Robots humanoïdes : la Chine en fabrique 90 %, et Nvidia ne peut pas s'en passer
Au premier semestre 2026, la Chine a fabriqué et exporté environ neuf robots humanoïdes sur dix vendus dans le monde. Une enquête du Wall Street Journal montre que Nvidia y vend ses puces d'IA physique, mais y trouve aussi ce qu'aucun laboratoire américain ne peut lui offrir : des données d'entraînement issues de vraies usines.
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Un robot humanoïde en cours d'assemblage sur une chaîne de production, dans une usine de robotique. — Photo d'illustration
Neuf robots humanoïdes sur dix sortent d'une usine chinoise
Au premier semestre 2026, la Chine a fabriqué et exporté environ 90 % des robots humanoïdes vendus dans le monde, selon une enquête du Wall Street Journal reprise le 31 août par Sina News. Le pays réunit sur son seul territoire la chaîne industrielle la plus diversifiée au monde pour ce type de production : moteurs, réducteurs, capteurs, batteries et assemblage final se trouvent souvent à quelques heures de route les uns des autres, un avantage que peu de concurrents peuvent revendiquer. Cette échelle de production tire les coûts vers le bas et accélère les itérations : un défaut de conception se corrige d'une série à l'autre en quelques semaines, quand un concurrent qui sous-traite à l'étranger compte en mois.
Cette avance industrielle s'accompagne d'une mise en scène assumée : un concours pékinois a récemment réuni deux mille robots humanoïdes sur la même piste, certains courant cent mètres en un peu plus de neuf secondes. Derrière la démonstration, Unitree Robotics et Zhiyuan Robotics sont devenus des noms familiers du secteur, en Chine comme à l'étranger, portés par une demande qui va de l'usine à la logistique.
Nvidia, fournisseur des cerveaux plutôt que des muscles
Ce que la Chine fabrique en volume, elle continue pourtant de le faire penser ailleurs. Unitree et Zhiyuan comptent parmi les clients importants de Nvidia pour les puces destinées à ce que l'entreprise américaine appelle l'IA physique : celle qui permet à un robot de percevoir son environnement, d'interpréter ce qu'il voit et d'y réagir en temps réel. Ce segment pèse aujourd'hui environ 100 milliards de dollars (environ 92 milliards d'euros) de revenus annuels pour Nvidia, et son PDG Jensen Huang table sur une croissance multipliée par dix en dix ans.
Nvidia y applique une recette éprouvée ailleurs. Il y a une vingtaine d'années, sa plateforme logicielle CUDA avait verrouillé des générations entières de développeurs autour de ses puces graphiques, en devenant le standard sur lequel construire plutôt qu'une option parmi d'autres. Pour la robotique, l'entreprise distribue cette fois des modèles à poids ouverts, baptisés GR00T et Cosmos, que n'importe quel développeur peut télécharger et adapter gratuitement. De quoi habituer les entreprises chinoises, comme les autres, à construire sur son socle plutôt qu'ailleurs, sans qu'aucune licence ne les y oblige formellement.
Ce qui distingue une puce pour robot d'une puce pour chatbot
Une puce pensée pour un centre de calcul optimise l'entraînement de modèles de langage sur des milliers de serveurs alimentés en continu. Une puce pensée pour un robot doit, elle, tenir dans un boîtier embarqué, consommer peu d'énergie, et transformer en une fraction de seconde ce qu'une caméra ou un capteur vient de percevoir en un geste : attraper un objet, éviter un obstacle, corriger un pas avant de tomber. C'est cette différence que Nvidia range sous l'étiquette d'IA physique, à distinguer de l'IA générative des assistants conversationnels. Et c'est elle qui explique pourquoi Washington, dans ses restrictions à l'export, ne traite pas de la même façon une puce destinée à un centre de données et une puce destinée à un bras articulé ou à un tableau de bord automobile.
Ce que les restrictions américaines épargnent
Washington a interdit à Nvidia de vendre ses puces d'intelligence artificielle les plus avancées à la Chine, celles destinées à l'entraînement des grands modèles de langage dans les centres de calcul. Mais les puces conçues pour la robotique et l'automobile restent, pour l'instant, autorisées à l'exportation. C'est cette brèche, plus technique que politique, qui permet à Unitree, à Zhiyuan et à d'autres fabricants chinois de continuer à s'approvisionner directement chez Nvidia, alors que les centres de calcul chinois se heurtent, eux, à un embargo bien plus strict.
Une industrie chinoise des puces déjà saturée
La tentation de se passer de Nvidia existe, et elle a un nom : Huawei, Black Sesame Intelligence et Horizon Robotics figurent parmi les fournisseurs chinois de puces que les fabricants de robots testent en parallèle. Mais les fondeurs chinois de circuits intégrés prennent déjà des commandes jusqu'en 2028, tant la demande intérieure dépasse leur capacité de production, robots compris. Dans ce contexte, aucun des trois fournisseurs testés n'a pour l'instant délogé Nvidia de sa position de fournisseur de référence pour l'IA physique, et c'est précisément ce qui nourrit la question posée par le Wall Street Journal.
Ce que la Chine fournit à Nvidia en retour
L'article renverse pourtant la focale au moment de conclure. Un robot humanoïde n'apprend pas dans un centre de données : il apprend en manipulant des objets, en se cognant, en corrigeant sa marche, autant de données que seul un monde physique réel peut produire, à grande échelle et en continu. C'est précisément ce que l'industrie manufacturière chinoise, la plus diversifiée au monde pour ce type d'applications, met à la disposition de Nvidia : des usines de toutes tailles, fabriquant des objets de toutes formes, où un robot peut apprendre à saisir, à visser, à trier ou à porter. L'entreprise américaine a étoffé ses équipes de recherche en robotique et en conduite autonome en Chine, où certains de ses laboratoires s'entraînent directement sur des robots d'Unitree, au contact de gestes que ses ingénieurs américains ne peuvent observer chez eux.
Une dépendance qui va dans les deux sens
Reste la question posée par le journal américain, et sa réponse tient en une phrase : la dépendance n'est pas à sens unique. Les fabricants chinois ont besoin des puces et des modèles de Nvidia pour donner à leurs robots la capacité de percevoir et de décider, et l'entreprise américaine profite d'une brèche dans les restrictions à l'export pour continuer à les leur vendre. Nvidia, de son côté, a besoin de ce que seule la Chine industrielle peut lui fournir en telle quantité : des robots au travail, dans de vraies usines, pour nourrir les modèles qui doteront la prochaine génération de machines, chinoises ou non. Vue depuis Pékin comme depuis la Californie, l'affaire ressemble moins à une dépendance qu'à un échange, dont aucune des deux parties n'a intérêt à interrompre le cours.
La Rédaction