Dujiangyan : le système d'irrigation qui arrose la plaine de Chengdu depuis 256 av. J.-C.
Mis en service au IIIe siècle avant notre ère, l'ouvrage hydraulique de Dujiangyan partage la rivière Min sans jamais la barrer et irrigue la plaine de Chengdu, au Sichuan. Vingt-trois siècles plus tard, il fonctionne toujours selon le principe imaginé par le gouverneur Li Bing.
SOMMAIRE

La levée du bec de poisson partageant la rivière Min, à Dujiangyan, dans le Sichuan
Une rivière qu'il fallait retenir sans la barrer
La rivière Min descend des hautes vallées de la bordure orientale du plateau tibétain et débouche d'un coup dans la plaine de Chengdu, au centre du Sichuan. La rupture de pente fait tout le problème : chargée des sédiments arrachés à la montagne, la rivière ralentit en atteignant le plat, dépose ce qu'elle transporte, exhausse son propre lit et finit par en sortir. Avant l'ouvrage, la plaine subissait donc les deux fléaux opposés, l'inondation à la fonte des neiges et aux pluies d'été, le manque d'eau le reste de l'année, la barre rocheuse du mont Yulei interdisant par surcroît à la rivière d'atteindre les terres situées à l'est.
Au IIIe siècle avant notre ère, la plaine vient de passer sous l'autorité de l'État de Qin, qui a annexé le royaume de Shu. Le roi Zhao confie le gouvernement de la province à Li Bing, et le calcul est autant militaire qu'agricole : dans la période des Royaumes combattants, qui tient la plaine de Chengdu tient un grenier, des voies d'eau navigables et une base de départ vers le sud-est. La conquête de Shu, puis l'unification de l'empire quelques décennies plus tard, forment l'arrière-plan de ce chantier, dont les grandes étapes se rattachent à l'histoire de la Chine impériale naissante.
La solution la plus évidente, un barrage, est écartée. Elle aurait coupé la navigation dont l'armée avait besoin, et surtout elle aurait retenu les sédiments au lieu de s'en débarrasser : un ouvrage de retenue sur une rivière aussi chargée se comble. Li Bing choisit donc de diviser le courant plutôt que de l'arrêter. C'est ce parti pris, et non l'ampleur des travaux, qui fait la singularité de Dujiangyan.
Trois ouvrages, aucun barrage
Le dispositif repose sur trois pièces solidaires, distantes de quelques centaines de mètres, et dont aucune ne fonctionnerait seule.
- Le bec de poisson (Yuzui) est une levée effilée, posée au milieu du lit, qui fend le courant en deux bras. Le bras extérieur reste le cours naturel et sert d'exutoire ; le bras intérieur conduit l'eau vers la plaine cultivée. Le partage n'est pas fixe : en période de basses eaux, le courant suivant le chenal le plus profond, environ six dixièmes du débit passent du côté de l'irrigation, tandis qu'en crue, l'eau montant par-dessus la levée, la proportion s'inverse au profit du bras d'évacuation.
- La digue au sable volant (Feishayan) est un seuil bas d'environ deux cents mètres, ménagé entre les deux bras en aval du bec de poisson. Le trop-plein du bras intérieur y repasse de lui-même vers le bras extérieur. Surtout, la courbure imposée au courant à cet endroit engendre un mouvement tournant qui projette graviers et sable par-dessus le seuil : la digue expulse ce qui alourdirait le canal d'irrigation, et c'est ce qu'elle fait de plus précieux.
- Le goulot du vase (Baopingkou) est le passage taillé dans le flanc du mont Yulei, large d'une vingtaine de mètres, par lequel le bras intérieur entre enfin dans la plaine. Son étroitesse est délibérée : elle plafonne le débit admis. Au-delà d'un certain niveau, l'eau n'entre plus, reflue vers la digue au sable volant et repart au fleuve. Aucune vanne, aucune manœuvre, aucun gardien.
L'ensemble constitue un régulateur passif. La répartition entre irrigation et évacuation, le dessablage et le plafonnement du débit sont obtenus par la forme donnée au lit, non par des organes mobiles. C'est la raison pour laquelle l'ouvrage a traversé des dynasties, des guerres et des changements de régime sans jamais dépendre d'un savoir-faire que l'on aurait pu perdre.
Ouvrir la montagne par le feu
Le percement du mont Yulei était le morceau le plus dur, au sens propre : la poudre n'existait pas encore. Les ouvriers empilaient des fagots contre la paroi, chauffaient longuement la roche, puis l'arrosaient d'eau ; l'écart brutal de température la fissurait, et l'on dégageait au coin et au levier ce qui s'était détaché, avant de recommencer. L'ensemble des travaux aurait demandé une quinzaine d'années. Le résultat se lit encore dans le paysage : la tranchée laisse d'un côté la falaise, de l'autre une butte isolée que le percement a détachée de la montagne.
Ce qui fait tenir un ouvrage deux mille ans
Un aménagement de ce type ne survit pas par sa seule conception : il survit parce qu'il est curé. Chaque hiver, la basse eau permettait de couper provisoirement l'un des bras au moyen de deux dispositifs simples, des boudins de bambou tressé remplis de galets, les zhulong, et des trépieds de bois, les macha, que l'on lestait et bâchait. Le bras mis à sec, on abaissait le lit à la pelle, on rechargeait les levées, on rétablissait les profils. Au printemps venu, les barrages provisoires étaient démontés et l'eau rendue aux canaux.
