Naissance de l'astrologie chinoise et du zodiaque
Le zodiaque chinois n'est pas né d'un coup : il a fallu le comptage des jours des devins Shang, le tour de ciel de Jupiter et une liste d'animaux d'almanach pour que se forme, sur plus d'un millénaire, le cycle que l'Asie entière emploie encore.
SOMMAIRE

Le zodiaque chinois est né de deux comptages : la divination par le feu, qui datait les jours en troncs et rameaux, et le tour de ciel de Jupiter, en douze ans.
Demander son signe à un Chinois revient à lui demander son année de naissance : les douze animaux servent d'abord à compter, et seulement ensuite à décrire un caractère. Cette fonction de calendrier est la plus ancienne des deux, et elle explique presque tout le reste. Le zodiaque chinois n'est né ni d'une légende ni d'un traité fondateur : il s'est formé sur plus d'un millénaire, par l'assemblage de trois choses qui n'avaient au départ rien à voir entre elles, un comptage des jours, le tour du ciel accompli par Jupiter, et une liste d'animaux tirée des almanachs populaires.
Compter les jours, bien avant de lire l'avenir
Les plus anciens textes chinois conservés sont des inscriptions de divination, gravées sur des omoplates de bœuf et des plastrons de tortue à Anyang, dernière capitale des Shang. Les plus vieilles remontent au règne de Wu Ding, vers 1200 avant notre ère. On chauffait l'os jusqu'à le fendre, on lisait la craquelure, on notait la question et parfois la réponse : le site consacre deux fiches à cette pratique, Divination sous les Shang et Divination par carapace de tortue.
Presque chacune de ces inscriptions porte une date, et cette date s'écrit déjà comme aujourd'hui : deux caractères, l'un pris dans une série de dix appelée troncs célestes (tiangan 天干), l'autre dans une série de douze appelée rameaux terrestres (dizhi 地支). Les deux séries tournent en parallèle et ne retombent ensemble qu'au bout de soixante paires. C'est le cycle sexagésimal, le ganzhi 干支. Il servait alors à nommer les jours et non les années, et les rois Shang eux-mêmes portaient dans leur nom posthume le tronc du jour où on leur rendait le culte : ainsi Wu Ding, ainsi Tai Jia.
Ce comptage n'a jamais été interrompu. La série des jours se vérifie sans rupture depuis l'époque des Zhou, par recoupement avec les éclipses consignées dans les annales, et elle remonte selon toute vraisemblance jusqu'aux Shang. Peu de systèmes de datation encore en usage peuvent en dire autant. Mais à ce stade il n'y a ni animal, ni horoscope : seulement une machine à numéroter les jours, dont les douze rameaux fourniront plus tard les douze cases du zodiaque.
Jupiter, ou pourquoi douze
Pourquoi douze, justement ? La réponse la mieux établie est astronomique. Jupiter fait le tour du ciel en 11,86 ans, soit un peu moins de douze. Les astronomes chinois ont découpé la bande de ciel qu'elle parcourt en douze stations (ci 次) et ont nommé chaque année d'après la station occupée par la planète, appelée pour cette raison l'étoile de l'année, suixing 歲星.
Le procédé avait deux défauts, et tous deux ont laissé des traces durables. Jupiter se déplace d'ouest en est, à contresens de l'ordre conventionnel dans lequel on faisait défiler les rameaux. On a donc imaginé un astre invisible parcourant le même circuit en sens inverse, une sorte de contre-Jupiter : le Taisui 太歲, qui deviendra une divinité de l'année à part entière, honorée dans les temples et redoutée de ceux dont le signe correspond à l'année en cours.
Second défaut, 11,86 n'est pas 12. La planète prend environ une station d'avance tous les quatre-vingt-six ans, ce que les calendristes appelaient le saut de station (chaochen 超辰) et corrigeaient tant bien que mal, sans s'accorder sur la manière de le faire. Le désordre a duré jusqu'à ce que la cour des Han orientaux tranche : en 85 de notre ère, sous l'empereur Zhang, la promulgation du calendrier Sifen détache le comptage des années de la position réelle de Jupiter. Les années s'enchaînent désormais par pure convention, soixante par soixante, et c'est cette série, ininterrompue depuis, que les calendriers impriment encore.
Le plus ancien traité d'astronomie chinois conservé témoigne de l'état antérieur. Les Pronostics des cinq planètes (Wuxing zhan 五星占), manuscrit sur soie tiré de la tombe 3 de Mawangdui, scellée en 168 avant notre ère, tabulent les positions de Jupiter, de Saturne et de Vénus année par année, de 246 à 177 avant notre ère. Son objet n'est pas la mécanique céleste : c'est un manuel de présages.
