le jiaozi devient en 1024 le premier papier-monnaie émis par un État : comment on le fabriquait, pourquoi il s'est dévalué, et ce que les Song du Sud, les Jin, les Yuan et les Ming en ont hérité.
SOMMAIRE

Plaque d'impression d'un billet des Song du Nord, musée de l'Imprimerie de Chine, à Pékin : motifs de pièces, texte, porteurs et ballots
Popolon / Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0
Un problème de poids
Le papier-monnaie est né d'un embarras très concret. Au début du onzième siècle, le Sichuan, isolé du reste de l'empire par ses montagnes, paie en pièces de fer et non en sapèques de cuivre. Ces pièces sont lourdes, valent peu, et un achat important exige d'en transporter des dizaines de kilos. Des marchands de Chengdu prennent donc l'habitude de déposer leurs pièces chez des maisons de commerce et de recevoir en échange un reçu imprimé, le 交子 (jiāozǐ, « billet d'échange »), que l'on se passe ensuite de main en main à la place du métal. Les premiers billets privés portent de grosses valeurs, jusqu'à mille pièces, et n'ont aucune forme standardisée. Après cinq ans de circulation sans règle, les seize plus grandes maisons de commerce du Sichuan s'associent pour fonder une banque d'émission commune, la « maison des jiaozi ». Mais certaines de ces maisons font faillite et ne peuvent plus rembourser : l'État intervient.
1023 : le Bureau des jiaozi
En 1023, le gouvernement de la dynastie des Song nationalise la fabrication des billets et crée un Bureau des jiaozi à Chengdu. La première série officielle sort en 1024, avec des coupures allant de 1 guan, soit 700 sapèques, et 1 min, soit 1 000 sapèques, jusqu'à 10 guan. En 1068, la coupure de 1 guan représente 40 % des billets en circulation. C'est la première monnaie de papier émise par un État dans l'histoire, cinq siècles avant les premiers billets européens.
Le billet n'est pas fait pour durer : chaque émission est valable deux ans, puis doit être échangée contre des billets neufs ou remboursée ; en 1199, le délai passe à trois ans. Les émissions se font en principe deux fois par an. Techniquement, le jiaozi est un imprimé : la page française de Wikipédia décrit des billets tirés à l'encre noire, à partir de matrices de bois ou de bronze, sur un papier teinté en jaune ou en rose, puis revêtus de plusieurs sceaux à l'encre rouge qui les authentifient. La page anglaise parle de six encres différentes et de sceaux multiples destinés à décourager la contrefaçon. Une plaque de cuivre gravée conservée au musée de l'Imprimerie de Chine, à Pékin, donne une idée de leur aspect : une rangée de motifs de pièces en haut, un cartouche de texte au milieu, et une scène de porteurs et de ballots en bas.
La tentation de la planche à billets
Le principe suppose que l'État garde en réserve de quoi rembourser. Or il n'a jamais gardé assez. La page anglaise de Wikipédia sur le jiaozi relève qu'avec environ 700 000 pièces de fer en circulation, l'État avait mis en circulation 3 780 000 min de billets, puis 4 140 000, et que les émissions ultérieures n'étaient couvertes qu'à hauteur d'un cinquième en sapèques de cuivre. Les guerres contre les Xia occidentaux et les Jurchens se financent en imprimant. Le billet perd alors sa valeur : en 1204, un min de papier, qui vaut en principe 1 000 pièces, n'est plus accepté que pour 400 pièces, et parfois 100. Dès 1105, l'empereur Huizong avait remplacé les jiaozi par une nouvelle monnaie de papier, le qianyin ; en 1256, une réforme retire les derniers jiaozi et les pièces de fer restantes pour les remplacer par le huizi.
Le huizi des Song du Sud
Après la perte du Nord en 1127, les Song réfugiés à Hangzhou reprennent l'idée à plus grande échelle. Le huizi, émis à partir de 1160, est garanti par une réserve de 280 000 guan de sapèques de cuivre, imprimé sous l'autorité du ministère des Finances et surveillé par un Office des billets. La première coupure vaut 1 guan ; des billets de 200, 300 et 500 sapèques suivent en 1163. Les volumes racontent la suite : 28 millions de billets émis entre 1161 et 1166, 41 millions de min au début du treizième siècle, 115,6 millions en 1209, 329 millions en 1231. Le huizi est aussi facile à contrefaire, et sa valeur s'effondre au point qu'à la fin de la dynastie un billet de 200 sapèques ne suffit plus à acheter une sandale de paille, et qu'un guan de papier ne s'échange plus que contre 300 ou 400 pièces. La conquête mongole met fin à la monnaie avec la dynastie.
Ce que les dynasties suivantes en ont fait
L'invention survit pourtant à ses excès. Les Jin, maîtres du Nord, émettent leur propre papier-monnaie, le jiaochao, dès 1154, trois ans avant de frapper leurs premières pièces, en dix coupures de 100 sapèques à 10 guan ; leur inflation finit par exiger des billets de 1 000 guan en 1214. Les Yuan vont plus loin : en 1260, Kubilai Khan émet un jiaochao garanti d'abord par la soie, puis par l'argent, et en fait la seule monnaie de l'empire, la première fois qu'un papier devient le moyen d'échange principal d'un État. Les Ming, à partir de 1374, tentent à leur tour de contrôler un papier-monnaie, le baochao, avant d'y renoncer au profit de l'argent. Le jiaozi de Chengdu a ainsi ouvert un cycle de trois siècles et demi, et fixé la règle que toutes les monnaies fiduciaires ont vérifiée depuis : un billet vaut ce que vaut la promesse de celui qui l'émet. Sur les pièces qui l'ont précédé, voir la monnaie dans la Chine ancienne.