Hudson Taylor
Arrivé à Shanghai à vingt et un ans en pleine guerre civile, Hudson Taylor (1832-1905) se fit raser la tête pour porter la natte et la robe chinoises, ce qui lui valut le mépris des Européens de la concession. La mission qu'il fonda sur une plage de Brighton en 1865 comptait 825 missionnaires à sa mort, et refusa toute indemnité après la mort des siens pendant la révolte des Boxers.
SOMMAIRE
James Hudson Taylor (1832-1905) est un missionnaire protestant britannique, fondateur en 1865 de la China Inland Mission, la « Mission à l'intérieur de la Chine ». Il a donné cinquante et un ans de sa vie à ce pays, et sa mission était, à sa mort, la plus nombreuse de toutes celles qui travaillaient en Chine. L'historien des missions Kenneth Scott Latourette le comptait parmi les quatre ou cinq étrangers les plus influents venus en Chine au XIXe siècle, quel qu'ait été leur objet.
Le fils du pharmacien de Barnsley
Hudson Taylor naît le 21 mai 1832 à Barnsley, dans le Yorkshire. Son père, James Taylor, est pharmacien et prédicateur laïc méthodiste ; sa mère se nomme Amelia Hudson. La famille racontera plus tard que ses parents l'avaient voué au service missionnaire avant même sa naissance.
Il se convertit à dix-sept ans, en 1849, à la lecture d'un tract trouvé dans la bibliothèque paternelle, selon le récit qu'il en a lui-même donné, et se dit appelé vers la Chine quelques mois plus tard. Il devient en 1851 l'assistant d'un médecin de Hull, puis s'inscrit à l'automne 1852 au London Hospital Medical College, à Whitechapel.
Il partira pour la Chine sans avoir achevé ces études et ne les terminera qu'à son retour, en 1862, en obtenant le titre de membre du Royal College of Surgeons. Il n'a jamais été docteur en médecine, contrairement à ce qu'affirment beaucoup de notices ; la confusion vient probablement de son fils Frederick Howard Taylor, qui, lui, fut médecin diplômé.
Shanghai, 1854 : arriver dans une ville en guerre
C'est la Chinese Evangelization Society, société née de l'enthousiasme qu'avaient suscité en Grande-Bretagne les rapports très optimistes du missionnaire Karl Gützlaff, qui l'envoie. Il quitte Liverpool le 19 septembre 1853 à bord du Dumfries, à vingt et un ans, et débarque à Shanghai le 1er mars 1854.
Il ne pouvait pas plus mal tomber. La révolte des Taiping, conduite par Hong Xiuquan, ravage alors le centre du pays ; et depuis le 7 septembre 1853, la ville chinoise de Shanghai est aux mains de la Société des Petits Couteaux, une société secrète qui s'en est emparée par surprise. Elle la tiendra jusqu'en février 1855. Taylor arrive donc dans une agglomération coupée en deux, où l'on se bat aux abords mêmes de la concession étrangère. Les missionnaires de la London Missionary Society le logent et l'orientent.
1855 : la tête rasée et la natte
Dans la nuit du jeudi 23 août 1855, à Shanghai, le soir même où il obtient enfin une maison dans la ville chinoise, Taylor se fait raser la tête et teindre les cheveux en noir, puis fait tresser une natte prolongée d'une fausse tresse de soie. Au matin, il revêt la robe et les chaussures de satin du lettré, et ne quittera plus cette tenue de toute sa carrière. C'est de Haiyan, cinq jours plus tard, qu'il le raconte à sa sœur Amelia.
Le motif qu'il en donnait tenait en une phrase : ainsi vêtu, écrivait-il, « l'étranger, quoique reconnu comme tel, échappe aux attroupements auxquels son propre costume l'exposerait en bien des endroits ; et lorsqu'il prêche, son habit attire moins l'attention et ses paroles davantage ». Il reprochait au vêtement et à l'allure européens des missionnaires, à l'aspect étranger de leurs chapelles et, plus largement, à l'air étranger donné à tout ce qui touche à la religion, d'avoir très largement gêné la diffusion rapide de la vérité parmi les Chinois.
