Wuchang, le soulèvement du 10 octobre 1911
Le 10 octobre 1911, une mutinerie de garnison à Wuchang, sur la rive droite du Yangzi, fait tomber en une nuit l'autorité impériale sur la ville. Quatre mois plus tard, la dynastie Qing abdique et la Chine devient une république.
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L'entrée de la Maison rouge, à Wuchang, pavoisée de deux drapeaux à dix-huit étoiles ; le bâtiment abrite le musée de la révolution de 1911.
ChubbyWimbus / Wikimedia Commons, CC BY 3.0
Une bombe qui explose trop tôt
Au début de l'automne 1911, la province du Hubei est l'un des foyers les plus actifs de l'agitation antimandchoue. Deux sociétés révolutionnaires y ont patiemment recruté dans la Nouvelle Armée, ces unités modernes que la cour avait créées pour se donner une force occidentalisée et qui se sont remplies d'officiers subalternes lettrés, souvent passés par le Japon. Un soulèvement est prévu pour la mi-octobre.
Le 9 octobre 1911, vers midi, une bombe en cours de fabrication explose dans une maison de la concession russe de Hankou, sur l'autre rive. Sun Wu, qui dirigeait l'atelier, est grièvement blessé et transporté dans un hôpital japonais ; la police entre dans les lieux et y saisit drapeaux, cachets et surtout les listes des conjurés. Selon la version française de l'encyclopédie Wikipédia, trente-deux suspects sont arrêtés et trois chefs exécutés le lendemain matin. Les soldats dont les noms figurent sur les registres saisis n'ont plus le choix : se soulever ou attendre l'arrestation.
La nuit du 10 octobre
Le soir du 10 octobre, les sapeurs du génie de la Nouvelle Armée casernés à Wuchang tirent les premiers coups de feu, tuent leurs officiers restés loyaux et se rendent maîtres de l'arsenal de Chuwang, où les attendent des dizaines de milliers de fusils. Wu Zhaolin, officier de rang moyen, prend le commandement provisoire faute de chef disponible : tous les dirigeants du complot sont morts, blessés ou en fuite. Le vice-roi Ruicheng, dont la résidence est prise d'assaut, quitte la ville par une brèche ouverte dans le mur d'enceinte et gagne un navire de guerre.
Les combats de la nuit et de la matinée sont brefs mais durs : la version anglaise de l'encyclopédie fait état de plus de cinq cents soldats mandchous tués et de plus de trois cents capturés. Le 11 octobre au matin, la ville entière est aux mains des insurgés, qui hissent le drapeau à dix-huit étoiles, une pour chacune des provinces intérieures.
Li Yuanhong, un chef malgré lui
Une révolution victorieuse sans dirigeant a besoin d'un nom respectable. Les mutins vont chercher Li Yuanhong, colonel de brigade réputé compétent et sans engagement politique, et le contraignent à prendre la tête d'un gouvernement militaire du Hubei proclamé le 11 octobre. Il refuse d'abord, puis accepte et télégraphie aux gouverneurs des autres provinces pour leur proposer de constituer un gouvernement central. Le geste est décisif : il transforme une mutinerie locale en offre politique adressée à tout l'empire.
Le régime impérial rappelle alors Yuan Shikai, l'homme qui a formé l'armée du Beiyang et que la cour avait écarté. Ses troupes reprennent Hankou le 1er novembre puis Hanyang le 27, mais il cesse d'avancer sur Wuchang et ouvre des négociations avec les révolutionnaires. Sun Yat-sen, alors aux États-Unis, ne rentre qu'en décembre ; le 1er janvier 1912, il prête serment comme président provisoire à Nankin. Le 12 février, l'impératrice douairière Longyu annonce au nom de l'enfant-empereur Puyi l'abdication du trône, et Yuan Shikai recueille la présidence.
L'effet domino des provinces
Ce qui a fait de Wuchang autre chose qu'une émeute, c'est la rapidité de la contagion. Le Hunan et le Shaanxi se déclarent indépendants dès le 22 octobre, suivis par le Jiangxi, le Yunnan, le Guizhou, le Jiangsu, le Zhejiang, le Guangdong. Les sources divergent sur le décompte final : la version française parle de quinze provinces ralliées en six semaines et de dix-huit provinces et districts en décembre 1911, la version anglaise de dix-huit provinces du sud et du centre ayant fait sécession à la même date. Dans plusieurs d'entre elles, le gouverneur impérial se contente de changer de drapeau.
Cette dislocation sans grande bataille explique la suite. La république naît d'un compromis entre des révolutionnaires sans armée et un général sans légitimité, et l'ensemble se défera en quelques années dans l'ère des seigneurs de la guerre. Le soulèvement de Wuchang n'en reste pas moins la date que retient la révolution Xinhai, celle qui met fin à deux millénaires de régime impérial.
La Maison rouge et le Double Dix
Le bâtiment où siégea le gouvernement militaire du Hubei existe toujours, au pied de la colline du Serpent, dans le district de Wuchang à Wuhan. C'est un édifice de brique rouge à deux étages construit en 1910 pour abriter l'assemblée provinciale, que les habitants appellent la Maison rouge : il abrite le musée de la révolution de 1911, et une statue de Sun Yat-sen se dresse sur l'esplanade. Un second musée, à l'architecture contemporaine en pierre rouge, lui a été adjoint pour le centenaire.
La date, elle, a fait carrière. Le 10 octobre, le Double Dix, est la fête nationale de la république de Chine : elle est célébrée à Taipei devant le palais présidentiel par un lever de drapeau, un discours et des défilés, et par les communautés chinoises d'outre-mer. En république populaire, le 10 octobre n'est pas férié et se commémore comme anniversaire de la révolution Xinhai plutôt que comme fondation d'un régime rival.