Niu Lai : le film chinois fait à deux que le public va voir parce qu'il est raté
Sorti sans bande-annonce le 5 août 2026, un film d'animation fabriqué en cinq ans par un homme et sa mère a vendu 236 billets en neuf jours. Il en vend aujourd'hui des dizaines de milliers par jour, et la Chine s'écharpe sur ce que ce renversement dit d'elle.
SOMMAIRE

L'unique affiche officielle du film, à l'encre et au lavis. Aucun autre matériel promotionnel n'a été diffusé.
Affiche officielle — Dalian Jingyuan Culture Film & TV Media, via Beijing News
Neuf jours d'exploitation, 236 billets
Le 5 août 2026, un film d'animation intitulé Niu Lai, ce qui signifie à peu près « le bœuf arrive », sort dans 245 salles chinoises. Rien ne l'annonce : pas de bande-annonce, pas de photos de presse, aucun matériel promotionnel. Certains cinémas, faute d'affiche à imprimer, en dessineront une à la main. La recette du premier jour tient en quatre chiffres : 3 420 yuans, environ 410 euros.
Neuf jours plus tard, le cumul atteint 7 352 yuans, moins de 900 euros, pour 236 billets vendus dans tout le pays. À ce stade, un film quitte l'affiche sans que personne n'ait appris son nom. Le 14 août, c'est pourtant ce montant qui grimpe en tête des sujets les plus commentés de Weibo : la recette d'un film en salle, même pas dix mille yuans.
De 21 à 359 séances en vingt-quatre heures

Au onzième jour d'exploitation, le cumul atteint 251 000 yuans et la plateforme prévoit 282 000 yuans pour la journée.
Capture d'écran de l'application Maoyan

Les personnages tiennent debout sur leurs pattes arrière, et les arbres du décor sont dupliqués à l'identique.
Image du film — Dalian Jingyuan Culture Film & TV Media

Le léopard qui se lie d'amitié avec le jeune héros, et dont la qualité d'étranger vaut au veau le rejet du troupeau.
Image du film — Dalian Jingyuan Culture Film & TV Media

Photographiée en salle : le film n'a aucune sortie numérique, et tout ce qui circule en ligne vient d'un téléphone.
Image du film — Dalian Jingyuan Culture Film & TV Media
Ce qui se passe ensuite n'a pas d'équivalent récent dans l'exploitation chinoise. En une journée, le nombre de séances quotidiennes passe de 21 à 359. Le 15 août au matin, le cumul n'est pourtant encore que de 251 000 yuans, et la billetterie prévoit 282 000 yuans pour la journée ; le lendemain, le compteur affiche 9,4 millions. Le 18, le cumul franchit les 20 millions de yuans ; le 19, les 25 ; le 20, il atteint 31,8 millions, près de 3,8 millions d'euros, avec une baisse de fréquentation de 24 % seulement d'un jour sur l'autre, la meilleure tenue de tout le parc.
Personne n'a acheté ces billets par erreur. Le public vient vérifier de ses propres yeux une chose devenue improbable : qu'un film à ce point mal fabriqué ait obtenu un visa d'exploitation, une copie numérique et une place à l'affiche dans le même couloir que les grosses sorties de l'été. Les personnages tiennent debout sur leurs pattes arrière, les arbres de la forêt sont dupliqués à l'identique, les textures des animaux rappellent celles d'un jeu vidéo d'il y a vingt ans. Sur Douban, la principale plateforme chinoise de critique, la note s'établit à 5,9 sur 10, avec une répartition très polarisée.
Cinq ans, deux personnes, un logiciel d'architecture

Xin Yumeng, 34 ans. Il n'a pas étudié l'animation mais l'architecture paysagère.
Guancha
Derrière le film, il y a un homme de 34 ans, Xin Yumeng, et sa mère, Sun Lifang, employée d'une entreprise publique. C'est tout. Réalisation, scénario, modélisation, montage, musique, doublage de tous les personnages, les rôles masculins pour lui et les féminins pour elle : le générique tient en deux noms, ce qui a déclenché dans plusieurs salles un éclat de rire suivi d'applaudissements.
Xin Yumeng n'a pas étudié l'animation mais l'architecture paysagère. Le projet est déposé fin 2021, une année du Bœuf, et son père est né sous ce signe. Il travaille sur du matériel d'occasion racheté sur une application de seconde main, dont plusieurs machines tombent en panne et des cartes mères grillent. Il modélise sous SketchUp, un outil de conception architecturale qui n'est pas un logiciel d'animation. Un grand plan de montagnes au lever du soleil, prévu au scénario, s'est révélé impossible à calculer sur ses machines : il l'a remplacé en appliquant des règles de composition venues du paysagisme. Quand il a annoncé son projet, ses parents lui ont dit qu'il était devenu fou.
La musique et la chanson du générique de fin sont l'œuvre de sa mère, qui n'avait jamais étudié la musique et l'a apprise seule. Des internautes ont relevé que les paroles dissimulent le prénom de son fils. C'est aujourd'hui l'un des rares éléments du film que personne ne moque.
Dans la salle, l'ambiance d'un karaoké