Il n'avait pas inventé la pratique : les missionnaires catholiques la suivaient depuis Matteo Ricci, Gützlaff en avait donné l'exemple, et le missionnaire Walter Medhurst l'y encouragea. Mais chez les protestants de Shanghai, elle fit scandale. Négociants et fonctionnaires britanniques le traitèrent avec un mépris affiché ; plus tard, les résidents européens de Shanghai surnommeront « tribu à natte » le groupe qu'il ramènera du Lammermuir. Le plus dur, pour lui, fut la désapprobation de ses collègues. L'un d'eux écrira bien plus tard : « J'ai honte, pour ma part, de l'attitude que j'ai eue envers M. Taylor en ce temps-là. »
Ningbo : la rupture, le mariage, l'épuisement
En juin 1857, à Ningbo, Taylor démissionne de la Chinese Evangelization Society avec son collègue John Jones. Le motif est financier, et il commandera tout le reste de sa vie : la société était endettée de plus de mille livres et payait ses missionnaires avec de l'argent emprunté. « J'avais toujours évité la dette, et vécu dans les limites de mon traitement », écrit-il ; « si l'Écriture m'enseignait quelque chose, elle m'enseignait de n'avoir aucun rapport avec la dette. » Il continue en missionnaire indépendant.
Le 20 janvier 1858, il épouse à Ningbo Maria Jane Dyer, orpheline d'un pionnier de la London Missionary Society et institutrice sur place. Le mariage fut combattu par la directrice de l'école, Mary Ann Aldersey, qui objectait que Taylor n'avait ni société missionnaire, ni diplôme universitaire, et qu'il s'habillait en Chinois.
Épuisé du foie, de la digestion et des nerfs, il rentre en Angleterre en 1860. Il y passe cinq ans à réviser le Nouveau Testament en dialecte de Ningbo pour la British and Foreign Bible Society et à terminer sa médecine.
Brighton, 25 juin 1865
Le dimanche 25 juin 1865, Taylor assiste à un culte à Brighton. Il en sort, dira-t-il, incapable de supporter la vue d'un millier de chrétiens « se réjouissant de leur propre sécurité pendant que des millions périssaient faute de connaissance ». Il marche seul sur la plage, et c'est là qu'il cède. Il écrit ce jour-là dans sa bible : « Demandé dans la prière vingt-quatre ouvriers volontaires et capables, à Brighton, le 25 juin 1865. » Vingt-quatre, c'est-à-dire deux pour chacune des onze provinces de l'intérieur alors sans aucun missionnaire, et deux pour la Tartarie chinoise et le Tibet.
Il ouvre alors un compte de dix livres au nom de la China Inland Mission. William Thomas Berger en est le cofondateur et le premier responsable du côté anglais. En octobre paraît China: Its Spiritual Need and Claims, le livre qui fera connaître le projet et déclenchera, selon la mission, un flot de dons et d'offres de service.
Le Lammermuir
Le 26 mai 1866, le Lammermuir quitte les East India Docks de Londres avec à son bord Hudson et Maria Taylor, leurs quatre enfants et seize missionnaires, dont neuf femmes célibataires : c'est le plus grand groupe de missionnaires jamais parti d'un coup pour la Chine. La traversée dure quatre mois et le navire essuie deux typhons, dont l'un manque de l'envoyer par le fond en vue de Shanghai. Ils arrivent fin septembre 1866, puis gagnent Hangzhou, où s'installent une chapelle, un dispensaire et une imprimerie ; les premiers baptêmes ont lieu en mai 1867.

Le groupe du Lammermuir, parti de Londres le 26 mai 1866 : Hudson et Maria Taylor, leurs quatre enfants et seize missionnaires.
Ce que la China Inland Mission faisait autrement
La mission de Taylor ne ressemblait à aucune autre, et la liste de ses partis pris explique à la fois son succès et l'hostilité qu'elle rencontra.
- Ni appel de fonds, ni dette. La mission ne sollicitait pas d'argent et ne garantissait aucun salaire à ses membres. C'est la leçon directe de la rupture de 1857.
- La direction en Chine, non à Londres. Un directeur général résidant sur place gouvernait, à rebours de l'usage des sociétés missionnaires, dirigées depuis la métropole par un comité.
- Des ouvriers sans diplôme. On recrutait sur la conviction religieuse et non sur la formation académique ou l'ordination : Taylor lui-même n'avait ni l'une ni l'autre quand il était parti.
- Des femmes célibataires envoyées à l'intérieur du pays, ce que des missionnaires chevronnés lui reprochèrent explicitement.
- Aucune appartenance confessionnelle : la mission était interdénominationnelle.
- Le vêtement et le mode de vie chinois, obligatoires pour tous ses membres.
- Les provinces de l'intérieur d'abord, et non les ports ouverts par les traités : c'est le sens même du nom.
Le deuxième principe ne resta pas sans conséquence : la direction depuis la Chine fut contestée dès qu'un conseil londonien fut formé, en octobre 1872, et les deux comités s'affrontèrent ouvertement sur le contrôle de la mission en 1887.
