En Chine, le marché du refroidissement liquide pour centres de données a bondi de 45 % en un an
Les puces d'intelligence artificielle chauffent plus qu'aucun autre composant, et l'air ne suffit plus à les refroidir. En quelques mois, l'industrie chinoise du refroidissement liquide est passée du prototype à la commande ferme, réservée jusqu'à fin décembre chez certains fournisseurs.
SOMMAIRE

Un centre de données chinois équipé d'un système de refroidissement liquide, technologie en plein essor face à la chaleur des puces d'intelligence artificielle. — Photo d'illustration
La chaleur, nouvelle limite du calcul
Un serveur équipé de puces d'intelligence artificielle dégage bien plus de chaleur qu'un serveur généraliste, parce qu'un accélérateur graphique consacre une part croissante de sa puissance électrique au calcul brut, et donc à la production de chaleur, plutôt qu'à des tâches périphériques. La climatisation à air, qui a suffi pendant des décennies aux salles de serveurs, atteint sa limite physique avant que la densité de calcul, elle, n'atteigne la sienne : au-delà d'un certain seuil de puissance par baie, il faudrait souffler un volume d'air si important que l'opération deviendrait plus coûteuse que de faire circuler un liquide directement au contact des composants.
Selon des données reprises le 31 août par CCTV Finance, le refroidissement par air consomme couramment un supplément de 0,3 à 0,5 kilowattheure pour chaque kilowattheure consacré au calcul, rien que pour évacuer la chaleur produite. Un bain d'immersion complète ramène ce surcoût à environ 0,15 kilowattheure. Sur un centre de données qui tourne en continu toute l'année, l'écart se traduit directement en facture d'électricité.
Le basculement obéit aussi à un seuil de rentabilité économique cité par la même source : au-delà de 100 kilowatts de puissance pour une seule machine, ou de 200 kilowatts pour une baie entière plongée dans le liquide, le refroidissement liquide revient moins cher que l'air. Les serveurs d'entraînement des grands modèles de langue, qui alignent plusieurs dizaines de puces graphiques par châssis, franchissent ce seuil sans effort, ce qui explique pourquoi la demande vient d'abord des centres de calcul dédiés à l'intelligence artificielle.
À Guiyang, les serveurs plongés dans un bain
Dans la capitale du Guizhou, une salle de calcul fonctionne désormais en immersion complète, rapporte CCTV Finance : les serveurs sont plongés directement dans un liquide qui absorbe leur chaleur au contact, sans le moindre ventilateur ni climatiseur dans la pièce elle-même. C'est la plus radicale des trois techniques que la chaîne décrit : elle suppose de repenser entièrement l'architecture d'une salle serveur plutôt que d'y ajouter un simple équipement. Les châssis, conçus à l'origine pour l'air, doivent être remplacés par des caissons étanches remplis de fluide diélectrique, un liquide qui ne conduit pas l'électricité et peut donc entourer des composants sous tension sans risque de court-circuit.
Le Guizhou compte déjà parmi les provinces chinoises qui concentrent le plus de capacité de centres de données, ce qui en fait un terrain d'essai naturel pour une technique encore rare à cette échelle.
À Zhengzhou, un liquide qui change d'état pour absorber la chaleur
À Zhengzhou, dans le Henan, une autre filière mise sur le changement de phase liquide-vapeur : au contact des puces, le fluide de refroidissement se vaporise, un changement d'état qui lui permet d'absorber davantage de chaleur qu'un liquide qui resterait sous forme liquide, avant de retourner à l'état liquide plus loin dans le circuit pour recommencer le cycle.
La technique permet de tenir des baies dont la puissance atteint l'échelle du mégawatt, soit trois à cinq fois plus qu'un dispositif de refroidissement liquide classique à plaque froide (une plaque métallique posée directement sur la puce, parcourue par un liquide qui reste toujours liquide), selon les chiffres cités par CCTV Finance. Elle permettrait aussi d'économiser plus de 30 % d'électricité par rapport à l'air, et d'améliorer de 10 % la performance des puces elles-mêmes, qui chauffent moins et peuvent donc fonctionner plus longtemps à pleine puissance sans être ralenties par leurs propres capteurs de température.
Un marché qui vient de franchir les 100 milliards de yuans
En 2025, le marché chinois des centres de données à refroidissement liquide a atteint 15,98 milliards de yuans (environ 2 milliards d'euros), en hausse de 45,2 % sur un an, selon les chiffres cités par CCTV Finance. À l'échelle mondiale, le marché du refroidissement liquide pour le calcul intensif d'intelligence artificielle pourrait franchir, dès 2026, la barre des 100 milliards de yuans (près de 13 milliards d'euros).
Le titre même de la dépêche chinoise résume ce basculement en le comparant à une montée en température : un marché « de niveau cent milliards » qui, littéralement, « chauffe ». La croissance ne vient pas seulement de nouveaux centres de données construits directement en liquide, mais aussi de la conversion de salles existantes, dont l'article évalue le potentiel plus loin. Elle survient alors que les groupes chinois d'intelligence artificielle multiplient les centres de calcul pour entraîner leurs propres modèles, ce qui alimente mécaniquement la demande de systèmes capables d'évacuer toujours plus de chaleur par mètre carré.
Des usines qui tournent à plein régime
Sur le terrain, la filière peine à suivre la demande. À Jinan, dans le Shandong, une chaîne d'assemblage de serveurs refroidis par liquide tourne en continu. À Qingdao, ville voisine, les fabricants de CDU (les unités de distribution du liquide de refroidissement, qui régulent le débit et la température entre les serveurs et le circuit extérieur du bâtiment) ont rempli leur carnet de commandes jusqu'à la fin du mois de décembre. À Foshan, dans le Guangdong, la production de composants de refroidissement liquide a bondi de près de 100 % en un an.
Sur l'ensemble de la filière chinoise, commandes, production et livraisons ont doublé, et les lignes de production tournent déjà à 70 % de leur capacité maximale, selon les chiffres cités par CCTV Finance : un rythme qui laisse peu de marge avant que les usines elles-mêmes ne deviennent le goulot d'étranglement du secteur.
Plus de 80 % du parc existant serait convertible
Le potentiel de conversion reste large : plus de 80 % des salles serveurs chinoises encore refroidies par air seraient, selon l'article, techniquement transformables en salles à refroidissement liquide. La bascule ne dépend donc pas seulement de la construction de nouveaux centres de données, mais aussi de la rénovation du parc existant.
Elle devrait se poursuivre tant que les puces d'intelligence artificielle, chinoises comme étrangères, continueront de dégager plus de chaleur à chaque nouvelle génération : un problème d'ingénierie thermique devenu, en l'espace de quelques mois, un marché industriel à part entière.
La Rédaction