Troncs célestes et rameaux terrestres : le cycle de soixante ans
Une année chinoise ne porte pas seulement un animal, elle porte aussi un élément. Les deux viennent de deux séries de signes qui tournent ensemble et ne se retrouvent qu'au bout de soixante ans.
SOMMAIRE

Tigre, lièvre et dragon sculptés en relief dans une frise de bois peint.
Demander « quel est mon signe chinois ? » ne suffit pas à situer une année. Les almanachs, la presse chinoise et les calculateurs en ligne annoncent un animal et un élément — le Cheval de feu, la Chèvre de métal, le Rat de bois —, et le second n'a pas la même origine que le premier. L'animal vient d'une série de douze signes, l'élément d'une série de dix. Les deux séries avancent d'un cran par an, côte à côte, et ne reviennent ensemble à leur point de départ qu'au bout de soixante ans.
Ce comptage à deux roues est le plus ancien système de datation chinois encore en service. On l'appelle le gānzhī 干支, du nom de ses deux séries, et il a servi tour à tour à numéroter les jours, les années, les mois et les heures. Il donne encore leur nom, dans les manuels d'histoire chinois, à la guerre de 1894 et à la révolution de 1911 ; il décide de la date à laquelle on change d'animal ; et il explique pourquoi deux sites d'horoscope peuvent attribuer à la même personne deux éléments différents.
Deux séries qui tournent ensemble
La première série compte dix signes, appelés troncs célestes (tiāngān 天干). Dans l'ordre : jiǎ 甲, yǐ 乙, bǐng 丙, dīng 丁, wù 戊, jǐ 己, gēng 庚, xīn 辛, rén 壬, guǐ 癸. Ce sont des signes de comptage, sans autre sens propre ; les quatre premiers servent d'ailleurs encore aujourd'hui à énumérer comme nos A, B, C, D — les parties d'un contrat, les niveaux d'un classement, les réponses d'un questionnaire.
La seconde en compte douze, les rameaux terrestres (dìzhī 地支) : zǐ 子, chǒu 丑, yín 寅, mǎo 卯, chén 辰, sì 巳, wǔ 午, wèi 未, shēn 申, yǒu 酉, xū 戌, hài 亥. Eux non plus ne désignent rien par eux-mêmes : les animaux et les heures qu'on leur associe sont venus plus tard.
Une date se compose en prenant un signe dans chaque série, le tronc d'abord : jiǎzǐ 甲子 pour la première position, yǐchǒu 乙丑 pour la deuxième, et ainsi de suite. Au onzième tour, la série des troncs est épuisée et repart à jiǎ pendant que celle des rameaux poursuit sur xū : la onzième paire est donc jiǎxū 甲戌, et non un second jiǎzǐ. C'est ce décalage, répété, qui fabrique le cycle.
Pourquoi soixante, et non cent vingt
Dix et douze se rejoignent à leur plus petit commun multiple, soixante : il faut six tours de la série des troncs et cinq tours de celle des rameaux pour retomber ensemble sur la première case. Les soixante paires forment un cycle complet, qu'on nomme d'après sa première position, le jiǎzǐ — expression qui, en chinois, sert aussi à dire une vie entière.
Cent vingt combinaisons seraient pourtant concevables, puisque dix troncs peuvent en principe rencontrer douze rameaux. La moitié n'existe pas, et la raison est mécanique : les deux séries avancent du même pas, si bien qu'un tronc de rang impair ne tombe jamais que sur un rameau de rang impair. jiǎchǒu — premier tronc, deuxième rameau — n'a jamais existé et n'existera jamais, non parce qu'une règle l'interdit, mais parce que la roue ne s'arrête pas là.
Chaque paire ne revient donc qu'une fois par vie humaine, et c'est ce qui a donné au chiffre soixante sa place dans les usages. Au Japon, qui a reçu le cycle avec l'écriture chinoise, le soixantième anniversaire porte un nom propre, kanreki 還暦, « le retour du calendrier », et se fête comme une seconde naissance.
Ce que le tronc apporte : les cinq agents
Les dix troncs se répartissent deux par deux entre les cinq agents de la cosmologie chinoise — bois, feu, terre, métal, eau —, le premier des deux étant dit yáng et le second yīn :
- jiǎ 甲 et yǐ 乙 : le bois
- bǐng 丙 et dīng 丁 : le feu
- wù 戊 et jǐ 己 : la terre
- gēng 庚 et xīn 辛 : le métal
- rén 壬 et guǐ 癸 : l'eau
C'est de là que vient l'élément annoncé pour une année. Comme chaque agent occupe deux troncs consécutifs, il tient l'affiche deux années de suite et revient tous les dix ans : deux années de bois, puis deux de feu, puis deux de terre, et ainsi de suite. Un même animal ne retrouve donc le même élément qu'au bout de soixante ans — un Cheval de feu suit le précédent d'exactement six décennies, et une seule fois par siècle ou peu s'en faut.