Yangzhou, 1868 : la mission et les canonnières
Les 22 et 23 août 1868, une foule que les sources évaluent de huit à dix mille personnes attaque, pille et incendie les locaux de la mission à Yangzhou. Des lettrés locaux avaient fait courir le bruit que les missionnaires enlevaient des enfants pour en tirer des remèdes ; des placards désignaient les étrangers comme les « brigands de la religion de Jésus ». Personne n'est tué, mais Maria Taylor, sautant d'un bâtiment en flammes, est gravement blessée, et Henry Reid, qui tentait d'amortir sa chute, reçoit une brique et manque de perdre un œil.
La suite est une affaire d'État. Le consul britannique à Shanghai, Walter Henry Medhurst, monte à Yangzhou escorté de la canonnière Rinaldo ; l'affaire s'enlisant, le ministre britannique à Pékin l'autorise à renouveler ses exigences appuyé par une escadre. Le vice-roi Zeng Guofan cède : proclamation, réinstallation, indemnisation. Les Taylor réintègrent leur maison le 18 novembre 1868. En Grande-Bretagne, l'affaire soulève un débat parlementaire sur le droit des missionnaires de s'établir hors des ports ouverts, et le Foreign Office désavoue ses propres agents : lord Clarendon censure officiellement Medhurst pour cet usage des canonnières.
Ce point demande d'être posé exactement, parce qu'il touche à ce qu'on reproche le plus souvent aux missions du XIXe siècle. Aucun missionnaire n'avait demandé l'intervention : l'affaire fut déclenchée par un résident de Zhenjiang qui envoya des récits à la presse à leur insu. Maria Taylor écrit : « Une fois nos vies sauves et nous à l'abri, nous n'avons demandé aucune restitution, nous n'avons désiré aucune vengeance. » Taylor enseignera aux siens de se tourner vers Dieu et non vers « les canonnières étrangères », et l'on constate qu'après 1868 il cessa de signaler ses difficultés aux autorités britanniques, s'adressant aux seuls fonctionnaires chinois. Il reste que c'est une canonnière britannique qui lui a rendu sa maison, et qu'il a accepté d'y revenir par ce moyen ; l'indemnité, elle, fut proposée à la mission et refusée par elle.
1870
L'année 1870 lui prend trois des siens. Son fils Samuel meurt le 4 février, à cinq ans. Un autre, Noel, né le 7 juillet, meurt le 20 du même mois. Maria meurt le 23 juillet à Zhenjiang, emportée par le choléra quelques jours après cet accouchement ; elle avait trente-trois ans. Une fille, Grace, était morte en 1867 à huit ans. Selon les sources, le couple avait eu huit ou neuf enfants ; quatre atteignirent l'âge adulte.
Taylor épouse le 28 novembre 1871, à Londres, Jane Elizabeth Faulding, dite Jennie, missionnaire de la China Inland Mission arrivée par le Lammermuir. Elle mourra d'un cancer en Suisse le 31 juillet 1904.
Les appels chiffrés
Toute l'histoire de la mission tient dans une série de demandes chiffrées, publiées d'avance et donc vérifiables : la méthode faisait partie du message. En janvier 1875, cloué au lit après une chute, Taylor demande dix-huit ouvriers ; dix-huit arrivent, et pénètrent neuf provinces de l'intérieur entre 1876 et 1880. En 1881, il en demande soixante-dix pour la fin de 1884, et le contingent fut dépassé. Fin 1886, il en demande cent : cent deux sont acceptés, et partent dans l'année 1887.
Entre-temps, l'arrivée à Shanghai, le 18 mars 1885, des « Sept de Cambridge », sept diplômés de l'université dont C. T. Studd, qui avait joué pour l'Angleterre lors des Ashes de 1882, avait donné à la mission une visibilité qu'elle n'avait jamais eue : leur tournée d'adieux dans les universités britanniques fit grand bruit.

Les « Sept de Cambridge », en 1885, dans la tenue chinoise que la mission imposait à tous ses membres.
En 1876, la mission comptait cinquante-deux missionnaires. En mai 1890, la conférence générale des missions protestantes de Chine, réunie à Shanghai et où Taylor pesa lourd, lança un appel pour mille ouvriers en cinq ans : cet appel-là fut collectif, et il est souvent attribué à tort à Taylor seul.
1900 : les Boxers, et le refus des indemnités
La révolte des Boxers coûte à la China Inland Mission cinquante-huit missionnaires adultes et vingt et un enfants, plus qu'à aucune autre société. Taylor, retiré en Suisse, venait de subir une attaque cérébrale ; on lui cacha longtemps l'ampleur des pertes.
