DeepSeek, le nouvel oracle de la jeunesse chinoise
Depuis 2025, des captures d'écran de consultations divinatoires menées avec l'assistant DeepSeek inondent les réseaux sociaux chinois, et le mot-clé « calculer le destin » y dépasse 56 millions de vues. À deux heures du matin, sur un téléphone, la tradition du bazi rencontre l'intelligence artificielle, et la génération qui a grandi avec les écrans y cherche des réponses que ses parents demandaient à un maître.
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Jeune femme brûlant de l'encens dans un temple de Pékin, photo d'illustration
Une consultation à deux heures du matin
« À quoi ressemblera ma carrière ? Vais-je réussir mes examens ? Est-ce le bon moment pour me marier ? » Pour obtenir une réponse, il n'est plus nécessaire de consulter un devin. Il suffit d'ouvrir DeepSeek. Depuis 2025, les réseaux sociaux chinois voient se multiplier les captures d'écran de consultations divinatoires réalisées avec des modèles d'intelligence artificielle. Sur Xiaohongshu, le hashtag consacré au suànmìng (算命, littéralement « calculer le destin ») via DeepSeek a dépassé les 56 millions de vues. Les utilisateurs fournissent leur date, leur heure et leur lieu de naissance, puis demandent à l'IA d'interpréter leur bazi (八字, « les quatre piliers de la destinée »), notamment pour leur carrière, leurs finances ou leurs relations.
Le bazi repose sur les quatre composantes de la naissance, l'année, le mois, le jour et l'heure, et sur leur correspondance avec les cinq éléments traditionnels : bois, feu, terre, métal et eau. Une tradition que l'IA transforme en quelque chose de très contemporain : une consultation immédiate, gratuite ou presque, disponible à deux heures du matin sur un téléphone. Elle ne demande ni rendez-vous ni déplacement, ne juge pas, et on peut reformuler une question jusqu'à obtenir une réponse satisfaisante, ce qu'un maître bazi en chair et en os ne garantit pas.
Les questions posées sont très concrètes. Elles concernent moins les grandes prédictions mystiques que les préoccupations d'une jeunesse confrontée à un marché du travail difficile, à la pression des études, au mariage et à l'incertitude économique.
Un oracle qui répond en quinze secondes
La contradiction est presque trop belle : la génération DeepSeek utilise l'outil emblématique de l'intelligence artificielle chinoise pour interroger une conception du destin vieille de plusieurs siècles. Une utilisatrice de trente et un ans, ancienne directrice de produit dans une grande entreprise technologique, a quitté son emploi stable pour se lancer à son compte. Depuis, elle interroge DeepSeek à la place des devins traditionnels qu'elle consultait auparavant, jusqu'à 500 yuans (environ 60 euros) la séance. Le modèle a mis quinze secondes à lui répondre, et à lui annoncer que 2025 à 2027 serait une période « feu », propice à sa carrière.
Elle n'est pas seule. Sur WeChat, plus de deux millions de publications ont mentionné la divination par DeepSeek au cours du seul mois de février 2025, selon l'outil WeChat Index. Sur les réseaux, les utilisateurs partagent leurs lectures, expérimentent l'ingénierie de requêtes et réétudient des textes anciens avec l'aide du modèle. Certains y voient un substitut de la psychothérapie, encore stigmatisée et difficile d'accès en Chine ; d'autres, un simple divertissement. La génération DeepSeek n'accepte pas forcément de croire davantage à la divination que ses parents : elle accepte volontiers de la tester.
Le bazi se prête particulièrement bien à la machine. Sa logique structurée, fondée sur l'équilibre des éléments, ressemble à du raisonnement : un excès de « bois » conduit à conseiller une carrière dans les « feux » (technologie, divertissement), et un cycle dominé par le « métal » (têtu, décisif) appelle un tempérament plus « feu » (passion, délibération). Des utilisateurs avertis prennent toutefois les lectures au conditionnel : le modèle décrit bien, mais ne remplace pas l'intuition d'un maître, et certains s'en servent surtout pour étudier des ouvrages difficiles comme le Sanming Tonghui, en comparant leurs propres analyses avec celles de l'IA.