Le ciel de l'empereur
L'astrologie chinoise ancienne ne s'intéresse pas aux particuliers. Elle lit le ciel pour l'État : une éclipse, une comète, une planète qui s'attarde là où elle ne devrait pas sont des avertissements adressés au souverain, et l'astronome de cour est un fonctionnaire chargé de les interpréter. Le découpage du ciel qui sert à cette lecture est celui des vingt-huit loges lunaires (xiu 宿), réparties en quatre palais placés chacun sous un animal emblématique : le Dragon azuré à l'est, l'Oiseau vermillon au sud, le Tigre blanc à l'ouest, la Tortue noire au nord, décrits dans Les Quatre animaux.
La plus ancienne liste complète de ces vingt-huit loges n'est pas dans un livre mais sur un objet : le couvercle d'un coffre à vêtements laqué, trouvé en 1978 dans la tombe du marquis Yi de Zeng, à Suizhou (Hubei), scellée vers 433 avant notre ère. Les noms y sont écrits en caractères sigillaires autour du caractère dou 斗, la Grande Ourse, avec le dragon d'un côté et le tigre de l'autre. Le système était donc déjà constitué avant l'unification impériale.
Cette astrologie d'État a eu une conséquence qu'on oublie souvent. L'observation du ciel fut longtemps un monopole : plusieurs dynasties ont interdit aux particuliers l'étude des phénomènes célestes, sous des peines qui pouvaient être lourdes, précisément parce qu'un présage mal placé mettait en cause le mandat du souverain. La demande de prédiction, elle, ne disparaissait pas pour autant. Elle s'est reportée sur des méthodes qui ne demandent ni instrument ni ciel dégagé, seulement une date de naissance et un calendrier.
L'entrée des animaux
C'est dans ces méthodes de tous les jours que les animaux apparaissent. Les douze rameaux terrestres sont des signes abstraits, malaisés à retenir pour qui ne sait pas lire ; leur associer une bête connue les rend maniables. C'est exactement ce qu'on trouve dans les almanachs de l'époque Qin.
Deux lots de lattes de bambou l'attestent. Le premier a été exhumé en décembre 1975 à Shuihudi, près de Yunmeng (Hubei), dans une tombe scellée vers 217 avant notre ère ; le second en 1986 à Fangmatan, près de Tianshui (Gansu). Tous deux contiennent des livres des jours (rishu 日書), manuels de dates fastes et néfastes. L'un des chapitres du premier, consacré à l'identification des voleurs, associe à chaque rameau un animal : le voleur du jour du rat aura tel visage, celui du jour du tigre telle allure.
La liste ressemble à la nôtre sans lui être identique. Le rat, le bœuf, le tigre, le lièvre et le porc sont déjà à leur place. Mais le dragon n'y figure pas, un cerf y apparaît, plusieurs animaux n'occupent pas la case qu'on leur connaît, et certaines graphies restent discutées entre paléographes. On tient donc là un système en train de se fixer plutôt qu'un système fixé, et c'est peut-être le renseignement le plus intéressant de la découverte : le zodiaque a connu des variantes avant d'avoir une forme unique.
La première liste complète et identique à celle d'aujourd'hui figure dans le Lunheng 論衡 de Wang Chong, lettré des Han orientaux mort vers l'an 100. Le détail vaut d'être noté : Wang Chong ne dresse pas cette liste pour l'enseigner, mais pour s'en servir contre la théorie des cinq agents, dans un raisonnement resté célèbre. Si l'eau l'emporte sur le feu, demande-t-il, pourquoi le rat ne poursuit-il pas le cheval ? Si le métal l'emporte sur le bois, pourquoi le coq ne s'en prend-il pas au lièvre ? Le plus ancien témoignage complet du zodiaque chinois nous vient ainsi d'un sceptique, et le fait qu'il ait pu argumenter sans expliquer sa liste montre que ses lecteurs la connaissaient déjà.
Du calendrier au destin individuel
Reste le pas décisif, celui qui fait passer d'une façon de dater à une façon d'annoncer un caractère et un avenir. Il est tardif. Sous les Tang, un fonctionnaire nommé Li Xuzhong (761-813) est réputé avoir tiré des pronostics de l'année, du mois et du jour de naissance d'une personne, ramenés à leurs troncs et rameaux ; on le sait par l'épitaphe que lui a composée l'écrivain Han Yu. La tradition attribue ensuite à Xu Ziping, sous les Song, l'ajout de l'heure de naissance et la mise au centre du pilier du jour : quatre piliers, huit caractères, ce qu'on appelle le bazi 八字. La même période voit se constituer le ziweidoushu 紫微斗數, que la tradition rattache au maître taoïste Chen Tuan. Ces filiations sont revendiquées par les praticiens plus qu'établies par les documents, et les traités qui les portent ont souvent été composés bien après.