Quand les puissances alliées imposent à la Chine le paiement de réparations, la mission refuse en 1901 toute indemnité, afin de montrer aux Chinois, selon la formule qu'elle en donna, la douceur et la mansuétude du Christ. Le geste ne va pas de soi : la même année, aux États-Unis, Mark Twain attaquait publiquement le missionnaire William Scott Ament pour avoir exigé des réparations punitives de villages chinois.
La fin, et la suite
Taylor passe la direction générale à Dixon Edward Hoste au tournant des années 1900. Il repart une onzième et dernière fois pour la Chine au printemps 1905 et meurt subitement le 3 juin à Changsha, dans le Hunan, chez lui, un livre à la main. Il est inhumé le 9 juin au cimetière protestant de Zhenjiang, auprès de Maria.
À sa mort, la mission comptait huit cent vingt-cinq missionnaires présents dans les dix-huit provinces, plus de trois cents stations, plus de cinq cents auxiliaires chinois et vingt-cinq mille convertis.
Sa tombe a eu une histoire mouvementée. La pierre fut brisée pendant la Révolution culturelle ; ses six morceaux furent retrouvés en 1986, le cimetière fut recouvert de constructions, puis dégagé en 2013 à l'occasion d'un chantier. Le 28 août 2013, les restes de Hudson et Maria Taylor ont été transférés au cimetière de l'église Xuande, à Zhenjiang, où une tour commémorative lui est consacrée depuis 2018.
La China Inland Mission quitta la Chine au début des années 1950 : son siège fut transféré à Singapour en novembre 1951, et ses derniers missionnaires partirent en 1953. Elle prit en 1964 le nom d'Overseas Missionary Fellowship, devenu OMF International au début des années 1990. Quatre des enfants de Taylor y servirent, et son arrière-petit-fils James Hudson Taylor III en fut le directeur général à partir de 1980.
Ce qui se discute
Une notice écrite aujourd'hui ne peut pas s'en tenir au récit qu'en font ses admirateurs, et deux séries de faits sont régulièrement portées au débat.
La première tient au cadre. Les missions protestantes du XIXe siècle ont travaillé sous le régime des traités imposés à la Chine par la force : c'est le traité de Tianjin, en 1858, qui protège les chrétiens dans l'exercice de leur foi et ouvre aux missionnaires l'intérieur du pays, celui-là même dont la mission de Taylor a pris le nom. Beaucoup de Chinois y ont vu le prolongement de l'invasion étrangère, et les « affaires de religion » (jiao'an) se sont multipliées de 1865 à 1901, notamment parce que les convertis obtenaient, par l'intervention des missionnaires, des exemptions et des révisions de jugement dans les litiges fonciers, au détriment de l'autorité des notables ruraux ; l'historien Paul A. Cohen, dans China and Christianity (1963), voit toutefois le ressort principal de cette hostilité dans la défense de l'orthodoxie confucéenne et du rang des lettrés, dont ces privilèges ne sont qu'un aspect. Taylor a tenu à l'intérieur de ce cadre une position atypique, dont Yangzhou puis le refus de 1901 sont les deux preuves les plus tangibles ; ce cadre était néanmoins le sien.
La seconde tient à l'homme et à sa mission. Lewis Nicol, l'un de ses missionnaires, l'accusa de tyrannie et fut renvoyé en 1868 ; le conseil londonien de la mission le jugeait autocratique, et le conflit de 1887 entre Londres et la Chine portait sur le contrôle. La première histoire de la China Inland Mission écrite par quelqu'un qui n'en était pas membre, celle de l'historien canadien Alvyn Austin (China's Millions, 2007), examine les faiblesses de l'œuvre autant que ses réussites et soutient que la méthode de la mission a favorisé une acclimatation du christianisme sous la forme d'une religion populaire chinoise, lecture qui n'est ni un éloge ni une condamnation.
Enfin, une phrase qu'on lui prête partout mérite d'être rendue entière. « Si j'avais mille livres, la Chine les aurait ; si j'avais mille vies, la Chine les réclamerait toutes », écrivait-il à sa sœur Amelia et à son beau-frère Benjamin Broomhall, et il ajoutait aussitôt : « Non, pas la Chine, mais le Christ ! » La citation circule presque toujours amputée de sa fin, qui en renverse le sens.
Le guide consacre une fiche à Robert Morrison, premier missionnaire protestant en Chine, ainsi qu'à Gladys Aylward, à John Sung et à Watchman Nee ; le travail de traduction auquel Taylor a pris part est retracé dans Traductions chinoises de la Bible.
Illustrations : Morgan & Scott, Londres, 1893, Public domain ; auteur inconnu, Public domain ; auteur inconnu, Public domain, via Wikimedia Commons.
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