Ce que le rameau apporte : les douze animaux
À chacun des douze rameaux correspond une bête, dans l'ordre que tout le monde connaît :
- zǐ 子, le rat
- chǒu 丑, le bœuf
- yín 寅, le tigre
- mǎo 卯, le lièvre, appelé aussi lapin
- chén 辰, le dragon
- sì 巳, le serpent
- wǔ 午, le cheval
- wèi 未, la chèvre, appelée aussi mouton
- shēn 申, le singe
- yǒu 酉, le coq
- xū 戌, le chien
- hài 亥, le cochon
L'association est plus récente que les rameaux eux-mêmes. Les premiers témoignages en sont des manuels de jours fastes et néfastes de l'époque Qin, où la liste n'est pas encore tout à fait la nôtre ; la version complète et stable n'apparaît qu'aux Han orientaux. Le signe, c'est le rameau ; l'animal est l'image commode qu'on lui a donnée pour que ceux qui ne lisaient pas puissent le retenir.
Calculer le tronc et le rameau d'une année
L'opération tient en deux divisions. On retranche 3 de l'année du calendrier grégorien, puis :
- le reste de la division par 10 donne le rang du tronc, 1 valant jiǎ et 0 valant le dixième, guǐ ;
- le reste de la division par 12 donne le rang du rameau, 1 valant zǐ et 0 valant le douzième, hài.
Pour 1984 : 1984 moins 3 font 1981, dont le reste par 10 est 1 et le reste par 12 est 1 lui aussi. Premier tronc, premier rameau, soit jiǎzǐ, le Rat de bois — et le début d'un cycle. Pour 1966 : 1963 laisse 3 par 10 et 7 par 12, soit bǐng et wǔ, donc bǐngwǔ 丙午, le Cheval de feu, quarante-troisième position du cycle. Pour 1911 : 1908 laisse 8 par 10 et 0 par 12, soit xīn et hài, donc xīnhài 辛亥.
Un avertissement s'impose : le résultat vaut pour l'année chinoise, qui ne commence pas le 1er janvier. Une naissance de janvier ou du tout début de février appartient encore à l'année précédente, et le calcul doit alors être décalé d'un rang. C'est la question suivante, et elle n'a pas une seule réponse.
Quand l'année change : deux dates, deux traditions
L'usage courant fait tourner le tronc, le rameau et l'animal au Nouvel An chinois, c'est-à-dire au premier jour du premier mois du calendrier luni-solaire, qui tombe entre le 21 janvier et le 21 février. C'est la règle que fixe la norme nationale chinoise sur le calcul et la publication du calendrier traditionnel, en vigueur depuis 2017 : elle prend pour référence l'année allant du 2 février 1984 au 19 février 1985 et la déclare jiǎzǐ. L'Observatoire de Hong Kong applique la même règle.
Les arts divinatoires en suivent une autre. Pour eux, l'année tourne au début du printemps (lìchūn 立春), la première des vingt-quatre périodes solaires, qui tombe autour du 4 février. L'écart entre les deux dates peut atteindre plusieurs semaines, et il suffit à faire changer de signe qui est né en janvier ou dans les premiers jours de février. Ce n'est pas une erreur de l'un ou de l'autre : ce sont deux découpages de l'année, l'un lunaire et l'autre solaire, appliqués au même cycle.
La norme de 2017 a d'ailleurs été publiée en partie pour cela, les calendriers imprimés ne s'accordant pas toujours entre eux. Elle tranche pour le premier jour du premier mois lunaire, et écarte donc l'idée, très répandue, que l'animal changerait au début du printemps.
Les jours, les mois et les heures portent aussi leur paire
Avant de numéroter les années, le gānzhī a numéroté les jours, et c'est son emploi le plus ancien. Les inscriptions divinatoires des Shang, gravées sur omoplates de bœuf et plastrons de tortue vers 1200 avant notre ère, sont datées de cette façon, et l'on a retrouvé sur certaines des tables complètes des soixante paires — l'équivalent d'un calendrier de poche.
Ce décompte des jours n'a plus été interrompu depuis. Les annales des Printemps et Automnes consignent trente-sept éclipses de soleil entre 720 et 481 avant notre ère, chacune datée par sa paire ; le calcul astronomique moderne en identifie la plupart, et le jour cyclique indiqué est chaque fois le bon. La série des jours court donc sans rupture démontrable depuis près de vingt-sept siècles, et remonte selon toute vraisemblance aux Shang : peu de systèmes de datation encore vivants peuvent en dire autant.
