De la déesse Chang'e au programme spatial : la Lune, fil rouge de la culture chinoise

Vénérée depuis la dynastie Zhou, incarnée par la déesse Chang'e et chantée par les poètes de la dynastie Tang, la Lune continue de rythmer le calendrier, les retrouvailles familiales de la Mi-Automne et jusqu'au nom des sondes que la Chine envoie aujourd'hui vers son pôle sud.

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Pleine lune au-dessus d'une cour traditionnelle chinoise, avec gâteaux de lune et lanternes rouges
Pleine lune, lanternes rouges et gâteaux de lune réunis dans une cour traditionnelle, pour la fête chinoise de la Mi-Automne. — Photo d'illustration

Un astre inscrit dans le calendrier depuis trois mille ans

En Chine, la lune n'a jamais été un simple objet céleste : elle a longtemps rythmé le temps lui-même. Le calendrier traditionnel chinois, dont les premières traces remontent à la dynastie Shang, au XIVe siècle avant notre ère, est un calendrier luni-solaire : chaque mois y commence avec la nouvelle lune, invisible dans le ciel, et se referme sur la pleine lune qui le marque en son milieu. C'est encore sur ce calcul, et non sur le calendrier grégorien, que se fixent chaque année les dates du Nouvel An chinois et de la fête de la Mi-Automne.

Bien avant que ce calendrier ne soit stabilisé, les souverains de la dynastie Zhou, il y a plus de trois mille ans, rendaient un culte distinct à chacun des grands repères du ciel : le soleil à l'équinoxe de printemps, la terre au solstice d'été, la lune à l'équinoxe d'automne, et le ciel au solstice d'hiver. Ce geste impérial, repris peu à peu par la population, a posé la première pierre de ce qui deviendra la fête de la Lune, alors perçue comme l'annonce d'une bonne récolte.

Chang'e, la déesse qui s'envola vers la lune

La légende la plus connue attachée à cet astre est celle de Chang'e (嫦娥, Cháng'é). L'archer Houyi (后羿) aurait sauvé la terre d'une sécheresse en abattant neuf des dix soleils qui la brûlaient alors, et reçu en récompense un élixir d'immortalité. Les versions de la légende divergent sur ce qui suit : selon les unes, son épouse Chang'e l'aurait bu pour l'empêcher de tomber entre de mauvaises mains ; selon d'autres, elle l'aurait avalé par mégarde. Dans tous les cas, elle s'envole vers le ciel et se pose sur la lune, où la tradition la dit installée depuis, seule, pour l'éternité, en compagnie d'un lièvre de jade qui y prépare sans fin l'élixir d'immortalité.

C'est ce nom, Chang'e, que la Chine a choisi pour son programme d'exploration lunaire : un choix que l'agence spatiale chinoise présente elle-même comme le reflet du désir du peuple chinois de partir explorer l'inconnu.

La pleine lune de la Mi-Automne, l'union retrouvée

Sous la dynastie Tang (618-907), observer la lune devient une pratique prisée des lettrés et de la cour. C'est sous la dynastie Song du Nord (960-1279) que le 15e jour du 8e mois lunaire est fixé comme jour de fête à part entière, et que le culte rendu à la lune ce soir-là devient une coutume largement partagée dans toute la population. La fête de la Mi-Automne (中秋节, Zhōngqiūjié), aussi appelée fête de la Lune, était née, et elle a traversé les dynasties sans discontinuer jusqu'à aujourd'hui.

Cette nuit-là, la lune est censée être la plus ronde et la plus lumineuse de l'année, et sa forme parle d'elle-même : un cercle sans coupure, comme une famille au complet réunie autour d'une même table. C'est pour cela que la fête est avant tout celle des retrouvailles, où l'on partage un gâteau de lune rond avec ceux qui sont loin, et où l'on pense, plus que n'importe quel autre soir de l'année, à ceux qui ne peuvent pas rentrer.

Le poème que la Chine récite encore par cœur

En l'an 1076, en exil à Huangzhou et sans nouvelles de son frère depuis sept ans, le poète Su Shi (蘇軾) compose un soir de Mi-Automne, une coupe de vin à la main, le poème Shui Diao Ge Tou (水調歌頭). Il s'y demande depuis quand la lune brille dans le ciel, et referme le texte sur un vœu resté, près de mille ans plus tard, l'un des vers les plus cités de toute la langue chinoise : « Puissions-nous vivre longtemps, et bien que séparés par mille li, partager ensemble la beauté de cette même lune. » En 1995, la chanteuse Faye Wong en a fait une chanson, 但愿人长久, toujours reprise aujourd'hui.

La lune traverse aussi l'œuvre de Li Bai (李白), le grand poète de la même dynastie Tang. Dans Pensées d'une nuit tranquille (靜夜思), le clair de lune posé sur le sol de sa chambre lui fait croire un instant à du givre, et le ramène en pensée à sa maison natale. Dans Buvant seul sous la lune (月下獨酌), faute de compagnon pour trinquer, il lève sa coupe vers l'astre et vers son ombre, et boit avec les deux comme s'ils étaient trois.

Yin, harmonie et cycle : ce qu'elle symbolise

Dans la cosmologie chinoise, la lune incarne le yin : le principe féminin, nocturne et discret, qui répond au yang solaire, masculin et éclatant. Elle porte aussi l'idée de cycle et de retour : elle s'efface, grossit, se referme en un cercle parfait, puis recommence, comme les saisons et comme les générations d'une même famille. C'est cette symbolique, plus que l'astre lui-même, que la Chine continue de célébrer chaque automne : la promesse que ce qui s'éloigne finit par revenir, et que ce qui est rond ne manque de rien.

De la déesse au pôle sud lunaire

Depuis 2007, la Chine a mis ce nom mythologique sur ses engins spatiaux. Chang'e 1, puis Chang'e 2 en 2010, ont mis la lune en orbite. Chang'e 3, en 2013, puis Chang'e 4, en 2019, s'y sont posées, cette dernière devenant le premier engin de l'histoire à atterrir sur la face cachée de la lune. Chang'e 5, en 2020, en a rapporté des échantillons, une première depuis les années 1970, et Chang'e 6, en 2024, a fait de même depuis la face cachée, une première mondiale.

La lune n'est d'ailleurs pas seule à porter un nom de légende dans le ciel chinois : la station spatiale s'appelle Tiangong (天宫), le « palais céleste » où logeait le souverain des cieux dans la mythologie, et le rover envoyé sur Mars en 2021 porte le nom de Zhurong (祝融), le dieu du feu, parce que la planète rouge se dit en chinois « planète de feu ».

La suite du programme lunaire doit s'appeler Chang'e 7, chargée de forer la glace près du pôle sud lunaire, une étape vers une future station de recherche internationale. Comme notre article le rapportait, son lancement a pris du retard. Trois mille ans après que les empereurs de la dynastie Zhou se soient inclinés devant elle, et près de mille ans après que Su Shi lui ait dédié un poème pour un frère qu'il n'avait pas revu depuis sept ans, la Chine continue d'écrire le nom de sa déesse de la lune sur ses vaisseaux spatiaux.

La Rédaction

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