Zhuge Liang, le stratège des Trois Royaumes
Chancelier du royaume de Shu mort en 234, Zhuge Liang est devenu en Chine le nom même de l'intelligence. Les annales de Chen Shou et le roman du XIVe siècle en donnent pourtant deux hommes différents, et c'est le second que l'on connaît.
SOMMAIRE

La statue dorée de Zhuge Liang au temple du marquis Wu de Chengdu, avec le bonnet et l'éventail de plumes que lui donne la tradition
Daderot / Wikimedia Commons, CC0
Un lettré du Jingzhou surnommé le dragon couché
Zhuge Liang naît en 181 à Yangdu, dans la commanderie de Langya, au nord de l'actuel Shandong. Il perd sa mère à trois ans, son père à huit, et suit son oncle Zhuge Xuan dans la province de Jing, sur le moyen Yangzi. À la mort de cet oncle, il s'installe à Longzhong, près de Xiangyang, y cultive la terre et lit les classiques. Le cercle de lettrés qui l'entoure lui donne un sobriquet promis à durer, wolong (卧龙, wòlóng, « dragon couché ») : un homme de grande capacité qui n'a pas encore servi.
En 207, Liu Bei, chef de guerre sans territoire réfugié dans le Jingzhou, vient l'y chercher. La tradition veut qu'il s'y soit repris à trois fois, les deux premières visites ayant trouvé la chaumière vide ; la scène est l'une des plus racontées de l'histoire chinoise, et sa véracité est discutée. Ce qui se dit ensuite, en revanche, est au dossier. Zhuge Liang expose le plan dit de Longzhong : prendre la province de Jing puis celle de Yi, c'est-à-dire l'actuel Sichuan, s'y adosser à des montagnes qui protègent, s'allier au maître de l'est Sun Quan au lieu de l'attaquer, réformer l'administration, ménager les peuples du sud et de l'ouest, et attendre. Le jour venu, deux armées partiront ensemble, l'une du Sichuan vers le Guanzhong par les monts Qinling, l'autre du Jingzhou vers Luoyang. C'est le programme d'un règne entier, et il fixe pour vingt ans la carte de la Chine divisée que l'on nomme les Trois Royaumes.
La Falaise rouge : ce que les annales lui accordent
En 208, Cao Cao descend vers le sud et balaie le Jingzhou. Zhuge Liang est envoyé en ambassade auprès de Sun Quan pour le convaincre de résister plutôt que de se soumettre. Il y réussit, et l'alliance qui se noue là gagne la bataille de la Falaise rouge. Son rôle, dans le récit de Chen Shou, est diplomatique : il obtient l'alliance, il ne commande pas la flotte. C'est Zhou Yu, du côté de Sun Quan, qui conduit l'affaire militaire.
La distinction compte, parce que la mémoire populaire dit le contraire. Elle donne à Zhuge Liang le vent d'est qui emporte les brûlots sur les navires de Cao Cao, obtenu par une prière sur un autel, et les cent mille flèches empruntées à l'ennemi une nuit de brouillard au moyen de bateaux garnis de bottes de paille. Ces deux épisodes n'appartiennent pas aux annales. Ils appartiennent au roman, et ils y sont admirables.
Chancelier, puis régent d'un royaume trop petit
La conquête du Yizhou occupe les années 211 à 214, avec Zhang Fei et Zhao Yun. Quand Liu Bei se proclame empereur en 221, Zhuge Liang devient chancelier ; quand Liu Bei meurt en 223, il devient le régent de fait d'un héritier de dix-sept ans, Liu Shan. Le Shu est alors le plus faible des trois États, et le plus exposé.
Il gouverne. En 225, il mène l'expédition du Sud, dans le Nanzhong, l'actuel Yunnan et le sud du Sichuan, où plusieurs commanderies ont fait sécession. La campagne est réglée dans l'année. Le récit qui la résume, celui du chef local Meng Huo capturé et relâché sept fois jusqu'à ce qu'il se soumette de lui-même, ne figure pas dans le texte de Chen Shou : il vient des annotations que Pei Songzhi a ajoutées en 429, où il cite les Chroniques des Han et des Jin, et des Chroniques de Huayang. Le fait de la soumission est acquis ; le nombre sept est de seconde main.
De son gouvernement, il reste surtout un texte. Le chushibiao (出师表, chūshībiǎo, « mémoire présenté au départ en campagne »), remis à Liu Shan en 227 avant la première expédition du Nord, est un morceau de prose que les écoliers chinois apprennent encore. Su Shi, au XIe siècle, le disait « simple et concis, direct sans être irrespectueux ». Un second mémoire, daté de 228, lui est attribué par la tradition, mais les érudits en contestent l'authenticité : il ne figure pas dans le récit d'origine, son ton diffère, et il mentionne la mort de Zhao Yun, survenue en 229.