Les mois et les heures se sont mis au même compte. Le mois reçoit un rameau fixé par les périodes solaires — le mois du tigre s'ouvre au début du printemps — et un tronc qui dépend de celui de l'année. La journée se divise en douze doubles-heures (shíchen 时辰), chacune sous un rameau : celle de zǐ enjambe le milieu de la nuit, de vingt-trois heures à une heure, et les suivantes se succèdent de deux en deux.
Quatre paires — l'année, le mois, le jour, l'heure — font huit caractères : c'est le bāzì 八字, littéralement « les huit caractères », sur lesquels reposent les arts du destin chinois. On les appelle aussi les quatre piliers, et c'est cette forme, plus que les douze animaux pris seuls, qui constitue l'horoscope chinois traditionnel.
Quand l'élément annoncé n'est pas celui du tronc
Il arrive que deux sources donnent à la même année deux éléments différents, et ce n'est pas nécessairement une faute. Une seconde table de correspondances existe, le nàyīn 纳音, « ce qui reçoit le son », qui attribue un agent non pas au tronc seul mais à la paire entière. Elle donne trente valeurs, une pour deux positions consécutives du cycle, et chacune porte un nom d'image : les positions jiǎzǐ et yǐchǒu relèvent ainsi de l'« or au fond de la mer » (hǎizhōngjīn 海中金), quand leur tronc, lui, est de bois.
Le nàyīn vient de la théorie musicale — les cinq notes de la gamme ancienne étaient elles aussi rapportées aux cinq agents — et ne sert que dans certaines écoles de calcul du destin. Un lecteur qui trouve son année qualifiée de métal quand le tronc la dit de bois a très probablement rencontré cette table-là. Les correspondances de ce genre relèvent d'une tradition que la rédaction rapporte sans la partager.
Nommer les années dans l'histoire
Le cycle n'a pas servi qu'aux almanachs. Jusqu'à l'adoption du calendrier grégorien en 1912, la Chine date par le règne et par la paire cyclique, et plusieurs événements du dernier siècle impérial en ont gardé le nom :
- la guerre contre le Japon de 1894, année jiǎwǔ 甲午, s'appelle en chinois la guerre de jiǎwǔ ;
- la réforme des Cent Jours de 1898, année wùxū 戊戌, est la réforme de wùxū ;
- le traité imposé aux Qing après le soulèvement des Boxeurs, signé en 1901, année xīnchǒu 辛丑, est le traité de xīnchǒu ;
- et la révolution qui met fin à l'empire, en 1911, année xīnhài 辛亥, est la révolution de xīnhài — le nom sous lequel elle est enseignée des deux côtés du détroit.
La paire seule ne suffit pourtant pas à situer une date, puisqu'elle revient tous les soixante ans. Les textes lui adjoignent donc le nom de règne : kāngxī rényín 康熙壬寅 désigne l'année rényín du règne de Kangxi, soit 1662 — la précision n'est pas superflue, car 1722 était elle aussi une année rényín, et Kangxi régnait encore, ayant été le seul empereur à passer les soixante ans de règne.
Le Cheval de feu, ou ce que soixante ans d'écart peuvent produire
Une croyance attachée à une paire, et non à un animal seul, ne se réveille qu'une fois par cycle. Le cas le mieux mesuré n'est pas chinois mais japonais. Le Japon a attaché au Cheval de feu (hinoeuma 丙午), quarante-troisième position du cycle, la réputation de donner des filles d'un caractère si difficile qu'elles perdraient leur mari.
En 1966, dernière année de Cheval de feu du vingtième siècle, les naissances japonaises ont chuté d'environ un quart par rapport à l'année précédente, avant de remonter dès l'année suivante. Le creux se lit encore dans la pyramide des âges du pays, et le même phénomène avait été observé aux deux occurrences précédentes, en 1846 et en 1906. C'est l'une des rares superstitions calendaires dont l'effet démographique se chiffre.
Ce qu'il en reste dans l'usage
Le cycle a perdu sa fonction officielle de datation en 1912, mais il n'a pas quitté la vie courante. Les calendriers muraux impriment la paire de l'année et celle du jour à côté de la date grégorienne ; les almanachs y adossent les jours fastes et néfastes ; les manuels d'histoire gardent les noms d'événements ; et les quatre piliers restent la forme la plus répandue de l'horoscope chinois.
Pour le lecteur, la conséquence pratique tient en une phrase. L'animal désigne un douzième de la roue, la paire complète en désigne un soixantième : deux personnes nées à douze ans d'intervalle partagent leur animal, mais il leur faut soixante ans d'écart pour partager vraiment leur année.