La natte mandchoue, de l'ordre de 1645 à la révolution de 1911
Le front rasé et la longue tresse dans le dos ne sont pas une mode chinoise : c'est une coiffure mandchoue imposée aux hommes han en 1645 sous peine de mort, et portée pendant deux siècles et demi comme signe d'obéissance à la dynastie Qing.
SOMMAIRE

Un barbier de rue rase le front d'un client à Hankou, dans le Hubei, en 1874.
Adolf Nikolay Boyarsky / Wikimedia Commons, domaine public
Un ordre, dix jours, une formule
Les Mandchous, comme les Jurchen dont ils descendent, portent le devant du crâne rasé et le reste des cheveux tressé en une natte qui pend dans le dos. Les Chinois han, eux, laissent pousser leurs cheveux et les nouent en chignon : couper sa chevelure, don des parents, heurte la piété filiale.
Une première fois, en 1644, à peine entrés dans Pékin, les Qing ordonnent le rasage ; devant la résistance, l'ordre est retiré au bout d'un mois. Après la prise de Nankin, le régent Dorgon le rétablit le 21 juillet 1645, et cette fois sans retour : tout homme han a dix jours pour se raser le front et tresser sa natte, faute de quoi il est exécuté. La formule qui circule ne laisse aucune ambiguïté : garde tes cheveux et perds ta tête, garde ta tête et perds tes cheveux.
Le prix payé
Des villes entières refusent. Jiading est massacrée trois fois en un mois, sur l'ordre de Li Chengdong, faisant des dizaines de milliers de morts. Jiangyin soutient un siège de quatre-vingt-trois jours et tombe le 9 octobre 1645 : la version anglaise de Wikipédia donne de 74 000 à 100 000 tués, et rapporte que, sur une population estimée à cent mille personnes, cinquante-trois auraient survécu. À Yangzhou, en mai 1645, le prince Dodo ordonne le sac de la ville, dont le bilan traditionnel de huit cent mille morts est rapporté par la même source sans être garanti.
L'obligation n'est pas universelle, et les exemptions ont un nom, les dix suivre et dix ne pas suivre : les femmes gardent leur coiffure et leurs vêtements han, les enfants ne s'y plient qu'à l'âge adulte, les moines bouddhistes gardent le crâne entièrement rasé et les prêtres taoïstes leur chignon, les comédiens portent en scène les habits anciens, et les morts sont ensevelis à la mode han. Sous Qianlong, l'obligation vestimentaire ne pèse plus guère que sur les lettrés et les fonctionnaires.
La robe et la veste qui vont avec
La natte vient avec un costume. Le changpao, la longue robe mandchoue à col arrondi, se ferme sur le côté et porte des manches dites en sabot de cheval, ces revers évasés qui couvrent la main ; les fentes latérales, et chez les Mandchous les fentes avant et arrière, sont faites pour monter à cheval. Par-dessus se met le magua, veste courte de cavalier. La version chinoise du vêtement, le changshan, perd les fentes centrales et les manches en sabot. C'est la tenue de cérémonie des hommes chinois jusqu'à l'adoption du costume occidental, et la République de 1912 la conserve comme habit de cérémonie avant que le costume Sun Yat-sen ne s'impose. La qipao des femmes, elle, descend de la robe droite des femmes mandchoues.
Ce que la natte a fini par signifier
Deux siècles et demi passent, et le signe change de sens : la coiffure imposée devient la coiffure chinoise, celle que les caricaturistes occidentaux du XIXe siècle réduisent au mot méprisant de queue de cochon, et que les émigrants chinois portent en Amérique comme la garantie de pouvoir rentrer au pays. Elle reste pourtant une allégeance politique. Les rebelles Taiping, dans les années 1850, laissent repousser leurs cheveux de devant et sont appelés pour cela les longs cheveux ; se couper la natte, à la fin de l'empire, est un acte révolutionnaire avant d'être une question d'élégance.
Les coupes de 1911
La révolution de 1911 emporte la natte presque du jour au lendemain. Les hommes se les coupent en foule, parfois sous la contrainte des nouvelles autorités, et la chute de la dynastie en 1912 met fin à l'obligation.
Le geste met plus longtemps à gagner les campagnes, et l'ancien empereur Puyi, resté dans la Cité interdite, ne coupe la sienne qu'en 1922. Les coiffures qui suivent sont une affaire de mode : le chignon en S des années 1910, puis les cheveux courts. Ce que deux siècles et demi d'un signe obligatoire laissent derrière eux, c'est l'idée, longtemps admise en Occident, que le Chinois se reconnaissait à sa tresse.