Cinq expéditions du Nord, et une tente aux plaines de Wuzhang
De 228 à 234, Zhuge Liang lance cinq offensives contre le Wei. La première, au printemps 228, emporte des succès autour du mont Qishan avant de se briser à Jieting. La deuxième, l'hiver suivant, s'épuise devant Chencang faute de vivres. La troisième, en 229, annexe les districts de Wudu et de Yinping. La quatrième, en 231, coûte la vie au général adverse Zhang He. La cinquième s'arrête avec lui. Aucune ne modifie durablement la frontière : le Wei a dix fois les ressources du Shu, et la montagne qui protège le Sichuan est aussi ce qui interdit d'en sortir vite.
Le ravitaillement est le problème central de ces campagnes, et les annales lui prêtent deux machines pour le résoudre, le boeuf de bois et le cheval glissant, employés en 231 puis en 234. Ce qu'étaient exactement ces engins n'est plus établi : une brouette à roue unique, un traîneau, un attelage articulé, les hypothèses s'affrontent. La tradition lui attribue aussi le perfectionnement de l'arbalète à répétition, dont l'usage lui est antérieur de plusieurs siècles.
En 234, il campe aux plaines de Wuzhang, au Shaanxi. Sima Yi, à qui son empereur a prescrit d'attendre, refuse la bataille ; le face-à-face dure plus de cent jours, pendant lesquels les soldats du Shu cultivent la rive sud de la rivière Wei aux côtés des paysans. Zhuge Liang y meurt de maladie, à cinquante-trois ans. La conversion du calendrier laisse un flottement : la date du 23 août 234 est couramment retenue, quand d'autres computs donnent le 8 octobre. Il a demandé une sépulture simple sur le mont Dingjun. Il reçoit à titre posthume le titre de marquis Zhongwu (忠武, zhōngwǔ, « le loyal et martial »).
L'homme des annales et le héros du roman

Le feuillet de Zhuge Liang dans un album Qing de portraits de souverains et de ministres, conservé au musée du Palais
Album de la dynastie Qing, auteur inconnu, musée du Palais / Wikimedia Commons, domaine public
Deux livres portent Zhuge Liang, et il faut savoir lequel on lit. Les Chroniques des Trois Royaumes de Chen Shou, compilées dans les années 280 ou 290 par un lettré né au Shu et passé au service des Jin, comptent soixante-cinq rouleaux et quelque trois cent soixante mille caractères, organisés en biographies ; Pei Songzhi les a doublées en 429 en y versant les sources concurrentes, avec ses propres remarques sur leurs contradictions. Le Roman des Trois Royaumes, attribué à Luo Guanzhong et imprimé pour la première fois en 1522, puis refondu en cent vingt chapitres par Mao Lun et Mao Zonggang dans les années 1660, est un roman. L'historien Zhang Xuecheng en a donné la formule restée célèbre : sept parts de fait pour trois parts de fiction.
Ce que le roman ajoute est précisément ce que tout le monde connaît. Outre le vent d'est et les flèches empruntées, il lui donne le stratagème de la ville vide, où le stratège, sans troupes, fait ouvrir les portes et joue de la cithare sur le rempart jusqu'à ce que l'assiégeant, flairant le piège, se retire ; et la scène où sa statue de bois, promenée après sa mort, met en fuite l'armée de Sima Yi. Aucun de ces épisodes n'est dans les annales. Le roman lui donne aussi son costume, la robe de lettré et l'éventail de plumes que les statues de temple et les scènes d'opéra lui mettent en main depuis des siècles.
Ce que les annales lui accordent est d'un autre ordre, et Chen Shou, qui n'était pas un flatteur, l'a écrit : un administrateur d'exception, égal en récompense comme en châtiment, plus fort au gouvernement qu'à la manoeuvre. C'est cet homme-là qui a fait tenir vingt ans un État qui n'en avait pas les moyens. À Chengdu, le temple du marquis Wu, wuhouci (武侯祠, wǔhóucí), est né du tombeau de Liu Bei, le Huiling, élevé en 223 ; le sanctuaire de Zhuge Liang y a été transféré sous les dynasties du Nord et du Sud, et le prince Zhu Chun a réuni les deux en un seul ensemble à la fin du XIVe siècle. Le visiteur y trouve aujourd'hui les deux hommes sous le même toit, le souverain et son ministre, ce qui est rare. Et la langue courante a gardé un mot pour dire l'homme de ressource, formé sur son nom, comme elle a gardé celui de Sun Zi pour dire la ruse militaire.
Les photos de cet article (2)