La règle de curage tient en six caractères, transmise comme une consigne de métier : creuser le lit profond, garder la digue basse. Le premier terme entretient la capacité du chenal en amont du goulot ; le second garantit que le trop-plein et le sable repartiront bien par le déversoir au lieu de s'accumuler. Toute la conduite de l'ouvrage se ramène à cet équilibre, et l'on voit sans peine ce que sa rupture coûterait : un lit trop haut et une digue trop forte, et le système cesse d'évacuer.
Pour savoir jusqu'où creuser, des repères de pierre étaient plantés dans la rivière : des statues d'environ deux mètres, dont le niveau des pieds et celui des épaules bornaient l'étiage et la crue. Ces figures, longtemps connues par les seuls textes, ont été retrouvées dans le lit, la première en 1974, une autre l'année suivante, une troisième en 2014. La même campagne de 1974 a livré une statue de Li Bing haute de 2,9 mètres et pesant 4,5 tonnes, dégagée du fond du bras extérieur : son inscription la date de 168 de notre ère, sous les Han orientaux, soit plus de quatre siècles après la construction. À cette date, l'ouvrage était donc déjà un lieu de mémoire autant qu'un chantier d'entretien.
Le pays d'abondance
L'effet sur la plaine a été durable au point d'en changer la réputation : le Sichuan central est surnommé depuis l'Antiquité le pays d'abondance. La régularité de l'eau y a permis la riziculture irriguée sur un vaste plat continu, et cette prospérité agricole a porté Chengdu au rang des grandes villes des périodes suivantes. L'aire desservie n'a cessé de s'étendre, dynastie après dynastie, par prolongement du réseau de canaux dérivés du bras intérieur ; elle atteint aujourd'hui de l'ordre de sept cent mille hectares de terres cultivées, et plusieurs dizaines de districts en dépendent pour l'irrigation comme pour l'eau industrielle et domestique.
Ce chiffre situe Dujiangyan à part parmi les ouvrages antiques : ce n'est pas un vestige entretenu pour la visite, mais une infrastructure en service, intégrée à la gestion moderne de la rivière. Des ouvrages de régulation contemporains ont été ajoutés en amont et à l'entrée des canaux, sans que le principe des trois pièces ait été abandonné.
Li Bing, gouverneur devenu figure tutélaire
La postérité a fait de l'ingénieur une divinité des eaux. Le temple des Deux Rois (Erwang), accroché au versant qui domine le bec de poisson, honore Li Bing et son fils, à qui la tradition attribue l'achèvement des travaux. En contrebas, le pont suspendu Anlan franchit les deux bras ; l'ouvrage actuel remonte à une reconstruction du début du XIXe siècle et compte parmi les ponts anciens les plus connus du pays.
Le calendrier du site garde la trace de l'entretien. La fête de l'ouverture des eaux, célébrée aux environs de la période de Qingming, rejoue le démontage des barrages provisoires et le lâcher de l'eau vers la plaine. La cérémonie déroule l'histoire légendaire de Li Bing, fait présenter des offrandes par les délégations des comtés desservis et s'achève par l'annonce populaire de l'irrigation de printemps, canards vivants lancés à la rivière. Attestée depuis plus de mille ans, elle a été inscrite en 2006 sur le premier lot de la liste nationale du patrimoine culturel immatériel.
L'épreuve du séisme de 2008
Le 12 mai 2008, le séisme du Wenchuan a frappé à quelques dizaines de kilomètres de là. Les dégâts humains et urbains ont été considérables dans la ville. L'ouvrage hydraulique, lui, a tenu : le bec de poisson a été fissuré et des installations annexes endommagées par les glissements de terrain, mais le système a continué de fonctionner et n'a pas rompu.
Le patrimoine bâti a payé plus cher. Le temple des Deux Rois a été très gravement atteint, plusieurs ensembles s'effondrant. Sa reconstruction, engagée dès juin 2008, a réemployé environ 70 % des pièces d'origine récupérées dans les décombres ; l'essentiel des travaux était achevé en novembre 2010, et le temple a rouvert au public l'année suivante.
Un bien classé, deux versants
L'Unesco a inscrit en 2000 sur la liste du patrimoine mondial un bien qui réunit deux ensembles voisins : le système d'irrigation et le mont Qingcheng, montagne où le taoïsme a pris forme et que jalonnent des temples anciens. Les critères retenus distinguent nettement les deux versants. L'ouvrage est reconnu comme un jalon majeur de la maîtrise des eaux, remplissant encore parfaitement sa fonction, et comme une illustration des avancées scientifiques et techniques de la Chine ancienne ; la montagne l'est pour son lien avec la fondation du taoïsme.
Une seconde reconnaissance est venue en 2018 : Dujiangyan a été porté, avec trois autres aménagements chinois, sur la liste internationale des ouvrages d'irrigation patrimoniaux, qui distingue des installations plus que centenaires dont la conception devançait leur temps et qui servent toujours.
Sur place
Le site s'étend au nord-ouest de l'agglomération de Chengdu, à une cinquantaine de kilomètres du centre, et une ligne ferroviaire rapide dessert la ville depuis 2010. La visite suit ordinairement le fil de l'eau : le goulot taillé dans la roche, la digue au sable volant, puis la pointe du bec de poisson, avant de remonter au temple par le versant et de repasser d'un bras à l'autre par le pont suspendu. Le point de vue en hauteur est celui qui rend le dispositif lisible d'un seul regard, la ligne de partage et les deux bras s'y voyant en même temps. L'endroit compte parmi les excursions classiques au départ de la capitale provinciale, comme les autres grandes destinations que recense le tourisme en Chine.
Le mont Qingcheng, à quelques kilomètres au sud, complète habituellement la journée ou en occupe une seconde : les deux moitiés du bien inscrit se visitent séparément, et la montagne demande à elle seule plusieurs heures de marche.