Intelligence artificielle : pourquoi la Chine construit ses centres de données au Guizhou

Des dizaines de centres de données pour l'intelligence artificielle sortent de terre dans le sud-ouest chinois, loin des villes qui produisent les données. Le climat, l'espace et l'électricité renouvelable expliquent ce déplacement décidé par Pékin en 2022 ; la province qui les accueille en tire une croissance forte, mais pas encore de salaires.

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Un centre de données au pied de collines karstiques verdoyantes, dans le sud-ouest de la Chine
Un centre de données au pied de collines karstiques, ses lignes à haute tension et un champ de panneaux solaires sur la pente voisine.

Une façade de fantaisie sur une usine à calcul

Dans la zone nouvelle de Guian, au cœur de la province du Guizhou, un bâtiment se donne des airs d'Europe du dix-neuvième siècle : toitures pentues, pierre claire, arcades. Derrière cette façade tourne le plus grand centre de données de Huawei. La scène résume ce qui se joue dans le sud-ouest chinois : des installations parmi les plus lourdes du pays, posées dans des campagnes que rien ne destinait à les recevoir.

Des dizaines de centres de ce type ont poussé au Guizhou ces dernières années. Ils n'y sont pas venus seuls : c'est une politique d'État qui les y conduit, et la capacité de calcul du pays pourrait presque doubler en cinq ans.

Les données à l'est, le calcul à l'ouest

Le plan porte un nom qui dit son principe : les données à l'est, le calcul à l'ouest. Lancé en février 2022, il organise huit pôles nationaux de calcul et dix grappes de centres de données. Les pôles couvrent les régions riches de la côte, autour de Pékin, du delta du Yangtsé et de Canton, mais surtout les terres de l'intérieur : la Mongolie-Intérieure, le Gansu, le Ningxia, le bassin de Chengdu et Chongqing, et le Guizhou.

L'idée est simple. Ceux qui produisent les données sont à l'est, où le terrain est cher, l'électricité disputée et la place comptée. Le calcul, lui, peut se faire ailleurs, à condition que le réseau suive : le cahier des charges impose une latence de vingt millisecondes entre les pôles. À la fin du mois de juin 2024, l'État avait investi 43,5 milliards de yuans (environ 5,6 milliards d'euros) dans la construction de ces huit pôles.

Le froid, la place et le courant

Le Guizhou n'a pas été choisi pour son industrie. Il l'a été pour trois raisons matérielles. La température d'abord : Guiyang, sa capitale, tourne autour de 15 degrés de moyenne annuelle, ce qui épargne une part du refroidissement, poste qui pèse lourd dans la facture d'un centre de données. Les autorités provinciales chiffrent l'économie à 130 millions de yuans (environ 17 millions d'euros) par an pour dix mille baies de serveurs, par rapport aux régions côtières du sud-est.

La place ensuite : le foncier ne manque pas, et le relief calcaire offre des sites que l'on peut creuser. L'électricité enfin : la province vit de l'hydraulique et a beaucoup construit d'éolien et de solaire. Le risque sismique y est faible, ce qui compte quand on installe des machines pour vingt ans.

Des serveurs dans la montagne

Le plus spectaculaire de ces sites est celui de Tencent, à Guian : 470 000 mètres carrés, une capacité de 300 000 serveurs, dont un sixième installé dans cinq tunnels creusés sous la montagne, sur plus de 30 000 mètres carrés. La fraîcheur de la roche fait une part du travail que feraient ailleurs des groupes frigorifiques, et la végétation a été replantée par-dessus.

Le Guizhou héberge aussi les données des clients chinois d'Apple. Le centre iCloud de Guian est entré en service en mai 2021 ; il est exploité par une société locale, juridiquement responsable des données stockées en Chine continentale. Ce n'est pas un détail technique, c'est la condition posée par la loi chinoise pour qu'un service étranger opère dans le pays.

Le seuil de 2030

Pékin a fixé une exigence aux exploitants : 80 % de leur consommation devra venir de ressources renouvelables d'ici 2030. C'est un argument de plus en faveur des provinces de l'ouest, où le vent et le soleil abondent et où le réseau peine parfois à écouler ce qu'il produit. Un centre de données installé près d'un parc éolien consomme sur place ce qui, sinon, serait perdu faute de lignes pour l'emporter.

La contrainte reste rude. L'Agence internationale de l'énergie prévoit qu'en 2035, les énergies fossiles fourniront encore 40 % de l'électricité des centres de données dans le monde, et que le charbon en restera la première source en Chine.

Ce que l'intelligence artificielle coûte en électricité

Un chiffre commande tout le reste : les centres de données du monde entier ont consommé environ 415 térawattheures en 2024, soit 1,5 % de l'électricité mondiale, et la même agence en attend 945 en 2030, un peu moins de 3 % du total. Les installations chinoises pèsent près du quart de la consommation mondiale liée à l'intelligence artificielle, derrière les américaines et devant les européennes.

Cette course se paie aussi sur les comptes des entreprises : Alibaba vient de vendre son studio de jeux vidéo pour financer ses propres investissements dans le domaine.

La croissance est là, les salaires suivent mal

Reste la question que se posent les habitants. Le Guizhou a crû de 7,4 % par an en moyenne sur la décennie écoulée, un rythme élevé même pour la Chine. Deux universités y ont été créées, les transports se sont améliorés, les commerces ont suivi : là où il n'y avait qu'une montagne pelée, il y a désormais une zone d'activité.

Mais la province arrive en avant-dernière position pour la progression des salaires sur la même période, et sa dette s'est alourdie à mesure qu'elle investissait. Un centre de données mobilise du terrain et des machines ; une fois construit, il emploie peu, et les installations les plus modernes tournent presque sans personnel. Le contraste est net entre l'ampleur des capitaux engagés et ce qui redescend dans les revenus.

Un débat que l'Europe connaît aussi

Le lecteur francophone n'a pas besoin d'aller au Guizhou pour reconnaître le problème. Dans plusieurs États américains, les centres de données absorbent déjà plus de 10 % de l'électricité fournie, et jusqu'à un quart en Virginie ; en Irlande, la part approche 20 %. Les délais de raccordement au réseau s'allongent partout : jusqu'à sept ans dans le nord de la Virginie, cinq à sept ans au Royaume-Uni, dix ans aux Pays-Bas.

La Chine a tranché autrement. Plutôt que de brancher les machines là où se trouvent les usagers, elle les envoie là où se trouve le courant, et fait porter la distance au réseau. C'est une réponse d'aménagement du territoire à un problème d'énergie. Elle laisse entière l'autre question, celle de savoir ce que les provinces d'accueil auront gagné une fois les chantiers finis.

La Rédaction

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