Vieillir en Chine : le robot et la piété filiale
La filière robotique de Pékin a dégagé plus de 45 milliards de yuans (environ 5,8 milliards d'euros) de chiffre d'affaires en 2025, et ses machines aident déjà aux repas et aux soins dans les maisons de retraite de la capitale. Elles arrivent dans un pays qui compte 323 millions de personnes de plus de soixante ans, et où le grand âge se passait sous le toit des enfants.
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Deux fauteuils vides, une tasse à couvercle, et un robot de service pour seul présent.
Ce que les robots de Pékin savent faire
La filière robotique de la capitale chinoise a dégagé plus de 45 milliards de yuans de chiffre d'affaires en 2025, environ 5,8 milliards d'euros, avec plus de 20 000 entreprises et près de trente fabricants de robots humanoïdes, rapportait l'agence China News Service le 14 août 2026. Ce chiffre ne mesure pas une promesse : il compte des machines livrées.
Une partie d'entre elles est entrée en maison de retraite. Selon la même dépêche, les robots y aident à préparer les repas, assistent les résidents dans les gestes du quotidien et font office de rééducateurs : l'un d'eux masse 74 points d'acupuncture, avec une intensité réglée à la voix. Dans un restaurant de Pékin, d'autres cuisinent des plats des huit grandes cuisines chinoises, plus de cinquante plats sont annoncés au répertoire, et préparent un cocktail ou un thé aux fruits en deux minutes.
La limite que le personnel ne cache pas
Dans cette même dépêche, un responsable d'établissement énonce une réserve qui vaut plus que le reste : un employé doit rester présent quand un robot donne à manger, parce que la machine ne sait pas réagir si un résident s'étrangle. La phrase est courte, et elle situe exactement l'état de la technique : le robot porte, masse, apporte, mais il ne juge pas de l'urgence.
Wang Youhua, professeur de gérontologie à l'université du Sud-Ouest, disait la même chose autrement à l'agence Xinhua le 8 avril 2026 : ces robots sont encore « des tout-petits », qui butent sur les dialectes, le bruit ambiant et les situations d'urgence. Il ajoutait que les établissements resteront « le principal champ de bataille » deux à trois ans encore, et que la machine n'entrera chez les particuliers qu'une fois la technique mûrie et les coûts tombés.
Ce qui pousse : 323 millions de personnes
Le ministère chinois des Affaires civiles comptait à la fin de 2025, dans des données publiées en juillet 2026, 323,38 millions de personnes de soixante ans et plus, soit 23 % de la population, et 223,65 millions de soixante-cinq ans et plus, soit 15,9 %. L'espérance de vie moyenne atteignait 79,25 ans, et le rapport de dépendance des plus de soixante-cinq ans s'établissait à 23,1 %.
Une fraction de cette population ne peut pas se passer d'aide. La chaîne CGTN indiquait le 1er juillet 2026 que plus de 45 millions de personnes âgées sont dépendantes ou atteintes de troubles cognitifs, soit une sur six ayant besoin de soins de longue durée. En face, l'appareil de soins existe mais manque de bras : le portail du gouvernement chinois relevait en octobre 2024 quelque 410 000 établissements pour personnes âgées, dont 369 000 de proximité, selon Li Yongxin, du ministère des Affaires civiles, et 500 000 aides-soignants seulement pour les faire tourner.
Le foyer de plusieurs générations n'est plus la norme
La forme normale du grand âge en Chine n'était pas l'établissement : c'était le toit familial, où trois ou quatre générations se succédaient sans déménager. Cette forme s'est défaite en une génération, et le recensement le mesure. Le septième recensement national, en 2020, donne un ménage moyen de 2,62 personnes, contre 3,10 dix ans plus tôt.
La cinquième enquête par sondage sur les conditions de vie des personnes âgées des villes et des campagnes, menée en 2021 par six administrations dont le ministère des Affaires civiles et la Commission nationale de la santé, rendue publique en octobre 2024, va plus loin : 59,7 % des personnes âgées vivaient seules ou avec leur seul conjoint, sans enfant à la maison : 10,4 points de plus qu'en 2010, et près de 62 % dans les campagnes. Chaque personne âgée avait en moyenne 2,6 enfants, contre 3,2 onze ans plus tôt.
Ces enfants seront eux-mêmes moins nombreux. La politique de l'enfant unique, appliquée à partir de 1979, a produit la configuration que les démographes appellent « 4-2-1 » : quatre grands-parents, deux parents, un enfant. Elle se lit dans l'autre sens quand les générations vieillissent : un adulte devant six aînés, et personne avec qui partager.