Des bars à divination dans les grandes villes
La même recherche de réconfort prend une forme beaucoup plus sociale dans les grandes villes. À Pékin ou Shanghai, des établissements proposent de boire un verre tout en consultant un astrologue. On y vient discuter de son travail ou de sa vie sentimentale, autour d'un tirage de bâtonnets divinatoires. La divination y devient moins une affaire de croyance qu'une expérience sociale : pourquoi consulter seul un voyant quand on peut venir avec ses amis, boire un verre et comparer les prédictions de chacun ?
Le tarot et l'astrologie occidentale connaissent eux aussi un regain d'intérêt. Mais le bazi, le zi wei dou shu (紫微斗数), une autre forme traditionnelle d'astrologie chinoise, ou le qiu qian (求签), tirage divinatoire de bâtonnets, offrent à cette génération un vocabulaire directement lié à sa propre histoire culturelle. Certains observateurs y voient une nouvelle forme de confiance dans la culture traditionnelle chinoise.
Le temple, l'autre version du même besoin
Les bars de divination ne sont qu'une manifestation d'un mouvement plus large. Les temples bouddhistes et taoïstes sont redevenus des lieux fréquentés par une jeunesse urbaine à la recherche de calme, de sens, ou simplement d'une autre manière de gérer ses incertitudes. Depuis 2023, les réservations de séjours incluant un temple ont bondi de plus de 300 % sur les grandes plateformes touristiques chinoises, et plus de la moitié sont le fait des moins de trente ans. Sur Xiaohongshu, le hashtag consacré au voyage au temple a dépassé les 2,4 milliards de vues.
Dans la tradition chinoise populaire, les dieux ne sont pas des entités transcendantales : ce sont des fonctionnaires célestes, organisés en une hiérarchie qui mime l'administration impériale. On ne s'adresse pas au même bureau pour un examen et pour une grossesse. Brûler de l'encens, c'est moins prier que déposer une requête au guichet, avec une offrande en échange d'un service. Le critère qui décide de la fréquentation d'un temple n'est pas la pureté de sa doctrine mais son efficacité perçue, que les Chinois nomment le líng (灵) : un temple est líng quand on dit qu'il « marche » pour tel type de vœu. Le Yonghegong, à Pékin, est réputé pour les examens et la carrière, et c'est précisément pour cela qu'on y voit tant d'étudiants à la veille du gaokao et tant de jeunes diplômés en recherche d'emploi.
La même génération qui interroge DeepSeek sur son téléphone dépose donc ses requêtes dans les temples : les deux pratiques répondent au même besoin, celui de formuler une demande précise et d'obtenir une réponse, à l'heure où le futur semble incertain.
Une pratique que les autorités regardent de près
Le phénomène est observé avec prudence par les autorités. Le Parti communiste chinois, officiellement athée, considère depuis longtemps les pratiques divinatoires comme des manifestations de « superstition ». Avec l'intelligence artificielle, ces pratiques peuvent désormais être diffusées à une échelle inédite, gratuitement et en quelques secondes. Sur les réseaux sociaux, les contenus d'astrologie et de divination sont régulièrement « bannis à l'ombre », selon les créateurs de contenu : certains mots-clés sont censurés à certaines périodes de l'année, et des publications de qualité comparable reçoivent des audiences très différentes.
Mais cela ne signifie pas pour autant que ceux qui interrogent l'IA prennent ses prédictions au pied de la lettre. Ils savent que l'algorithme ne connaît pas réellement leur avenir. Certains reconnaissent que ses réponses peuvent être absurdes et ses calculs faux. Ils demandent quand même. Car la question n'est peut-être plus tellement de savoir si l'on croit au destin. C'est de savoir à quoi se raccrocher lorsque l'on ne sait plus très bien de quoi demain sera fait.
La Rédaction