Entre-temps, un autre zodiaque était entré en Chine sans déloger le premier. Les traducteurs bouddhistes ont importé l'astrologie indienne, et avec elle les douze signes venus de Grèce par l'Inde : le Xiuyao jing 宿曜經, compilé en 759 par Amoghavajra et son équipe, présente conjointement les loges lunaires indiennes et ces douze constellations. Elles ont trouvé leur place dans les temples et les almanachs, jamais dans l'usage courant, où les douze animaux sont restés maîtres du terrain.
Les correspondances entre une date de naissance et un caractère relèvent d'une tradition que la rédaction rapporte sans la partager : ce qui se raconte ici est l'histoire d'une croyance, non une méthode de lecture de l'avenir. Cela n'ôte rien à sa vitalité, et l'on peut voir ce qu'elle est devenue sur notre page des signes du zodiaque chinois ou dans la fiche Astrologie chinoise, qui en décrit le fonctionnement.
Un cycle qui a passé les frontières
Le comptage par les animaux a voyagé avec le calendrier chinois et avec l'écriture. Le Japon, où il se dit jūnishi 十二支, et la Corée l'ont adopté sans modifier la liste. Les inscriptions turques de l'Orkhon, au VIIIe siècle, datent déjà les événements par les mêmes bêtes, et le cycle est resté longtemps en usage chez les peuples turcs et mongols. Le calendrier tibétain, lui, combine les douze animaux aux cinq éléments dans un cycle de soixante ans, le rabjung, dont le décompte officiel commence en 1027.
Le Viêt Nam fait exception sur une case : à la place du lièvre du quatrième rameau, il compte le chat. L'explication la plus souvent avancée est phonétique, le nom du rameau, mão, étant proche du vietnamien mèo, chat ; d'autres font valoir la place du chat dans un pays de rizières, où il protège les récoltes des rongeurs. Aucune des deux ne s'impose. On y trouve aussi le buffle à la place du bœuf et la chèvre à la place du mouton, distinctions que le chinois ne fait pas toujours lui-même.
Ce que l'histoire ne tranche pas
Plusieurs questions restent ouvertes, et mieux vaut le dire que de choisir une réponse commode.
L'origine des noms des rameaux, d'abord. Guo Moruo a soutenu au siècle dernier qu'ils venaient du zodiaque babylonien. L'hypothèse n'est plus guère retenue, pour une raison de dates : le ganzhi complet est attesté sur les os oraculaires vers 1200 avant notre ère, quand le zodiaque babylonien n'est fixé à douze signes que plusieurs siècles plus tard. D'autres pistes ont été proposées, dont une origine austroasiatique des noms anciens des rameaux avancée par le linguiste Michel Ferlus. Aucune ne fait consensus.
Le choix des douze animaux, ensuite. On ignore pourquoi ce sont ceux-là, et pourquoi le rat vient en tête. Les récits qui l'expliquent, la course organisée par l'Empereur de Jade, le rat porté par le bœuf puis sautant devant lui, le chat oublié et devenu son ennemi, sont bien plus récents que les listes elles-mêmes : ce sont des explications d'après coup, ce qui ne leur enlève rien de leur charme. Le site les raconte dans La légende des 12 signes.
Le moment, enfin, où un animal a cessé de désigner une année pour désigner une personne. On le situe entre les Han et les dynasties du Nord, faute de mieux. Les figurines funéraires représentant les douze animaux apparaissent sous les Wei du Nord et se multiplient sous les Tang, ce qui prouve que l'association était devenue familière, sans dire quand elle a commencé à qualifier ceux qui naissaient sous elle.
Ce qui est certain tient en une phrase : le zodiaque chinois est d'abord un calendrier. Son animal change au Nouvel an chinois dans l'usage courant, mais au début du printemps (lichun 立春, entre le 3 et le 5 février) dans les systèmes de calcul du destin, ce qui n'est pas la même date et suffit à faire changer de signe qui est né en janvier ou en février. Notre calendrier chinois donne la correspondance exacte, année par année.
Contenu présenté à titre informatif et culturel. Il ne représente pas nécessairement les convictions de la Rédaction.