Ce que le mot dit, et ce que la loi a dû écrire
Ce que la machine vient soulager n'est pas seulement un service : c'est une obligation morale, documentée depuis les Classiques. Le mot chinois de la piété filiale, xiào, s'écrit d'un signe dont la lecture traditionnelle superpose l'élément du vieillard et celui de l'enfant, le cadet portant l'aîné. Le Classique de la piété filiale, assemblé au troisième ou au deuxième siècle avant notre ère et présenté comme un dialogue entre Confucius et son disciple Zengzi, en fait « la racine de la vertu » dès son premier chapitre ; sous les Han et longtemps après, on le donnait à lire aux enfants qui apprenaient à lire, pour cette raison même.
Que l'État ait dû légiférer là-dessus dit assez ce que la coutume n'assurait plus seule. La loi sur la protection des droits et intérêts des personnes âgées, amendée fin 2012, est entrée en vigueur le 1er juillet 2013 : elle demande aux familles de pourvoir aux besoins matériels, financiers et affectifs des plus de soixante ans, et à ceux qui vivent loin de leurs parents de leur rendre visite souvent. Les employeurs doivent accorder le congé qui le permet. Le texte ne dit pas à quelle fréquence, et c'est ce qu'on lui a le plus reproché.
Il a servi le jour même. Le tribunal populaire du district de Beitang, à Wuxi, dans le Jiangsu, en a fait la première application le 1er juillet 2013 : une fille et son mari, qui n'avaient pas assisté leur mère de 77 ans, ont été condamnés à lui rendre visite au moins une fois tous les deux mois et à l'occasion d'au moins deux fêtes nationales, sous peine d'amende.
L'État pousse, les intéressés ne suivent pas tous
La direction, elle, est officielle. Les orientations sur l'approfondissement de la réforme des services aux personnes âgées, publiées par le Comité central du Parti communiste chinois et le Conseil des affaires de l'État le 30 décembre 2024, prescrivent de développer les robots humanoïdes, les interfaces cerveau-machine et l'intelligence artificielle pour le grand âge. Le 9 juin 2025, le ministère de l'Industrie et des Technologies de l'information et celui des Affaires civiles ont lancé un programme pilote national couvrant le domicile, le quartier et l'établissement : les entreprises retenues, parmi lesquelles Unitree, UBTech, Fourier et AgiBot, doivent essayer en trois ans plus de deux cents machines dans plus de deux cents foyers, ou vingt unités dans vingt quartiers ou établissements. Au début de 2025, la Commission électrotechnique internationale publiait la première norme internationale pour les robots d'assistance aux personnes âgées, élaborée sous conduite chinoise.
Les intéressés, eux, ne suivent pas d'un seul mouvement. Xinhua et le China Daily rapportaient les 24 et 25 novembre 2025 deux réponses opposées. À Pékin, un homme de 76 ans nommé Zhang disait de son rééducateur mécanique : « J'avais besoin de quelqu'un à mes côtés. Avec l'entraînement du robot, je marche seul. » À Shenyang, Qu Suling, 66 ans, disait l'inverse : « Les robots sont trop froids, sans émotion. Je ne peux pas les accepter », et sur la panne : « Si la machine se dérègle, elle peut me blesser. »
Le prix tranche d'ailleurs une partie du débat avant les principes. La même enquête relevait un exosquelette d'aide à la marche à plus de 10 000 yuans, environ 1 300 euros, et un robot d'aide à la toilette entre 30 000 et 50 000 yuans, soit 3 800 à 6 400 euros : des sommes qui tiennent ces machines hors des foyers ordinaires. Ji Junjie, du centre pékinois d'innovation en robotique humanoïde, y ajoutait l'embarras des constructeurs : « Nous avons peu d'occasions d'entrer chez les personnes âgées ou dans les établissements », donc peu de données réelles pour progresser.
Ce qui reste ouvert
L'appareil public se construit, machines comprises. Toujours selon CGTN, l'assurance dépendance expérimentée depuis 2016 dans quinze villes, puis étendue à quatre-vingt-douze, couvrait 308 millions de personnes à la fin de 2025 pour plus de 100 milliards de yuans dépensés depuis l'origine, environ 12,8 milliards d'euros, et plus de 3,3 millions de bénéficiaires dépendants ; des orientations de mars 2026 la généralisent au pays entier.
Reste que les deux choses dont il est question ne se remplacent pas l'une par l'autre. Un robot lève un corps, masse un dos, apporte un plateau ; il ne fait pas la visite que la loi de 2013 réclame, et personne, en Chine, ne prétend le contraire. La question posée n'est donc pas de savoir si la machine tiendra la place du fils, mais ce qu'on appellera prendre soin le jour où elle tiendra celle de l'aide-soignant qui manque.
La Rédaction