En Chine, il manque un million de puces d'intelligence artificielle, et les centres de calcul affichent complet jusqu'en 2029
En 2026, la demande chinoise de semi-conducteurs pour l'intelligence artificielle dépasse d'environ un million d'unités ce que l'industrie parvient à livrer. Centres de calcul et fabricants de puces affichent des carnets de commandes pleins pour plusieurs années.
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Salle de serveurs dans un centre de calcul, photo d'illustration.
Des commandes déjà prises jusqu'en 2029
Au campus Envision Galaxy, un centre de calcul intelligent inauguré le 6 août 2026 à Ulanqab, en Mongolie-Intérieure, les commandes sont d'ores et déjà réservées trois ans à l'avance. Un client qui signe aujourd'hui n'obtiendra sa puissance de calcul qu'en 2029, selon le vice-directeur général du site, Li Jun. Présenté par ses promoteurs comme le plus vaste centre de calcul dédié à l'intelligence artificielle au monde, le campus doit à terme atteindre 2 gigawatts de puissance électrique et faire fonctionner jusqu'à un million de puces graphiques en parallèle, sur 120 000 mètres carrés, l'équivalent d'une vingtaine de terrains de football, avec un débit de calcul revendiqué dix fois supérieur, au mètre carré, à celui d'un centre de données classique.
Pourquoi Ulanqab est devenue une capitale chinoise du calcul
La ville fait partie des huit pôles nationaux du programme officiel chinois « Est numérique, Ouest calcul », qui consiste à déplacer le calcul intensif vers l'intérieur du pays, où l'électricité coûte moins cher et où le climat froid facilite le refroidissement des salles de serveurs. Sur place, 67 % de l'électricité vient de l'éolien et du solaire, ce qui ramène son coût à environ un tiers de celui pratiqué à Pékin. Toute la région administrative de Mongolie-Intérieure, où Ulanqab partage ce rôle de pôle de calcul avec la capitale régionale Hohhot, totalisait 345 000 PFlops de puissance de calcul en juillet 2026, dont 326 000 PFlops de calcul dit intelligent, et plus de 85 % de l'électricité consommée par ses centres de données provient de sources renouvelables. L'entreprise DeepSeek prévoirait, selon Bloomberg, d'y ajouter un gigawatt de puissance de calcul d'ici la fin 2027 ou le début 2028.
Des centres de calcul livrés en conteneurs, en 24 heures
Pour répondre à cette demande sans attendre la construction d'un bâtiment, l'intégrateur Taichu, installé à Hangzhou, déploie des centres de calcul entiers dans des conteneurs standards de 20 ou 40 pieds, assemblés et mis en service sur place en 24 heures, contre près d'un an pour un centre de données classique. Son directeur produit senior, Hong Yuan, indique que la clientèle de l'entreprise a été multipliée par dix en un an.
Un déficit d'environ un million de puces
La demande chinoise de semi-conducteurs pour l'intelligence artificielle atteindrait environ 4 millions d'unités en 2026, pour environ 3 millions effectivement livrées : un manque de l'ordre du million de puces. Un centre de calcul commandé aujourd'hui peut donc rester à moitié équipé pendant des mois, faute de puces disponibles pour remplir toutes ses baies de serveurs.
Une bascule accélérée par les restrictions américaines
Cette bascule survient alors que les grands groupes chinois du cloud et de l'internet, longtemps équipés en puces Nvidia, se tournent en masse vers l'offre domestique. La part de marché de Nvidia en Chine est passée de 95 % il y a quatre ans à 50 % en mai 2025, selon Reuters, sous l'effet des restrictions américaines à l'exportation des puces les plus avancées. Les fabricants chinois, eux, restent cantonnés aux technologies de gravure les moins fines : le processeur Siyuan 590 de Cambricon, gravé en 7 nanomètres avec des moyens domestiques, n'atteint qu'environ 80 % des performances de l'A100 de Nvidia, un modèle pourtant déjà dépassé aux États-Unis. Combler cet écart en multipliant les puces disponibles prend du temps, ce qui explique en partie pourquoi l'offre ne suit pas la demande. Le patron de Nvidia, Jensen Huang, a lui-même reconnu que ces restrictions n'étaient pas parvenues à freiner la montée des rivaux chinois.
Les fabricants chinois de puces IA récoltent la pénurie
Cette tension profite directement aux fournisseurs domestiques, qui occupaient jusqu'ici une place modeste. Sur le premier semestre 2026, Cambricon, fondée en 2016, a déclaré un chiffre d'affaires de 5,996 milliards de yuans (environ 765 millions d'euros), en hausse de 108,1 % sur un an : un an plus tôt, sur le premier semestre 2025, l'entreprise avait tout juste renoué avec les bénéfices, avec un profit net d'environ 1 milliard de yuans contre une perte de 530 millions un an auparavant. Moore Threads, qui se présente comme la seule entreprise chinoise à produire en masse des puces graphiques pleinement fonctionnelles, est dirigée par un ancien vice-président de Nvidia et est entrée en bourse à Shanghai en décembre 2025 après une levée de 8 milliards de yuans (environ 1 milliard d'euros) ; elle a atteint 1,736 milliard de yuans (environ 220 millions d'euros) de chiffre d'affaires, en hausse de 147,4 %, avec une marge brute passée de négative en 2022 à plus de 70 % en 2024. Biren Technology, dont l'entrée en bourse à Hong Kong début janvier 2026 en a fait le premier fabricant de puces graphiques coté sur cette place, a bondi à 1,236 milliard de yuans (environ 160 millions d'euros), en hausse de 1 997,6 %. Un quatrième acteur, MetaX, fondé par d'anciens cadres d'AMD, a vu les puces graphiques passer de 69 % à plus de 97 % de son chiffre d'affaires en un seul trimestre, sans être encore rentable.
Li Xinrong, à la tête du comité stratégique et technologique de Biren Technology, résume le basculement : « Les puces nationales ne sont plus simplement utilisables, elles sont désormais faciles à utiliser, en termes de performance comme de stabilité. » Les grands groupes internet et les fournisseurs de cloud, longtemps les clients les plus exigeants, se tournent à leur tour vers les puces chinoises.
Une pénurie qui déborde des seuls semi-conducteurs
Ce rythme observé à Ulanqab se retrouve à l'échelle du pays. Fin 2025, la Chine comptait 42 grappes de calcul de très haute puissance, chacune dotée de plus de 10 000 cartes accélératrices d'intelligence artificielle, et ses huit pôles nationaux de calcul, dont Ulanqab, concentraient plus de 80 % de la capacité nationale de calcul dit intelligent.
Le phénomène n'est pas isolé : d'autres fabricants chinois de circuits intégrés affichaient déjà, fin août, des commandes prises jusqu'en 2028. D'un bout à l'autre de la chaîne, de la puce au centre de calcul qui l'héberge, l'offre chinoise d'intelligence artificielle peine à suivre une demande qui, elle, ne cesse de grimper : dans un secteur où la puissance de calcul se compte encore en années d'attente, ce sont désormais les fabricants qui choisissent leurs clients, et non l'inverse.
La Rédaction