La séance de 9 h 30 à Pékin, le 15 août. Les sièges rouges sont vendus.
Capture d'écran de l'application Maoyan, via Beijing News
Un reportage de la chaîne taïwanaise TVBS : extraits du film, affiche, et la remontée des séances.
TVBS News
Le 15 août au matin, un journaliste pékinois achète une place pour la seule séance programmée dans la capitale, puis en voit apparaître une vingtaine d'autres dans la journée. Salle de 138 fauteuils, 25 spectateurs : 18,1 % de remplissage, mieux que la quasi-totalité des films à l'affiche ce jour-là. Un spectateur a fait trente kilomètres depuis le sud de la ville. Une famille de trois personnes a voté entre ce film et une grosse production d'animation, et c'est le film à 3 420 yuans qui l'a emporté.
Ce que décrivent les reportages tient moins de la projection que du karaoké : rires continus, commentaires à voix haute, applaudissements au générique. Les exploitants suivent sans état d'âme. Un directeur de salle du Guangdong ajoute une séance improvisée à 23 heures, le temps de télécharger la copie, et vend 29 billets en pleine nuit. Le calcul est limpide : entre 29,9 et 38,9 yuans la place, soit 3,60 à 4,70 euros, un créneau creux ne coûte rien à remplir.
Le fait-main contre l'intelligence artificielle
La blague la plus reprise en salle, « même une intelligence artificielle n'arriverait pas à générer ça », s'est retournée en argument. Il n'y a aucune IA dans ce film : le réalisateur le précise de lui-même, la production a commencé avant que ces outils ne soient utilisables, et tout a été fabriqué image par image pendant cinq ans. Au moment où l'animation chinoise bascule vers des chaînes de production génératives à coût réduit, une partie de la presse et du public a défendu le film comme le dernier entêtement de l'artisanat. Le mot qui circule se traduirait par « la sensation qu'il y a un vivant derrière ». Grossier, mais fait par quelqu'un.
L'argument adverse est direct, et il est solide : n'importe quel court-métrage généré aujourd'hui dépasse techniquement ce film, et l'authenticité ne rend pas une image regardable. Surtout, un film en salle n'est pas un projet personnel exposé dans un salon, c'est un produit vendu à des gens venus voir un film. Que l'auteur ait sué cinq ans ne fait pas partie de ce que le spectateur achète, et le dossier de distribution vantait un lavis traditionnel dessiné à la main que le film ne livre pas.
Dalian efface le film de ses écrans

Le visa d'exploitation, délivré le 25 août 2025 : 86 minutes, son 5.1, diffusion en Chine et à l'étranger.
Document de l'Administration nationale du cinéma
C'est le passage le plus embarrassant de l'affaire. À Dalian, ville de la société de production, le film disparaît des écrans dès le 15 août : les auteurs sont de Dalian, et l'on craint pour l'image de la ville. Le 16, une capture d'écran annonçant un retrait national circule ; les cinémas contactés dans plusieurs villes répondent tous n'avoir rien reçu et continuer à programmer. Le même jour, le réalisateur publie un message annonçant que l'étape en salle s'achève et reconnaissant que le film a beaucoup à améliorer, alors que les séances continuent et que les recettes explosent.
Le visa d'exploitation, lui, est en règle : délivré le 25 août 2025, il couvre la période du 5 août au 4 septembre 2026, en Chine et à l'étranger. L'hypothèse d'une combine aux subventions culturelles locales, qui a circulé vite, a été vérifiée par plusieurs médias et ne tient pas : le calendrier ne colle pas, la société est une micro-entreprise sans capitaux extérieurs, et aucune demande d'aide n'a été retrouvée. Un professionnel résume le malentendu sur le visa : le contrôle porte sur la conformité du contenu et la lisibilité de la copie, il ne juge pas si c'est bien fait.
Le film le plus rentable de l'histoire, et ce que le calcul oublie

Le 16 août, la plateforme affiche encore la recette du premier jour, 3 420 yuans, sous un cumul de 9,4 millions.
Capture d'écran de l'application Maoyan
Reprise par la presse anglophone à partir du 17 août, l'histoire s'est stabilisée sur un chiffre : plus de trois millions de dollars de recettes pour environ deux cents dollars de budget, soit le meilleur rapport de l'histoire du cinéma. Le calcul est fragile. Les estimations du coût vont de 1 680 à 160 000 yuans selon ce qu'on y met, et cinq ans de travail à temps plein de deux personnes ne valent pas zéro.
Le succès a fait une victime bruyante : le réalisateur d'un film policier sorti cet été, mal noté, a annoncé publiquement renoncer à l'exploitation en salle, ne comprenant pas qu'un film qu'il juge bâclé obtienne des centaines de séances quand le sien n'en a pas. Le phénomène s'est aussi nourri de ce qu'il dénonçait, puisque le film n'a aucune sortie numérique : les extraits qui circulent en ligne sont presque tous filmés en salle avec un téléphone. En Bourse, une société cotée dont le nom contient le caractère du bœuf a gagné 9,98 % le jour où le titre du film est devenu un mot d'ordre, et des jetons spéculatifs à son nom ont proliféré.
Le film est entré dans le top 10 des films d'animation chinois de l'année et sort à l'étranger, à commencer par la Malaisie. Il ne figurera dans aucune sélection de films pour comprendre la Chine, mais il aura fait comprendre quelque chose du pays qui l'a plébiscité. La leçon que tirent les exploitants, elle, est plus froide : la curiosité s'épuise, et rien dans cet épisode ne dit comment faire revenir durablement le public en salle.
La Rédaction
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